Sophie-Marie Larrouy et l'épopée de Jean-Michel Déconstruit
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Est-ce qu'il existe quelque chose de plus exaspérant qu'un homme qui s'autoproclame déconstruit ?
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Qu'est-ce que ça veut dire ?
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Présentez-nous ce Jean-Michel Déconstruit, le protagoniste de ce roman photo.
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J'aimerais que vous nous décriviez physiquement ce Jean-Michel Déconstruit.
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Pourquoi choisir le roman photo, genre ringard et sexiste, pour déconstruire les clichés sexistes ?
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Qu'est-ce que ça veut dire utiliser le roman photo pour parler de sexisme ?
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Dans la Fabrique du Prince Charmant sorti le 24 mai dernier, co-écrit par Ovidi et Sophie-Marie Laroui, ces deux figures du féminisme contemporain livrent un pastiche de romans photos satiriques et ludiques, car au travers des chroniques de Jean-Michel Déconstruit, c'est son nom, et de ses amis machos, tout droit sortis des années 80, plongés dans notre époque post-MeToo, où se dessine en creux une certaine évolution des rapports entre les femmes et les hommes. Bonjour Sophie-Marie Laroui. Bonjour. J'ai bien dit votre prénom. Très bien. Et vous êtes humorite, vous êtes comédienne. Est-ce qu'il existe quelque chose de plus exaspérant qu'un homme qui s'autoproclame déconstruit ?
Non.
Alors pourquoi ça vous exaspère ? Dites-nous, racontez-nous.
C'est ce qu'on appelle les cookie man, d'ailleurs en Yann. Qu'est-ce que ça veut dire ? C'est les personnes qui s'attendent à ce qu'on leur donne des gâteaux parce qu'ils ont fait une bonne action, un bon point.
Donc ils veulent être remerciés parce qu'ils ont fait le travail comme il fallait ?
Parce qu'ils ont, oui, parce qu'ils sont juste dans une attitude qui est censée être normale quand on est bien élevé.
C'est ce que je veux dire. Alors présentez-nous justement ce Jean-Michel Déconstruit, le protagoniste de ce roman photo.
Eh bien, c'est très simple. C'est notre père, notre oncle, notre ami qui est... Pardon, on l'adore. On t'adore Jean-Michel, mais tu es un boomer. Voilà. Tu es un boomer pour quelle raison ? Eh bien parce que tu veux être au centre de l'attention, tu ne supportes pas que la discussion tourne sur autre chose que toi-même et tes problèmes à toi et tu es auto-centré, ce qui te fait passer pour un sociopathe. Alors que ce n'est pas forcément le cas, c'est juste que la société te permet de réagir comme ça. Et du coup, nous, on doit le supporter. Et là, à travers ce livre, c'est une sorte de manifesto pour arrêter de supporter les Jean-Michel Déconstruit.
J'aimerais que vous nous décriviez physiquement ce Jean-Michel Déconstruit. J'ai la chance de l'avoir en face de moi sur la couverture de ce roman photo. À quoi il ressemble ?
Celui-là, il est très beau. Déjà, la couverture est marron, ce qui est assez rare pour une couverture de BD. Il faut toujours que ce soit des couleurs criardes. Et on a vraiment milité avec notre éditrice pour que ce soit un fond marron et une écriture un peu lit de vin comme ça. Vraiment une nappe de dîner de famille dans une salle des fêtes. Et ce Jean-Michel Déconstruit-là, il a un pull sur les épaules. Et il a un petit broaching derrière les fagots. Très les photos qu'on retrouve des personnes de nos familles dans les années 80-90. Mais ce n'est pas possible, c'est toi là-dessus ? Ben voilà, c'est lui.
La question vraiment qui me turlupine depuis des jours, Sophie-Marie Laroui, c'est pourquoi choisir le roman photo, c'est-à-dire ce genre narratif ringard et particulièrement sexiste, pour déconstruire les clichés sexistes ?
Pour deux raisons. La première, elle est moderne, c'est parce que ça nous est apparu comme une sorte de cheval de troie du féminisme, étant donné que l'accès y est facile et qu'on ne se méfie pas d'un roman photo.
