Aller au contenu
Pourquijevote
Tous les transcripts
interviewFrance Inter — L'invité de 8h20· 25 août 2021 24 min

Raphaël Glucksmann : "Je n'en peux plus que ce soit Zemmour qui dicte l'agenda de la présidentielle !"

Transcription Whisper (large-v3), avec identification des locuteurs. À recouper avec la source d'origine.

0:00
Présentateur

Notre invité est député européen, place publique, vice-président de la sous-commission des droits de l'homme du Parlement européen, réalisateur, essayiste. Il publie « Lettre à la génération qui va tout changer » à la réédition, ce sera en librairie demain. Chers auditeurs, appelez-nous, intervenez, on vous attend au 01 45 24 7000. Raphaël Glucksmann, bonjour. Bonjour. Question d'actualité pour commencer, Kaboul aux mains des talibans, le chaos à l'aéroport depuis 8 jours, les images tournent en boucle. On a appris hier que les troupes américaines allaient bien quitter le pays le 31 août, c'est mardi prochain.

Une course contre la montre donc pour évacuer les afghans qui fuient les islamistes. Le parapluie américain, c'est fini. Quelle trace va laisser cette débâcle ?

0:40
Raphaël Glucksmann

Une trace immense, c'est une débandade. On voit que même l'agenda du retrait est dicté par les talibans et les menaces terroristes. On a la première puissance du monde qui obtempère donc au diktat du mouvement sans doute le plus rétrograde de la planète. Et oui, le parapluie américain, c'est fini. Et il est temps pour les Européens de le comprendre. L'adolescence, c'est fini. L'idée que finalement on avait un tonton qui nous protégeait, eh bien c'est terminé. On voit que les Américains, pour entrer en guerre ou pour mettre fin à leur guerre, ne consultent même pas leurs alliés. Et donc il est temps de sortir de l'adolescence, de devenir adulte, de construire une défense européenne.

Il est temps, eh bien, de cesser d'être des ados perdus dans un monde hostile. Il faut qu'on prenne en main notre destin. Et c'est ça le sens de l'autonomie stratégique. C'est sur ça qu'on travaille en Europe, mais de manière beaucoup, beaucoup, beaucoup trop lente.

1:30
Présentateur

Il va falloir contrôler les flux migratoires irréguliers, avait dit Emmanuel Macron au lendemain de la prise de Kaboul. Il y a l'Autriche qui refuse carrément d'accueillir de nouveaux réfugiés afghans, des murs qui se construisent un peu partout en Europe, en Grèce, mais aussi en Pologne ou encore en Lituanie, cette fois pour faire face aux réfugiés venus du voisin, la Biélorussie. On sait que l'Europe paye la Turquie pour retenir les migrants. Est-ce que l'Europe va payer ces nouvelles barrières ? Est-ce qu'elle est prête, comme vous dites, à sortir de l'adolescence ?

1:54
Raphaël Glucksmann

Mais on n'a même pas encore exfiltré les gens qui ont travaillé pour les armées européennes en Afghanistan. Et on est déjà en train de construire des murs. Alors moi je veux affirmer ici avec force qu'il est de notre devoir d'accueillir non seulement les gens qui nous ont aidés, mais les afghanes et les afghans qui sont menacés par les talibans, par les engageurs de femmes que sont les talibans. C'est le sens même de nos démocraties de le faire, c'est nos obligations internationales. Vous savez, moi j'ai passé les derniers jours là à essayer avec les autorités françaises de faire exfiltrer des familles afghanes menacées. Je vais vous prendre juste un exemple, la famille Chafahi.

La famille Chafahi, c'est une famille azara de femmes médecins, qui sont des activistes féministes menacées par les talibans, menacées de mort par les talibans. Et quand elles étaient terrées, ces femmes afghanes, dans Kaboul, sans nouvelles des autorités françaises, elles m'ont envoyé une photo d'elles, sans voile, et elles m'ont dit, si jamais ils nous tuent avant que les français nous exfiltrent, s'il vous plaît partagez cette photo pour que le monde voit nos cheveux. Et donc, au lieu de construire des murs là, l'urgence, c'est de se préoccuper de l'exfiltration des gens qui partagent nos principes et qui sont menacés de mort, parce qu'ils partagent nos principes.

