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AutreFrance Inter — L'invité du week-end (sur Site radio)· 4 avril 2025 25 minAutoproduitMixte

Sylvain Tesson : "Les "piliers de la mer" sont comme des hommes qui résistent au grand recul"

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Présentateur

Et l'invité du grand entretien ce matin avec Marion Lourdes, c'est l'un des derniers grands écrivains aventuriers pris Renaudot. Il a sillonné le monde dans les régions les plus reculées, les plus hostiles diront certains. Il a recherché une panthère des neiges dans l'Himalaya, il a parcouru les forêts de Sibérie, escaladé combien de mondragnes et combien de monuments à Paris, dont Notre-Dame évidemment. Il publie un très beau livre qui est un véritable tour du monde, Les Piliers de la Mer, qui vient de paraître chez Albain Michel. Ses piliers ce sont ces aiguilles de roche qui se dressent devant les falaises côtières. Il a gravi plus de 100 de ces rochers marins et il va nous en parler.

De quoi sont-ils les symboles, ce qu'on appelle les stacks ? Vos questions chers auditeurs, vos réactions au 01 45 24 7000 et pour dialoguer avec Sylvain Tesson, l'application Radio France, évidemment. Bonjour Sylvain Tesson. Bonjour. Bonjour. Et bienvenue. On est médusé à la lecture de ce livre en se disant que vous avez fait un tour du monde à nul autre pareil. Vous avez pris le temps d'aller arpenter, d'aller gravir des objets, des créatures, des piliers marins dont on va parler. Stack, définition Sylvain Tesson pour commencer. C'est juste parce que tout le monde a l'image en tête, Etretat, Arsène Lupin, ça c'est la définition du stack en français.

1:29
Invité

Oui c'est ça, c'est la meilleure illustration française du stack, c'est l'aiguille d'Etretat, l'aiguille creuse de Maurice Leblanc. Arsène Lupin. Le repère d'Arsène Lupin, du gentleman cambrioleur. Alors, les anglais disent stack, les français disent pilier d'érosion de recul de côte. Alors, l'anglais est plus sexy. Mais le français est plus précis. Oui, le français dit bien ce que la chose signifie, c'est-à-dire que la côte est soumise à l'érosion de l'océan, elle recule, nous reculons. Même le continent décline dans sa forme géologique et il reste de temps en temps, grâce au courant, grâce à la géologie, il reste des piliers, des torchères, des flambeaux. On peut les appeler comme on veut.

Moi, je les appelle les piliers de la mer qui nous invitent à aller les célébrer.

2:17
Présentateur

Parce qu'il y a la définition du géographe et il y a la définition de l'écrivain. Ce ne sont pas les mêmes. Un stack, c'est une personnalité de la roche refusant la suprématie de la mer, écrivez-vous. Et vous dites un stack, c'est donc quasiment un individu, une personne, une mystique. Il y a un symbole du stack.

2:35
Invité

C'est pour ça que je suis allé les grimper. Moi, je les incarne. J'ai l'impression que ce sont les totems qui représentent par analogie. Alors, c'est peut-être une analogie un peu rapide, un peu acrobatique. Mais après tout, je fais de l'escalade et je fais de la philosophie en action. Pour moi, c'est l'analogie de l'homme, enfin de la figure humaine qui se sépare, qui résiste, qui demeure, qui refuse le grand recul et qui dit adieu, moi je reste. Je ne nuit à personne, mais je ne subis pas. Donc, le livre commence en 2020 à être ta face à l'aiguille creuse. Vous êtes devant cette aiguille creuse.

Vous vous lancez dans l'ascension et puis vous allez en grimper comme ça, 106 jusqu'en Tasmanie, jusqu'au Caporne. Alors, sur la couverture du livre, sur les drans de la jaquette, il y a des très belles photos de stacks en noir et blanc avec des grimpeurs au sommet. C'est vous ? Oui, alors ça, en l'occurrence, la photo que vous montrez là, c'est en Tasmanie. Elle est magnifique.

3:30
Présentateur

Il faut la décrire, Sylvain Tesson, puisque les auditeurs n'ont pas forcément l'image.

