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AutreFrance Inter — L'invité du week-end (sur Site radio)· 16 janvier 2026 24 minContradictoireMixte

Ils incarnent tous les deux le "Bourgeois gentilhomme" : Jean-Paul Rouve et Christian Hecq racontent Molière

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0:01
Présentateur

Molière en majesté ce matin dans le grand entretien, celui du saint patron de la comédie française, l'anniversaire de Molière, c'était le 2, 15 janvier 1682, sa date de naissance, ses pièces ne cessent d'être jouées et rejouées, elles font le tour du monde et pour en parler ce matin, nous avons le bonheur de recevoir deux grands comédiens.

Ils ont tous les deux porté le costume de monsieur Jourdain du bourgeois gentilhomme, une oeuvre clé dans l'histoire du théâtre, l'un est comédien, un acteur qu'on adore, qu'on a évidemment suivi dans les tuches et dans tellement de films, il est aussi réalisateur, l'autre est comédien et metteur en scène, Jean-Paul Rouve et Christian Eck de la comédie française sont les invités de France Inter, bonjour messieurs.

Bonjour et bienvenue aux chers auditeurs, vos questions, réactions au 01 45 24 7000 ou sur l'application de Radio France, on va démarrer messieurs tout d'abord en parlant de ce bourgeois gentilhomme que tous les deux vous avez joué et que vous allez reprendre l'un et l'autre, je vais retrouver mes fiches pour dire que le bourgeois gentilhomme, je te donne les dates, voilà Jean-Paul, Jean-Paul Rouve, vous serez au théâtre Antoine jusqu'au 1er février du mercredi au samedi à 21h, du mercredi au dimanche, et le 16h le samedi et le dimanche, bravo, et après on enchaîne au gymnase, parce que ça marche fort, alors on est content, mais oui c'est un carton, au théâtre du gymnase jusqu'en mars.

Alors la comédie française, ça marche aussi très bien, ça cartonne, la mise en scène du bourgeois gentilhomme, Christian Eck, c'est donc une mise en scène Valérie Lessor et vous-même du 31 janvier au 8 mars 2026 à la porte Saint-Martin, qui est donc une délocalisation de la comédie française, hors ses murs historiques, parce qu'ils sont en travaux.

2:00
Invité

Voilà, le plateau est en train de s'enfoncer, donc ça va être fermé 6 mois, et pendant ces 6 mois, tous les spectacles vont être ventilés dans les théâtres parisiens et à Nanterre.

2:11
Présentateur

Et donc le bourgeois gentilhomme, M. Jourdain, va vivre, et vous allez nous le faire vivre ce matin, mais d'abord, première question, Jean-Paul Rouve, Christian Eck, on voulait vous réunir ce matin pour croiser vos regards, et pour parler de cette pièce où vous tenez l'un et l'autre le rôle-titre, deux adaptations très différentes, on va en parler, mais en quelques mots chacun, qu'est-ce que Molière représente pour vous, Jean-Paul Rouve ?

2:34
Invité

Ça représente mon envie de faire du théâtre, quand j'étais môme. Première chose, je me souviens, quand j'arrive à Paris, que je vais au cours Florent, première chose que m'offrent mes parents, c'est un buste de Molière, et puis au cours, on jouait beaucoup, il fait partie vraiment de la base. De la base ? Ah bah oui, oui, c'est ce qu'on, souvent, c'est ce qu'on accède en premier, même, je me souviens, même quand j'étais au collège, au collège, on jouait des petites scènes de théâtre, et c'était 99% du temps, c'était du Molière.

3:07
Présentateur

Quoi de neuf ? Molière ! Point d'exclamation, c'est une phrase de Sacha Guitry. Qu'est-ce qui fait que 400 ans plus tard, Christian Eck, Molière est toujours d'actualité ?

3:17
Invité

Ah, bah parce qu'il parle de l'humain. De l'humain ? Oui, il parle de l'homme. La comédie humaine ? En dehors de la politique, en dehors de l'actualité, il parle vraiment de l'humain. Moi, ce que j'ai toujours admiré chez Molière, c'est qu'il n'a jamais eu froid aux yeux, et il s'est toujours moqué. Il s'est moqué des grands, il s'est moqué des gens même qui le subventionnaient, donc j'ai beaucoup d'admiration pour ça. Et puis, voilà, ça c'est particulier aux bourgeois. Moi, ce que j'aime dans ce monsieur Jourdain qu'on interprète ici tous les deux, c'est qu'il y a une part d'enfance que j'aime beaucoup aussi.