Et donc, je vois bien qu'il y a une crise de l'accueil. Je vois bien que les gens ne sont pas spontanément ouverts à l'accueil des réfugiés, mais j'aimerais rappeler ce que c'est les talibans, ce que subissent ces gens, et finalement, le sens même du droit international et de nos obligations. Et peut-être que c'est impopulaire, mais c'est quelque chose à laquelle je tiens et que je me battrai pour qu'on puisse accueillir ces gens qui sont menacés de manière digne.

3:31
Présentateur

Venons-en à votre livre, Raphaël Glucksmann, cette lettre à la génération qui va tout changer. Dans l'introduction, vous écrivez, quelle idée d'avoir 20 ans aujourd'hui ? Enfant du crépuscule, votre monde ressemble au chaos des fins ou des origines. Vous n'y êtes pour rien, mais vous y pouvez quelque chose, libre de refuser l'héritage, de tout reprendre à zéro. À vous, les enfants de 1789, c'est un appel à la révolution, c'est clair ?

3:54
Raphaël Glucksmann

C'est d'abord le partage d'une immense bonne nouvelle. J'en peux plus, en fait, du fatalisme ambiant, de la déprime collective, de cette idée qu'on ne peut rien faire sur rien. Et la bonne nouvelle que j'ai voulu partager, c'est que cette jeunesse française qu'on dit apathique, narcissique, individualiste, rivée sur ses écrans, eh bien, cette jeunesse française, elle est solidaire, elle est active, elle est investie. Et ce n'est pas de l'incantation, c'est du partage d'expériences. Ça fait deux ans qu'on lance des mobilisations avec des centaines de milliers de jeunes et qu'on obtient des victoires.

Et c'est ça, ce goût de la victoire que j'ai voulu rendre aux gens qui sont épris de principes humanistes et d'idéaux républicains. Et ces jeunes, si on prend des exemples concrets, c'est grâce à ces centaines de milliers de jeunes que vous avez entendu parler des millions de Ouïghours qui sont parqués en ce moment dans les camps de concentration en Chine. C'est grâce à ces centaines de milliers de jeunes qu'on a réussi à contraindre des mastodontes du textile qui exploitaient des esclaves Ouïghours de changer leur chaîne de production.

Des mastodontes comme Adidas, comme H&M, comme Lacoste, qui sous la pression de centaines de milliers de jeunes français ont changé leur chaîne de production. C'est grâce à ces jeunes que l'accord d'investissement mirifique qu'Emmanuel Macron et Angela Merkel signaient avec tambour et trompette avec le président chinois Xi Jinping, que cet accord d'investissement a été suspendu. C'est aussi pour un autre sujet, grâce à ces jeunes, que dans une France qu'on dit zémourisée, qu'on dit condamnée au repli, à la xénophobie, il y a des mobilisations de centaines de milliers de personnes autour de cas d'exilés qui vont se faire expulser par l'administration française.

Par exemple, le cas de Stéphane Ravaclay, boulanger à Besançon, qui n'est pas un militant de gauche, qui n'est pas un militant associatif, et qui a commencé une grève de la faim pour protéger son apprenti, l'ail Traoré, de l'expulsion. Eh bien, ce sont les jeunes français qui, en se mobilisant par centaines de milliers sur les réseaux sociaux, ont imposé que l'ail puisse rester en France et qui, ensuite, créent un mouvement de solidarité humaniste dans tout le pays. Il y a des centaines d'agriculteurs, de pêcheurs, de petits patrons, d'artisans qui se sont mis, justement, à se mobiliser pour protéger leurs apprentis.

