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Podcast / conversationLe Média (sur Podcast)· 17 juin 2025 30 minComplaisantActualité / polémiqueImmigration & asileEurope & internationalSécuritéInstitutions & élections

Attaque sur l’Iran, kidnapping de journalistes : Bertrand Badie décortique le jeu terrible d’Israël

Source d'origine 2 locuteurs

Audio original de l'émission.

Transcription Whisper (large-v3), avec identification des locuteurs. À recouper avec la source d'origine.

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Chapitres

Répartition du ton (temps de parole politique)

Propositif 10 %Attaque 80 %Défensif 10 %

Questions et réponses

Taux de réponse directe : 100 % (directe = 1, partielle = 0,5, éludée = 0)

  • 0:16OuverteRéponse directe

    L'équipage de la flottille de la liberté peut-il affirmer qu'en dépit de tout, il a obtenu une vraie victoire en mobilisant les opinions publiques sur le sort du peuple palestinien ?

  • 2:24OuverteRéponse directe

    Que vont apporter ces mobilisations populaires ? Que signifient-elles ?

  • 3:19OuverteRéponse directe

    Quelle leçon tirer de la flottille et des convois terrestres vers Gaza ?

  • 9:24OuverteRéponse directe

    N'est-on pas là au cœur du politique avec ces mobilisations ?

  • 11:28OuverteRéponse directe

    Comment expliquer la réaction faible du gouvernement français face à la flottille ?

  • 17:14OuverteRéponse directe

    Si les États ne font rien, est-ce que ça ne relativise pas l'importance de l'intersocialité ?

Affirmations vérifiables (citations exactes)

  • 5:31InvitéFait
    « la société civile ne l'a jamais accepté »
  • 8:23InvitéChiffre
    « un récent sondage indiquait qu'il y avait trois quarts de la population française qui seraient favorables à des sanctions contre Israël »
  • 23:15InvitéChiffre
    « Un État qui a fait officiellement 55 000 morts, officiellement, c'est beaucoup plus, à Gaza »
  • 23:24InvitéChiffre
    « Un État qui réussit ainsi à décimer ce qui est 3% de la population, plus de 3% de la population Gazaoui »
  • 23:44InvitéChiffre
    « On en est au 17e train de sanctions contre la Russie »
  • 26:39InvitéChiffre
    « c'est 20% de la production pétrolière mondiale qui serait bloquée »

Temps de parole

  • Invité79 %
  • Présentateur16 %
  • Invité 22 %

0,3 interruption / 10 min (chevauchements et interjections détectés).

Modèle mistral-small-latest · prompt v1· les citations sont vérifiées mot pour mot dans le transcript ; le taux de réponse directe est calculé à partir des verdicts question par question. Aucun label idéologique n'est produit.

0:00
Présentateur

Véni, vidi, vici. Je suis venu, j'ai vu, j'ai vaincu, disait Jules César, pour célébrer une grande victoire, libérée des diôles israéliennes, partiellement au moment où nous tournons, parce que deux personnes, dont notre confrère Yanis Mamdi de Blast, manquent à l'appel. L'équipage de la flottille de la liberté peut-il affirmer qu'en dépit de tout, il a obtenu une vraie victoire en mobilisant comme jamais les opinions publiques, notamment en France, sur le sort terrible du peuple palestinien ? Incarnation forte de ce navire, l'eurodéputée européenne Rima Hassan a pris la parole ce jeudi, place de la République à Paris.

0:35
Invité

Merci à vous, vraiment, je réitère les remerciements. Je réitère. Un peu de gens par-ci, un peu de gens par-là, c'est l'épisode ultime.

1:23
Présentateur

Pendant ce temps, en Afrique du Nord, un convoi multinational s'organise pour lui aussi tenter de rejoindre la bande de Gaza et de lever un blocus lourd de conséquences humanitaires.