3:34
Invité

On voit, comme à chaque fois qu'on est devant un stack, on voit un flambeau, une torchère, un candélabre, une chandelle. Enfin, on peut donner tous les noms qui appartiennent au registre de la verticalité, qui est là, séparé de la côte, de quelques encablures. Ça peut être quelques centaines de mètres ou un mille marins. Et on voit un petit personnage qui est au sommet. Celui-là, en l'occurrence, c'est mon ami Daniel Dulac, le guide de Haute-Montagne, qui a été mon compagnon pendant ces quelques années de tour du monde, à la recherche de ses piliers de la mer. Pour tout avouer, c'est grâce à lui que j'ai pu arriver là-haut. Il était le premier de cordée. C'est lui qui prenait les risques.

Et vous avez des dialogues géniaux, d'ailleurs, avec lui. Est-ce que vous pouvez nous décrire, parce que vous y avez été aussi, comment on se sent à ce moment-là ? Tout seul, tout petit, en haut de son stack face à la mer. C'est une expérience. C'est pour ça que c'est à la fois une expérience philosophique, mais c'est une expérience qui, d'abord, est sensuelle et poétique et très violente. Nous sommes sur les piliers, à la croisée de tous les éléments, de la mer, de l'air, du soleil, du vent, entourés d'oiseaux lugubres. On arrive sur le sommet du stack qui, parfois, est grande comme la moitié, ou même le quart de la table de votre studio, si vous voulez. Même par un mètre carré, quoi.

Oui, c'est sûr, quelques mètres carrés. Alors, on a l'impression d'arriver sur un royaume quasiment intouché. Parfois, nous étions les premiers à arriver. Alors, évidemment, c'est la conquête de l'Amérique du pauvre, parce que c'est grand comme votre table de chevet, si vous voulez. N'empêche que vous vous dressez là, devant la mer.

5:01
Présentateur

Personne n'a l'idée de grimper sur un stack. Mais vous, vous en êtes tombé amoureux. Il y a quasiment un coup de foudre.

5:07
Invité

Mais moi, je trouve ça évident. Personne n'est monté, mais moi, je trouve que, si vous voulez, l'incarnation analogique et symbolique de la figure du rebelle, du résistant, ou du dandy, ou de l'artiste, ou du séparé, de l'isolé, de l'élévation, me semble tellement évidente que je ne voyais pas d'autre moyen d'aller les célébrer que de grimper dessus.

5:29
Présentateur

On va y venir, justement, parce qu'il y a, derrière le stack, une méditation sur les refuges et sur les peuples qui ont utilisé, par exemple, les montagnes pour fuir ceux qui voulaient les envahir. Il y a une méditation aussi sur ce qui demeure, sur la permanence. Mais, d'abord, vous êtes ce qu'on appelle un aventurier, et le sens n'est pas exagéré. Il est vexant, écrivez-vous, de vivre au XXIe siècle, si le XXe sont. On a l'impression que vous n'êtes pas de notre temps, la surface du globe est cartographiée. C'est sur cette phrase que s'ouvrent les piliers de la mer. C'est un paradoxe, d'ailleurs.

Vous définissez comme aventurier, comme voyageur, où, finalement, on a tout exploré, tout visité. Tout est devenu comme la grande motte. C'est une formule assez amusante que vous avez au début du livre.

6:15
Invité

Non, mais c'est-à-dire que le mot d'aventurier était techniquement, pourquoi pas, employable. Mais celui de voyageur est, finalement, celui qui me caractérise le mieux. Moi, parce que le voyage est applicable à toutes sortes de déplacements, y compris intellectuels, moraux, spirituels, intérieurs, physiques, naturellement. Et moi, j'ai du mal à dissocier les deux. C'est-à-dire que quand je réfléchis, j'aime agir. Et quand je pense, j'aime être en mouvement. Et quand je suis en mouvement, j'aime que ça me serve d'inspiration pour mon écriture. Donc, je ne sépare pas complètement. Je ne décapite pas, si je puis dire, mon envie de réfléchir de mon envie d'agir.