Et donc, ce que je voulais raconter, en fait, c'est un partage d'enthousiasme, un partage d'expérience. Ce que je voulais raconter, c'est que c'était possible de remporter des victoires et que, eh bien, les parents qui nous écoutent, ils peuvent être fiers de leurs enfants, que leurs enfants, ce sont les enfants de 1789, qu'aujourd'hui, les enfants de 1789, eh bien, ils s'appellent Jean, ils s'appellent Hélène, ils s'appellent Nabil, ils s'appellent Fatoumata, ils s'appellent David, mais qu'ils vont continuer à écrire l'histoire de la France humaniste et que cette France humaniste n'est pas morte.

6:20
Présentateur

Raphaël Glucksmann, vous verrez, vous écrivez, vous verrez que l'impuissance n'est qu'une illusion. Alors, pourtant, vous, le député européen, quelques victoires d'accord, mais vous le dites, sur les défis environnementaux, sur les migrants, on vous répond inlassablement, c'est compliqué, notre Europe a peur du rapport de force avec la Chine, avec la Russie, accepte les lois anti-IVG, anti-homophobes de la Hongrie, de la Pologne. Comment est-ce qu'on ne perd pas son idéalisme à l'épreuve du pouvoir ?

6:44
Raphaël Glucksmann

C'est justement tout ce que j'ai voulu explorer. Et cette impuissance, cette musique lancinante du renoncement qu'on entend partout, et en particulier dans les cercles du pouvoir, elle n'est pas fondée sur des considérations matérielles. Aujourd'hui, l'Europe, c'est encore le premier marché du monde, la première puissance commerciale du monde. On n'est pas faible, on décide d'être faible. C'est une absence de volonté politique qui nous condamne à la faiblesse. Et donc, moi, j'ai voulu explorer les voies justement pour sortir de cette impuissance qui est d'abord une volonté d'impuissance, un renoncement à être puissant. On peut construire une puissance européenne.

Et pour ça, il faut sortir d'un rapport au monde qui est d'abord un rapport au monde de consommateurs. Aujourd'hui, on est consommateur de la sécurité américaine. On en parlait à propos de l'Afghanistan. On est consommateur de biens produits en Chine. Et il faut à nouveau devenir producteur. Et ça, c'est possible. Ça suppose juste des décisions politiques. Il faut sortir de l'idéologie du libre-échange et du win-win de la globalisation. Il faut imposer des taxes à l'entrée aux frontières de l'Union Européenne. Il faut imposer un Buy European Act qui réserve les marchés publics aux producteurs européens produisant en Europe.

Il faut créer un Made in European Act qui permette de faire émerger des champions industriels européens et sortir du dogme de la concurrence libre et non faussée. Mais tout ça, c'est des questions politiques, des questions de volonté politique. C'est possible, en fait, de reprendre la main en Europe, de reprendre le contrôle sur le cours des choses. On n'est pas face à la globalisation comme face à une fatalité, face à l'essor du régime autoritaire chinois, comme face à une fatalité. Le déclin, ça repose sur une décision, d'abord, qui est de ne pas assumer sa puissance.

Et moi, j'ai été très marqué au cours de mon mandat par une visite à Gersa, à côté de Clermont-Ferrand, auprès de l'usine Luxfer. Vous savez, l'usine Luxfer de Gersa, elle produisait des bouteilles d'oxygène pour nos sapeurs-pompiers, nos hôpitaux. C'est la seule usine en Europe qui produisait les bouteilles d'oxygène de dernière génération. Eh bien, cette usine, elle a fermé, alors que même qu'on avait besoin de cet oxygène et qu'elle était bénéficiaire. Et cette usine, elle a fermé, pourquoi ? Parce qu'un actionnaire anglais a décidé de délocaliser la production en Turquie. Et face à cela, l'État n'a rien fait.

