Aller au contenu
Pourquijevote
Tous les transcripts
Discours / meetingÉlysée (sur YouTube)· 19 mars 2022 71 minAutoproduitFond programmatiqueInstitutions & électionsSolidarités & familleJusticeÉducation & recherche

60ème anniversaire des accords d'Évian.

Transcription youtube_captions. À recouper avec la source d'origine.

Analyse automatique

Générée par IA — peut contenir des erreurs. Méthodologie

Chapitres

Répartition du ton (temps de parole politique)

Propositif 70 %Défensif 30 %

Affirmations vérifiables (citations exactes)

  • 5:00Président de la RépubliqueFait
    « En septembre 2018, la République a reconnu l'assassinat par la France de Maurice Audin, jeune mathématicien qui travaillait à l'université d'Alger et militait pour l'indépendance algérienne. »
  • 7:00Président de la RépubliqueFait
    « Le 17 octobre 1961, nous avons reconnu les faits qui se sont déroulés dans la nuit du 17 octobre. Les crimes commis sous l'autorité de Maurice Papon, entraînant la mort de dizaines d'Algériens, sont inexcusables pour la République. »
  • 10:00Jean-Pierre LouvelChiffre
    « 30 000 sont morts pour la France, rappelés, appelés, soldats de métier, soit près de dix par jour. 400 sont disparus, 50 000 revinrent blessés, physiquement ou psychologiquement. »
  • 17:00Président de la RépubliqueFait
    « Ce parcours de reconnaissance est encore, comme je le disais, largement imparfait. Il s'est accompagné aussi d'un travail d'historien, de vérité, parce qu'à côté de ces gestes et de ces places données à chacune des mémoires et de ces vies dans leur caractère irréconciliable, il y avait aussi le travail que la vérité historique doit nous permettre de déplier. »

Modèle mistral-small-latest · prompt v1· les citations sont vérifiées mot pour mot dans le transcript ; le taux de réponse directe est calculé à partir des verdicts question par question. Aucun label idéologique n'est produit.

Monsieur le Président de la République, Monsieur le Ministre de l'Éducation Nationale, de la Jeunesse et des Sports, Madame la Ministre de l'Enseignement Supérieur, de la Recherche et de l'Innovation, Monsieur L'Ambassadeur délégué interministériel à la Méditerranée, Mesdames, Messieurs les Parlementaires, Mesdames, Messieurs les Élus, Mesdames, Messieurs les responsables d'associations, Monsieur le Chef d'État Major des Armées, Général, chers jeunes, chers témoins, Mesdames, Messieurs. Il y a 60 ans, à cette heure-ci, le cessez-le-feu s'appliquait sur l'ensemble du territoire algérien et traduisait concrètement la signature des accords d'Évian du 18 mars 1962. Sur les deux rives de la Méditerranée, il y eut un avant et un après.

Nous savons, car nous avons le privilège du temps long et de l'histoire, que cette date est polysémique, que les accords d'Évian ont charrié autant d'espoirs que de colère, qu'ils n'ont pas mis fin au cycle de la violence, qu'ils signifiaient tout autant le retour au foyer de certains que le départ de leur terre natale et aimée pour d'autres. Le 19 mars est le symbole de vie bouleversé par la guerre d'Algérie et ses conséquences, de blessures vives et de fractures entre les acteurs d'un même drame, de mémoires plurielles et cloisonnées, parfois antagonistes. Car oui, les histoires des appelés, des harkis, des rapatriés, des indépendantistes sont inévitablement enchevêtrées, immanquablement entrecroisées.

Au cours des décennies précédentes, ils ont avancé dans l'expression de la singularité de leur destin, de leur besoin de reconnaissance et de réparation. Ils ont témoigné de leur expérience. Ils ont écrit leur histoire.

Depuis quelques années, et notamment sous votre impulsion, Monsieur le Président, la République incite les témoins et les acteurs du drame à témoigner ensemble, à mettre en œuvre concrètement le dialogue des mémoires. C'est ce que propose le programme "Histoire et mémoire de la guerre d'Algérie", lancé par l'Office national des anciens combattants et victimes de guerre, principal opérateur du ministère des armées, en partenariat étroit avec l'Éducation nationale. Ce dialogue à quatre voix, au sein des classes, connaît un succès grandissant et monte en puissance.

Il permet à une classe d'aborder une histoire complexe par le prisme du témoignage et du dialogue des mémoires. C'est une démonstration de tolérance. On peut avoir un point de vue différent, on peut avoir vécu des événements différemment, s'être opposés et pourtant accepter de prendre le temps de s'écouter les uns les autres, de se parler et de dialoguer.

Ceux qui s'affrontaient il y a 60 ans ou qui ont souffert du règlement de la guerre sont assis côte à côte dans un but commun : raconter, expliquer, transmettre. Le témoignage de l'un n'est pas plus légitime que celui de l'autre. L'expérience de l'un n'est pas moins marquante que celle de l'autre.

