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interviewFrançois Ruffin· 5 octobre 2018 21 min

#BDR 36 : TRAFIC DE PISTOU, COLLOMB-SAINT-SIMON, MÉTIERS DU TENDRE, PIZZA BREL & GOODYEAR !

Transcription youtube_captions. À recouper avec la source d'origine.

Au self, quand on passe le midi, moi, je passe souvent bouffer dans la cantine du personnel et des collaborateurs, il y a un mec extraordinaire qui fait la cantine, qui fait la caisse, c'est Dominique. Et ce mec-là il connaît toutes les dates de naissance de tous les députés de la Ve République. Je suis arrivé le premier jour il m'a dit "Toi t'es né le… " (je ne vous dis pas la date parce que c'est bientôt en plus) .

Mais voilà, il connaissait ma date, il connaissait les dates de naissance de tout le monde. Et ce mec-là quand on est passé tout à l'heure, Eric, il est venu bouffer aussi, il m'a dit "Eric il faut lui montrer le huitième". "Ah bon ?

Qu'est-ce qu'il y a au huitième ? " tu vois moi je restais collé au septième au truc du personnel et des collab'. "Mais si, il y a le restaurant là-bas.

Et dehors tu peux sortir et tu vois tout Paris." Donc on est monté pour la première fois ici pour voir tout Paris. Donc il y a Montmartre là-bas, il y a le Grand Palais, il y a la Défense et il y a la Tour Eiffel.

Donc voilà, c'est une vie sur Paris qu'on vous offre au passage. Et pourquoi Eric est monté ? Il n'est pas monté pour voir la Tour Eiffel mais il est monté pour faire le trafic de Pistou. – Oui c'est vrai. – C'est bien ça ton job ? – Oui c'est ça.

C'est pour ça que j'ai pas mis d'étiquette, c'est pour ne pas qu'on me retrouve. – D'accord. Parce que c'est un producteur de Pistou, Eric Defaïence, on l'entend souvent sur France Inter.

En fait quand France Inter, il leur manque des auditeurs qui appellent, ils appellent Eric Defaïence qui les rappelle et pose une question. – Oui c'est déjà arrivé mais c'est un petit peu lointain. Après il y a eu un petit bug sur France Inter mais bon, c'est pas grave. – Bon alors qu'est-ce que tu viens faire ? – Je suis venu à Paris parce qu'il y a un salon populaire du livre à Saint-Denis.

Et puis je suis venu à Paris aussi notamment pour parler de la situation des migrants qui sont coincés à la frontière à Vintimille parce que c'est vrai que depuis que l'Italie a pris des mesures, il y a de moins en moins de migrants qui arrivent sur les côtes italiennes, ils sont dispersés un peu partout, mais il n'empêche qu'il reste entre 150, 200, 300, 400 migrants qui sont bloqués à la frontière italienne et ce depuis deux ans. Alors il y a un turnover, il y en a qui arrivent à passer, il y en a qui sont refoulés, puis il y en a d'autres qui arrivent. Il y a beaucoup d'associations qui se mobilisent parce qu'en fin de compte pour nourrir ces migrants, c'est que le tissu associatif. – Ils sont nourris au pistou ? – On met du pistou, l'hiver on leur fait des repas chauds et on leur met du pistou l'été, on leur met une grosse couche de pistou dans une salade de riz ou une salade de tomates.

Je précise qu'on leur donne de la viande halal parce que la plupart sont musulmans. Moi même si je suis comme toi, agnostique, je respecte les croyances de chacun donc on leur en met, puis les légumes sont bios. On fait ça mais il faut savoir qu'il y a un an et demi c'était 900 repas par jour qui étaient servis par des associations qui n'ont pas de thunes, notamment les associations qui sont dans la vallée de la Roya.

Il y a le film qui vient de sortir sur l'action de Cédric Herrou mais la vallée de la Roya ce n'est pas que Cédric Herrou, ce sont des centaines de personnes qui se mobilisent un petit peu partout. Donc voilà, nous on essaye d'organiser des expos, des concerts pour récupérer des ronds et on leur sert à bouffer une fois toutes les 4 semaines, il y a un roulement comme ça. Donc c'était pour rappeler aux gens que vous avez les moyens d'être solidaires.