Il n'y a pas eu de réquisition, il n'y a pas eu de nationalisation temporaire, il n'y a rien eu. Pourquoi ? Pourquoi ? Et j'ai posé la question, moi, à Mme Pagny-Urinacher, la ministre de l'Industrie, et elle m'a dit, mais aujourd'hui, dans le contexte de la globalisation, c'est impossible de procéder à une nationalisation temporaire comme ça. C'est trop compliqué. Et c'est la même réponse qu'on entend partout, mais ce n'est pas trop compliqué, c'est une décision de ne pas le faire.

9:06
Présentateur

Vous vous sentez soeur, Raphaël Glucksmann ? C'est pour ça que vous en appelez aux jeunes ?

9:09
Raphaël Glucksmann

Je ne me sens pas seul, parce que, justement, sous les radars politico-médiatiques, il y a des centaines de milliers de jeunes qui participent à ces campagnes, que ce soit sur les exilés, les Ouïghours, ou d'autres sujets, ou sur le climat. Ce sont eux qui ont imposé, via leur marche, l'écologie au cœur du débat public. Et donc, je ne me sens absolument pas seul. Par contre, la grande question que je me pose, et je n'ai pas toutes les solutions encore, c'est comment on traduit en puissance politique cet élan dans la jeunesse française. Et c'est ça l'enjeu, à mon avis, des années à venir en politique.

9:37
Présentateur

Vous avez parlé du « made in Europe », le protectionnisme écologique, des ressources propres. Ce sont les mesures que vous détaillez dans votre programme politique, le vôtre, celui des jeunes aussi, à qui vous vous adressez. Qui sont ces jeunes à qui vous parlez, Raphaël Glucksmann ?

9:49
Raphaël Glucksmann

C'est des jeunes qui viennent de couches sociales extrêmement différentes, de zones géographiques. Par exemple, sur les mobilisations sur les droits humains, il y a ce mythe comme ça en France qui a été imposé par Zemmour et par l'extrême droite, qui serait que les gens qui ont le souci des droits humains, c'est nécessairement des bobos des centres-villes. Eh bien, les mobilisations, elles ont mobilisé dans les quartiers populaires, dans les zones périphériques, dans la France rurale, et aussi dans les centres-villes.

Et quand on a créé des comités de soutien aux Uyghours, eh bien, de Strasbourg à Perpignan, en passant par Savigny-sur-Orge, Melun ou Éthiol, il y a eu toutes les jeunesses françaises qui se sont investies, qui se sont mobilisées. Il y a plus de 70 000 personnes qui ont participé à ces comités et plus de 300 comités qui se sont créés. Mais ce que je raconte, justement, c'est que par-delà cette diversité, cette diversité d'origine, cette diversité de lieux d'habitation, eh bien, il y a un élan commun qui est possible à trouver.

Et que finalement, la responsabilité immense des élites politiques et médiatiques, ça a été de ne pas offrir d'horizon mobilisateur commun à cette jeunesse pendant si longtemps.

10:52
Présentateur

Parlons d'horizon. On va faire un petit tour au standard, si vous le voulez bien, Raphaël Glucksmann. Nous accueillons Benjamin. Bonjour Benjamin, bienvenue.

10:59
Locuteur non identifié

Oui, bonjour. À titre diminaire, je voudrais dire qu'accueillir tous les Afghans du monde, c'est merveilleux. Moi, je me souviens qu'on a accueilli tous les Syriens du monde et qu'il y avait, parmi eux, il y avait deux tueurs dans le Bataclan qui venaient de Syrie. Donc, soyons quand même un peu vigilants. Donc, moi, M. Glucksmann, je vous pose une question. Ça fait 30 ans, 40 ans que les gouvernements successifs ont désindustrialisé la France. Aujourd'hui, on ne propose plus à la jeunesse que des bullshit jobs, c'est-à-dire des jobs à la noix, comme on en entend encore des pubs sur France Inter ce matin avec O2, des services à la personne et je ne sais quelle connerie.

Est-ce qu'il ne serait peut-être pas le temps de revoir le logiciel ?