6:52
Présentateur

Non, en revanche, la surface du globe, je le disais, elle est cartographiée. Vous n'aimez pas les plagistes. Il y en a sur toutes les plages. Il n'y a pas une source sans sa mise en bouteille. Pas un scarabée sans son département au muséum. On va au désert de Gobi comme au bassin d'Arcachon. Y a-t-il seulement un être humain sur la Terre qui ne connaisse pas l'existence de la grande motte ? Vous avez le sentiment qu'on a tout vu, plus rien n'est exploré.

7:16
Invité

Mais justement, non, parce qu'on peut avoir, ordinairement, si on réfléchit vite, ce sentiment-là, que c'est vrai que la surface du monde, sur le plan euclidien, est tout à fait cartographiée, satellisée et étudiée dans ses moindres détails. Mais justement, le stack, le pilier d'érosion maritime, permet de trouver encore des mondes intouchés. Seulement, il faut marier l'imagination, la recherche, peut-être une forme d'anticonformisme, à la technique de l'aventure. Et si on marie les deux, on finit sur un pilier de la mer. Mais Sylvain Tesson, pour prolonger la réflexion, la moitié des stacks que vous avez grimpés, justement, étaient intouchés.

Mais vous dites, vous écrivez dans le livre, « On fait la queue pour grimper à l'Everest ». Vous, vous êtes un explorateur. Est-ce que vous êtes critique du surtourisme qu'il peut y avoir, y compris à l'aiguille creuse des trottins ? Ma constatation n'est pas une critique. Moi, je trouve ça merveilleux que la montagne ou les grands espaces continuent à attirer les hommes. Mais il y a cette ivresse d'être sur une terre inexplorée, quand même. Bien sûr, bien sûr. Alors, on peut penser qu'il y a quelque chose de narcissique à vouloir absolument se servir d'un pilier maritime comme d'un pied d'estal de sa propre figure. Mais c'est à peu près le contraire.

Moi, je voulais simplement vivre une expérience très singulière dans de la poésie violente. Et ce que j'appelle la poésie violente, c'est un mélange de solitude, d'élévation, de grandeur, de vastitude des éléments, et parfois de danger, parce que je trouve que la prise de risque...

8:46
Présentateur

De danger, justement, bien sûr.

8:47
Invité

Oui, la prise de risque est tout de même un aphrodisiaque de l'émotion qu'on peut vivre. Et du Cap Horn aux îles Féroé, des Philippines, à l'île de Pâques, parfois, c'était une occasion de rencontrer les êtres qui, autour de ces piliers ou le long de ces côtes, y ont associé également des légendes et des mythologies. C'est le cas notamment dans le Pacifique, avec la culture maori qui faisait de ces piliers des espèces de géants, les motous, qui se combattaient. Et on grimpait sur les éclats de ces combats. Alors, on était vraiment dans un voyage antique. Enfin, c'était mythologique, plus qu'une volonté narcissique de mettre le pied là où la main de l'homme ne l'avait jamais mis, le sien.

9:25
Présentateur

Non, parce que d'ailleurs, il faut planter un piton, il faut laisser la corde se balancer dans le vide, mais ces roches-là, elles ont une âme, elles ont même été des personnages, et des personnages effrayants. Vous citez l'Odyssée, avec Caribe et Silla. Et avec Jason. C'est des piatures effrayantes, oui, et Jason, bien sûr. Il y a donc dans le stack et dans cette géographie de l'impractibilité, comme vous la décrivez, beaucoup de questions qui éveillent la curiosité et le bonheur des auditeurs de France Inter. Merci de nous ouvrir une fenêtre de soleil et de fraîcheur ce matin au milieu de toute cette actualité qui est néanmoins importante de suivre. C'est Elisabeth.

S'il avait le temps, quel sera son futur voyage, vous demande François ?