1:32
Invité

Briser le blocus israélien, c'est l'objectif de cette caravane à destination de Gaza. Plusieurs centaines de personnes sont arrivées mardi à la frontière libyo-tunisienne. L'accueil ici a été chaleureux et c'est pour nous un véritable encouragement aux côtés de nos frères en Tunisie. De ces Tunisiens libres, par la volonté de Dieu, unis d'un seul cœur. Originaire du Grand Maghreb, voyageons ensemble pour briser le blocus imposé à Gaza. Baptisé Soumoud, résistance en arabe, le convoi espère atteindre Rafa, dans le sud de la bande de Gaza, en passant par la Libye, puis l'Égypte. Nous tenterons d'atteindre le point le plus proche de Gaza, peut-être El Ariche ou le poste frontière de Rafa.

Parti lundi du centre-ville de Tunis, des militants algériens, mauritaniens, marocains et libyens ont rejoint le mouvement.

2:24
Présentateur

Que vont apporter ces mobilisations populaires ? Que signifient-elles ? Et si elles étaient la confirmation de la place de l'intersocialité dans notre monde globalisé ? L'intersocialité qui replace l'humain au centre du jeu international, là où la géopolitique fait la part belle aux princes et à leurs armées. L'intersocialité, c'est justement l'un des concepts phares de Bertrand Baddy, politiste, professeur émérite à Sciences Po et auteur de nombreux ouvrages dont Intersocialité, Le Monde n'est plus géopolitique, paru aux éditions du CNRS et L'art de la paix, paru chez Flammarion. Bertrand Baddy est le taulier de cette émission, Le Monde n'a pas de centre.

Sur le Média, on parlera également de ce qui se passe entre Israël et l'Iran. Bonjour Bertrand. Bonjour Théophile. Alors j'imagine que tu as observé de près la flottille de la liberté et que tu es attentif aux convois terrestres qui tentent de s'approcher de Gaza depuis l'Afrique du Nord. Quelle leçon tirer de tout cela ?

3:30
Invité

Alors on pourra ajouter beaucoup, beaucoup d'autres événements qui depuis un an et demi scandent, rythment la vie internationale et viennent irriguer le dossier ô combien complexe de la Palestine, comme d'ailleurs d'autres conflits, et notamment le conflit russo-ukrainien. Alors à quoi fais-je allusion à tous ces mouvements étudiants ? Cette capacité étonnante des campus universitaires aux États-Unis, en France, mais un peu partout en Europe aussi.

Cette capacité donc de la jeune génération, de ces jeunes étudiants de 20 ans, de créer de l'empathie avec la Palestine et donc de donner à ce conflit la visibilité que la politique et la diplomatie d'indifférence commune à toutes les chancelleries ne parvenaient pas à donner. C'est d'ailleurs intéressant de voir comment fleurit cette nouvelle diplomatie de l'indifférence. Comment, par un calcul odieusement cynique, bien des États, bien des gouvernements, pas tous, et en tous les cas avec des intensités variables, considèrent que la solution, l'option la plus rentable, c'est de faire comme si de rien n'était.

Parce que se mêler d'un conflit peut coûter cher de bien des points de vue, et que rester dans le flou est une manière d'optimiser ses gains. et aussi de concilier la mauvaise conscience avec la volonté affichée de promouvoir telle ou telle cause. Alors, ça, la société civile ne l'a jamais accepté. Pourquoi ? Eh bien, parce qu'il y a dans la société civile trois éléments nouveaux qui viennent bouleverser les relations internationales, comme tu le disais fort justement dans ton introduction, bouleverser la vieille géopolitique qui fait la part belle au prince.

Premièrement, il y a la visibilité, c'est-à-dire, malgré les efforts incroyables d'Israël pour empêcher les journalistes d'entrer à Gaza, on arrive à apprendre beaucoup de choses, et les images, les sons, les rapports dont on dispose, irriguent une opinion publique qui, elle, n'a pas la stratégie d'occultation dont je parlais tout à l'heure. Le deuxième élément, c'est ce que les psychanalystes ont appelé l'effet de projection, c'est-à-dire, devant les souffrances atroces du peuple palestinien, je retrouve certaines de mes souffrances. Derrière le mépris que l'on porte à la cause palestinienne, je retrouve les humiliations que j'ai subies.

