« François Bayrou, pragmatique, affiche des ambitions modestes » selon le politologue Pascal Perrineau
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Transcription Whisper (large-v3), avec identification des locuteurs. À recouper avec la source d'origine.
Bonjour Pascal Perrineau, professeur des universités à Sciences Po, politologue, auteur l'an dernier du goût de la politique chez Odile Jacob. Pascal Perrineau, vous avez analysé, on a fait le compte avant l'éditorial de Guillaume Tabard, une grosse vingtaine de déclarations de politique générale depuis que vous avez commencé à avoir le fameux goût de la politique. Que vous inspire celui de François Bayrou ?
Alors dans la série, en effet, ça détonne un peu parce qu'il est vrai que dans beaucoup de déclarations de politique générale, il y a de multiples effets d'annonce, les premiers ministres, David, toute une série de mesures pour telle ou telle catégorie sociale, pour tel ou tel groupe parlementaire qu'ils ont devant eux. Avec Bayrou, c'était très différent. Comme vient de le dire Guillaume Tabard, ça n'était pas du tout un catalogue. De mesures, s'adressant aux personnes qu'il avait en face de lui. Ça, c'était quelque part entre un diagnostic sur l'état de la société, sur l'état de l'économie.
Il a commencé, et ça, ça m'a surpris parce que c'est très rare dans les déclarations de politique générale, par environ dix minutes sur l'état préoccupant de la dette publique en France et la nécessité d'un désendettement. Et là, c'est une constante, quand vous prenez François Bayrou dans sa carrière politique, c'est une constante. Ce diagnostic préoccupé sur le niveau de la dette et la nécessité d'engager un désendettement. Donc, il y avait une volonté de développer un diagnostic, parfois même une vision, c'est en particulier toute la seconde partie de sa déclaration de politique générale sur la nécessité de se réconcilier. Mais vous voyez que c'est une intention tout à fait louable.
Ensuite, les moyens de la réconciliation, c'est là où le bas blesse. L'affaire Henri IV qui l'inspire, c'est sa boussole. Voilà, d'ailleurs, il a mentionné Henri IV. C'est une seconde constante chez François Bayrou.
Alors, il y a un paradoxe quand même. Vous parliez de la dette. La dette, c'est quand même le boulet, en fait. Dans une déclaration de politique générale, on annonce ce qu'on peut faire. Et là, il a commencé par ce qui nous empêche de faire, ce qui empêche le gouvernement de faire, c'est-à-dire la dette. C'est pour ça qu'il n'a pas annoncé des mesures non plus, parce qu'il n'a pas d'argent.
Voilà, en effet. On sait très bien que l'État-providence français est à court de moyens, donc qu'il faut faire avec la rareté. Et ça se sentait. Madame Cyrielle Châtelain, la présidente des Verts, a dit que c'était un discours indigent. Bon, elle était extrêmement sévère, mais ça vient d'un expert en matière d'indigence, certainement. C'est l'État qui est indigent. Voilà, c'est l'État qui est indigent aujourd'hui. C'est l'État, en effet, qui doit cesser de promettre, et de promettre en tout sens. Donc, il y avait, chez Bayrou, j'allais dire, il faisait du Bayrou. Vous m'excuserez l'expression, mais je disais, en l'écoutant, je me disais, il a un charme flou.
C'est le charme flou de François Bayrou. D'abord, des ambitions qui sont des ambitions modestes. Il a conclu tout même son discours en disant, il s'agit de passer du découragement à un espoir ténu. Vous voyez, pour ceux qui nous décrivent le grand soir, il a dit, ce n'est pas le grand soir. Voilà, son ambition est une ambition modeste. C'est marqué également par le pragmatisme. Mais là, c'était assez intéressant. Il a conclu, là aussi, en disant, si nous nous trempons, nous corrigerons. Donc, on voit très bien, il avance telle ou telle mesure, il avance tel ou tel projet, mais il dit, attention, je pourrais revenir sur quoi je me suis engagé.
Ce pragmatisme, vous l'identifiez, vous le notez dans la stratégie qu'il utilise pour la réforme de la réforme des retraites ? Bien sûr.
