Lionel Jospin : "Nicolas Sarkozy a l'air d'oublier que Poutine se comporte comme un ennemi de la France"
Transcription Whisper (large-v3), avec identification des locuteurs. À recouper avec la source d'origine.
France Inter, Ali Badou, Marion Lourdes, le 6-9. Invité du grand entretien de la matinale avec Marion Lourdes, nous recevons un homme dont la parole est rare. Ancien Premier ministre, ancien membre du Conseil constitutionnel, posez-lui toutes vos questions au 01 45 24 7000 ou sur l'application France Inter. Bonjour Lionel Jospin.
Bonjour.
Et bienvenue, merci infiniment d'avoir accepté notre invitation. On va revenir longuement sur l'actualité, l'actualité internationale, l'actualité française aussi, puisque vous êtes un observateur averti. On vous avait depuis longtemps considéré comme un peu en retrait de la vie politique. Et puis là, on a vu que vous pouviez prendre la plume pour frapper, frapper fort sur un sujet qui vous tient à cœur. L'actualité, c'est évidemment la guerre en Ukraine qui n'en finit pas, plus de 500 jours maintenant. Et vous êtes sorti de votre silence pour fustiger les propos de l'ancien président Nicolas Sarkozy au Figaro.
Je rappelle que Nicolas Sarkozy appelait à la diplomatie, à la discussion, à l'échange avec la Russie et l'Ukraine. Seul moyen à ses yeux de trouver une solution acceptable pour lui. Qu'est-ce qui vous a indigné dans ses propos, Lionel Jospin ?
Ce n'est sûrement pas l'appel à la négociation, à la diplomatie. Le problème, c'est quand elle intervient et sur quelle base et sur quel principe. Ce qui m'a choqué, surpris d'abord, choqué ensuite, c'est qu'un ancien président de la République pérenne a une position diamétralement opposée à la position officielle de son pays, la France, qui soutient l'Ukraine et combat, si on peut dire d'une certaine façon, la Russie. Et peut-être cela...
Si on doit qualifier la position de Nicolas Sarkozy, vous la qualifieriez de pro-russe, pour le dire tout simplement.
Oui, mais je l'ai dit, effectivement. C'est-à-dire que Nicolas Sarkozy, d'abord, semble oublier ce qui s'est passé lors de l'invasion de l'Ukraine en février 2022. L'objectif n'était pas de récupérer le Donbass, le Donnex ou la Crimée, puisque la Russie avait déjà mis la main dessus. L'objectif était qu'un corps expéditionnaire aille à Kiev, fasse tomber les autorités légitimes, peut-être les élimine, et que l'Ukraine se retrouve sous la coupe de la Russie, et qu'accessoirement la Russie se retrouve aux frontières de la Pologne. C'est ça, l'origine.
Mais en clair, Lionel Jospin, ça veut dire que soit on soutient inconditionnellement le régime ukrainien, soit on est pro-russe ?
Je ne comprends pas très bien les termes de votre alternative. Est-ce que l'alternative se pose comme ça ? Il y a un peuple agressé, qui se bat, qui ne menaçait en rien la Russie de Poutine, et puis il y a un agresseur. Le deuxième aspect qui m'a frappé dans l'intervention de Nicolas Sarkozy, c'est que le mot crime de guerre, qui est attaché à la politique et à la façon d'agir des soldats ou des miliciens du régime russe actuel, il n'en dit pas un mot, si vous voulez.
Et est-ce que la France, à l'heure actuelle, soutient assez, d'après vous, le régime ukrainien ?
Elle la soutient avec les Européens et avec les Américains. Je pense qu'on peut toujours discuter de la façon dont elle intervient. En tout cas, sur les principes, elle sait qu'il faut que Poutine ne gagne pas la guerre. Moi, mon espoir, et on revient sur les mots de négociation, c'est que je me dis, seul un échec de Poutine en Ukraine, dans le conflit actuel, à court terme ou à moyen terme, parce que la guerre dure, seul cet échec ouvrira une possibilité de négociation. Et la deuxième chose que je souhaite, c'est qu'à plus long terme, nous retrouvions dans la Russie, sinon un partenaire, au moins un interlocuteur. Je rappelle que là aussi, M.