11:39
Présentateur

Benjamin, merci pour cette question. On reviendra sur la réaction sur les Syriens, Raphaël Glucksmann, mais d'abord, effectivement, ce principe de réalité. J'avais 20 ans, je ne laisserai personne dire que c'est le plus bel âge de la vie, écrivait Paul Nisan, ça résonne fort après une année de Covid.

11:55
Raphaël Glucksmann

Mais, Benjamin, sur cette question-là, on va différer sur la question des Afghans, mais sur cette question-là, a fondamentalement raison. Ça fait 40 ans que les politiques européennes sont dictées par une idéologie qui est celle de l'ouverture totale du laisser-faire, laisser-aller. Et ça a conduit à quoi ? À la désindustrialisation de la France, ça a conduit à l'enrichissement d'actionnaires des multinationales et à l'émergence d'une superpuissance chinoise qui est devenue l'atelier de l'Europe et du monde. Et ça, il faut rompre avec ça, il faut imposer des taxes à l'entrée des frontières européennes.

Il faut mener une politique industrielle qui sorte du libre-échange absolu, qui sorte de la concurrence libre et non faussée qui était le grand dogme à Bruxelles. Et donc, il faut mener une politique industrielle, il faut que les gens produisent chez nous. Et ça, c'est à la fois une exigence écologique, une exigence sociale et une exigence politique. Parce que vous savez, il faut revenir à Hegel, la dialectique du maître et de l'esclave. pourquoi l'esclave devient le maître du maître chez Hegel ? C'est parce que l'esclave produit et que le maître consomme.

Et nous, on s'est comporté en maître oisif parce que ça bénéficiait à une élite qui a fait des marges et a reçu des dividendes immenses grâce à cette globalisation et à ce déménagement du monde. Et ça, ça conduit à l'implosion sociale, ça conduit à la dépression, ça conduit à la catastrophe écologique. Et donc, oui, il faut changer ce logiciel et donc, il faut imposer un rapport de force à l'échelle européenne. Il faut qu'un président français arrive et dise mais en fait, c'est fini. Ces 40 dernières années, ça nous a appauvris, ça nous a privés de capacités productives.

On s'en est rendu compte pendant la crise du Covid de manière complètement folle quand on s'est aperçu qu'on ne pouvait plus produire des masques, du paracétamol, du curar pour nos hôpitaux. En fait, on était devenus dépendants en tout. Et ça, ce n'est pas un avenir possible. Juste, j'aimerais dire que ce n'est pas accueillir tous les Afghans du monde. Ce n'est pas accueillir tous les Afghans du monde. Bien sûr qu'il faudra que les services de sécurité fassent le tri, qu'on mette de côté ceux qui sont suspectés d'allégeance islamiste.

13:56
Présentateur

Un avion est déjà en gardant.

13:58
Raphaël Glucksmann

Mais cette famille, je vous jure, cette famille Chafahi, comment peut-on refuser de les accepter ? Elles vont se faire, ces femmes, exécutées par les talibans. Elles demandent l'aide de la France et elles doivent venir en France. C'est le sens même de notre République et de notre pays.

14:15
Présentateur

Ces jeunes, ils sont nombreux, ceux qui ont plongé dans la pauvreté ou la dépression depuis un an et demi. Est-ce que ce n'est pas un luxe aujourd'hui que de pouvoir se mobiliser ?

14:24
Raphaël Glucksmann

Non, je ne pense pas. Et d'ailleurs, les jeunes qui se mobilisent, ce n'est pas des jeunes qui sont nés avec une cuillère dorée dans la bouche et qui vont parfaitement bien. Et ce que je trouve d'ailleurs fascinant, c'est que des jeunes qui ont des problèmes majeurs, qui viennent de passer deux années catastrophiques, qui ont perdu leur job, qui n'arrivent plus à se nourrir, sont capables de se mobiliser pour un peuple parqué dans des camps à des milliers de kilomètres de chez eux ou pour des gens qui sont dans une détresse encore plus grande qu'eux. Et cet élan de solidarité, c'est précisément ce grâce à quoi on va changer la situation de ces jeunes en France.