Si vous voulez être solidaires vous allez sur Internet, "Roya Citoyenne", puis vous les soutenez. Sachez que ça continue même si on n'en parle plus dans les médias Et puis une info quand même, c'est qu'un repas il nous coûte globalement 1,50€ et quand tu passes après la frontière à La Turbie, à Nice et que tu vois qu'il y a 50 flics qui passent la nuit là, à ne rien faire, sous prétexte d'arrêter éventuellement un migrant, quand t'imagines ce que ça peut coûter à la société et qu'un repas coûte 1,50€, il y aurait largement de quoi les nourrir et mettre moins de monde à la frontière. Donc vous financez ça avec le trafic de pistou… – Le trafic de pistou, oui. – … et le trafic des bouquins de Noiriel et d'Agone alors. – Voilà, on profite de l'histoire populaire de la France pour faire un petit peu de ronds et payer à bouffer aux migrants avec.

C'est du détournement… C'est un principe actif en fait : les gens ont faim, on leur donne à manger, et comme on n'a pas trop de pognon, on se démerde pour en trouver. – Maintenant, nous, qu'est-ce qui se raconte en ce moment ? Si tu passes à la salle des Quatre Colonnes, là c'est automatiquement Valls, Collomb, Collomb, Valls.

Moi je leur dis, putain, ça ne m'intéresse pas, j'aimerais bien parler des auxiliaires de vie scolaire, pour les enfants handicapés, j'aimerais… Bon, tu vois… En fait, quand tu es ici vachement, et quand tu es amené à parler dans les médias, tu as l'impression de faire Saint-Simon, c'était le chroniqueur de la société de cour sous Louis XIV, donc à la fois courtisan, et puis qui tenait son petit carnet à jour sur qui aime qui, qui déteste qui, qui on a vu avec qui, et ainsi de suite… Tu as l'impression que c'est ça que tu dois faire. Tu dois faire la chronique de la société de cour. Et moi ce qui m'intéresse ce n'est évidemment pas de parler de Valls, ni de Macron, ni de moi d'ailleurs.

Parce que parfois tu te demandes si tu n'es pas un nouveau personnage dans la société de cour. Le personnage qu'ils détestent, mais finalement c'est une fonction. Donc, comment tu continues à parler de ce qui te paraît le plus important ?

De ce point de vue-là, en ce moment je considère que j'ai plutôt de la chance, parce que j'arrive à faire rentrer ce qui m'intéresse dans des cases parlementaires. Des fois ça ne coïncide pas du tout et il faut essayer de tordre au maximum, à la fois l'agenda parlementaire et l'agenda médiatique, pour réussir à faire passer ce qui toi t'intéresses dans leurs cases à eux. C'est un numéro qui est fatigant.

Et là, il y a des trucs où ça marche, tu vois, sur l'artificialisation des sols, ça veut dire le bétonnage des sols, j'ai pu faire une intervention hier à la tribune. C'est un truc qui me meut et boum, il y avait la loi agriculture, ça passe à l'intérieur, enfin… on arrive à le faire passer à l'intérieur. Pas les amendements, mais juste déjà pouvoir dire quelque chose là-dessus.

Et là, il y a un mec de droite qui s'appelle Aurélien Pradié qui a déposé une proposition de loi, donc qui n'a aucune chance de passer, parce que comme c'est un mec de droite, de toute façon, En Marche ils vont balancer la proposition de loi. Mais sur les accompagnants pour les enfants en situation de handicap, donc pour les dames souvent, parce que c'est très majoritairement des femmes qui vont dans les écoles pour aider les enfants handicapés qui souffrent de troubles d'autisme, de trisomie et ainsi de suite. Et là-dessus il se trouve qu'on avait déjà bien bossé avec Vincent en circonscription, on en avait reçues. on avait rencontré des familles qui n'avaient pas d'AVS, qui n'avaient pas d'Auxiliaire de Vie Scolaire.

Donc je suis au point sur, par exemple, une dame, Assia, qui m'explique qu'une fois où elle a rencontré l'Inspectrice d'Académie, elle a dit devant tout le monde, devant toutes les AESH : "Si vous avez une autre proposition de boulot, allez-y, courez ! " Mais elle Assia, elle est allée la voir en disant : "Bon sang, mais moi si je fais ce métier-là c'est parce que j'aime ça ! C'est parce que je veux le faire, c'est parce que je me sens utile, parce que j'aime les gamins.

Pourquoi vous me dites d'aller chercher un autre boulot ? " Eh bien parce qu'aujourd'hui, AESH, tout comme Auxiliaire de Vie Sociale pour les personnes âgées, ou même Assistante Maternelle, ce n'est pas considéré presque comme des vrais boulots. C'est juste du truc d'appoint.