Derrière les violences qui sont faites, et notamment aux enfants, je retrouve bien des souffrances rentrées que je n'arrive plus à expliquer. Et puis, il y a un troisième élément, qui est peut-être l'élément le plus encourageant, qui est une vraie propension à la solidarité. Et moins on est intéressé, plus on est solidaire. Quand on est dans une logique d'intérêt, la compassion ne marche pas, c'est le marchandage, le compromis, les échanges. Là, quand on est désintéressé, on est vraiment dans la compassion, dans ce que Victor Hugo appelait la sympathie des âmes. J'aime beaucoup cette formule parce qu'elle montre le nouveau visage des relations internationales.

Les guerres, ce ne sont plus des tournois entre armées, ce sont des peuples qui souffrent, ce sont des peuples qui sont détruits. Et ça, effectivement, l'âme humaine, quelle que soit sa nationalité, sa religion, sa coloration politique, ne peut pas le supporter. Et donc, la société civile devient le lieu d'expression de ce que ne fait pas la chancellerie, que ne fait pas la diplomatie. Et alors, il faut voir quand même que certains parlent de manière assez odieuse de coups de com', d'opérations de communication. C'est tout le contraire. C'est-à-dire, c'est une opération, je dirais, de socialisation.

La flottille, le convoi sous-mode qui se dirige de l'Afrique du Nord vers Gaza, c'est exactement ce même processus. C'est-à-dire, cette volonté de montrer à l'opinion publique ce qu'il en est, et ainsi de créer un mouvement de bascule des sociétés civiles, ça a marché. Ça a marché, premièrement, parce qu'il y a un retournement de l'opinion publique. Un récent sondage indiquait qu'il y avait trois quarts de la population française qui seraient favorables à des sanctions contre Israël, parce qu'on ne peut plus cacher la vérité, et parce que, du coup, le politique est piégé. Les hommes politiques, les acteurs politiques, sont obligés de tenir compte de ces pressions de l'opinion publique.

Biden a été obligé de tenir compte de ce qui se passait dans les campus, et Trump, à sa manière, lui qui était le plus fervent des soutiens de l'État d'Israël, commence à évoluer dans sa position, parce que le soutien conditionnel à Israël devient absolument impossible.

9:09
Présentateur

Alors, Rima Hassan, qui est la figure française de la flottille de la liberté à côté de Greta Thunberg, elle est présentée comme une influenceuse, voilà, la flottille de la liberté est caricaturée en opération Instagram par les médias de droite et d'extrême droite. N'est-on pas là, pourtant, au cœur du politique ?

9:28
Invité

Si, je crois que c'est le politique, nouvelle manière. C'est-à-dire, les relations internationales, elles revivent, j'allais dire, elles sont ranimées par une appropriation sociale. C'est-à-dire par le fait que le citoyen lambda que nous sommes, que je suis, que tu es, si tu permets, le citoyen lambda dit « mais ça m'intéresse, je ne me détourne pas ». Alors, on pourrait faire de la longue histoire. Jusqu'à la fin du XIXe siècle, les opinions publiques ne s'intéressaient pas du tout aux relations internationales et à la guerre. Il y a eu la parenthèse de la Révolution, avec les soldats de l'an 2, la conscription, où il fallait aller libérer les autres peuples, ça n'a pas trop duré.

Alors, c'est l'essor de la presse. La presse papier a fait, par exemple, que la guerre de Crimée, 1853-1856, a été la première popularisée. Les gens commençaient à s'intéresser, à suivre, un peu comme un feuilleton. Maintenant, il n'y a plus que la presse papier, il y a la presse télévisuelle, radiophonique, et puis il y a Internet. Et donc, maintenant, nous vivons ce moment, je dirais, de démocratisation forcée de la vie internationale. Je dis forcée parce que ce n'est voté par personne, ce n'est garanti par aucune constitution. Mais voilà, le peuple est dans l'arène internationale et il peut faire basculer les choses. Je dirais même, à titre personnel, que c'est mon seul espoir.

Je n'ai aucune confiance. Dans le calcul des principes, fondamentalement, je suis convaincu, depuis que j'ai écrit mon livre, « L'art de la paix », que le pouvoir politique a besoin de la guerre. Les sociétés ont besoin de la paix. Et donc, les sociétés peuvent être les agents, je dirais, propagateurs et contraignants de la paix.