Qu'est-ce qui est facile d'accès ? Le féminisme ou le roman photo ?
Le roman photo, le fait que ce soit des images. On cherche toujours les images dans un livre qu'on ouvre au hasard. Donc là, on s'est dit, on va se baser là-dessus et on va mettre des images qui apparaissent un peu vintage, slash ringard, avec parfois des images très problématiques. Il y a une meuf qui se prend une main aux fesses. Enfin bon, aujourd'hui, c'est heureusement plus possible. Et la deuxième raison, elle est un peu plus historique. C'est-à-dire qu'historiquement, après la guerre, pendant l'essor, le vrai essor du roman photo, c'était vraiment très moderne. C'est-à-dire que là, dans les romans photo, à l'eau de rose, c'est toujours des femmes qui quittent leur mari par amour.
Et c'était vraiment hyper subversif, ce qui, nous, nous paraît comme ringard aujourd'hui. À l'époque, c'était vraiment genre, déjà, ça mettait des frissons dans les épines dorsales des femmes qui se faisaient chier post-Seconde Guerre mondiale.
Donc, qu'est-ce que ça veut dire utiliser le roman photo pour parler de sexisme, de rapport entre les femmes et les hommes ? C'est le meilleur moyen de retourner le stigma, de retourner les codes du genre ?
Je ne suis personne pour ériger le roman photo en meilleur moyen. Mais en tout cas, c'est un moyen qui est accessible. Aujourd'hui, on en a plein. C'est vraiment génial. On a le stand-up. On a les essais qui sont accessibles. D'ailleurs, Ovidi, on a écrit un super sur le rapport entre la place des femmes et celui des chiens dans les foyers, qui était assez similaire. Donc, c'est un peu coup de poing, mais ça marche. Il y a, qu'est-ce qu'il y a d'autre ? Les réseaux sociaux, évidemment. Il y a tout plein de manières qui ne sont pas que pour les sachants, d'avoir un accès à une autre articulation de discours qui est féministe.
Vous nous avez parlé des images de ce roman, de ce roman photo. Comment est-ce que vous les avez trouvées, construites, sélectionnées, ces images ? Elles viennent d'où ?
Est-ce qu'on demande à Panoramix la recette de sa potion magique ?
Si je l'avais en face de moi, je lui demanderais. J'attendrai.
Je peux venir s'il vient.
Oui, je vous l'inviterai.
Eh bien, on a fouillé. On a fouillé telles des petites taupes à travers toute l'Europe pour avoir accès à des centaines d'archives qu'on s'est fait envoyer par des collectionneurs, vraiment par tous les moyens d'achat vintage qu'on a trouvés. On a négocié, on a été dans des garages, fouillé dans des marchés opus. Et d'ailleurs, je remercie notre éditrice qui a fait le plus court du travail. Nous, on a sélectionné, donc on avait le travail marrant. Elle, elle a été l'aller chercher à Manu Militari, quoi, presque.
En tout cas, c'est très ringard, c'est très réussi. Vous avez parlé des images. Il y a aussi le langage, ce travail sur le langage qui est entre l'argot et là, une fois de plus, le ringard. Comment est-ce que vous avez travaillé la langue de ce roman photo ?
Il faut savoir que Eovidi et moi, on est vraiment... Pardon, c'est vraiment... Ça pourrait être une phrase de Jean-Michel Déconstruit, mais on est amoureuseux de la langue française.
Ça pourrait tout à fait être une phrase de Jean-Michel Déconstruit.
Et on a toutes les deux un argot qui n'est pas le même. Et du coup, on a essayé de mélanger les deux. Et en fait, on n'a pas écrit le roman photo pour les lecteurisses, pardon pour eux et elles, mais moi, j'ai écrit le roman photo pour faire Eovidi. Et elle, elle a fait la même chose avec moi. Et du coup, c'est presque des blagues en privé qu'on s'est fait et qu'on a tiré à 30 000 exemplaires. C'est la seule différence. C'est pratique. Oui, on a de la chance de pouvoir le faire, donc on le fait. On met un pied dans la porte. C'est ça le féminisme de nouvelle génération.
