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interviewBLAST· 29 mai 2023 28 min

L’INQUIÉTANTE ESCALADE RÉPRESSIVE ET AUTORITAIRE DE L'ETAT CONTRE LES MILITANTS ÉCOLOGISTES

Transcription youtube_captions. À recouper avec la source d'origine.

Demain, on tuera des gens au nom de la cause écologique ou animaliste. Je suis très gêné par l'ensemble de ces petits Khmer Verts. Ça s'appelle l'éco-terrorisme.

Cela relève de l'éco-terrorisme. Pour cette branche d'extrémistes Verts, de Khmer Verts, d'Ayatollah Verts. C'est quoi l'étape d'après ?

C'est qu'on bloque les départs des jets qui transportent des organes ? Ce qui m'inquiète, c'est qu'au-delà du nom qu'on leur donne, c'est la cause qu'ils défendent qui est mise en danger. Il fait de moins en moins bon être militant écologiste en France.

Insultes, procès, surveillance, assignations à résidence, interpellations et arrestations disproportionnées se multiplient. La répression contre les militants augmente et la criminalisation aussi des militants. Et c'est un paradoxe.

Plus les activistes dépensent de l'énergie pour demander à l'État une action à la hauteur de l'urgence, plus celui-ci s'attaque à eux en retour plutôt que d'écouter leurs alertes. Je ne crois pas au modèle Amish. Avec la procédure de dissolution des Soulèvements de la terre ou encore la création d'une cellule anti ZAD par Gérald Darmanin, un cap a été franchi.

Les moyens déployés par les gouvernements successifs pour réprimer les défenseurs du vivant s'accumulent. Cet arsenal juridique, policier, administratif, donne le sentiment d'une guerre silencieuse, visant à faire taire toute possibilité de contestation. C'est profondément inquiétant parce que les associations et les militants écologistes sont des personnes qui ne défendent pas des intérêts privés, mais qui défendent au contraire des biens communs.

Alors, comment les militants écologistes sont-ils devenus des criminels aux yeux de l'État ? Que raconte cette escalade répressive et inquiétante ? Un long format, Blast.

Mes chers compatriotes, au moment où je m'exprime, des attaques terroristes d'une ampleur sans précédent sont en cours dans l'agglomération parisienne. En 2015, suite aux attentats du 13 novembre, l'état d'urgence est déclaré. Alors que Paris se prépare à accueillir les négociations internationales sur le climat de la COP21, le gouvernement décide d'interdire toutes les manifestations sur la voie publique afin d'éviter tout risque supplémentaire.

La grande marche climat qui devait avoir lieu la veille de ce sommet décisif est donc annulée. 5 000 personnes vont manifester malgré tout à Paris, 317 d'entre elles se font arrêter. On interdit les manifestants, on interdit les rassemblements pour des raisons de sécurité ou on interdit l'expression.

Je ne comprends pas. Les centres commerciaux en ce moment, ils marchent très bien. Les cinémas, tout ça, les marchés de Noël, c'est des regroupements.

Ça, ça marche très très bien. Par contre, on ne peut pas se rassembler ici. On s'est rendu compte à cette époque, en tout cas on a constaté, que les mesures qui avaient été initialement prises pour lutter contre l'islamisme radical avaient trouvé comme première application les militants écologistes victimes d'assignations à résidence ou d'interdiction de manifester.

Nous avons assigné 24 personnes parce qu'elles avaient témoigné d'actes violents par le passé à l'occasion de manifestations et qu'elles avaient exprimé le souhait de ne pas respecter les principes de l'état d'urgence. J'assume totalement cette fermeté. Joël Domenjoud, militant écologiste de la première heure, fait partie de ces personnes qui ont été assignées à résidence durant la COP21.

J'avoue que je ne m'y étais jamais attendu, à ce que je puisse être interdit de sortir de chez moi sans autre forme de procès, avec impossibilité de me défendre pendant 17 jours. Un des motifs, c'est que j'avais participé à l'organisation d'un campement à Bure l'été précédent où avaient eu lieu des réunions de préparation des mobilisations sur la COP21. Un dispositif policier et de renseignement qui ressemblerait presque à Minority Report.

Des personnes surveillées et assignées à résidence en prévision d'un potentiel trouble à l'ordre public. À l'époque, Joël Domenjoud est dépeint comme un individu violent, mais son casier judiciaire reste vierge. Ce qui est intéressant, c'est que je n'ai jamais été poursuivi ou condamné sur des actes violents antécédemment.