Et donc, je ne pense pas du tout que l'engagement soit un luxe. Je pense même que finalement, par rapport à ma génération, parce que je vais faire le vieux, par rapport à ma génération, la jeunesse actuelle est beaucoup plus engagée. Pourquoi ? Parce qu'elle est née dans un univers tragique. Moi, quand j'avais 20 ans, on m'expliquait que, de toute façon, l'histoire était finie, que la démocratie libérale allait se répandre partout dans le monde et que l'avenir, c'était le commerce et que le commerce apaisait les mœurs. Eh bien, on se rend compte aujourd'hui que c'est complètement faux.

Et ces jeunes, ils naissent dans un horizon tragique donc ils savent que la politique, ce n'est pas un luxe. Moi, on avait le choix entre Jospin et Juppé. Là, on a le choix entre l'effondrement et la survie. Et donc, ça devient une question de vie ou de mort, la politique. Et donc, ils seront beaucoup plus sérieux que nous en termes d'investissement politique et c'est tout sauf un luxe. La politique, ce n'est pas un hobby, ce n'est pas quelque chose qu'on fait en plus, c'est quelque chose qui décide de notre avenir commun.

15:41
Présentateur

Votez, faites-vous, élire, dites-vous, il faut renverser les valeurs de l'intérieur.

15:46
Raphaël Glucksmann

Bien sûr, je pense qu'aujourd'hui, on a un problème démocratique mais délirant. Je veux dire, regardez, l'écologie est le sujet principal. Combien il y a de militants chez les Verts ou combien il y a de militants dans les partis de gauche ? Je veux dire, on est dans un moment où la politique devient quelque chose d'extrêmement sociologiquement restreint qui débat, c'est une ultra-minorité de militants politiques. Il faut impérativement changer ça sinon notre démocratie va suffoquer, elle va mourir et donc il faut un investissement. Et si vous n'aimez pas les partis politiques, créez-en, engagez-vous ou changez-les.

Et c'est tout le message que j'ai, c'est qu'en fait, il y a un mythe comme ça qui voudrait dire qu'on pourrait changer la société sans prendre le pouvoir. Et moi, ce que j'essaye de montrer dans ce livre, c'est qu'il faut changer la société en prenant le pouvoir, en prenant le pouvoir dans les partis politiques, en en créant d'autres. Nous, on a créé un parti politique qui s'appelle Place Publique animé par cet enthousiasme et cette foi-là. Mais il faut s'investir. Et de toute façon, si vous ne vous occupez pas de la politique, elle finira par s'occuper de vous.

16:46
Présentateur

Pour la présidentielle 2022, Raphaël Glucksmann, vous leur conseillez donc de ne pas s'abstenir. Vous leur dites quoi ? D'aller soutenir la primaire populaire qui circule en ligne en ce moment où les citoyens sont appelés à choisir leur candidat pour l'union de la gauche ?

16:59
Raphaël Glucksmann

Bien sûr, c'est une initiative que je ne leur conseille pas simplement de voter, moi. Ce que je leur conseille, c'est de mener leur combat, d'imposer leur thème, de dicter l'agenda. Enfin, j'en peux plus, moi, que ce soit Zemmour qui dicte l'agenda de la présidentielle. Il faut qu'il y ait des mobilisations autour de causes. Et c'est ces causes-là que j'expose dans le livre autour de projets pour qu'enfin, on puisse à nouveau reprendre la main. Je veux dire, là, on est dans une attitude de spectateur face au dérèglement climatique, mais on est dans une attitude de spectateur aussi face au débat culturel chez nous.

On a l'impression que tous les thèmes sont dictés par l'extrême droite ou la droite. Et il est temps d'imposer nos propres thèmes. Et pour ça, il y a des mobilisations qui vont se faire pas simplement avec un bulletin de vote. La démocratie, ce n'est pas un truc intermittent qui arrive tous les cinq ans. D'ailleurs, c'est ça qu'il faut qu'on change en France. Mais c'est quelque chose qui vit. Donc, sur les réseaux sociaux, partout, imposez vos idées, votre agenda. Et c'est finalement, c'est sur l'expérience des deux, trois dernières années que j'ai essayé d'écrire ce livre pour montrer comment on peut dicter un agenda. Comment aujourd'hui on peut écrire la politique différemment.