10:11
Invité

Pour l'instant, je suis encore tellement dans le balancement des vagues, le fracas de la houle sur les rochers des stacks, parce qu'il y avait une espèce de phénomène de passage amphibie. Il fallait nager le long du pilier et grimper dessus, c'est-à-dire passer de l'état de poisson à l'état de crabe en quelques secondes. Je suis encore tellement habité par cette folie du voyage des piliers de la mer que je dois avouer à cette auditrice que pour l'instant, je me consacre au souvenir davantage qu'au prochain rêve.

10:43
Présentateur

Et qu'est-ce qui reste dans votre tête ? La chute, la peur, l'échec, c'est l'un des titres de ce chapitre ou c'est la joie malgré tout, une joie douloureuse, écrivez-vous ?

10:50
Invité

Oui, ce qui me reste, c'est quand même l'idée qu'il y a encore, pour peu qu'on les trouve par les grâces de l'imagination et de la recherche et du mélange de la poésie, de la littérature et de l'action physique, il y a encore des moyens de s'enthousiasmer et d'avoir l'impression de faire les très vieux gestes de l'exploration. Même si, encore une fois, je sais que parfois, nous étions des sortes de tartarins puisque nous montions sur un pilier, nous avions l'impression de découvrir la lune et le truc était grand comme un fauteuil de votre studio. Mais n'empêche qu'il y avait l'exaltation.

Et vous-même, vous parliez du danger, vous êtes tombé d'un toit en 2014, c'était un grave accident et pourtant, vous continuez, vous avez envie de continuer, il y a une forme d'addiction à ces sensations fortes, à l'adrénaline ? Il y a surtout une volonté d'oublier les petits malheurs qui me sont arrivés et la guérison prend une bifurcation. C'est-à-dire que soit vous décidez de vous identifier aux malheurs qui vous sont tout à coup tombés dessus, soit vous décidez de les oublier, de les dépasser et de les laisser derrière vous. C'est mon cas et moi, c'est vrai que quand je me dresse sur une chandelle devant une côte rocheuse, car partout il y a une côte rocheuse, il y a un stack.

J'ai l'impression de vivre, si vous voulez, le dépassement de l'accident que j'ai vécu.

12:04
Présentateur

Mais vous faites de la politique aussi, en haut de l'aiguille d'être tain, vous lancez un appel politique. De quoi s'agit-il ? De quoi s'agit-il, Sylvain Tesson ?

12:14
Invité

Alors d'abord, j'ai pris soin de lancer mon manifeste et mon appel politique en étant sûr de n'être entendu que par les mouettes, parce que je trouve qu'il y a un rapport proportionnel entre le fait que personne ne vous entende, à ce moment-là, une parole peut porter, et mon appel politique, c'était le retour de la joie, de la gaieté, d'une forme d'anticonformisme, d'anticonventionnalité, et de pratique de la liberté par l'impraticabilité géographique. Parce que vous arrivez dans un endroit tellement beau, qui n'est regardé que par les bulots, les crabes, les bigorneaux et l'écume, à ce moment-là, quelque chose peut se passer.

12:47
Présentateur

Et quelques petites bêtes qui peuvent vous empêcher de passer un moment tranquille, des petites créatures dont vous demandez comment elles ont réussi à monter jusqu'en haut du stack. Mais juste encore un mot sur cet appel politique, parce que vous parlez de ces aiguilles comme des refuges. C'est un mot qui est extrêmement important dans ce livre, la définition du refuge. À un moment, vous citez aussi le président de la République. Vous êtes, je crois, dans les îles éoliennes, et vous découvrez qu'Emmanuel Macron s'est converti à la symbolique politique du stack. Je vous cite, dans une allocution, il s'est servi du terme monolithe pour expliquer que la France ne devait surtout pas en être un.

Il préfère le hub ou le banquier heureux gambade entre les containers. Même en haut d'un stack, vous faites de la politique.

13:38
Invité

C'est-à-dire que c'est lui qui faisait du stackisme du haut de sa tribune, puisque tout à coup, il se servait de cette forme géologique pour montrer ce qu'il ne fallait surtout pas faire. Or, moi, j'étais en train d'exalter, de célébrer la position de la tour solitaire. Non pas du tout que la tour solitaire soit méprisante à l'égard du massif continental. Au contraire, elle ne dit rien. Elle ne veut pas revenir à terre pour essayer de changer les choses. Elle n'est pas une conquérante, la tour solitaire.

