Jérémy Decerle : "Les agriculteurs demandent que leurs produits soient payés à leur juste valeur"
Transcription Whisper (large-v3), avec identification des locuteurs. À recouper avec la source d'origine.
France Inter, le 5-7.
Il est 6h21, bonjour Jérémy Dosserl. Bonjour. Vous êtes député européen, vous faites partie de la majorité présidentielle, vous êtes aussi éleveur de vaches charolaises en Saône-et-Loire, et avant d'être élu au Parlement européen en 2019, vous étiez le président des jeunes agriculteurs. L'annonce du week-end, ce sont ces prix planchers qu'Emmanuel Macron veut mettre en place pour répondre à la crise agricole. Alors pour lui, c'est un sacré changement de position, il y a trois mois, il n'en voulait pas. Est-ce que c'est la solution que vous attendiez ?
Ça fait partie des solutions qui ont été proposées suite à des discussions avec l'ensemble des organisations professionnelles agricoles pour arriver à trouver une solution supplémentaire à la référence finalement et au coût de production des agricultrices et des agriculteurs français. L'idée c'est que ça se fasse filière par filière. Ça ne veut pas dire qu'on va rendre obligatoire quoi que ce soit autour des prix planchers, mais ça veut dire qu'on va étudier filière par filière qu'est-ce qui peut être positif et qu'est-ce qui peut finalement venir en complément de tout ce qui a déjà été fait sur la loi EGaline.
Mais filière par filière, prenons le lait, il y a plein de différences selon le lait de vache, le lait de brebis, le lait de chèvre, selon du lait qui vient des plaines ou du lait qui vient des montagnes, selon si le lait est bio ou pas. Ça veut dire qu'il y aura des prix spécifiques à toutes ces différences ?
En tout cas, il faut qu'on puisse vraiment, cette fois-ci, répercuter le coût de production des éleveurs sur le prix de vente de leurs produits. Donc oui, c'est sans doute un travail profond, encore plus profond que ce qu'on a fait, mais pour que nous puissions enfin rémunérer correctement, c'est l'objectif, c'est que les prix soient rémunérateurs. Si nous voulons rémunérer correctement, il faudra aller filière par filière. Encore une fois, ce n'est pas une solution miracle, c'est une solution qui vient s'additionner à tout ce qu'on a déjà essayé de mettre en place, avec la loi EGaline notamment.
C'est ce que j'allais vous demander, si la loi EGaline était vraiment respectée, ça ne suffirait pas ? Parce qu'on le sait que les producteurs de lait accusent régulièrement, par exemple Lactalis, le numéro 1 mondial des produits liétés, laitiers, de ne pas respecter la loi EGaline. Si elles l'étaient, est-ce qu'il y en aurait besoin de ces prix planchers ?
Je pense que non, effectivement, et c'est pour ça que le travail ne s'arrête pas là. Tout en essayant d'avancer sur les prix planchers, nous allons continuer le travail au niveau de la loi EGaline, notamment au niveau européen, pour que nous puissions aussi faire en sorte que les négociations commerciales entre les différents acteurs des filières se passent dans un climat un peu plus positif pour les agricultrices et les agriculteurs. Ça veut dire qu'on souhaite aussi, au niveau européen, avancer pour que tout ce qu'on a fait au niveau français puisse être encore plus efficace.
Sinon, ça va créer des distorsions de concurrence.
De toute façon, et pourquoi on saisit l'opportunité européenne ? Parce que le revenu aujourd'hui des agriculteurs, c'est devenu un réel problème européen. Souvent, les agriculteurs français, eux, identifiaient bien ce problème, et c'est pour ça qu'on a déjà travaillé sur les lois EGaline dernièrement. Par contre, au niveau européen, le revenu était un problème. Il y a toujours dans une crise une dimension économique, mais il n'était pas relevé autant qu'en France. Et là, aujourd'hui, les agriculteurs demandent, dans toute l'Europe, que le prix de leurs produits soit payé un peu plus cher, en tout cas à sa juste valeur. Donc, ça nous permet d'enclencher le travail aussi au niveau européen.
Et juste, à titre personnel, vous, sur votre exploitation, ça changerait quoi ? Je rappelle que vous élevez des vaches charolaises. Ces prix planchers, ça vous permettrait de mieux vivre ?