Donc du coup, cet argument-là, il ne tenait pas la route, en fait. Il n'était pas fondé. C'était une facilité d'assigner à résidence et d'interdire de manifestation un certain nombre de gens qui étaient engagés dans des mouvements militants. 2015 marque donc une sorte de tournant dans la répression des militants écologistes.

En termes d'exemples de répression très marquantes dans les dernières années, je pense qu'il y a d'un côté la répression judiciaire qui augmente. On voit que les procès se multiplient, que ce soit contre des militants XR qui ont déployé une banderole, que ce soit au niveau des portraits de Macron, mais aussi de plus en plus sur des actes de dégradation ou des blocages de chantier. On voit qu'il y a vraiment une profusion judiciaire dont les militants écologistes n'étaient pas du tout la cible.

Parmi les procès les plus emblématiques, il y a ceux des décrocheurs de portraits. On est en février 2019, il y a le mouvement des Gilets jaunes qui, depuis quelques mois, prend de l'ampleur. C'est le moment de faire cette action à laquelle on pensait depuis quelques temps, décrocher les portraits d'Emmanuel Macron des mairies pour laisser symboliquement un mur aussi vide que sa politique climatique et sociale.

Et donc, le 21 février 2019, nous entrons dans trois mairies pour, simultanément, décrocher les portraits du président de la République. Très rapidement, la police recherche les activistes qui ont décroché les portraits. Donc, vu qu'on fait ces actions à visage découvert, C'est pas très difficile de nous trouver.

Mais quand même, le gouvernement met la brigade de lutte antiterroriste sur le sujet. Les premiers à passer en procès sont les décrocheurs de Lyon en septembre 2019. Ils sont alors relaxés pour état de nécessité par le tribunal correctionnel.

L'état de nécessité dispose que "N'est pas pénalement responsable une personne qui, face à un danger actuel ou imminent, qui menace elle-même, autrui ou un bien, accomplit un acte nécessaire à la sauvegarde de la personne ou du bien, Sauf s'il y a disproportions entre les moyens employés et la gravité de la menace. Ici, la lutte contre le dérèglement climatique a donc été reconnue comme un intérêt supérieur, qui pouvait justifier le vol d'une photographie présidentielle. L'acte illégal est considéré comme légitime.

Mais le parquet fait appel et les militants sont finalement condamnés à 250 euros d'amende ferme. Pauline Boyer et l'équipe de Paris se retrouvent à leur tour en procès. Déjà, on est convoqués devant la justice pour répondre d'une action qui est qualifiée de vol en réunion.

Donc la peine théorique, c'est 5 ans de prison et 75 000 euros d'amende pour un portrait qui n'en vaut même pas 10 euros. Ça, cette disproportion entraîne un soutien massif de la population. Parce que même si cette action était très clivante, parce qu'on touche à l'image du président de la République, moi, j'ai reçu des soutiens de personnes qui m'ont dit "Je ne soutiens pas votre action, mais par contre, je vous soutiens pour le procès que vous allez avoir parce que je trouve que c'est beaucoup trop disproportionné par rapport à l'impact de l'action.

Depuis 2019, 151 portraits ont été dérobés partout en France. Garde à vue, prise d'empreinte ADN, les 11 premiers décrocheurs se disent victimes d'un acharnement judiciaire. Le parquet a fait presque systématiquement appel lorsque les militants étaient relaxés en première instance.

Condamnés à des amendes allant de 200 à 500 euros, les décrocheurs ont contesté ces peines devant la Cour de cassation, qui les a validées en considérant qu'elles n'étaient pas disproportionnées. Ces activistes portent aujourd'hui un recours auprès de la Cour européenne des droits de l'homme pour atteinte à leur liberté d'expression. Et ils pensent avoir une chance de gagner.

Des actes de désobéissance civile, tels que le retrait de portraits dans les mairies ou des blocages de routes, sont faits pour porter un message, pour délivrer un message. Donc c'est une modalité de la liberté d'expression. Le traitement judiciaire des militants écologistes en France et en Europe inquiète de plus en plus Michel Forst, rapporteur spécial de l'ONU sur les défenseurs de l'environnement.