Pour la réforme des retraites, quelque part, bon, il a mis un coin dans la gauche. On a cru pendant très longtemps qu'il allait céder. Et en fait, bon, il n'a pas cédé parce qu'il savait très bien qu'aujourd'hui, il faut qu'un Premier ministre tienne, j'allais dire, presque les deux bouts de la chaîne. Il faut un peu qu'il envoie des signaux vers la gauche, mais il ne doit pas fâcher sa droite. Et s'il avait été plus loin sur le dossier des retraites, il aurait fâché sa droite. Et d'ailleurs, Laurent Wauquiez, le patron de LR, lui avait bien dit. Donc, il a choisi, non pas la progation, non pas la suspension, mais les mots sont importants.
Ce qu'il appelle une remise en chantier en disant, ben voilà, on va donner la parole à ceux qui sont directement concernés. Qui est directement concerné par la retraite ? Eh bien, les salariés et leurs représentants, donc les syndicats et les employeurs qui paient les cotisations des employeurs. Donc, il y a là, quelque part, une habileté qui, on le voit aujourd'hui, sème le trouble, non pas chez les communistes et les écologistes qui ont rejoint à nouveau LFI pour voter la ceinture, mais chez des socialistes qui s'interrogent.
Il remet les partenaires sociaux dans le jeu. Mais quand même, quand on l'a écouté, il y a quelques petites attentions aux différentes composantes de l'Assemblée nationale. Alors, mettons LFI de côté, même s'il a lancé une amabilité à Jean-Luc Mélenchon qui était dans un des bureaux de l'Assemblée nationale à regarder la télévision et à écouter ce discours. Est-ce que vous avez le sentiment qu'il a fait plaisir à ces composantes de l'Assemblée ? Une cuillère pour un tel, une cuillère pour tel autre ? Alors, oui, il y a,
quand vous regardez en détail, il y a la volonté de ne pas froisser le Rassemblement national, même si M. Tanguy a été extrêmement agressif dans sa prise de parole à l'issue de la déclaration de politique générale. Son constat sur l'immigration, en effet, où il dit ben voilà, l'immigration, c'est une question brûlante et c'est une question essentiellement de proportion et sur Mayotte, il a tenu un discours en effet dans lequel la droite et la droite extrême pouvaient se retrouver. Et le centre aussi. Et le centre aussi.
Parce qu'en utilisant l'exemple de Mayotte, il a atténué son discours sur l'immigration puisque Mayotte, c'est le cas extrême absolu.
C'est le cas extrême. Là, en effet, il s'agit presque d'une invasion migratoire. Il a cité les chiffres. Là, il était assez précis. Donc, il a satisfait. Sur la question des médicaments et des remboursements, eh bien, là aussi, il a donné un petit, j'allais dire, un petit cadeau aux revendications, revendications de la gauche. Mais tout ça reste assez modeste. et il se donne encore, il garde du grain à moudre. C'est-à-dire... Et on l'a vu, d'ailleurs, dès la réponse qu'il a fait au président de groupe.
Il lâche ensuite. Pascal Perrineau, invité de la matinale de Radio Classique, il y a un moment important dans ce discours. Et vous le savez, puisque vous avez été l'un des cinq garants des grands débats qui ont suivi la crise des Gilets jaunes. C'est remettre les doléances des Gilets jaunes sur la table. Pourquoi a-t-il pris ce risque-là ?
Alors, vous savez que c'était déjà quelque chose dont on parlait depuis de nombreux mois puisqu'il faut bien reconnaître que tout le travail qui a été fait au moment du grand débat national n'a donné à peu près, n'a débouché à peu près sur rien, sur aucune exploitation. Là, il s'agit de prendre au sérieux cette consultation de deux millions de Français qui sont rentrés dans ce processus du grand débat national et de voir s'il n'y a pas, j'allais dire, une banque d'idées dans ce que les Français ont pu dire pendant des mois au cœur de la crise des Gilets jaunes.