Mais, en tout cas, ce que je pense, c'est qu'effectivement, sur des modèles d'élevage, ça peut permettre d'avoir des prix plus sécurisés et qui sont en adéquation avec le coût de production. Et encore une fois, peut-être que dans certaines filières, dans certains historiques d'exploitation, ce ne sera pas la formule magique. Et peut-être que, pour certains, les états généraux de l'alimentation et les contrats qui vont derrière suffisent.
Mais alors, pourquoi, par exemple, le syndicat, la coordination rurale, dit qu'il veut poursuivre la mobilisation, que ce n'est pas fini ? Il y a encore des demandes non satisfaites aujourd'hui ?
Vous avez vu le caractère inédit de cette crise agricole. Toutes les productions ont des demandes, toutes les régions. Il y a des spécificités aussi départementales qui remontent jusqu'à Paris, jusqu'au gouvernement. Donc, nous avons intérêt à être à la hauteur de toutes les demandes. Ça ne veut pas dire qu'on répondra à tout, mais je pense que les professionnels ont vraiment besoin que nous apportions un maximum de réponses, en tout cas que nous traitions tous les cas.
Et c'est là où le travail est fastidieux, mais j'ai l'impression quand même, et j'espère que tout le monde s'en rend compte, que le gouvernement est à la manœuvre et que le chef de l'État a réaffirmé que dans ces 30 prochains jours, il y aurait du boulot qui serait encore fait.
Est-ce qu'il y a une dimension politique aussi à cette agitation, à ces manifestations ? Le Président le dit très clairement ce matin dans un entretien avec le Figaro. La coordination rurale roule pour le Rassemblement national et si elle a secoué le salon un samedi lors de sa visite et si elle continue la mobilisation, c'est avant tout pour des questions politiques. Est-ce que vous partagez son analyse ?
Je partage son analyse, évidemment, et je pense qu'il y a de la politisation de ce sujet agricole. Voilà, après, encore une fois, il n'y a pas à incriminer tel ou tel syndicat où on n'est pas là pour montrer du doigt, mais sauf que c'est marqué. Aujourd'hui, le Président s'est engagé sur un certain nombre de sujets et certains, au-delà de ne pas être satisfaits, considèrent qu'il n'y a rien de fait. Certains disent qu'il n'y a rien de fait. Je suis désolé, tout est mis en place.
Et vous comprenez vos confrères agriculteurs qui se tournent vers le Rassemblement national ?
Ça, pour le coup, un petit peu moins, mais c'est à nous de les convaincre de ne pas y aller. Moi, je ne sais pas, ça a déjà été dit, mais le déplacement de Jordan Bardella hier, je ne vois pas où seront les solutions. Alors, c'est sûr, il a pris un nombre de selfies sans doute incroyables, mais par contre, les photos, ce n'est pas ça qui ramène de l'argent dans les cours de ferme. Donc, les solutions, les propositions, bon, moi, je ne les ai pas trop vues. Donc, je dis aux agriculteurs, ne vous faites pas avoir non plus.
Je ne dis pas qu'on a tout bien fait, mais je dis que ce qui intéresse le Front national, c'est plutôt de dramatiser et de faire un constat encore plus catastrophique, encore une fois, je ne sous-estime pas du tout la crise, et je pense que tout le monde est aux affaires pour trouver des solutions. Mais eux veulent extrémiser le débat, c'est leur fond de commerce, c'est comme ça qu'ils fonctionnent. Je dis aux agriculteurs, et justement, avant les Européennes, ces gens-là ne font rien à Bruxelles, ne font rien, donc ils ne servent à rien.
Justement, pour les Européennes, votre famille politique est la dernière à ne pas avoir choisi sa tête de liste. Emmanuel Macron, c'est ce qui se dit, aurait enfin trouvé quelqu'un, qui est d'ailleurs une fille et une petite fille d'agriculteur, Valérie Ayet, eurodéputée sortante. Alors déjà, est-ce que vous pouvez nous le confirmer ? Est-ce que vous avez l'info ? Est-ce que ce sera bien elle ? Et est-ce que c'est une bonne candidate ?
Alors, ce n'est pas à moi d'officialiser le sujet. Par contre, si c'est elle qui est choisie, je pense qu'elle est largement en capacité de mener nos troupes vers ses élections. Et avec Panache, parce que je la connais très bien, elle fera le boulot correctement. Donc attendons que ça s'officialise. Mais en tout cas, si c'est ce choix-là qui est fait, il aura tout mon soutien.
Merci, Jérémy Decerle, député européen, Renaissance et éleveur de vaches en Saône-et-Loire.
Jérémy Decerle