Il considère que la désobéissance civile est légitime face à l'urgence écologique. C'est une question qui me préoccupe, qui est de voir la manière dont les juges abordent la question de la désobéissance civile. Alors dans sa continuité historique, elle a montré à quel point elle était forte.

Depuis Rosa Parks qui décide de s'asseoir sur un siège pour contester la ségrégation raciale aux États-Unis, les femmes qui ont publiquement avoué avoir avorté et donc affronter la loi pour obtenir un changement de la législation. Les suffragettes en Grande-Bretagne, les grands noms comme Mahatma Gandhi et autres dans le monde, cette méthode de militantisme a été utilisée par le passé à de grandes reprises et a montré son efficacité. Quand on écoute les procureurs à l'heure actuelle dire ce qu'ils disent sur les militants du climat, je me dis, dans 20 ans, eux-mêmes s'interrogeront sur les raisons pour lesquelles ils ont prononcé les mots qu'ils ont prononcé sur ces militants, parce qu'ils verront plus tard que la cause était juste, mais ils le verront trop tard.

L'état de nécessité est de plus en plus invoqué par les avocats des militants qui participent à des actions non violentes. C'est notamment le cas du collectif Dernière Rénovation, qui a enchaîné les procès ces derniers mois. Pour avoir bloqué des routes ou interrompu des événements sportifs, les militants ont pour le moment écopé d'amendes allant de 500 à 800 euros, souvent avec sursis, d'interdictions de stade ou encore d'heures de travail d'intérêt général.

Aujourd'hui, les peines qui sont prononcées, les condamnations qui sont prononcées, mais il y a aussi des jugements de relax qui sont pris à l'égard de ces militants, sont relativement mesurés par rapport à la dérive qu'on peut constater en Angleterre et qui, là aussi, doit nous inquiéter. En Angleterre, certains militants écologistes prennent de la prison ferme pour leurs actions. En novembre 2021, 9 militants pacifistes de l'association Insulate Britain ont été condamnés à 4 à 6 mois de prison pour avoir bloqué des routes.

En avril 2023, ce sont deux militants de Just Stop Oil qui ont écopé de 3 ans et 2 ans et 7 mois de prison pour avoir interrompu le trafic pendant une quinzaine d'heures en grimpant sur une des tours du pont Élisabeth II. Selon Just Stop Oil, c'est la plus lourde condamnation pour une action pacifique sur le climat au Royaume-Uni. Cette dérive est tout à fait possible en France C'est pour ça que c'est extrêmement important aussi que le monde judiciaire tienne, que ce contre-pouvoir qu'est la justice puisse tenir.

C'est extrêmement important que des syndicats de magistrats soient au soutien de ces mouvements écologistes et soient aux côtés des avocats et de la société civile pour dénoncer la dérive libérale de ce gouvernement. La désobeissance civile est couverte comme étant une action légitime au terme du droit international par rapport au pacte relatif aux droits civils et politiques. Et donc cette légitimité qui existe sur le plan international, elle n'est pas comprise par les juges, qui oublient complètement que dans la hiérarchie des normes, comme on dit, le droit international s'impose aux États, et au lieu de juger au regard du droit international, ils s'interrogent uniquement au regard de la légalité nationale des actions qui sont faites par les militants écologistes.

Et donc les condamnations qu'on voit sont de plus en plus sévères, alors que le juge devrait reconnaître et accepter que la légitimité de la cause fait que la sanction doit être levée, ou doit être au moins amoindrie par rapport au quantum des peines. Et à côté de ça, on a évidemment de la répression qui se fait au niveau, vraiment de avant le procès, donc tout ce qui est de l'ordre de la surveillance, de la mise sur écoute, des militants qui sont suivis, qui sont géolocalisés avec des balises. Donc en fait, tout l'appareil répressif qui ensuite est censé amener au procès, parce que cet appareil répressif, il est déployé pour un procès, mais il est aussi énorme et il pèse beaucoup plus la plupart du temps que les procès.

Bure en est l'un des exemples les plus marquants. Là-bas, les activistes qui se battent contre le projet d'enfouissement des déchets nucléaires dénoncent une politique de répression systématique depuis des années. Dans un rapport de juin 2019, la Ligue des droits de l'homme pointe une forme de harcèlement.

Les autorités publiques se livrent à un harcèlement contre les opposants au site d'enfouissement, destiné à criminaliser leur position et leur manifestation, et qui a pour effet de porter atteinte aux libertés individuelles. Le rapport évoque aussi une surveillance constante des opposants. Après avoir été assigné à résidence à Paris, Joël Domenjoud a aussi subi cette répression en militant à Bure.