Sarkozy a l'air d'oublier que Poutine se comporte comme un ennemi de la France. Les diatribles contre l'Occident et contre la France, les opérations de cyber à l'occasion des élections, par exemple, ou bien même l'organisation de cette mise en scène essayant de faire croire à un massacre de troupes françaises au Mali. Donc, c'est cette réalité, si vous voulez, que Nicolas Sarkozy nie. Et quand il dit « on ne reviendra pas en arrière », quand il parle de référendum à organiser, encrimer, mais pour revenir, pour rester dans l'état de fait antérieur, on est devant quelque chose que je trouve personnellement éhonteux et dangereux. Et comment l'expliquez-vous ?
Comment expliquez-vous cette position ? Au mieux, c'est une actualisation d'un vieux thème, qui ne m'a pas d'ailleurs été étranger, sur la relation franco-russe, mais on ne peut pas comparer avec la période de la guerre froide et de l'Union soviétique. On est face à un régime extrêmement particulier en Russie. La façon dont a été assassiné celui qui était un des proches de Vladimir Poutine est clair sur la nature de ce régime qui est opaque, qui est mafieux, qui est violent, qui est agressif à l'égard de l'Europe et oppressif à l'égard des Russes. Et donc, c'est un véritable enjeu de civilisation qui se joue aujourd'hui.
Et je le répète, c'est seulement si les Ukrainiens, qui se battent avec un immense courage, dont la population civile est martyrisée par les bombes, c'est seulement si les Ukrainiens déstabilisent l'armée russe que l'on pourra faire bouger ce régime.
Est-ce que la France en fait assez pour soutenir les Ukrainiens, justement, Lionel Jospin ?
Je pense que l'Europe en général, et la France en fait partie, a plutôt eu un temps de retard. C'est-à-dire qu'elle fait ce qu'on lui demande avec un délai qui en réduit l'efficacité.
C'est aujourd'hui, on va changer de tout autre sujet, on va passer à la réforme des retraites puisqu'elle rentre en vigueur aujourd'hui pour rééquilibrer le régime, cette réforme qui allonge le temps de travail et qui recule l'âge de départ à la retraite. Est-ce que c'est une bonne réforme ? Est-ce que vous auriez fait la même ?
Non, certainement pas. J'ai créé, quand j'étais au gouvernement, le Conseil d'orientation des retraites. Le corps qui existe toujours. Le corps qui a fait le diagnostic.
Qui est très controversé aujourd'hui.
Je ne sais pas par qui il est controversé, mais à l'époque c'était fait pour faire travailler ensemble à la fois les fonctionnaires de l'État, les grands organismes de sécurité sociale, les syndicats, c'est-à-dire on recherchait un consensus pour faire évoluer la retraite puisqu'il y a un problème démographique. La démarche qui a été suivie depuis, et notamment, pas seulement par la droite d'une part, aussi aujourd'hui par Macron, tourne le dos à cette méthode consensuelle qu'on n'ait pas essayé de dialoguer avec Laurent Berger par exemple, est à mon avis révélateur d'un désintérêt pour les corps intermédiaires. Et donc non, je suis personnellement opposé à cette réforme.
Non pas à une réforme des retraites.
A cette réforme-là, elle vous semble injuste ? Oui, bien sûr. Oui, bien sûr. Oui ? Non mais c'est juste pour comprendre en fait votre position, puisque c'est vrai qu'on a rarement vu une réforme aussi contestée depuis les dix dernières années, et pourtant elle est présentée comme nécessaire, comme indispensable par le pouvoir.
Mais il n'est pas indispensable d'être injuste.
Donc vous, vous auriez vu quoi ? Une réforme justement qui était soutenue par Laurent Berger, l'ancien patron de la CFDT, avec une réforme par points, une réforme systémique en quelque sorte ?
Honnêtement, je ne suis pas sûr. Bon, je fais allusion à l'actualité, puisque vous l'évoquez, je dis que je suis contre ce système de retraite, mais je ne suis pas venu ici aujourd'hui pour parler d'une réforme Jospin du système de retraite. Non, mais vous avez... Vous avez un avis éclairé sur la question. Donc je vous ai répondu clairement à votre question.
Et vous avez aussi le sens de l'État, Lionel Jospin, et c'est l'une des raisons pour lesquelles votre regard est si important, parce que vous avez connu, vous avez affronté certaines des difficultés qui font écho aujourd'hui, des années après votre passage au pouvoir, si l'on en vient maintenant à l'éducation, dont vous avez été le ministre.