3:54
Présentateur

Pourtant, il n'a pas grand-chose d'aimable en apparence, mais on va en parler justement de ce personnage clé qui... Vous faites la mou, Jean-Paul Roux. Oui, oui. On se moque de lui, du bourgeois gentilhomme.

4:06
Invité

Non, en plus, ce que vous dites sur... Il n'a pas beaucoup de choses aimables, alors là, je ne suis pas du tout d'accord avec ça. Mais moi non plus. Non ? Moi non plus. Ouvrons le débat, alors. Pas du tout touchant, au contraire. Et vous savez, les défauts, c'est quand même important quand on parle de l'humanité, on parle de défauts. Parler des gens parfaits, tout plat, tout impeccable, n'a aucun intérêt. Moi, j'aime les défauts, je trouve ça magnifique, il est magnifique, et je crois que notre travail, c'est de faire aimer ces défauts pour que le spectateur s'y reconnaisse et puisse peut-être... Voilà, on n'est pas juge des personnages, on est souvent un vocabulaire.

4:42
Présentateur

De son riche bourgeois obsédé par son désir de devenir noble.

4:45
Invité

Non mais puisqu'on parle du bourgeois gentilhomme, justement, Jean-Paul Rouve, il vous touche aussi d'un point de vue personnel, en fait. Vous dites qu'il y a quelquefois un rapport de classe entre vous, ça, ça vous parle ? Évidemment, c'est pour ça aussi, c'est pour ça, pour répondre à la question de tout à l'heure où c'est très très moderne, c'est que ça parle de ça. Aujourd'hui, on est là-dedans, on est souvent dans ce rapport de classe, souvent vouloir appartenir à un monde qui n'est pas le nôtre, malgré tout et envers tout. Moi, je sais que c'est ce rapport-là, il peut y avoir ce rapport, peut-être, province-Paris, que j'ai pu avoir quand je suis arrivé.

Peut-être que tu l'avais, toi aussi, avec le côté, peut-être, la Belgique, par rapport à la France, où on a besoin. À une époque où le Belge était un peu moins à la mode, on va dire. Exactement. C'est vrai qu'il l'est, maintenant. Non, c'est vrai, et on a ça avec le bourgeois gentilhomme qui veut, en effet, qui est bourgeois et qui veut appartenir à la noblesse. Et à l'ère des réseaux sociaux aussi, peut-être, Christian, avec cette volonté aussi de paraître et de vouloir faire partie d'une bourgeoisie, d'une élite dont il n'a pas forcément les codes, lui qui est bourgeois enrichi. Oui, bien sûr. Et d'ailleurs, il faut être honnête, ça nous est tous arrivé.

Je crois que ça m'est arrivé de me retrouver dans une situation où je n'étais pas à ma place habituelle. Et l'erreur, c'est de faire semblant d'être quelqu'un d'autre. On se viande tout le temps. Oui, c'est vrai. Notre meilleure arme, quand on est dans ce cas-là, c'est d'être honnête.

6:09
Présentateur

Avant de filer au standard et retrouver les nombreux auditeurs qui ont déjà envie de vous interroger et de parler de ce bourgeois gentilhomme, une phrase, un vers, une citation qui vous a marqué Jean-Paul Rouve ?

6:22
Invité

Non, alors, pour suivre ce qu'on disait, je le trouve touchant parce qu'à un moment, il dit, moi aussi, j'ai le droit d'apprendre les belles choses. Oui. Voilà. Et donc, c'est vrai, il a le droit d'apprendre les belles choses. On a le droit de ne pas tout savoir. On a le droit d'avoir des professeurs. Après, il se fait un peu...

6:37
Présentateur

Mais il dit aussi, je veux être homme de qualité. Oui. Ben, c'est bien aussi. Il a raison. Oui, mais être un homme d'apparence, Christian Hecke. On est tous des gens d'apparence.