Elle est simplement une sorte d'artiste qui se retire, qui recule et qui dit, écoutez, moi, je veux vivre dans la beauté du crépuscule, me faire rabattre par les vagues, je mourrai la première. Je trouve ça très beau et très noble et j'ai été déçu qu'Emmanuel Macron n'en fasse pas un baudrier pour grimper. Oui, elle est anti-moderne.

14:23
Présentateur

Anti-moderne, Sylvain Tesson, parce que le stack, c'est un antidote au progrès. Vous parlez souvent de digitalocratie. Aucune intelligence artificielle ne recommandera jamais de grimper sur un stack. C'est un acte stérile, harassant et vaniteux.

14:37
Invité

Oui, c'est complètement stupide, en fait, mais c'est pour ça que c'est anti-moderne, parce que c'est magnifiquement inutile. Mais il y a une utilité de cette inutilité-là, parce qu'on sait que les stacks sont là, plantés dans le large, on a une forme de consolation. C'est tout à fait magnifique. Elle est anti-moderne, la tour solitaire, parce qu'elle ne bouge pas. Anti-moderne et libérale, parce que si on cite très précisément votre manifeste, nous voulons aimer, boire et chanter sans que la puissance d'État nous indique comment faire. Ça ressemble à un manifeste.

C'est-à-dire que c'est merveilleux d'être debout à 40 mètres de hauteur au-dessus des flots, séparé de quelques centaines de mètres d'une terre continentale à laquelle, évidemment, on appartient. Je ne me sens pas du tout, moi, séparé. C'est le stack qui est séparé. Ce n'est pas le petit morpion qui grimpe dessus quelques secondes. Oui, je vais le chercher pour le célébrer, pour le saluer et pour essayer d'en dresser la cartographie spirituelle et culturelle. Alors, bien sûr, que lui ne répond pas à la loi commune qui est en face de lui, mais c'est merveilleux.

Mais attention, il s'est séparé non pas pour revenir, ce n'est pas comme le général de Gaulle qui, en 1940, se sépare afin de gagner. Le général de Gaulle, lui, c'est un guerrier résistant. C'est comme Zelensky.

15:47
Présentateur

Il s'écarte pour mieux revenir. Il s'écarte pour mieux revenir. Lui, le stack, il se retire avant de mourir. L'un se prépare, l'autre disparaît.

15:55
Invité

Oui, en cela, il ressemble plus au dandy, à l'artiste qu'au conquérant résistant. Il est plus du côté de Jacques Brel que du général Giraud.

16:04
Présentateur

Bonjour, Chantal. Et bienvenue sur France Inter. Bonjour. Bonjour, Ali. Vous avez une question pour Sylvain Tesson ?

16:12
Invité

J'ai surtout un immense compliment à lui faire parce que c'est un véritable enchantement, Sylvain Tesson. Je le suis dans ses récits depuis des années, des années, et j'ai découvert qu'avec la rudesse du sol qu'il explore, il ajoute la beauté de l'imaginaire. C'est un vrai poète. Il a rendu toujours sensible et beau, magnifique, ses récits d'exploration. Et ça, je l'en remercie parce que peu ont su le faire.

16:49
Présentateur

Merci infiniment, Chantal. J'ai bien fait de redescendre

16:53
Invité

de ma tour.