Et puisque vous me relancez sur ce sujet, je rappelle que je n'ai pas simplement créé le Conseil d'orientation des retraites. Vous avez créé un fond de réserve. Un fond de réserve. Un fond de réserve. Qui, s'il avait continué à être abondé, comme nous l'avons fait nous-mêmes, aurait permis, comme on dit, de lisser, c'est-à-dire de rendre moins nécessaire une réforme à l'île.
Il l'aurait évité ?
Pardon ?
Il aurait évité cette réforme ?
Il aurait évité qu'elle soit injuste. Parce qu'on aurait un acquis, si vous voulez, de sommes qu'on aurait rassemblées et qui permettraient de lisser la réforme, comme on dit.
Alors, c'est la rentrée des classes. Et je le disais, vous avez été non seulement ministre de l'éducation, vous avez été Premier ministre. C'est un sujet qui vous tient à cœur, l'éducation Lionel Jospin. Et vous avez été ministre de l'éducation au moment de l'affaire de Creil. C'est la première fois que la question du foulard porté par des collégiennes dans un collège était posée de manière aussi brutale et frontale, non seulement dans l'espace public, mais c'était une question, une interpellation au pouvoir. 34 ans après, le ministre de l'éducation nationale prend la parole, Gabriel Attal, pour dire qu'il veut mettre fin au port de la baïa à l'école.
On est passé du voile à la baïa et aux camises pour les garçons. On ne doit pas pouvoir distinguer ou identifier la religion des élèves en les regardant. Cette position, elle n'est pas celle que vous aviez soutenue en 1989 où vous laissiez la responsabilité aux chefs d'établissement. On a l'impression que les choses se sont durcies et que la France n'arrivent pas à régler ce problème, Lionel Jospin.
Alors, rappelons d'abord que ce à quoi vous faites allusion, ça a plus de 30 ans. Oui, 34 ans. Depuis, il y a eu l'islamisme violent, l'islamisme terroriste, un prosélytisme islamiste. Et donc, sur ces questions, personnellement, j'ai évolué. Donc, la décision initiale se fait dans un tout autre contexte que celui que nous avons devant nous maintenant. La baïa, regardez, qu'est-ce que c'est la baïa ? Oui. C'est un vêtement traditionnel bédouin que les femmes portent pour se protéger des vents du désert. Vous pensez que c'est un rapport direct avec le climat en France et avec la façon de vivre ?
Donc, je pense, personnellement, que l'idée que la baïa n'est pas sa place à l'école, à partir du moment où, sur les réseaux sociaux, on voit un prosélytisme qui pousse à porter des jeunes filles, toujours des jeunes filles, qu'on met en avant, à porter ce vêtement, effectivement, les distingue de la majorité de leurs camarades, quel qu'en soit par ailleurs leur nombre. Et donc, le fait, on verra bien ce que dira le Conseil d'État, mais le fait que ce vêtement ne soit pas porté à l'école, même si d'autres ont envie de le porter dans la rue, ça, c'est autre chose, on ne légifère pas, me paraît être plutôt une bonne chose.
Et en tout cas, je pense que sur ce sujet, ça n'est pas au chef d'établissement de décider.
Ah bon, c'est à qui ?
Non, ça n'est pas au chef d'établissement de décider. Non pas qu'on veut les priver d'un droit ou d'un pouvoir, mais parce qu'on veut les protéger. La laïcité est une question fondamentale en France dont la règle doit être établie par l'État, par le pouvoir légitime. Et il ne faut pas qu'on puisse dire, notamment ceux qui sont favorables au port de cette tenue qui est faite au fond pour discriminer, si vous voulez, il ne faut pas qu'on puisse dire, tel chef d'établissement l'autorise, tel autre chef ne l'autorise pas. Et donc, c'est à l'État de fixer la règle. Bon, nous verrons ce qu'il en soit.
Et quant à certains partis de gauche sur ce sujet, moi j'ai envie de dire, sans trancher leur place, j'ai envie de dire, reprenez votre fonction, mission d'éducation populaire. S'il y a des combats que vous devez inciter les jeunes à mener, c'est la lutte contre les... Je ne trouve pas le terme... Les contrôles d'identité au faciès. C'est la lutte contre les inégalités selon l'endroit où on est né. C'est la lutte contre le racisme. Mais ne soyez pas naïfs par rapport au posélytisme islamiste. Vous le dites aux socialistes ? Les socialistes sont à cet égard d'après ce que j'ai lu, sur une position qui me paraît bonne. C'est d'ailleurs aussi le cas du Parti communiste.