6:48
Invité

Un homme de qualité ne veut pas spécialement dire, je veux être un homme d'apparence. Il veut... Il est gourmand. Il est même gourmand, pas du paraître. Il est gourmand du savoir aussi. Il veut savoir tout faire. Il veut savoir chanter. Il veut savoir danser. Il veut savoir faire de l'escrime. Il veut savoir philosopher. Et en fait, c'est une âme assez noble, finalement. C'est de gourmandise. Et puis, c'est la gourmandise de l'enfance.

7:17
Présentateur

Il veut tout apprendre très vite, presque en une journée. Et allez, la phrase la plus célèbre, celle de la prose. Christian Hecke, vous la connaissez ? Ben oui, lancez-moi, parce qu'il n'est pas tout ça. Par ma foi. Par ma foi, il y a plus de 40 ans...

7:33
Invité

Que je dis de la prose sans que je n'en suce rien. Et je vous suis le plus obligé du monde à m'avoir appris cela.

7:39
Présentateur

Jean-Paul Rouve. Oui, c'est ça. Vous pouvez la dire, vous aussi, pour voir la différence d'interprétation.

7:44
Invité

Après, ça vote. C'est la Starac, en fait, ici. Par ma foi, c'est ici.

7:48
Présentateur

Après, ça vote, non.

7:49
Invité

Par ma foi, c'est... Là, c'est très difficile. Par ma foi, il y a plus de 40 ans que je dis de la prose sans que j'en suce rien. Et c'est quoi, après ? Je vous suis le plus obligé du monde à m'avoir appris cela. Je vous suis le plus obligé du monde à m'avoir appris cela.

8:01
Présentateur

Alors, on va filer au standard, mais c'est vrai qu'on va aussi donner la parole, non pas à M. Jourdain, mais à Nicole, puisque c'est aussi un personnage qui révèle la vérité de ce qui se joue à travers cette quête effrénée de statut social, quand elle dit que tous ces beaux messieurs-là n'ont point d'autre mérite que leur habit. Oui, on file au standard. Jean-Louis, bonjour.

8:21
Invité

Bonjour Ali, bonjour Marion, bonjour messieurs.

8:23
Présentateur

Eh bien, je suis sur France Inter. Vous avez une question pour Jean-Paul Rouve et Christian Ecke.

8:28
Invité

Tout à fait. Qu'est-ce qui vous touche le plus dans ce bourgeois, quand vous le redécouvrez en tant qu'acteur ? Y a-t-il une scène qui vous fait rire chaque fois, même quand vous le connaissez par cœur ?

8:41
Présentateur

Oh ! C'est ce que je l'ai dit, bravo, monsieur. C'est beau, bravo. Christian Ecke, merci Jean-Louis. Pardon.

8:47
Invité

Oui. Alors, pour vous répondre, merci pour votre question. Tout me fait rire, en fait. Et ce qui me passionne dans cette pièce particulièrement, c'est que j'ai l'impression qu'il a créé Molière à l'époque toutes les formes d'humour qu'on connaît aujourd'hui. Il y a du marivaudage, il y a des choses qui font très fait d'eau, je trouve.

9:08
Présentateur

C'est une comédie totale ?

9:10
Invité

Il a inventé tous les styles, il y a même de l'absurde. Il y a des choses qui me font penser, je ne parle pas de la qualité, mais du rapport à ce qu'on faisait avec les Robins des Bois. Genre le Mamamouchi, tout ça.

9:19
Présentateur

Sur Canal+, il y a quelques années, tellement déguile.

9:20
Invité

Tellement ordonné grand Mamamouchi à la fin de la pièce. Et je suis fasciné tous les soirs d'avoir des gens qui rient à des vannes qui ont 400 ans, alors que nous on écrit des films quelquefois et au bout de deux ans on regarde le film et on fait « bon, ce n'est plus très marrant ». Il continue à faire rire, c'est fascinant quand même. Oui, oui, alors moi aussi, en fait tout me fait rire, mais si je dois extraire quelque chose, il y a la scène avec le maître de philosophie, qui est quand même un tube, et il lui explique quand même comment on prononce les lettres de l'alphabet. Et il découvre ça comme si c'est la première fois qu'il allait pouvoir dire correctement les lettres de l'alphabet.

C'est quand même extrêmement naïf, c'est très très beau.