16:54
Présentateur

Et de venir ici ce matin chez nous à France Inter. Pour entendre

16:57
Invité

ses amabilités. Mais puisque Chantal, je crois, a cité la poésie, elle a prononcé le mot de poète, je voudrais dire un vers d'un poète américain que j'aime beaucoup qui s'appelait Walt Whitman, qui était un grand marcheur de la grande prairie américaine au début du XXe siècle et qui a donné la définition parfaite de la tour de la haute mer. Il disait « Je n'ai rien à voir avec ce système, pas même assez pour m'y opposer. Voilà le principe de la sécession heureuse, esthétique et innocente. »

17:27
Présentateur

Vous en citez plusieurs d'ailleurs des poètes dans ce livre. Il y a Novalis, ce jeune poète allemand. Et puis, il y a l'idée que le stac, au fond, est le symbole d'un refuge. Je vais vous citer plusieurs peuples, en tout cas, qui ont été menacés au cours de l'histoire. Le stac comme donjon géographique, les berbères de l'Atlas, les yézidis du Sinjar, les arméniens de l'Artsac, les insurgés de la morée grecque. C'est assez frappant de voir que c'est un lieu de résistance, au fond, que ça peut donner une image, le stac, de ces lieux où les hommes se refugient pour se battre et pour résister. Oui,

18:07
Invité

la montagne, le bastion, le rostre géologique a toujours été dans l'histoire, l'histoire récente ou l'histoire depuis l'antiquité, le bastion où on monte pour se réfugier.

Et comme nous donnions des noms à chacune de ces tours que nous grimpions, un jour, avec Daniel Dulac, le guide de Haute-Montagne, nous avons eu l'idée de donner le nom de Comitas, du nom de l'arménien compositeur, à un donjon de la Haute-Mer qui était situé à une centaine de mètres au large de la côte irlandaise et nous avons voulu lui donner ce nom arménien en mémoire de ses habitants du Haut-Karabakh, de l'Artsar arménien, envahi, il y a maintenant, depuis 2020, par les forces de l'Azerbaïdjan et c'était une manière de planter une sorte de salut par les mots, par le verbe, sur une forme géologique qui incarnait un principe de refus

19:03
Présentateur

et de refus. Donnez un nom au stack, vous l'avez fait, vous avez fait un travail, alors c'est assez étonnant d'employer un mot arménien puisque l'Arménie n'a pas de côte et n'a pas d'accès à la mer, mais vous l'avez malgré tout fait, mais il ne faut pas planter le drapeau de la liberté sur un stack et il faut surtout éviter que l'administration publique vienne s'en occuper. Expliquez-nous ça.

19:24
Invité

C'est-à-dire que planter un drapeau, même s'il exprime la volonté de ne pas en planter, c'est faire un acte contradictoire, mais quand vous plantez le drapeau de la liberté quelque part, la liberté recule, ça fait un trou. Alors nous, ce qu'on s'attachait surtout à faire, c'est ne laisser aucune trace, monter sur une tour, se servir de l'escalade et de la prise de risque comme une forme de prière, de liturgie, de rituel, de célébration d'une forme de relief, réfléchir au symbole que ça incarnait dans l'ordre humain, c'était cela que nous voulions faire, puis on descendait en rappel et il ne restait rien que le vent et les oiseaux revenaient.

Et c'est paradoxal parce que vous êtes en même temps en retrait, il y a presque quelque chose de religieux, de sacré, et en même temps vous êtes aux premières loges pour observer notamment la montée des eaux, l'érosion des côtes, vous avez des mots très beaux pour décrire la mer, la biodiversité, etc. La France va accueillir au mois de juin à Nice la prochaine conférence des Nations Unies sur les océans. Est-ce que vous auriez, vous qui avez vu l'océan de tout près, un message à donner à nos dirigeants sur ces océans ?

Oui, bien sûr, alors la protection de l'environnement c'est absolument les principes qui de toute façon aujourd'hui, ça y est, résonne en nous au premier plan de toutes les urgences à essayer de contrer. Mais moi, je m'intéressais surtout à la très vieille et immémorielle histoire du recul de la côte. Et ça, ça ne sont pas nos discours et nos imprécations et nos objurgations qui pourront opposer à ce mécanisme. C'est la montée des eaux qui est liée au réchauffement quand même. Mais c'est-à-dire, oui, c'est un pessimisme géologique, d'une certaine manière, la côte est faite pour reculer.