Donc la France insoumise ? C'est à eux que vous parlez quand vous tenez ces propos ?
Je peux penser à eux, oui, aussi.
Michel est en ligne avec nous. Il a parole aux auditeurs en cette matinale. Bonjour, Michel. Vous nous appelez de courbe voix et vous avez une question pour Lionel Jospin.
Oui, bonjour. Une question, mais qui a été en partie... J'ai eu la réponse. Ma question était un petit peu désagréable. Excusez-moi, monsieur le Premier ministre. Mais justement, ne pensez-vous pas que vous revenez sur ce que vous aviez dit à l'époque, que vous avez une responsabilité dans la mesure où vous avez accepté et vous avez reporté la responsabilité sur les responsables des écoles de ce port de signes religieux ? Dès le départ, l'État aurait dû être ferme. Vous auriez dû être ferme. Et effectivement, je suis d'accord avec vous.
Moi, je suis de gauche et je ne comprends pas la position de certains membres de gauche, je ne les citerai pas, qui acceptent qu'il y ait un salon à ville peinte uniquement réservé aux gens de couleur et qu'on accepte effectivement ces ports de signes religieuses dans l'espace public. Mais ne pensez-vous pas, vous avez évolué heureusement aujourd'hui, que vous avez une responsabilité de ne pas avoir pris une position ferme à l'époque et de dire, c'est l'État qui va décider de ne pas laisser cette charge aux chefs d'établissement.
Alors, Lionel Jospin va vous répondre. Merci, Michel, pour votre intervention.
Oui, elle ne me gêne pas du tout, cette intervention, elle est légitime. Effectivement, je l'ai dit, j'ai bougé. Mais c'est surtout le monde qui a bougé. En 1989, quand j'étais ministre de l'Éducation, il n'y avait pas eu le 11 septembre. Il n'y avait pas eu l'État islamique. Il n'y avait pas eu un développement du terrorisme massif. Donc, on pouvait être dans une vision. Et j'ai respecté les indications qui avaient été données par le Conseil d'État à l'époque. Je pense que le contexte a absolument changé. Mais même à l'époque, madame, c'est le seul point que je me permettrais de vous reprendre. Pour le reste, je ne suis pas gêné.
C'est même sur ce point, les chefs d'établissement prenaient leurs décisions sur critères qui lui avaient été fixés. Notamment le respect des matières, des enseignements, de la discipline. Mais quand le monde change, il faut aussi savoir changer, à condition que ce soit sur les mêmes principes. Parce que la laïcité, ce n'est pas seulement le rapport entre l'État et les religions, entre l'école et les religions. C'est aussi une certaine conception du vivre ensemble. Et quand on se distingue de façon prosélyste, avec une intention politique, eh bien, on s'éloigne de la communauté nationale.
Et moi, je pense au contraire que dans le respect et en luttant contre les inégalités et contre le racisme, il faut se retrouver dans la communauté nationale.
Alors, puisque vous parlez justement de la communauté nationale et de la République, ce sont des sujets auxquels vous avez beaucoup réfléchi. Emmanuel Macron déclarait devant les représentants des partis de gauche qu'il recevait dans la nuit d'hier. C'est une connerie, pardon pour mon langage, mais je cite le président de la République, Yonel Jospin, c'est une connerie de ne pas pouvoir être réélu après deux mandats présidentiels. Dès lors qu'on ne peut plus se représenter, il y a une perte d'autorité. Êtes-vous d'accord ?
J'ai entendu ce qu'on disait tout à l'heure sur un certain nombre de chefs d'État africains qui se prolongent. Ce que disait Pierre Aski. J'ai vu comment la Constitution a été changée en Russie pour permettre à M. Poutine de se présenter à nouveau. Donc, honnêtement, je ne m'engagerais pas dans cette voie-là, même si je comprends que le rapport au pouvoir, la délectation ressentie au pouvoir par le président de la République, crée peut-être chez lui potentiellement une future frustration.
Vous pensez qu'il se délecte d'être président de la République ?
Je pense qu'il est... Que c'est une forme de jouissance ? Je n'en sais pas, j'abandonne ce terrain, mais je pense que c'est certainement le président de la République sous la Ve République qui a eu la pratique la plus personnelle des institutions.