10:06
Présentateur

Vous voulez nous le lire ? Qu'est-ce que tu fais quand tu dis « u » ? Tenez, je vous passe la feuille.

10:12
Invité

C'est surligné. Oh mon Dieu. Mais alors, sans le maître de philosophie, c'est quand même terrible. Vas-y, je te fais la réplique si tu veux, vas-y. Alors, allez-y Jean-Paul Roux. Ah non, mais ça c'est avec Nicole. Oui, avec Nicole. Oui, oui. La servante. Bon alors, qu'est-ce que tu fais quand tu dis « u » ? Attends. Jean-Paul Roux se lève pour venir à votre micro également. Quoi ? Je t'en réponds. Quoi ? Ah oui. Allez, dis un peu « u » pour voir. Bah « u ». Qu'est-ce que tu fais ? Bah je dis « u ». Oui, mais quand tu dis « u », qu'est-ce que tu fais ? Bah je fais ce que vous me dites. L'étrange chose que d'avoir à faire des bêtes.

10:51
Présentateur

C'est génial. Bonjour Luc et bienvenue sur France Inter.

10:56
Invité

Bonjour, bonjour à tous, à toutes. Voilà, je suis un grand fan de Christian Weck. J'aime beaucoup aussi Jean-Paul Roux, bien sûr. Comment ne pas aimer Jean-Paul Roux ? D'accord, je suis complètement d'accord. J'avais dit dans une interview de Christian Weck qu'avec Valéry Lessor, ils cherchaient souvent, toujours, même l'esprit de l'enfance dans leur mise en scène. Et j'aimerais savoir comment ils ont travaillé là-dessus, sur le personnage du bourgeois gentilhomme, comment ils ont fait pour retrouver cet esprit de l'enfance quelque part. Christian Weck ? Bah alors oui, en fait ça tombe bien parce que le bourgeois gentilhomme, c'est un personnage qui transporte de l'enfance en lui.

Oui, mais c'est vrai que de manière générale, l'enfance est un peu notre outil de travail. En fait, moi, toutes les mises en scène qu'on fait et moi, tous les rôles de comédien que j'ai faits, c'est des rêves que j'ai faits enfant, toujours. C'est les rêves les plus puissants, c'est les rêves qu'on fait avant d'avoir la tête un petit peu sclérosée par toutes les règles de vie. Les rêves d'enfance sont beaucoup plus puissants que les rêves d'adultes. Donc l'enfance est très importante pour nous. Maintenant, comment on a fait ? Ça, c'est difficile à expliquer.

Je peux juste dire que l'idée de départ, ça a été d'adapter la musique, de respecter la musique de Lully dans les airs, mais de les balkaniser pour les rendre beaucoup plus, tripler les tempi et les rendre beaucoup plus dynamiques, on va dire. Donc au lieu d'avoir du baroque qui est certes très beau, mais qui à l'époque était fait pour faire danser les gens, on a pris cette musique et on l'a balkanisé. Musique des Balkans avec que des instruments. Ah, c'est pas Balkany, je pensais que c'était... Non, non, non, non, non, je pensais que c'était là-dessus, je ne comprenais pas. Je voudrais que tu restes propres. Tout le plaisir de l'amour est dans le changement.

Ça, ce n'est pas le bourgeois gentilhomme, c'est Don Juan. Et effectivement, il y a cette musique qui change par rapport à l'interprétation qu'on en a d'habitude. Et c'est vrai qu'on aime tous Molière, mais on peut le changer, on veut le changer. Jean-Paul Rouve, dans la mise en scène de Jérémy Lippmann, par exemple, il y a un tailleur qui ressemble à Karl Lagerfeld, qui fait carrément un défilé de mode. Jusqu'où on peut le changer, Molière ? Jusqu'où on peut le réinterpréter ? Jusqu'où ce que vous voulez, mon cher ami. Faites ce que vous voulez. Tant que vous respectez le texte, c'est-à-dire que vous jouez Mozart, vous respectez les notes à un moment, mais vous le jouez comme vous voulez.