On sent que s'il y a une répression aussi intense, s'il y a autant de concentration d'attention sur des endroits comme ça, ou comme ça a pu être le cas avant à Notre-Dame-des-Landes, quelque part on se dit que c'est là que le bât blesse. Par contre le prix, qui est élevé aussi, puisqu'on a eu une judiciarisation assez sévère ensuite, une soixantaine de procès, beaucoup de personnes poursuivies. Un dossier en particulier est devenu emblématique de la répression judiciaire des militants écologistes.

À l'été 2017, 10 personnes sont mises en examen après notamment l'organisation d'une manifestation non déclarée qui a tourné à l'affrontement avec les forces de l'ordre. Ce jour-là, 2 gendarmes et 30 manifestants ont été blessés. L'un d'eux a eu le pied déchiqueté par une grenade.

N'importe qui pourrait attester qu'une grenade qui fait une déflagration comme ça, si on la prend dans la tête, on est effectivement mort. C'est une arme létale super dangereuse. La grande majorité des gens ne sont pas au courant que ces armes soient utilisées dans ces cadres-là.

Joël Domenjoud fait partie des sept mis en cause pour participation à une association de malfaiteurs. Cette accusation est passible de 10 ans de prison et 150 000 euros d'amende. Elle permet d'enquêter sur un groupement sans qu'une infraction n'ait été commise.

Et c'est elle qui permet au juge d'ordonner des écoutes pour prouver l'intention du groupe de commettre un crime ou un délit. Pendant plus de trois ans, les gendarmes passent donc des heures à écouter les conversations téléphoniques des militants, à les surveiller, à les perquisitionner. Les accusés n'ont pas le droit d'entrer en contact et plusieurs d'entre eux ne peuvent plus se rendre dans le département où ils vivaient jusqu'alors.

Un dossier d'où on semble être une espèce d'international terroriste, d'inter ZAD, de gens reliés entre eux avec une intelligence maléfique et qui a pour but de renverser l'État. C'est ce qui ressort dans les rapports de synthèse. En fait, dans l'association de malfaiteurs, par exemple, Nous deux, on n'a pas eu le droit d'entrer en contact pendant près de deux ans et demi.

C'est aussi une des réalités de vie dure et quotidienne, comment la répression, elle s'attaque aussi à nos vies, à nos vécus, à nos amitiés. Après la constitution d'un dossier de 22 000 pages et plus d'un million d'euros dépensés dans l'enquête judiciaire, les militants seront finalement relaxés pour quatre d'entre eux, dont Joël. Le chef d'accusation, d'association de malfaiteurs, n'est pas retenu, et les peines très allégées.

Tout ça pour ça. Pourtant, la punition a déjà eu lieu. Ce qui les intéresse plus, c'est de mettre en place ce contrôle judiciaire en attente du procès que réellement gagner un procès ou prouver que la personne était coupable.

C'est là aussi où on voit vraiment que la peine, en fait, c'est pas forcément le procès. La peine, c'est vraiment de militer pendant deux ans en se disant que peut-être, en fait, à un moment, on va être condamné. La peine, c'est de devoir préparer son procès, de devoir demander à des gens de témoigner.

La peine, c'est de porter tout ça. À savoir en plus qu'une fois qu'on est passé en garde à vue, qu'on est passé devant la justice, on a du fichage qui est automatique et donc on apparaît dans plusieurs fichiers à ce titre-là. Néanmoins, si on est relaxé, on peut demander de les effacer, mais c'est très dur d'avoir d'effacer ce genre de fichiers-là.

On voit aussi que la répression laisse des traces. Ce n'est pas parce qu'on est relaxé que tout devient… qu'on en ressort blanc du jour au lendemain. C'est très facile de monter en gamme de répression et d'être de plus en plus surveillé.

C'est toujours très difficile de redescendre dans la répression. Joël Domenjoud en est l'exemple parfait. Il a compris avec le temps qu'il était fiché S.

En effet, il est possible d'être fiché S sans avoir de casier judiciaire et surtout sans en être informé. Selon les renseignements territoriaux, il y aurait aujourd'hui 2000 manifestants écologistes surveillés et fichés S. C'est toute la problématique des fichiers et de ce que ça nous amène aussi dans des contextes d'évolution du contexte politique.