Vous savez, un jour en 2006, il y a un morceau de l'Angleterre qui est tombé dans l'eau et le Financial Time a titré le matin dans sa première édition La France recule. Eh bien, c'est ça, partout où il y a une côte rocheuse, il y a une érosion, il y a son recul et de même, partout où il y a un système, il y a sa contradiction, partout où il y a une foule, il y a des solitaires, partout où il y a une partition, il y a des fausses notes et partout où il y a un conformisme, il y a encore des gens libres. Eh bien, moi, j'en fais des stacks, c'est ça mon totem.

21:33
Présentateur

Vous en faites des stacks, ta devise du stack, Tesson, c'est ce que vous demande l'un de vos amis, Dulac justement ?

21:41
Invité

Alors, tout d'un coup, je pense à la devise des rois de Hollande, je maintiendrai parce que c'est la devise du repli et du fait que les choses demeurent. Vous citez aussi

21:51
Présentateur

la devise du Luxembourg.

21:52
Invité

C'est la devise du Luxembourg et puis de la maison, la devise du Luxembourg, c'est nous voulons rester ce que nous sommes.

21:58
Présentateur

Nous voulons demeurer. Demeurer ce que nous sommes. Le mot de demeurer est important et c'est là où on se dit mais Sylvain Tesson,

22:04
Invité

il est conservateur ? Oui, c'est ce que vous voulez, le stack est conservateur parce que tout le monde est conservateur. Regardez, nous, on se lève le matin, on essaie de s'entretenir, on essaie de durer un peu longtemps. Alors évidemment, vous êtes beaucoup plus jeune que moi mais vous serez conservateur quand vous attendrez la cinquantaine ou la soixantaine, vous verrez, on est tous les conservateurs. Et même les progressistes, finalement, conservent leur volonté de défendre le progrès. Donc il faut quand même qu'ils avouent que l'attention qu'ils portent à eux-mêmes et à leur organisme physiologique est une forme de conservation.

C'est un principe à la fois biologique, érosif et géologique, la conservation. Le stack, il se conserve au milieu de l'océan qui bouge. Alors la devise du stack, j'ai pensé à ma mère le docteur Marie-Claude Tesson-Millet qui me disait quand j'étais enfant il ne tient qu'à toi. Et je le trouvais magnifique. Alors évidemment quand j'étais petit je trouvais ça très dur mais aujourd'hui je trouve superbe cette devise il ne tient qu'à toi et c'est ce que se disent ces grands flambeaux pétrifiés de la haute mer il ne tient qu'à toi nous demeurons seuls dans ce qui bouge et nous tomberons les premiers. C'est noble.

Sylvain Tesson vous êtes aussi allé en Sibérie vous en avez ramené des très beaux livres également. Marie nous demande sur l'application France Inter si la Russie de Poutine fait toujours rêver M. Tesson. Elle a prononcé deux mots la Russie oui elle me fait rêver de Poutine non j'enlève le complément d'agent évidemment l'une m'effraie et l'autre je lui accorderai toujours éternellement ma grande à la fois affection et fascination pour son espace et pour sa profondeur culturelle.

23:37
Présentateur

Est-ce que la morale de l'histoire finalement elle n'est pas attirée d'Apollinaire les jours s'en vont je demeure ?

23:42
Invité

c'est magnifique les jours s'en vont je demeure Apollinaire a écrit une chose superbe dans un autre poème des Caligrammes je le sais la beauté n'est la plupart du temps que la simplicité moi je fais aussi une sorte de devise esthétique de cette histoire de la simplicité or le pilier de la mer pardon d'y revenir esthétiquement pour l'oeil quand vous le voyez quand vous le regardez depuis le balcon de la côte à cette espèce de message absolument superbe il se dresse il se tient là où tout bouge où rien ne tient et nous nous reculons on croit qu'il part on a envie de lui dire adieu mais en fait c'est nous qui sommes en train de nous rétracter

24:23
Présentateur

calmons-nous il y a des stacks tout va bien je vous cite Sylvain Tesson ce sont vos derniers mots dans ce livre très beau livre les piliers de la mer qui est publié chez Albain Michel merci infiniment d'avoir été l'invité d'Inter merci et on le recommande chaleureusement c'est bon

24:39
Locuteur

c'est bon Sous-titrage ST' 501