Là il y a tout un enjeu, c'est comment on fait pour structurer des vrais métiers autour de ça. Alors j'ai appelé ça un moment les métiers du "Tendre", tu vois, en anglais c'est le "Care". Le "Care" c'est tu prends soin, donc il y a un truc qui est général, à la fois des enfants, des personnes handicapées, des personnes âgées, qui permet de généraliser, donc peut-être proposer les métiers du "Tendre".

Donc de dire qu'il faut absolument aller vers une structuration de ces métiers-là. Ce qui se passe c'est qu'au fond ce sont des fonctions que remplissaient les femmes dans l'espace domestique, elles le remplissaient gratuitement, s'occuper des autres, prendre soin. À partir du moment où ça se fait pour les autres, c'est mal payé, c'est précarisé, on considère que c'est comme si ça appartenait encore à la sphère domestique et que ça ne devait pas être payé.

Voilà, je pense que c'est un enjeu, et je vais faire le lien avec la suite, c'est un enjeu presque écologique, de structurer ces métiers-là. Oui, oui, tu fais la grimace ! Mais pourquoi ?

Parce qu'il s'agit de faire glisser le développement, non plus des biens, mais vers les liens. Les biens, c'est la production industrielle, et je suis tout à fait convaincu qu'il faut une production industrielle, et qu'il faut une production industrielle en France. Mais je crois qu'il y a des tas de choses dont on n'a plus besoin, en tout cas on n'a pas besoin.

Là tu as un nouveau téléphone, enfin tu as un téléphone, il n'y a pas besoin de produire de la 16G, de la 32G, de la 64G, ainsi de suite. Donc il faut faire glisser. Comment une société se développe ?

Comment elle avance ? Comment elle progresse ? Non plus sur les biens, mais sur les liens.

Et donc c'est pour ça que structurer les métiers des emplois de service, des emplois de soins, des emplois du tendre, c'est vachement important. Parce que si tu mets plus de pognon dedans, si ça coûte plus cher, eh bien le PIB il est gagné par ça, tu vois ? Donc il faut absolument, - à un moment même, ces emplois-là, les emplois de service, n'étaient pas comptés du tout dans le PIB !

Le vrai progrès de la société, le vrai progrès qu'on doit faire, pour être bien les uns avec les autres, pour avoir une amélioration, y compris de notre niveau de santé, aujourd'hui c'est par les liens et moins par les biens. Évidemment il y a des gens dans ce pays pour qui il y a des biens qui sont nécessaires, il y a des biens qu'il faut développer et je ne parle pas évidemment des pays en voie de développement où là il y a un besoin de développement, un besoin de développement des biens, et on sait que là ça produit des choses immédiatement sur l'espérance de vie, sur le taux de fécondité, sur le taux de mortalité infantile, enfin sur des tas de choses comme ça, ça fait bousculer les indicateurs que d'avoir un développement. Donc, toujours sur les emplois de service, je me bagarre en ce moment aussi toujours, mais enfin ça prend du temps, sur les femmes de ménage à l'Assemblée Nationale.

Bon sang, je me dis, je fais des propositions de loi pour l'ensemble de la France, et on ne va pas être foutu de faire un peu avancer ce qu'il y a sous nos pieds, le statut des femmes de ménage à l'Assemblée Nationale Alors normalement ce que je devrais réclamer, c'est que les femmes de ménage soient intégrées à la fonction de… Comment ça s'appelle ? Parlementaire, enfin… des fonctionnaires de l'Assemblée. Je sais que je ne l'obtiendrai pas, donc je ne vais pas demander des trucs… Donc j'ai demandé trois choses, je les répète pour Florian Bachelier, Premier Questeur de l'Assemblée Nationale.

J'ai rencontré hier le Secrétaire Général du Parlement, ou de la Questure, je ne sais plus, mais on a eu un échange. Il y a un marché public, qui n'est pas l'un des plus gros marchés à l'Assemblée Nationale, qui arrive à échéance l'année prochaine, il faut qu'on puisse mettre dedans des clauses sociales sur un treizième mois pour toutes les femmes de ménage, sur le fait qu'on va vers une diminution des temps partiels et sur le fait qu'on ne leur demande plus de travailler en horaire décalées entre 6 et 10h quand les députés ne sont pas dans leur bureau, voilà les trois points que je souhaite voir marqués dans le nouveau marché public. Et donc pour moi, on tirera le bilan de ce dialogue le 8 mars, ça fera 1 an que j'aurais fait mon discours sur les femmes de ménage Eh bien on verra si au bout d'un an, on a été foutu de changer quelque chose ou bien si ça ne marche pas.