Parce que la réforme du quinquennat, vous l'avez en partie initiée, elle a conduit à présidentialiser la vie politique, à marginaliser le gouvernement et ses ministres, nous dit Claudine, qui nous écrit sur l'application France Inter, et elle conclut « Notre vie publique est navrante. Ne regrettez-vous pas cette réforme, justement, celle du quinquennat ? »
Eh bien, quand je vois l'opinion qui était celle des Français à l'issue du quinquennat de M. Nicolas Sarkozy, voire pour certains à l'issue du quinquennat de François Hollande, pour d'autres, bien sûr, pour à la fin du quinquennat de M. Macron, je pense que cette mesure a été salutaire et salubre pour la démocratie en France. Donc, non, je ne le regrette pas. Je pense qu'une respiration démocratique régulière tous les cinq ans, comme ça existe dans tous les pays européens, par exemple, est préférable à ces longs mandats présidentiels qui auraient accentué les défauts que nous constatons actuellement.
Lionel Jospin, vous étiez l'artisan de la gauche...
Vous pouvez m'appeler Lionel. Non.
On n'est pas amis à la ville, je précise. Monsieur le Premier ministre. Monsieur le Premier ministre, Lionel Jospin. Il y a un débat à gauche en ce moment, qui est le débat de l'union. Vous, vous avez été l'artisan à l'époque de la gauche plurielle. Aujourd'hui, la France insoumise et Emmanuel Bompard et puis aussi Ségolène Royal, aimeraient une liste d'union pour aller aux élections européennes. Les écologistes, par exemple, ils sont opposés. Comment vous voyez les choses ? Est-ce qu'il faut une liste d'union de la gauche, d'après vous ? C'est ça qui est le plus efficace ?
Vous savez, je suis sorti du silence. On m'a rappelé que ça faisait trois ans que je n'étais pas venu sur France Intense. Vous nous avez manqué. Non, mais simplement, je n'ai pas souhaité venir. Donc, je m'exprime peu. Oui. Je ne serai pas venu pour commenter les problèmes de l'union à gauche. Honnêtement.
Non, mais vous venez de la gauche.
Je suis venu tout à fait sur un autre sujet. Vous l'évoquez, j'ai toujours été favorable à l'union, mais je pense en même temps que dans cette union, la force provisoirement dominante, ça a été le Parti Socialiste, c'est aujourd'hui peut-être les Insoumis, doit être respectueuse de ses partenaires. Donc, la gauche plurielle, elle insistait sur la pluralisme. Et je pense que c'est ainsi qu'on pourra effectivement reconstituer une gauche. Et en même temps, je pense que pendant ce temps-là, lui, le Parti Socialiste, doit travailler à ses propres propositions, reconstruire son identité et sa force.
Donc, je n'oppose pas, comme d'ailleurs François Mitterrand le faisait, comme je me suis efforcé de le faire, je n'oppose pas la perspective unitaire et la volonté aussi que le courant du socialisme démocratique s'affirme à nouveau dans notre pays, disons que je l'espère.
Mais vous n'imaginez pas le nombre d'auditeurs qui ont justement envie de vous interpeller sur la question à la fois de la gauche, de votre rapport au pouvoir, qui ont envie d'avoir votre regard sur l'actualité politique. C'est le cas de Caroline qui nous appelle depuis le Salon de Provence. Bonjour Caroline. Bonjour. Vous avez une question pour Lionel Jospin.
Oui, Monsieur Jospin, bonjour. Bonjour. En fait, ce n'est pas vraiment une question, mais je reste très, très en colère de votre départ de la scène politique en 2001. Et j'estime que depuis, que vous êtes parti, en fait, on a pris de leader. Alors, il y a eu des grandes figures socialistes, évidemment, dont Monsieur Hollande qui a été élu, etc. C'est Golan Royal et d'autres. Mais ce n'était pas, ça a été terrible que vous partiez comme ça. En 2002,
pas en 2001. 2002, oui.
2002. Franchement, moi et d'autres, ce n'est pas qu'on ne s'en ait pas remis, parce que ça fait très grandiloquent de dire ça, mais vous nous avez abandonnés, Monsieur. Et moi, ça me dégoûte. Et quand je vous écoute la parler, vous dites des choses très intéressantes, vous avez un fonds pas possible, enfin vraiment, vous êtes Lionel Jospin, quoi. Mais vous n'en avez plus fait profiter le monde politique en quelque sorte parce que vous n'étiez plus à l'avant de la scène.