Comment ce n'est pas finalement une langue morte et qu'on peut la réinventer grâce aux réseaux sociaux et grâce à l'engagement de cette jeunesse.

18:05
Présentateur

Retour au standard, Raphaël Glucksmann. Nous accueillons Jean-Luc. Bonjour Jean-Luc. Bienvenue sur France Inter. Bonjour. Nous vous écoutons.

18:12
Locuteur non identifié

Bonjour. Bonjour à tous. Merci pour votre émission. Bonjour M. Glucksmann. Je voulais poser une question parce que vous parlez fort justement des Ouïghours. Mais que deviendront-ils lorsque toutes ces marques qui travaillent pour eux arrêteront de les rémunérer parce que vous savez bien qu'ils vivent comme des esclaves là-bas et après que deviendront-ils parce qu'à mon avis ils seront exterminés quoi carrément.

Donc est-ce qu'on peut avoir des garanties par rapport à ces pays qui les maltraitent de survie d'une part et d'autre part bon c'est bien beau de créer des groupes politiques de toutes parts mais est-ce que c'est pas assurer un avenir certain à ces groupes principaux que je n'aimerais pas parce que je ne vote pas pour eux et quelque part cette multiplication de différents groupes politiques ne devient pas une utopie parce que quelque part vous avez bien raison sur tout ce que vous dites mais néanmoins on assure les mêmes encore au pouvoir pour de longues années. Voilà.

19:10
Présentateur

Merci beaucoup Jean-Luc pour ces deux questions. Alors d'abord sur les Ouïghours que vont-ils devenir si jamais toutes ces marques effectivement appliquent le fait de ne plus faire appel au travail forcé et qu'est-ce qu'on peut faire surtout Raphaël Glucksmann ?

19:22
Raphaël Glucksmann

L'enjeu c'est d'établir un rapport de force avec le gouvernement chinois qui parque les Ouïghours dans des camps de concentration et si on contraint

19:30
Présentateur

L'Europe est prête à faire ce rapport de force aujourd'hui ?

19:32
Raphaël Glucksmann

Et bien il faut la pousser l'Europe à établir ce rapport de force et si on contraint les grandes multinationales à casser leurs contrats avec leurs fournisseurs chinois qui exploitent des esclaves Ouïghours ça fera perdre des centaines de millions des milliards d'euros à ces exploitants chinois qui sont tous liés directement au gouvernement et aux partis communis chinois C'est une pression financière Et donc c'est établir un rapport de force commercial C'est leur dire mais tant que les camps sont ouverts tant que les Ouïghours sont réduits en esclavage vous ne vous ferez pas de fric dans le commerce avec l'Europe et avec les multinationales Et c'est comme ça Vous savez il y a trop souvent on croit qu'il n'y a pas d'alternative entre ne rien faire et faire la guerre Là personne ne veut faire la guerre avec la Chine mais établir un rapport de force ça suppose avoir une politique commerciale offensive qui soit fondée sur nos principes et c'est pour ça qu'à l'échelle européenne nous on pousse pour le devoir de vigilance des entreprises parce qu'aujourd'hui on est dans un monde où en gros si vous êtes Zara et bien vous pouvez faire fabriquer vos chemises et vos chaussures par des esclaves à l'autre bout de la planète et vous n'avez à répondre de rien parce que finalement comme vous ne produisez rien vous-même vous n'êtes responsable juridiquement de rien et c'est comme ça que les multinationales ont fait un fric démentiel et ça il faut casser ça et il faut rendre les multinationales responsables de l'ensemble de leur chaîne de production votre fournisseur pour fabriquer vos chaussures emploie des esclaves vous devez vous-même être juridiquement responsable de cet esclavage