Enfin, je ne sais pas si vous avez vu la note de Business Europe, "EU's 2030 green house gas emission reduction target". C'est une note de Business Europe, qu'est-ce que c'est Business Europe ? C'est le MEDEF européen, donc c'est des gros patrons européens.

Et ils ont fait une note parce que la commission européenne a pour ambition de relever son seuil de réduction des gaz à effet de serre, pour qu'on émette un peu moins. Et là, automatiquement, Business Europe, ils ont fait une note qui était supposée rester confidentielle et qui a fuitée qui est devenu grand public et où ils explique comment ils vont faire pour miner ça, pour pas qu'on aille vers une réduction des gaz à effet de serre. Il y a d'abord une déclaration de façade : "Toujours être plutôt positif tant qu'il s'agit d'une déclaration politique qui n'a pas d'implication pour la législation européenne en vue de 2030.

ça veut dire que tant qu'on reste dans des concepts vague et généraux, il faut dire oui oui on est d'accord, bien-sur, on est contre les gaz à effet de serre, l'écologie c'est pour nous un sujet extrêmement important, nous sommes en permanence préoccupé par l'environnement. D'ailleurs nous vous avons intégré ces trucs là, Pardon, je n'arrives pas à le faire – Critères ? – Ces critères voilà.

Je n'arrive pas à faire de la langue de bois 30s, c'est dingue. Bon voilà, ça c'est la première déclaration, mais ensuite, dès qu'on devient un peu concret c'est : "s'opposer à l'augmentation des ambitions en utilisant les arguments habituels que nous ne pouvons agir seul dans un marché mondial mondialisé et qu'on ne peut pas penser pour les autres, etc. etc.

Le "etc", c'est eux. C'est à dire qu'ils sont tellement rodé à faire ce discours là qu'ils n'ont plus qu'à mettre "etc." au bout.

Et ensuite, il s'agit de gagner du temps : "remettre en question le processus des décisions", on dit que ce n'est pas comme ça que doivent se prendre les décisions et ainsi de suite, pour juste dire d'enliser le processus. Moi, ça me fait penser à quelque chose, j'suis allé à Strasbourg, c'est des moments marquant quand t'as la chance d'extraire des petits bout de journée et de te retrouver sur le terrain face à des gens Et je me souviens, même hier, je discutais avec Martine Wonner qui est donc la député de Strasbourg, En Marche, et qui a été choquée par la violence mise en oeuvre par l'État, la violence policière, mais ce ne sont pas les policiers qui décident, voilà, on a décidé, il y avait des faisceaux infrarouges et des petites bombes qui ont explosé aux pieds des gens, je ne sais pas ce que c'était mais il y a eu des gaz lacrymogène, il y avait des hélicoptères qui tournaient dans le ciel. Et elle était surprise par ça, choquée et on a vu des tas de gens là-bas, il y avait un maire qui a brûlé son écharpe, on a vu des grand-mères, qui disaient bah moi, je venais balader mes gamins dans la forêt, on appelait ça la "Forêt des géants" et puis, je ne comprend pas ce qui s'est passé pour qu'ils agissent de cette manière là.

Je crois que ça signifie quelque chose, dans un premier temps on a cru que l'écologie était un effacement de la lutte des classes, c'est à dire que comme c'était les petites fleurs, les oiseaux, que ça allait être consensuel, que c'était au niveau de la planète, qu'on allait tous se donner la main, voilà. L'écologie était presque un moyen effacement de la lutte des classes, eh bien, au nom de l'écologie, on effaçait les conflits de classes, je crois qu'il faut raisonner autrement : l'écologie, ça va être le durcissement de la lutte des classes, parce là, on ne touche plus aux conditions dans lesquelles on va vivre, on parle de est-ce qu'on va continuer à vivre ou pas et est-ce qu'il y a des groupes sociaux qui vont continuer à vivre, est-ce qu'il y a des groupes sociaux qui vont payer tout le prix des choix en matière de consommation d'énergie, de réchauffement de la planète et tout ça. Donc, ça signifie que l'écologie ne va pas produire un effacement de la lutte des classes, mais elle va produire son durcissement.