Alors, ce n'est pas simplement une habileté, c'est de dire, comme il l'a laissé entendre, que certes, dans la démocratie, il y a la démocratie électorale, mais qu'entre les enchéances électorales, il faut savoir aussi écouter les Français. Donc, quelque part, c'est de dire, voilà, à côté de la démocratie représentative, il y a une démocratie participative, écoutons les Français. mais, bon, il n'a pas donné la méthode, comment on va exploiter cette masse de données, et c'est comme sur le mode de scrutin et la réforme du mode de scrutin, il reste au niveau principiel. C'est un agrégé de Français, notre Premier ministre, qui parle parfois avec talent des grands principes.
Ça n'empêche pas de bafouiller, de mélanger ses feuilles. Mais vous savez aussi que c'est un ancien bègue, mais il a mélangé ses feuilles avec pas mal d'humour. C'était un discours dans lequel il y avait sans arrêt des points d'humour, des points assez habiles où la personne qui écoute se dit de temps en temps mais c'est un homme ou une femme comme nous qui hésite, qui va, qui vient. Et je ne suis pas sûr que ce qui désarçonne parfois les gens qui l'écoutent, soit perçu comme un moins par les Français. Au fond, il y a quelque chose d'assez naturel dans sa manière de s'exprimer et d'assez déroutant même parfois.
Pascal Perino, la réception de ce discours par les socialistes, parlons d'eux puisqu'ils étaient l'élément clé dans cette séquence politique en tout cas. Cette réception, c'est aussi une façon pour la gauche non-mélenchoniste de définir ce qu'elle est aujourd'hui. Quelle est la définition du socialisme aujourd'hui ? C'est quoi le socialisme aujourd'hui ? C'est toujours dépenser, c'est toujours faire des impôts. Est-ce que la gauche socialiste donne une autre image ou une autre définition d'elle-même dans cette séquence ?
Pour l'instant, en effet, il est vrai que la gauche reste beaucoup du côté de la dépense publique et que sur les moyens à dégager pour financer la dépense publique actuelle ou les dépenses publiques qu'ils aimeraient ajouter, c'est toujours un peu la même réponse. On fera payer les riches. Mais tout le monde sait en effet que c'est une réponse extrêmement courte et qui peut inquiéter jusqu'aux classes moyennes parce que les classes moyennes se disent très souvent eh bien, les riches, si on veut véritablement faire rentrer dans les caisses de l'État de l'argent, eh bien, les riches, ça touchera pas simplement ceux d'en haut mais ceux aussi qui sont au cœur de la société française.
Pascal Perrineau, dernière question, est-ce qu'il y a une chance que cette méthode, ce savoir-faire politique aussi, ça fait quand même 43 ans qu'il est engagé en politique, François Bayrou, est-ce que ça peut l'aider, est-ce qu'il va tenir jusqu'en juillet prochain ? On parle de cette échéance parce que c'est l'échéance à partir de laquelle le président pourra se risquer à nouveau à une dissolution, ce qui ne fera sans doute pas, j'en sais rien. François Bayrou, peut-il durer ?
Alors, vous avez vu qu'il a précisé sur la question des retraites que la consultation allait durer trois mois. Donc, ça vous amène en effet au début de l'été et à la capacité pour le président de mettre à nouveau en œuvre son pouvoir de dissolution. Donc, ces ambitions sont des ambitions modestes et ils restent contraints par ce système, il faut le répéter une fois de plus où il n'y a pas de majorité. où personne n'a de la majorité et il suffit d'une confluence des mauvaises humeurs et Dieu sait s'il y en a, on l'a vu hier à l'Assemblée nationale, pour que le gouvernement en Bérou tombe comme le gouvernement Barnier est tombé.
Pascal Perrineau, merci d'avoir parlé aux auditeurs de Radio Classique. Ce matin, je rappelle que vous avez publié l'an dernier Le goût de la politique chez Odile Jacob et avez reçu pour cet essai le prix du livre politique. Merci Pascal, à bientôt. À suivre le rappel des titres, la revue de presse d'Hervé Gaténaud et nos esprits libres du jour, Marc Lambron et Routel Krièf, Radio Classique, il est 8h27.
François Bayrou