Allez-y, allez-y. Même plus vite, même en trifle en cinéma. Faites ce que vous voulez. Je pense que... Enfin, je pense, on ne sait pas, il n'est pas avec nous. Mais je me dis à chaque fois que Molière, s'il était là, il nous dirait, mais allez-y les enfants, vous savez, moi j'ai écrit ça, peut-être que vous avez le droit, on ne fait plus aujourd'hui, mais si vous voulez changer ça, changez-le, il n'y a pas de problème. Je pense que ça devait être un mec comme nous, il devait s'amuser, il ne devait pas avoir l'aura qu'on lui met aujourd'hui. Même les habits, d'ailleurs. C'est quand même du patrimoine, Christian, et que vous mettez des sujets de Game of Thrones à vos acteurs.

Mais à mon avis, de son vivant, il ne devait pas se gêner pour changer un peu le texte et improviser. Surtout que, je pense, quand il jouait, on sait, il jouait, donc quand il jouait, lui, ça devait être un acteur, j'imagine, il devait être assez proche de De Funès, aussi dans son interprétation, comme il écrivait, il devait certainement improviser, il devait en rajouter, quelqu'un derrière noté, ses camarades de jeu devaient rajouter, et à un moment, c'était mis dans le marbre, mais à l'époque, ça a bougé, donc on garde ce marbre-là.

14:22
Présentateur

Louis De Funès, d'ailleurs, ce n'est pas par hasard, parce que votre costume de M. Jourdain, dès la première scène, vous êtes habillé comment ?

14:28
Invité

Un bonnet de nuit ? Une référence, j'ai une référence à De Funès dans le bonnet de De Funès dans La Folie des Grandeurs.

14:35
Présentateur

Une longue chemise blanche sous une robe de chambre, on a tous l'image de Louis De Funès en tête. Bien sûr, de Salus. Et il y a une filiation pour vous entre Molière et De Funès et Jean-Paul Rouve ?

14:47
Invité

Enfin, Jean-Paul Rouve, je ne sais pas, mais entre Molière et De Funès, oui, bien sûr. Non, non, mais ne faites pas le modeste,

14:52
Présentateur

je vous pose la question, parce que vous avez fait le lien, le parallèle entre Jeff Tuch et M. Jourdain.

14:59
Invité

Non, je ne l'ai pas fait, on l'a fait pour moi. Mais en fait, il s'est deux opposés pour moi. C'est-à-dire que M. Jourdain, lui, ce qu'il veut, c'est être comme les autres et apprendre, alors que Jeff Tuch, c'est le contraire. Il vient dans son monde, dans le monde des autres, il ne veut pas changer, et il perturbe le monde des autres. Il le perturbe aussi à sa manière, le bourgeois, mais en voulant s'intégrer. Il y a aussi une langue quand même particulière, qui est peut-être plus simple que celle d'autres dramaturges de l'époque, mais ce qui est intéressant, c'est qu'aujourd'hui, Christian Reck, on parle de langue de Molière, pour dire le français. Comment est-ce que vous le comprenez ?

Parce que vous, vous dites que Molière parle de l'homme d'une manière qui peut rester contemporaine, mais le texte, lui, ne l'est pas. Oui, c'est vrai qu'il reste encore des mots qu'on n'utilise plus. Je vais vous avouer que je n'ai jamais utilisé dans la vie courante, et que j'aime encore maintenant, encore du mal à saisir vraiment le sens. Oh là là.

15:55
Présentateur

Je vous pose une telle démo. Que si, que mi, par exemple. Oui, que si, que mi. Ou, par exemple, à l'acte 4, il y a Abou Saïm, Okiboraf, Jourdina. Ah oui, mais ça c'est autre chose. C'est un faux langage exotique.

16:10
Invité

Il invente la langue. C'est la turcurie, c'est pas la turcurie. Oui, mais, et, et, et, et, et, pardon. Vas-y, vas-y. Et, mais, le sens est tellement clair qu'on n'est pas obligé de décortiquer chaque mot. Ça rentre dans un sens, ça devient naturel. Tellement la situation est efficace. Et les jeunes qui parlent, qui sont encore plus loin de nous, de ce vieux français, entre guillemets, ça se digère très facilement. Et c'est une manière d'apprendre cette langue-là, très, très joyeuse, en fait. Pourquoi on dit la langue de Molière, Jean-Paul Roux ? Parce que c'est notre référence absolue, je pense, en auteur, comme les Anglais chez Shakespeare.