Je ne sais pas ce que sera l'avenir, je ne sais pas qui sera au pouvoir et je ne sais pas ce que ces fichiers serviront à faire si je suis convaincu d'appartenance à une mouvance politique qui est déjà aujourd'hui criminalisée, qu'est-ce qu'elle peut être demain ? Aujourd'hui, cette dérive est amplifiée, aggravée notamment depuis l'adoption de la loi séparatisme par Gérard Darmanin et Marlène Schiappa en 2021, qui avait déjà à l'époque suscité une très large opposition du mouvement associatif. Le gouvernement avait, encore une fois, expliqué que cette loi visait à lutter contre l'islamisme radical et, encore une fois, on voit que ses premières applications sont dirigés contre le mouvement écologiste.

Dans cette loi séparatisme figure le contrat d'engagement républicain, un document que doit signer toute association qui veut recevoir des subventions publiques ou un agrément de l'État. Il stipule notamment que le respect des lois de la République s'impose aux associations et aux fondations, qui ne doivent entreprendre ni inciter à aucune action manifestement contraire à la loi, violente ou susceptible d'entraîner des troubles graves à l'ordre public. La marge d'interprétation de ce contrat est tellement large qu'il peut être utilisé contre des associations qui font de la désobéissance civile.

Je pense à ce qui s'est passé à propos d'Alternatiba, qui est une association écologiste qui a organisé un festival dans la ville de Poitiers l'été dernier et au sein duquel avait lieu un atelier de formation sur la désobéissance civile à destination notamment des militants qui luttent contre l'extension de l'aéroport de Lille. Et en raison de l'organisation de cet atelier, qui avait été quasiment confidentiel, qui avait réuni quelques dizaines de personnes, Le préfet de la Vienne a demandé à la maire de Poitiers de retirer sa subvention, ce qu'elle a évidemment refusé de faire, et l'État aujourd'hui a engagé un contentieux contre la ville de Poitiers pour obtenir le retrait de cette subvention. C'est aussi en vertu de la loi séparatisme que le 28 mars 2023, Gérald Darmanin annonce son intention de dissoudre les soulèvements de la terre, en invoquant la violence des militants suite à la manifestation de Sainte-Soline contre les mégabassines.

Je constate comme vous l'extrême violence de certains groupuscules dont les services de renseignement démontrent qu'ils sont à la fois fichés par les services de renseignement, parfois depuis de très nombreuses années, qu'ils sont responsables de grandes violences, et je pense notamment, évidemment, au groupement d’effet des Soulèvements de la terre. Pourtant, ce n'est pas l'avis de nombreux observateurs. Ils considèrent que l'État a fait un usage excessif et disproportionné de la force à Saint-Soline.

J'ai trouvé que la réponse policière d'abord était disproportionnée, et on a vu après effectivement des images saisissantes. Il est 12h48, le cortège dit familial se retrouve dans un brouillard de gaz lacrymogène. La manifestation était pacifique en fait, et ce n'est pas parce qu'elle a été infiltrée par des éléments violents que pour autant tous les militants qui étaient présents sur place étaient des militants violents.

Il y avait une colonne qui était précisément composée d'élus locaux, d'élus nationaux, de femmes et d'hommes qui venaient avec la volonté de manifester contre un accaparement de l'eau par quelques propriétaires terriens. Et c'est ceux-là qui ont été visés en premier. Et donc la violence a été déclenchée par l'État et non pas par les personnes qui ont décidé d'attaquer délibérément les forces de l'ordre.

C'était le bon Cortège ? Pardon ? C'était pas le bon Cortège ?

À Saint-Soline, le dispositif policier aurait coûté 5 millions d'euros pour protéger la construction d'une bassine qui en coûte environ 4 millions. Les affrontements ont fait 47 blessés côté gendarmes et 200 côté manifestants dont 40 graves. Beaucoup se disent aujourd'hui traumatisés.

Cet événement s'inscrit dans un contexte où la liberté de manifester est de plus en plus menacée par les violences policières en France. La France est le pays qui a une répression de plus en plus violente à l'égard des manifestations alors que d'autres polices du monde ont réfléchi à la manière de répondre au contrôle des foules. Et moi, ces images me glacent le sang, m'impressionnent.