Est-ce que les histoires que vous racontez, Sophie-Marie Laroui, dans ce roman photo, sont des choses que vous avez vécues, vous, Eovidi ? Est-ce que vous croisez des histoires que vous avez traversées vous-même ?
Il n'y a malheureusement aucune histoire qui est fictionnée dans ce roman.
Tout est vrai alors, d'une façon ou d'une autre.
Tout est vrai. Avec une spéciale dédicace pour ce qu'on appelle les incelles, les célibataires involontaires.
Souvent adolescents, prépubères ou en tout cas en passe de lettre.
Oui, il y a aussi pas mal de gens qui ont plus de 30 ans, mais bon, qu'importe. Et qui prennent en photo les personnes démunies en les passant en noir et blanc et en les mettant en ligne sur Instagram en disant que ça fait une super photo ? Voilà, c'est tous ces clichés et trucs vraiment pas safe, comme on dit, qu'on a vécu les mauvaises soirées. Nous, on a de la chance, c'est que dans notre travail, les pires soirées font les meilleures histoires. Du coup, c'est pas grave. Si on vit des choses pas marrantes, on peut en faire des romans photos derrière.
Bon, vous nous avez parlé des hommes, vous nous avez parlé des boomers, vous nous avez parlé des boomers faussement déconstruits. Quelle est la place des femmes dans ce roman photo ? Quelle image vous voulez en donner ? Est-ce qu'elles ont un peu d'autodérision aussi ?
Bien sûr, parce que on est... Disons que dans une galère, on est... On est 50% d'une galère. Enfin, je veux dire...
C'est pas seulement la faute des hommes, alors ?
Alors, c'est pas une question de faute, c'est une question de névrose qui s'entrelacent comme les croisillons sur une tarte aux pommes, quoi, vous voyez ?
Très bien.
Il y a des névroses qui ne vont pas les unes avec les autres, puis il y en a qui vont les unes avec les autres. Et nous, on essaye de dire... Alors, non, tu ne tombes pas que sur des connards, c'est parce que tu as une porosité à cette attitude-là que tu acceptes parce que, bon, après, il s'agit de faire une thérapie. Et c'est là que les femmes ont plus d'autodérision parce qu'elles acceptent plus facilement de faire des thérapies. Alors que tout le monde en aurait besoin, je le rappelle.
Je voudrais citer la fin de ce roman photo. Alors, je ne divulgage rien, mais quand même, Jean-Michel déconstruit, finit en prison. Et la femme qu'il est censé aimer lui dit vraiment, tu n'as rien compris. C'est d'une tristesse inouïe ?
Franchement, la vie, si on ne s'occupe pas, c'est triste.
Mais ça veut dire quoi ? Ça veut dire qu'on peut se sentir déconstruit, penser qu'on est déconstruit, imaginer qu'on est déconstruit et n'avoir toujours rien compris ?
Mais changeons le terme déconstruit par connaisseur de quelque chose. Est-ce qu'on n'a jamais fini d'apprendre ? Non, je crois qu'on n'a jamais fini, sinon on est un vieux con. C'est terrible de le préciser comme ça, mais ce n'est pas grave de faire une connerie. Ce qui est grave, c'est de dire, ça va, ce n'est pas grave. Comme quand les gens m'appellent Marie-Sophie. Je suis arrivée dans le studio en disant, c'est Sophie-Marie et pas Marie-Sophie. Et moi, je m'en fous que les gens se trompent, mais quand même disent, c'est la même chose. Non, ce n'est pas la même chose, en fait. Et c'est la même chose avec la déconstruction. Ce n'est pas grave de faire une connerie. Nous aussi, on en fait.
On est les plus unsafe de l'univers qu'on a entre nous. C'est simplement qu'il faut le reconnaître.
D'un mot, ça veut dire que le tome 2, ça devrait s'appeler Jean-Michel en déconstruction ?
Oui, yes sir.
Eh bien voilà, c'est une idée. Merci beaucoup, en tout cas, Sophie-Marie Larouille. Vous signez ce roman photo avec Ovidi. J'en rappelle le titre, La Fabrique du Prince Charmant. Il a paru aux éditions Seuil. Il est 9h. Il a paru aux éditions.