ça se voit dans le discours à travers la note de Business Europe, qui est évidemment tout feutrée comme ils savent le faire, ils ont la force des mots, ils n'ont pas besoin de la force des choses, c'est l'inverse, putain. Ils ont la force des choses, donc ils n'ont pas besoin de la force des mots. Mais ils envoient la police, ils enverront la police sur tout ce type de conflit là, donc je pense que… Je révise l'écologie à l'égard de la lutte des classes.

Enfin, pour terminer, alors malheureusement, je n'ai pas le bouquin là, je termine toujours par la page culture. là, j'ai lu un bouquin que j'ai trouvé vraiment intéressant. C'est "On ne vit qu'une heure", c'est de David Dufresne, j'voulais le ramener parce je voulais en lire un extrait.

Il utilise la chanson Vesoul de Jacques Brel, mais il l'utilise… tu vois… ça tourne autour de Jacques Brel. Et donc, il se balade à Vesoul, il va à la pizzeria sur la place et il demande s'ils vendent la pizza Brel, il y a une pizza Brel et du coup, il fait le portrait du pizzaïolo au passage, il va au lycée qui s’appelle Jacques Brel et il va discuter avec les gamins de Jacques Brel et il fait un portrait un peu… – C'est un road-movie quoi… – Oui, c'est un road-movie à Vesoul et c'est un portrait de la France, d'une France provinciale, à travers la chanson de Brel et à travers des extraits de Brel. Moi de toute façon c'est vrai que dès qu'on parle de Brel, ça marche avec moi.

Mais j'ai trouvé que c'était un truc qui marchait bien, qu'il y avait une forme qui était intéressante. Il y a un moment où -je voulais lire, mais j'ai oublié- il y a un historien… enfin… un éditeur, du coin, un éditeur régional, qui demande à David Dufresne "mais alors, qu'est-ce que vous allez faire avec Brel, vous allez écrire son histoire ? " Il me dit : Oui, Bon… bah oui.

Parce qu'il y a plusieurs manières d'écrire l'histoire. Il y a l'histoire scolaire, il ya l'histoire… donc c'est les faits, il y a juste les faits. Après il y a l'histoire où on introduit des valeurs à l'intérieur.

Après il y a l'histoire où on fait de la polémique, mais qu'est-ce que c'est la meilleure façon de faire de l'histoire ? L'autre il ne sait pas trop, il dit "C'est le mythe ! Les grecs ! " S'ils avaient la force non seulement de raconter l'histoire mais d'en faire des mythes et la seule manière de faire de l'histoire, la seule manière qui compte c'est d'en faire des mythes.

J'ai trouvé que c'était pas mal, enfin ça m'a ému ce petit passage. Voilà. Je pense que les mythes nous aident à nous tenir droits.

On reviendra sur ça la prochaine fois. Ça te va ? Allez, salut !

Là on est au Zénith d'Amiens mais ce n'est pas pour venir voir Bigflo & Oli c'est pour le procès des Goodyear parce qu'en fait il y a tellement de plaignants, je crois qu'il y en a 831, il y a des centaines de personnes qui sont présentes, que c'est le Zénith qui a été réservé, donc ça donne une forme un peu particulière au procès, avec un grand lustre scintillant au-dessus et tout ça, les tables qui sont… et déjà un procès ça a une forme théâtrale mais là ça l'est encore davantage puisque les tables sont installées sur une scène. Je dirais qu'il y a deux procès moi dans ce que j'entends. Il y a le procès de Goodyear et il y a le procès des lois Macron.

Le procès Goodyear, pourquoi ? Parce que toute la plaidoirie de Maître Rilov est axée sur le fait que Goodyear a fait des bénéfices record. On nous dit 2,5 milliards de bénéfices record et il cite le rapport annuel de Goodyear, où on apprend que les bénéfices sont les plus élevés de l'histoire de cette multinationale.

Une amélioration de 8% par rapport au record de l'année dernière. Donc le patron de Goodyear est absolument enchanté : "C'est la quatrième année consécutive où nous faisons plus d'un milliard de bénéfices." C'est une performance extraordinaire et malgré cette performance extraordinaire ils viennent dire que c'est pour des raisons économiques qu'ils ont fermé le site d'Amiens !