Effectivement, je crois que ça a un effet délétère sur les personnes qui souhaiteraient manifester pour une cause juste et qui décident de ne pas le faire, de crainte d'être maltraitées. C'est la première fois depuis 1934 qu'une organisation écologiste est menacée de dissolution. L'annonce déclenche un soutien massif aux Soulèvements de la terre.

En quelques jours à peine, il compte près de 60 000 membres, dont plus de 300 personnalités, comme Annie Ernaux, Philippe Descola, Adèle Haenel, Cyril Dion, et à l'étranger, le réalisateur Ken Loach, ou encore l'essayiste Naomi Klein. On voit qu'aujourd'hui, même la masse d'adhérents à une association ou à un groupement ne fait pas reculer le gouvernement dans son intention à la fois de porter une atteinte extrêmement grave à la liberté d'expression et à la liberté d'association, qui sont toutes deux protégées et garanties par la Convention européenne des droits de l'homme, dont le gouvernement, manifestement, semble ignorer les dispositions. Une semaine après l'annonce de la dissolution, les avocats des Soulèvements de la terre et plusieurs soutiens viennent déposer leurs réponses aux accusations du ministère Place Beauvau.

Vous pourrez aller déposer votre… Messieurs-dames, s'il vous plaît… Et pour information, tout le monde ne pourra pas vous suivre. Non, ceci est… Dans ce cas précis, Gérald Darmanin a parlé un peu vite. La dissolution semble bien plus compliquée que prévue.

Sur le plan pratique, elle impliquerait d'engager des poursuites en cas de reconstitution des Soulèvements de la terre. Les mouvements des Soulèvements de la Terre, ce sont plus de 60 000 personnes, c'est 200 organisations, et donc ce que ça signifierait une dissolution, c'est des poursuites, trois ans d'emprisonnement, des dizaines de milliers d'euros d'amende pour des personnes qui souhaiteraient continuer à s'organiser et à lutter pour l'environnement. En clair, si Philippe Descola et Annie Ernaux prennent un café, pourrait-on dès lors les soupçonner de vouloir reconstituer les Soulèvements de la terre et donc les poursuivre en justice.

Pour justifier la dissolution, le ministère s'appuie sur un article du Code de la sécurité intérieure qui dispose notamment que les associations ou groupements de faits peuvent être dissous en cas d'agissement violent allant contre des personnes ou des biens. Le ministère de l'Intérieur procède par voie d'affirmation en disant il y a des mobilisations qui sont appelées par les Soulèvements de la terre. Lors de ces mobilisations, il y a des heurts, donc les heurts sont imputables aux Soulèvements de la terre.

Personne n'oserait faire le même parallèle à l'occasion des manifestations qui sont organisées par l'union intersyndicale. Aujourd'hui, la dissolution semble suspendue, mais cela ne veut pas dire que le ministère y a renoncé. Dissolution ou non, l'annonce a déjà fait son effet, en criminalisant encore davantage tout un mouvement vis-à-vis de l'opinion publique.

C'est profondément inquiétant parce que les associations et les militants écologistes sont des personnes qui ne défendent pas des intérêts privés, mais qui défendent au contraire des biens communs, l'environnement qui bénéficie à tous, qui relève de l'intérêt général, qui relève du patrimoine commun de la nation. La position du gouvernement est de plus en plus intenable parce qu'il y a de plus en plus de prises de conscience du dérèglement climatique, de plus en plus de gens qui passent à l'action. Et donc, le fait de pointer du doigt l'autre en disant que c'est l'autre qui est violent, et c'est ce que l'État est en train de faire quand il criminalise les militants, les lanceurs d'alerte, etc., eh bien c'est une manière de détourner l'attention des actions réelles de l'État.

Plutôt que d'écouter leurs alertes, l'État réprime les militants alors même qu'il a été condamné à deux reprises pour inaction climatique. Le 10 mai, le Conseil d'État a à nouveau demandé au gouvernement de prendre des mesures supplémentaires pour respecter son objectif de réduction des émissions de CO2. Ce qui est dénoncé aujourd'hui, c'est d'une part ce manque d'ambition, mais aussi le deux poids deux mesures, entre le traitement accordé à ceux qui détruisent le vivant et ceux qui se battent pour le protéger.