11:20
Présentateur

Alors, la place de la République était bondée hier, parce qu'on tourne vendredi. La tension mondiale s'est focalisée sur la flottille, la liberté. Mais le gouvernement français, notre gouvernement, a eu une réaction assez faible. On va dire vraiment assez faible, c'est un euphémisme. Comment l'expliquer ? Que veut Macron, qui donnait pourtant l'impression d'un désir de rééquilibrage dans l'analyse de ce qui se passe au Proche-Orient ?

11:46
Invité

Je pense que malgré tous les événements qui se sont déroulés depuis un an et demi, les diplomaties du monde n'ont pas changé. C'est-à-dire, elles sont toutes encore braquées sur l'idée de la diplomatie d'indifférence que je désignais tout à l'heure. Pourquoi ? D'abord, parce que, je le disais, je ne vais pas revenir dessus, la diplomatie d'indifférence, c'est un calcul économique assez favorable. La diplomatie d'indifférence, ça permet de ne pas dire l'indicible. C'est-à-dire, ça permet de ne pas trop s'impliquer d'un côté qui est devenu absolument impossible à soutenir.

Et la diplomatie d'indifférence, ça permet aussi et fondamentalement de continuer à faire de bonnes affaires avec tout le monde. Et c'est ça qui explique que, finalement, mis à part les pays du Sud global, qui soutiennent de manière ferme le peuple palestinien, autant le Brésil, par exemple, que l'Afrique du Sud, c'est moins vrai de l'Inde. Depuis que le BGP, l'extrême droite, est arrivé au pouvoir à la Nouvelle-Délie et que Modi a une politique suprémaciste qui ressemble de bien des points de vue à celle de Netanyahou. Mais le Sud global est globalement, si je puis dire, engagé du côté de la Palestine.

En revanche, les pays du Nord, que ce soit la Russie de Poutine, d'ailleurs, ou les États-Unis, ou l'Europe, quelle qu'elle soit, restent attachés à cette politique d'indifférence avec quelques modulations intéressantes, venant de l'Espagne, venant de l'Irlande, de la Slovénie, de la Norvège, mais qui restent toujours au niveau du verbe et au niveau de l'action. Et c'est ça qui est important. On dit, on parle. Ça me fait penser à une très mauvaise querelle dans la rue, le plus fort sortant des armes invraisemblables, et les passants qui disent « écoutez, monsieur, soyez gentils, calmez-vous », et puis continuerez leur chemin. C'est ça, la diplomatie d'indifférence.

Et je ne vois pas de rupture majeure. Alors, on va voir, il y a cette promesse de reconnaissance, mais que vaut cette reconnaissance dès lors qu'elle est assaisonnée à une telle sauce où se mêlent différentes considérations ? L'essence même de la reconnaissance, que ce soit de la Palestine ou d'autres, c'est d'être absolu. « Je reconnais parce que tu es, parce que tu mérites d'être reconnu, parce que tu as des droits, mais on ne va pas commencer à dire à quelqu'un « je te reconnais à condition que ceci, cela, etc. », que tu changes de costume, que tu changes de logement, que tu changes de voie, etc. » Tout ça n'a strictement aucun sens.

Et c'est ce qui est en train de perdre notre système international, ce refus de reconnaître l'autre.

15:02
Présentateur

Et en France, il s'entremêle à ces questions internationales, des questions internes, parce que face à une droite et une extrême droite qui jouent la carte du racisme et de l'islamophobie, le pouvoir veut à la fois reconnaître la Palestine, tout en stigmatisant les oppositions de gauche et plus généralement les minorités ethniques.

15:27
Invité

Je pense, Théophile, que c'est même plus grave que ça. C'est-à-dire que depuis un certain temps en France, la politique étrangère est devenue l'otage de la politique intérieure, l'otage des calculs politiciens et électoraux, est devenue l'otage d'une surenchère sur le marché politique. C'est vrai de la Palestine, tu l'as dit, mais c'est vrai vraiment des relations avec l'Algérie. C'est quand même incroyable de penser que ce dossier fondamental pour nous Français, qu'est la relation avec l'Algérie, soit complètement hypothéqué par des jeux d'échecs électoraux. C'est absolument invraisemblable.