Alors, laissez Lionel Jospin vous répondre, Caroline, parce que vos mots sont extrêmement forts et au-delà du compliment, il y a ces mots très durs. Vous nous avez abandonnés, Lionel Jospin.
Qui a abandonné qui ? Cette question pourrait être posée. Et ce n'est pas moi qui me suis éliminé du second tour de l'élection présidentielle. Il y a eu un vote. C'était le vote du peuple français. Si la majorité plurielle qui avait plutôt bien gouvernée, à laquelle on se réfère encore aujourd'hui, ne s'était pas bêtement divisée au moment de l'élection, si elle n'avait pas eu cinq candidats des cinq partis qui la composait, j'aurais été présent au second tour et le sort de l'élection présidentielle aurait peut-être été différent. Donc c'est vous qui vivez le syndrome de l'abandon
davantage que les électeurs socialistes comme Caroline qui nous jouent à...
Je suis un profondément républicain et démocrate. Le peuple m'a écarté. Je m'écarte.
À l'époque, on se rappelle, en 2002, c'est Jean-Marie Le Pen qui était arrivée au second tour. Aujourd'hui, c'est Marine Le Pen dont la victoire est jugée probable assez probable par le ministre de l'Intérieur, Gérald Darmanin. Il parle d'une victoire assez probable en 2027 si la majorité ne parle pas, dit-il, davantage aux classes moyennes. Est-ce que vous partagez cette analyse ?
Comment dirais-je ? Le risque existe. Le président de la République actuelle a été élu deux fois contre Marine Le Pen au second tour. Et je constate qu'au cœur de son second quinquennat, cette menace qui aurait dû être éradiquée existe. Donc, je pense que c'est à l'ensemble des forces politiques, à la majorité actuelle, à laquelle je n'appartiens pas, bien sûr, aux forces de la droite républicaine et aux forces de gauche, bien sûr, de faire en sorte que ce risque soit conjuré. Vous y croyez ? À cette possibilité ? À la possibilité de le conjurer, ce risque ?
Oui, absolument. Et à la possibilité que Marine Le Pen accède au pouvoir ? Possibilité ? Probabilité ? Même, pour reprendre le mot de Gérald Darmanin ?
Il est ministre de l'Intérieur. C'est sa politique qu'il juge si au bout de cinq ans de la politique au cœur de laquelle il est lui-même insiste sur la probabilité. Moi, je parle de risque et je parle de risque à conjurer.
Notre entretien arrive à son terme, Lionel Jospin. Est-ce que vous êtes heureux de vivre dans notre époque ?
Alors, je pense qu'on rentre dans une nouvelle période historique. On a vécu depuis la guerre, la guerre froide d'abord, dans l'équilibre de la terreur, dans la crainte du risque nucléaire. Heureusement, ce risque a été conjuré. Mais, pour conjurer ce risque, il suffisait de ne pas faire, c'est-à-dire de ne pas utiliser l'armée de la guerre. De ne pas appeler
sur le bouton.
Dont, accessoirement, Vladimir Poutine agite la possibilité. Aujourd'hui, nous sommes dans la période historique longue qui va être celle du réchauffement climatique. C'est les conditions de vie de l'humanité sur Terre qui sont en cause. Ce contexte devrait conduire les grandes puissances et tous les États d'une certaine façon au travail en commun. Et c'est pourquoi le dérèglement qu'introduit par la nature de son pouvoir oppressif et par le caractère agressif de sa politique à l'égard de l'Europe, un régime comme celui de Poutine est de ce point de vue-là déstabilisant. Et c'est pourquoi ce risque-là aussi, il faut le conjurer.
Donc, il y a une nécessité de faire face à ce risque du réchauffement climatique et j'espère que l'ensemble des pays et que la France y prendra sa place arriveront à limiter les conséquences de ce risque.
Donc, à défaut d'être heureux, vous gardez au moins espoir. Merci infiniment, Lionel Jospin, d'avoir été l'invité de France Inter. J'espère qu'on n'attendra pas trois ans avant de vous recevoir de nouveau. Passez une excellente journée et merci d'avoir été l'invité du Grand Entretien.
Lionel Jospin