20:51
Présentateur

Deuxième question de Jean-Luc sur l'émiettement des voix gauches le message qui se perd

20:55
Raphaël Glucksmann

Bien sûr moi je n'ai pas dit que chacun devait créer son parti politique ce que j'essaye de dire c'est qu'il faut s'investir y compris dans les partis politiques existants pour que justement il y ait une dynamique moi je pense que la division de la gauche elle naît aussi de sa faiblesse moins on est plus on se divise moins on a d'élan plus on se divise ce qu'il faut faire c'est retrouver le récit c'est retrouver le goût de la victoire c'est retrouver le goût de la mobilisation et c'est ça que j'essaye d'écrire dans ce livre c'est ce récit et que si on arrive à créer un enthousiasme un souffle et bien finalement les divisions elles seront surmontables là on est dans une situation pathétique où plus la gauche est faible plus elle est divisée et moins il y aura d'alternatives et ça c'est d'abord lié au manque d'investissement au fait que c'est un entre-soi qui se restreint qui se restreint et finalement un monde de plus en plus atrophié qui développe une langue qui n'est même plus audible par le reste de la population

21:39
Présentateur

Raphaël Glussmann s'il n'y a pas assez de participants ou si le candidat désigné de cette primaire populaire refuse d'y aller vous soutiendrez qui ? le PS sans doute à Nidalgo ou le candidat le vainqueur de la primaire écologiste vous dites qu'il faut voter alors ?

21:52
Raphaël Glucksmann

c'est bien trop tôt vous savez nous on a créé Place Publique avec l'idée justement qu'il fallait des candidatures communes et moi ma hantise c'est que se reproduise ce que j'ai vécu moi personnellement aux européennes où j'étais devenu complètement aphasique puisqu'on était à des débats où finalement il y avait 5 candidats de gauche qui nous expliquaient qu'ils voulaient un futur plus écolo plus social et plus démocratique et que l'autre disait non il faut un avenir plus démocratique plus social et plus écolo et cette farce là il faut absolument en sortir et donc nous ce sur quoi on va travailler d'abord c'est à l'émergence d'une seule candidature et d'un récit commun parce que finalement même l'union ne sera pas suffisante aujourd'hui la gauche toute mouillée c'est 20% donc il va bien falloir qu'on apprenne à parler autrement qu'on propose d'autres choses que ce soit pas juste on revient à l'ISF parce que c'est pas l'alpha et l'oméga de notre vie d'ailleurs il faut des réformes fiscales beaucoup plus ambitieuses qu'un retour de l'ISF et qu'on arrive à mobiliser et donc ça ça sera notre travail c'est bien trop tôt pour dire qui on va choisir moi j'espère qu'il n'y aura pas à choisir entre tous ces candidats

22:49
Présentateur

toute dernière question et on revient à l'actualité on parle des jeunes plus d'une dizaine de tués à Marseille cet été dans des règlements de comptes sur fonds de trafic de drogue Eric Dupond-Moretti promet des renforts de magistrats certains élus demandent la légalisation du cannabis pour casser les trafics le ministre de l'Intérieur dit non vous vous dites quoi ?

23:04
Raphaël Glucksmann

moi je dis qu'il faut légaliser pour casser les trafics exactement quand vous avez une majorité de la population qui dit avoir essayé quelque chose finalement on décrédibilise l'idée même de loi on décrédibilise l'idée même de loi on habitue les gens à l'illégalité et donc bien sûr il faut tout faire pour casser les trafics arrêter les trafiquants et bien retirer le terreau qui fait germer ces trafics là et donc il faut assumer même si je ne sais pas si c'est populaire ou impopulaire il faut assumer d'être pour la légalisation du cannabis

23:30
Présentateur

Raphaël Glucksmann eurodéputé place publique votre lettre à la génération qui va tout changer à la réédition demain en librairie merci d'avoir été avec nous ce matin sur France Inter au revoir bonne journée France Inter