Et on pourrait continuer le rapport au Sud global, la question de l'immigration, qui est une question de relations internationales, les grandes questions de l'écologie mondiale. Et je suis inquiet de ça. Dans toute la première partie de la Ve République, on avait l'impression que la politique étrangère était détachée du marché électoral. et qu'il y avait, sinon un consensus, il n'y a jamais eu de consensus en France sur la politique étrangère, mais au moins une synthèse qui était affichable. C'est ce que l'on a appelé, certains dénigrent le concept, mais il est intéressant, le gaullo-mitterrandisme. Et ça a duré, en gros, jusqu'à la guerre d'Irak.

Après, tout ceci s'est retransformé en son contraire. C'est-à-dire, au lieu d'être au-dessus du marché électoral, ça a plongé dans le marché électoral, et on n'a toujours pas pu l'en sortir.

17:11
Présentateur

On va dire que ça s'est noyé dans le marché électoral. Alors, pour passer de la flottille au convoi de la liberté, si on peut l'appeler ainsi, l'Égypte a manifestement choisi de répondre par la répression au flot humain qui déferle sur son territoire, le président du pouvoir Sissi, est-ce qu'il ne se met pas un peu en danger ?

17:30
Invité

Oui, et d'ailleurs, il y a des gestes précis. Avant-hier, nous avons appris que trois avocats algériens étaient retenus prisonniers à l'aéroport du Caire. eux qui étaient venus demander l'ouverture du couloir qui permet d'accéder jusqu'au terminal de Rafah, c'est-à-dire de pouvoir circuler en Égypte. Ce n'est pas au Caire qu'on donne la permission d'entrer à Gaza, mais en tous les cas, de pouvoir arriver jusqu'à Rafah. Ces trois avocats ont été arrêtés. Alors, effectivement, mais on a eu déjà l'occasion d'en parler, mais le maréchal Sissi est prisonnier d'un dilemme qui risque de durer encore un bon moment.

C'est-à-dire, tout son équilibre de puissance, sa capacité de gouverner, est l'otage du soutien des États-Unis et d'Israël. Soutien direct et affiché des États-Unis, soutien indirect d'Israël qui explique que s'il fait un pacte trop dans la mauvaise direction, eh bien, il aura des misères. Alors, il y a ça d'une part, et puis il y a une opinion publique arabe qui, on le disait tout à l'heure, va exactement dans le sens contraire. Donc, ça, c'est, je dirais, le destin de tous les dictateurs qui sont fabriqués à l'étranger. C'est-à-dire, cette incapacité de pouvoir répondre à la pression populaire dès lors que l'essentiel de ces ressources de pouvoir dépend de facteurs extérieurs.

Comment il va trancher ? La question se pose pour le maréchal Sissi, elle se pose pour le roi du Maroc, peut-être demain, elle se posera en Jordanie. La dernière fois, on nous a reproché de ne pas avoir parlé du cas jordanien. Effectivement, le problème se pose là. Il peut se reposer, et au Liban, et en Syrie. Les deux pays ayant choisi un peu ce glissement forcé vers cette diplomatie de l'indifférence à l'égard de la question palestinienne.

19:49
Présentateur

Alors, l'Égypte bloque. La France regarde ailleurs quand ses ressortissants sont kidnappés. On insiste, c'est notre collègue Yanis Mamji, qui devait rentrer ce vendredi où nous tournons et qui ne rentrera peut-être pas, vu que les frontières aériennes sont fermées après ce qui s'est passé avec l'Iran, mais on en parlera. Quand les États ne font rien, rien de décisif ne se passe, Bertrand. Est-ce que ça ne relativise pas l'importance de l'intersocialité ?

20:15
Invité

Alors, c'est vrai que les manettes, les leviers de la décision, sont encore entre les mains du prince. Mais, c'est ce que je disais tout à l'heure, pour autant, plus personne ne peut prétendre que l'opinion publique et les sociétés civiles ne comptent pas, parce que la pression peut être forte, et il y a un instant, on envisageait des pays dont le régime était menacé par l'éventualité d'une accentuation de la pression populaire. Donc, on ne peut pas dire que le phénomène est relativisé, il est là, présent. Et puis, il faut voir qu'il y a une grande différence entre les sociétés civiles et les princes. Les princes vivent dans le très court terme.