Mais en effet, oui, t'as raison, la langue a un peu changé, mais notre travail à nous, c'est de l'interpréter, donc c'est de le digérer, et de le ressortir comme si c'était le mieux parlé du monde. Pour moi, la grande référence que j'ai pour travailler ce rôle, pour travailler Molière, entre parenthèses, c'est quand j'avais vu Jean-Pierre Bacry dans Les Femmes Savantes, où il parlait le texte, comme on dit, parler le texte, alors qu'il ne changeait rien, et c'était fascinant. Et j'étais allé le voir après, je lui ai dit, mais comment tu fais ? Comment tu fais pour arriver à ça ? Et qu'est-ce qu'il vous avait répondu ?

Il m'a parlé, c'était technique, de digérer le texte, de le travailler, que l'intention soit juste. À un moment, dans le texte, il dit, où allez-vous donc ? Il lui dit. Et où allez-vous donc ? Ça veut dire d'où vous venez. Donc il faut le jouer d'une façon pour que les gens comprennent que ça veut dire, mais vous venez de où là ? Alors que c'est où allez-vous donc ? Ça veut dire le contraire aujourd'hui. Et ça, c'est passionnant. C'est du texte dit et pas écrit, au fond. C'est ça qu'il faut.

Ben non, ce qu'il faut, s'il y a un texte écrit qui n'est pas notre langue, qui n'est pas des vers, qui est une prose qui est presque plus dure que les vers, finalement, parce qu'il y a des tournures de phrases qui sont complètement alambiquées, et ben nous, notre travail, c'est de le rendre parlé et qu'on dise en sortant « Ah, vous avez changé le texte ! » Bon, on me dit ça souvent. Oui, ben oui.

17:58
Présentateur

Tu vois, c'est aggrave, ça. Question avec, oui. En fait, plus on... Même à la comédie française, même chez Molière, même vous, les gardiens du temple...

18:06
Invité

Oui, oui. Parce que plus on le dit de manière naturelle, comme si c'était sa propre langue, moins les gens vont se poser la question et se rendre compte que c'est une langue qu'on ne pratique plus.

18:17
Présentateur

Alors, il y a la langue et puis il y a évidemment le corps. C'est la beauté du théâtre et c'est la beauté de la scène. Il y a Lydie sur l'application de France Inter qui dit qu'elle vous aime, Christian Eck, parce que vous jouez véritablement avec tout votre corps. Il l'utilise admirablement bien, dit-elle Lydie. Qu'est-ce que ça veut dire bien utiliser son corps pour incarner un personnage ?

18:38
Invité

J'ai toujours aimé... Je me suis toujours intéressé à la corporalité. J'ai toujours préféré bouger. J'ai bougé avant de parler. Oui, comme nous tous. Donc, en fait, par exemple, M. Jourdain a un maître de danse et il va apprendre à danser. Donc, comme il est censé danser mal, on va se, entre guillemets, se moquer un petit peu de la danse. Mais pour se moquer d'un art, il faut savoir quand même bien le faire pour que ce soit intéressant.

19:11
Présentateur

Jean-Paul Rouve, vous, vous avez joué énormément la maladresse, mais ce que disait Christian est très juste, c'est-à-dire qu'il faut admirablement maîtriser la danse, par exemple, pour pouvoir jouer celui qui ne sait pas danser et qui apprend à danser. Moi, je peux vous dire que je ne la maîtrise pas vraiment.

19:28
Invité

Moi, je danse vraiment mal. Je peux vous dire alors là, je suis vraiment là. Je ne sais pas comment c'est-à-dire que je maîtrise. Heureusement, on a la radio. Là, vous n'avez pas Maurice Béjar devant vous, ça, je peux vous le dire. Mais oui, oui, mais bien sûr, tu as raison. Il faut avoir souvent une technique qui ne se voit plus pour pouvoir la transformer, pour pouvoir s'en amuser. C'est un peu comme les numéros de clown. Il faut toujours trouver, même s'il est infime, un petit exploit dans une partie, dans la danse, dans la musique, pour garder l'intérêt du spectateur. C'est vrai qu'on a l'habitude de voir au programme les œuvres de Molière et notamment le bourgeois gentil.