Ils ont fermé le site d'Amiens pour partir à Katowice en Pologne pour des raisons de dumping social les salaires étaient moins chers, de dumping fiscal, c'était une zone franche sur laquelle il n'y a pas d'impôts à payer, et pour des raisons de dumping environnemental, parce qu'il y a beaucoup moins de contrôles sur les rejets. Voilà, c'était ça la raison. Mais ils viennent dire que quasiment ça mettrait en péril l'entreprise s'ils avaient continué à produire du pneumatique à Amiens.

Donc c'est le procès Goodyear, c'est le procès du fait qu'il n'y a pas de licenciements économiques, ce n'est pas un motif de licenciement économique valable. Tout comme ce qui s'était passé chez Conti. Et Conti il y avait eu une annulation du motif, de la motivation économique.

Maintenant c'est des années après, les gens ne vont pas aller retrouver le boulot, c'est bon, l'usine n'existe plus. Donc même si on dit que ce n'est pas valable, de toute façon les licenciements ont quand-même eu lieu. Donc ça c'est le premier procès, le procès Goodyear.

Mais il y a un deuxième procès, c'est le procès derrière, le deuxième procès derrière c'est le procès des lois Macron. Le procès des lois Macron qui font qu'aujourd'hui s'il y avait la même plainte portée par des salariés, dans un nouveau Goodyear, parce que là les salariés de Goodyear sont jugés avec l'ancien régime. Comme ça s'est produit sous l'ancien régime, avant l'ère moderne, avant le nouveau monde macronien, ils sont jugés sous cet ancien régime.

Macron déjà quand il était sous Hollande, il avait tout fait, c'est lui qui était le porteur, qui murmurait à l'oreille de Hollande toutes ces réformes sur le Crédit d'Impôt Compétitivité Emploi et ensuite les lois El Khomri, il avait tout fait pour que dans la loi El Khomri il y ait quelque chose, c'est qu'on ne juge plus de la légitimité d'un licenciement économique en fonction de l'ensemble du groupe Goodyear mais en fonction de la petite filiale qui se trouve à Amiens. Et cette petite filiale-là, évidemment les groupes sont tout à fait capables de la construire comme étant déficitaire. Ils font remonter des bénéfices dans tous les sens, avec ou sans paradis fiscaux, il n'y a pas de difficultés pour faire ça.

Et Macron déjà au moment de la loi El Khomri il avait tout fait pour que ça rentre à l'intérieur de ça, qu'on ne juge plus le groupe dans son ensemble mais qu'on juge la petite entreprise. Eh bien, il n'a pas réussi sous El Khomri, il y avait une petite résistance à l'intérieur du gouvernement, sans doute à l'intérieur de la majorité, il y avait eu un refus de faire ça. Ce n'est pas rentré par la porte, il est revenu par la fenêtre.

Par la fenêtre de l’Élysée et c'est repassé par les lois Macron qu'il a imposées l'année dernière. Maintenant ça veut dire que les mêmes choses se produiraient, chez Continental, chez Goodyear, où des groupes qui font des milliards de bénéfices viendraient dire "C'est pour des raisons économiques que nous le faisons", eh bien aujourd'hui ce serait validé par la justice. Aujourd'hui le tribunal des Prud'hommes d'Amiens n'aurait pas d'autre choix que de dire "C'est légal".

Tout ça, grâce à Macron. Donc c'est évidemment un énorme cadeau qu'il a mis dans ses lois Macron l'an dernier. Il y a un spécialiste du droit social, un Alpha Group, qui disait que c'était une réponse à l'intense lobbying mené par les grands groupes étrangers.

Eh bien voilà, l'intense lobbying mène à ce qu'on puisse avoir la construction de licenciements pour des motifs vaguement économiques dans des grands groupes qui se portent extrêmement bien. Donc c'est pour ça qu'il y a une espèce de double procès, qu'on entend ici, un procès plus technique sur le cas Goodyear, et un procès beaucoup plus politique qui est qu'aujourd'hui les mêmes personnes perdraient. Et moi je suis convaincu qu'aujourd'hui elles vont gagner.

Elles vont gagner ce procès mais elles ont perdu leur emploi. Elles ont perdu leur boulot, elles ont perdu des années et c'est leurs enfants, c'est… moi je suis élu d'Amiens, c'est des centaines de familles qui demain n'auront plus de boulot dans cette boîte-là, de toute façon, quoi qu'il advienne. Donc je pense que ce procès elles vont le gagner mais leurs équivalents demain ils vont le perdre, grâce à Macron encore…

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