Est-ce que je pourrais me lever demain matin avec toujours ma couronne sur la tête ? Les opinions publiques n'ont pas de temporalité. Évidemment, tous ceux qui se mobilisent en France, au Maghreb, n'importe où ailleurs, dans les campus universitaires américains, ils voudraient que leur vœu soit exaucé le plus vite possible. Mais, le propre d'une opinion publique et d'une société civile, c'est qu'elle n'a pas d'agenda. Justement, c'est ça le piège du stratège. Le stratège, il est prisonnier des objectifs qui s'est fixé et qui a intérêt à réaliser le plus vite possible. L'opinion publique, elle n'est pas stratège, elle n'est pas calculatrice, elle n'est pas devant des manettes.

Donc, elle imprime sa volonté et celle-ci, elle n'est jamais effacée. Mais, je te mettrai, enfin, je ne vais pas le faire, ou défi, c'est une formule, de me trouver depuis 1945 un exemple de pression sociale qui n'est pas aboutie. Ça n'existe pas. Alors, on pourrait dire, par exemple, il y a eu 15 millions de personnes dans les rues du monde le 15 février 2003 pour empêcher l'intervention américaine en Irak. Elle a eu quand même lieu. Oui, mais je crois que cet événement incroyable, la plus grande manifestation au monde depuis Adam et Ève, elle a eu quand même pour effet de délégitimer durablement l'intervention extérieure d'une superpuissance.

Ça a provoqué la mort du néoconservatisme aux États-Unis et sa décrédibilisation un peu partout dans le monde. Donc, non, je crois que ça compte beaucoup. Simplement, il faut avoir le courage de la regarder jusqu'au bout, cette société civile qui bouge.

22:47
Présentateur

Alors, parlons de l'actualité la plus chaude, de l'attaque israélienne sur Téhéran. Benjamin Netanyahou poursuit sa fuite en avant, en gros.

22:56
Invité

Oui. D'abord, j'aurais tendance, reprenant ce que je disais tout à l'heure, à dire pourquoi se gênerait-il puisqu'on lui permet tout. C'est quand même extraordinaire. Un État qui a fait officiellement 55 000 morts, officiellement, c'est beaucoup plus, à Gaza. Parce qu'il faut compter les morts qu'on n'a pas retrouvées et puis tous les morts indirectes liées à la pénurie, à l'absence de soins, etc. Un État qui réussit ainsi à décimer ce qui est 3% de la population, plus de 3% de la population Gazaoui et que tout le monde laisse faire. On en est au 17e train de sanctions contre la Russie. Et c'est tout à fait justifié. On étrangle l'Iran.

L'Iran qui est sous les bombes, qui était hier soir sous les bombes, est étranglé par des sanctions économiques profondément inhumaines. Inhumaines, c'est-à-dire qui touchent à la santé, à la survie, à l'alimentation. Alors que l'Iran est doté d'un régime que l'on peut sévèrement condamner, notamment dans son rapport à la société civile iranienne, mais qui n'a jamais fait de guerres et de morts. Alors qu'Israël peut tout se permettre. C'est ce que j'appelle maintenant l'État dérogatoire. La loi internationale existe pour tout le monde, sauf pour l'État d'Israël. Alors à partir de ce moment-là, tout est possible.

Et alors ce « tout est possible » nous renvoie à la découverte profonde du jeu israélien qui repose sur une équation très simple. La puissance à tout prix. C'est-à-dire on peut tout contrôler, mener, organiser, protéger grâce à la puissance et quand celle-ci ne suffit pas, grâce à la surenchère de puissance, grâce à ce qu'on appelle l'escalade. Et ce que Netanyahou veut installer, c'est cette politique absolue de puissance, comme on n'en a jamais vu depuis 1945, avec une triple perspective. La première perspective, c'est de se maintenir au pouvoir. Ça, c'est la rémunération individuelle. La deuxième perspective, c'est de maintenir son hégémonie régionale.