Mais il y a un âge pour découvrir Molière ou c'est dès le plus jeune âge, au fond ? Mais il n'y a pas d'âge. Non, non, non. Non, non, non. Les scolaires viennent souvent les voir. Les scolaires, mais oui. Mais les scolaires sont obligés. Ça ne compte pas. Non, non, mais attendez. C'est peut-être un peu prétentieux ce que je vais dire, mais si on m'avait emmené voir des spectacles comme ça quand j'étais jeune, j'aurais été un peu plus vite gourmand du théâtre. Le problème, ce n'est pas fait pour être vu, Molière. C'est fait pour être vu.

Donc, souvent à l'école, tu as ton petit livre avec tes notes de bas de page où on te pose des questions et c'est ta prof de français ou ton prof qui joue le texte. Donc, tu t'emmerdes ? Oui. Forcément ? Oui. Parfois, il y a des questions de professeurs qui rendent le texte beaucoup plus ennuyeux qu'il ne l'est en réalité. Oui, et qu'on ne comprend pas. Oui, tout à fait. Moi, je ne sais pas répondre. Moi, j'ai vu des questionnaires de profs, je ne savais pas répondre. Et les plus beaux compliments que j'ai eus, moi, j'ai vu des spectateurs à la sortie qui sont venus me dire « On est venus parce que nos enfants l'ont vu et ils nous ont conseillé de venir voir. »

21:19
Présentateur

Ah, c'est un magnifique compliment. Ça, c'est génial. Ça, c'est un très, très bon conseil. Mais du coup, ce qu'il faut retenir, est-ce qu'il faut retenir la satire sociale, la vanité sociale dans le bourgeois gentilhomme ou est-ce qu'il faut retenir la mécanique de l'illusion, le rire, la joie ?

21:35
Invité

Vous savez quoi ? Chacun prend ce qu'il veut. Et ça dépend souvent de la mise en scène. Ça dépend du mettant en scène, de l'acclairage qu'il a choisi. Nous, je parle de nous parce que je ne connais pas le travail, le choix, mais c'était le côté distrayant. On voulait que ça s'amuse. Et nous, par exemple, moi, ce qui me rend fou, en fait, je vais vous dire, c'est que nous, la pièce sort et on a une critique dans... On a un papier dans le Figaro de, comment elle s'appelle ? Nathalie Simon, celle qui présentait Interville, je pense, et qui met en comparaison notre bourgeois gentilhomme et celui de Christian.

Et on se dit, mais non, en fait, tu n'as rien compris, en fait, ce n'est pas le problème, c'est des choix. C'est des choix, donc il y a le côté distrayant, le côté ce que tu veux, tu me fais signer avec la main qu'il faut s'arrêter, donc je m'arrête. Oui. C'est ça que tu me dis là. Exactement,

22:29
Présentateur

c'est une sorte de langage corporel qu'on adopte. Oui, à la radio. On comprend bien.

22:34
Invité

Vous comprenez bien la question ? Oui, on ne parle pas trop, c'est ça que ça veut dire ? Oui, c'est ça. Non, c'est que malheureusement, ça se termine. C'est pas ce qu'il n'est. Ou alors que ce que je disais n'est pas intéressant. Absolument pas. Ou alors il veut nous faire lire un truc. Encore ?

22:46
Présentateur

On n'a pas nos lunettes. Non, c'est la fin. C'est l'habit qui fait le gentilhomme. Je voulais terminer juste sur une phrase et surtout, c'est formidable de terminer sur la frustration. Après, on a entendu votre échange et on a envie d'aller vous voir sur scène. Et donc, je rappelle cette mise en scène du Bourgeois Gentilhomme avec Valérie Le Sort, Christian Aix, du 31 janvier au 8 mars 2026 à la Porte Saint-Martin. C'est la comédie française qui s'y représente. Jean-Paul Roux, vous serez au Théâtre Antoine. Je suis au Théâtre Antoine. Oui, mais vous serez là-bas jusqu'au 1er février.

23:23
Invité

Non, mais attention.

23:24
Présentateur

Du mercredi au samedi à 21h et à 16h le samedi et le dimanche. Merci infiniment à tous les deux. Merci. Très, très belle journée.