Ceux qui, comme la FNSEA, vont manifester avec leur remorque de lisier, avec leurs tonnes de purins, sont escortés par les forces de l'ordre. Patrick Picaud, qui a porté tous les recours sur les bassines, sur le marais Poitevin, qui a gagné tous ses recours, pas plus tard qu'il y a dix jours, vient d'être victime d'une attaque en règle par les agriculteurs qui vident des bennes dans son jardin, qui malmènent sa femme et rien ne se passe, personne ne le protège. Moi-même, paysan, on me tire dessus avec une arme à feu à deux reprises, On vandalise mes récoltes de sarrasin, on sème des graines de datura dans mes parcelles, on lance des bouteilles de liquide allume-feu dans l'enceinte de ma ferme, je porte plainte, rien ne se passe.

Tout ceci pose un réel problème démocratique. Et si tous les moyens utilisés aujourd'hui pour la répression servaient au contraire à créer un dialogue, à investir dans la transition écologique, à répondre aux alertes des activistes ? Si les actions augmentent, et si elles augmentent en intensité, en nombre de personnes, c'est parce que les dénis de démocratie qui sont à l'origine des luttes, qui font ces actions-là, augmentent eux aussi.

On le voit bien en fait, dans la lutte contre les projets imposés et polluants, et aujourd'hui on a plus de 600 collectifs en France qui se battent contre des projets comme ça, les personnes elles ne disent pas que c'est le vivant, la protection qui les intéresse. Elles commencent vraiment par dire "on nous a marché dessus", "on nous a pas demandé notre avis", "on est en train de déformer notre territoire, de condamner notre territoire et de changer nos conditions de vie sans nous demander une seule seconde ce qu'on en pense et ce qu'on voudrait nous vivre et là où on veut élever nos enfants. Et donc c'est vraiment là que se situe le problème.

Le dialogue environnemental et la démocratie environnementale se réduit à pot de chagrin. Et tout cela mène et mènera dans le futur à des développements, n'en déplaise au gouvernement, et à Gérald Darmanin, au développement de ZAD un peu partout, à cette radicalité, puisque encore une fois c'est celle-ci qui paye. Ce que je constate c'est qu'aujourd'hui, c'est davantage le fait de tenir et d'occuper un espace qui permet de le préserver sur le long terme, en tout cas dans l'attente de ce temps long judiciaire au terme duquel un certain nombre de projets sont jugés illégaux.

En dépit de l'inquiétude générée par cette criminalisation des militants écologistes, les observateurs considèrent qu'il faut malgré tout d'une certaine manière la relativiser. Au regard des rapports de Global Witness et des autres, la situation est tellement pire en Amérique latine, en Colombie, au Pérou ou ailleurs, où là on a un meurtre des défenseurs de l'environnement tous les deux jours. Et là, tel n'est pas le cas en Europe.

Moi je constate qu'on a en fait à l'heure actuelle un phénomène dans plusieurs pays européens qui m'inquiète, mais sur le plan européen. J'espère que les militants européens se parlent entre eux pour faire en sorte qu'on puisse obtenir une réponse de la part de l'Union Européenne et non pas uniquement une réponse française, une réponse allemande ou une réponse italienne. Il ne faut pas oublier aussi qu'on est dans une répression qui est minime par rapport aux mouvements sociaux ou pour le droit des étrangers.

Donc dans tous les cas, il faut aussi relativiser ça et arriver à s'organiser avec. Donc l'idée c'est à la fois d'assumer le fait qu'elle existe cette répression, donc je pense qu'il ne faut pas essayer de la cacher, il ne faut pas se dire que c'est facile, que ce n'est pas grave, il faut que les personnes elles en aient conscience. En fait c'est aussi une manière de les protéger et de ensemble se protéger.

Évidemment la répression c'est un signe que nos actions elles gênent, c'est un signe qu'il faut continuer nos actions. Lutter contre un système violent, eh bien c'est s'exposer à la violence. Gravité, quelle est la menace la plus grave ?

Est-ce la poursuite de tendances non soutenables ? l'aggravation des impacts du changement climatique qui touche de plein fouet les plus fragiles, la dégradation des écosystèmes, la perte de biodiversité, leurs conséquences pour le bien-être, les droits humains des générations actuelles et futures, gravité, ou bien est-ce cette contestation qui dérange ? Face à l'inertie, face à l'inadéquation des réponses institutionnelles et politiques, les mouvements sociaux pour la justice climatique qui prennent dans les régions rurales comme dans les centres urbains de nouvelles formes d'action, de résistance non violente, parfois perturbatrice, font partie des catalyseurs.