C'est-à-dire toute la région doit être sous mon contrôle, direct ou indirect. Et comme ça, on aura la paix, entre guillemets. Tu vois ce que je veux dire ? C'est le contraire de la paix, mais c'est comme ça que le langage courant s'exprime, sur le mode « fiche-moi la paix ». Et troisièmement, démontrer que l'on ne dépend plus de personne. Et ça, c'est une inversion par rapport aux guerres de 1967-1973, où Israël dépendait totalement des États-Unis, où en 1967, c'était Lyndon Johnson qui menait la barque, et en 1973, c'était Richard Nixon. Et c'était lui qui décidait.

Là, on voit bien comment Trump ne souhaite pas du tout aller vers un extrême dont il commence à percevoir, il n'y avait pas pensé avant d'ailleurs, les effets pervers. Si ce conflit vient à s'intensifier, c'est une crise énergétique mondiale, dont il aura à pâtir le premier. Comment ça explique-nous ? Eh bien, le grand enjeu actuellement, c'est de voir que l'Iran est dépossédé de pas mal d'éléments de riposte, sauf un qui serait de fermer le détroit d'Hormoz. Et à ce moment-là, c'est 20% de la production pétrolière mondiale qui serait bloquée.

Alors, ça veut dire d'abord une pénurie qui atteindra la production, qui atteindra la consommation, la production industrielle et la consommation des ménages, donc qui va créer une déstabilisation profonde. Mais en plus de ça, ça veut dire une crise promise pour le dollar, c'est-à-dire un bouleversement de toute l'équation du commerce mondial et notamment des exportations américaines. Donc, c'est une tragédie sans fin, en quelque sorte. Donc, je pense que dans la tête de Trump, tout ça est de moins en moins acceptable.

27:26
Présentateur

Donc, il ne suivra pas Israël dans cette escalade ?

27:28
Invité

Alors, d'abord, le bonhomme est imprévisible. Moi, je n'ai pas d'horoscope, je ne sais pas quelles sont les planètes qui agissent sur lui en ce moment, je n'en sais rien. Mais on voit bien depuis un certain temps qu'il a une stratégie de contournement, c'est-à-dire pas le clash direct avec Netanyahou. Netanyahou n'est pas encore Elon Musk à ses yeux, donc il le ménage, il essaye d'être aimable, mais il y a quand même toute une série d'initiatives de sa part qui ne trompent pas. Un voyage dans le Golfe sans passer par Israël, une négociation directe avec le Hamas sans même en avertir Israël.

Et puis, ce qui a été probablement le point de départ de l'odieuse situation dans laquelle nous nous trouvons aujourd'hui, le fait que des négociations aient été engagées avec Liran et que ces négociations étaient difficiles, mais avaient une certaine chance d'aboutir parce que les deux parties en avaient absolument besoin. Trump avait besoin enfin de montrer qu'il pouvait marquer un but. C'est le 1 à 0 qu'il attend depuis bien longtemps. Enfin, 1 à 0, c'est peut-être 1 à 10, d'ailleurs, parce qu'on a marqué pas mal de buts contre son camp.

Et du côté iranien, on est tellement étranglé par les sanctions que si on ne les desserre pas, il risque d'avoir un phénomène d'implosion à l'intérieur de la société iranienne. Donc, ça pouvait aboutir. Il y a deux personnes que s'empêchent de dormir à un accord irano-américain sur le nucléaire. C'est Netanyahou et Poutine.

Parce que Poutine perdrait, à ce moment-là, sa chance de contrôler exclusivement l'Iran qui n'a pour seule porte de sortie vers le monde que la Russie, et Netanyahou, parce que précisément, ça montrerait le certain retour de l'ascendant états-unien au Moyen-Orient, et peut-être la fin de ce que je décrivais tout à l'heure, c'est-à-dire du monopole nucléaire israélien sur le Moyen-Orient, et je dirais même le monopole de puissance.

29:38
Présentateur

Merci beaucoup Bertrand. Et merci à vous d'avoir regardé Le Monde n'a pas de centre, la chronique internationale de Bertrand Baddy sur le Média. Restez connectés au Média. Sous-titrage Société Radio-Canada

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