Chacune de ces histoires intimes et personnelles est un pan de notre histoire commune. Ce dispositif s'inscrit pleinement dans la perspective du travail mené depuis le début du quinquennat sur la reconnaissance, le travail de vérité historique, de transmission mémorielle et d'apaisement des mémoires. Il a pour ambition de montrer que l'apaisement et la réconciliation sont des chemins à suivre, y compris par une jeunesse parfois prisonnière des frustrations identitaires et parfois accablée par un passé qu'elle maîtrise mal.

Je remercie nos quatre témoins : Lalia Ducos, membre de l'Union nationale des femmes algériennes et qui représente la mémoire indépendantiste, Rose-Marie Antoine, représentante de la mémoire des rapatriés et ancienne directrice générale de l'Office national des anciens combattants et victimes de guerre, qui a initié ce dispositif, Jean-Pierre Louvel, ancien appelé du contingent, Messaoud Guerfi, ancien harki. Monsieur le Président, ils expliqueront d'abord brièvement leur parcours pour ensuite partager les raisons qui les poussent à témoigner, à se rendre dans les établissements scolaires et à échanger avec les élèves. Ils diront les ressorts de cette soif de témoigner et le message de tolérance et de respect que leurs expériences de vie les conduisent aujourd'hui à porter haut et fort.

Enfin, je me réjouis vraiment de la participation à ce moment fort d'élèves du Collège Gustave Flaubert du 13ᵉ arrondissement de Paris, du lycée Galilée de Gennevilliers et du lycée d'Athis-Mons, élèves avec qui j'étais mercredi dernier encore, tous accompagnés de leurs professeurs. Nous découvrirons également leurs travaux sur la colonisation et la guerre d'Algérie. Aujourd'hui, 60 ans après l'application du cessez-le-feu, si rien ne pourra effacer les blessures, les douleurs et les cicatrices, nous contribuons à rassembler et à réconcilier des Français, et pour cela, Monsieur le Président, chers témoins, je veux vous remercier.

Je vais vous donner la parole immédiatement. Et le premier intervenant est Monsieur Jean-Paul Louvel...

Jean-Pierre. Pourquoi m'a t-on dit, Jean-Paul ? Ce n'est pas grave.

Monsieur Jean-Pierre Louvel, je vous prie de m'excuser, ancien appelé du contingent et qui est un membre de la FNACA. Mesdames et Messieurs, enfants de la Seconde Guerre mondiale, anciens combattants, pères, grands-pères, voire arrières grands-pères, à cet instant où nous avançons en âge, l'actualité nous rattrape et nous interpelle une nouvelle fois, mais aujourd'hui, il s'agit du 60ᵉ anniversaire de la guerre d'Algérie, du cessez-le-feu. De 1952 à 1962, après dix années d'opérations dites de sécurité et de maintien de l'ordre, 37 ans plus tard, la guerre d'Algérie a enfin pris un nom.

Je suis l'un de ces 1 500 000 jeunes soldats dits du contingent qui y participèrent. 30 000 sont morts pour la France, rappelés, appelés, soldats de métier, soit près de dix par jour. 400 sont disparus, 50 000 revinrent blessés, physiquement ou psychologiquement.

Des milliers de victimes, civiles et serviteurs de l'État ont péri. Quant à nos adversaires d'hier, les chiffres restent incertains. Je suis né en Normandie en mai 1939 et appelé au service armé en juillet 1959.

Ce fut pour moi la parenthèse, un affecté direct, et qui durera 27 mois. À cette époque, j'étais mineur, sans avoir le droit de voter, mais mobilisable car le service était obligatoire, et de plus j'étais salarié, donc sans sursis. Après le conseil de révision, les trois jours de sélection à Cambrai, j'ai rejoint Arras le 6 juillet, puis Marseille, pour embarquer sur le paquebot "Ville d'Oran", en fait un moutonnier, transport de troupes.

Débarqué à Oran le 11 juillet, j'aurais pu fredonner "adieu les pommiers et bonjour les palmiers" Ce ne fut pas le cas. Désireux de préparer les élèves officiers de réserve, les EOR, j'ai accompli mes classes à Mostaganem, mais un accident me priva du concours d'entrée à Cherchell. J'ai rejoint alors la frontière algéro-marocaine sur le barrage électrifié, près d'Aïn Sefra, au sixième bataillon de tirailleurs algériens chargés d'intercepter les renforts de l'AEN, formés au Maroc.

Fusilier-voltigeur, grenadier-voltigeur, caporal puis sous-officier et sergent, j'ai participé aux opérations de combat, comme la majorité de mes camarades. Mais je fus plus chanceux que la plupart d'entre eux, car titulaire du baccalauréat, je secondais également le major de la compagnie dans sa gestion, alternant le crapahut et la vie de poste, parfois difficile à endurer. Durant ces 27 mois, j'ai vécu au milieu de soldats de métier, européens, métropolitains, Pieds-Noirs et Algériens, les anciens de 39-45 et d'Indochine, rappelez-vous le film "Indigène" d'appelés Pieds-Noirs et Algériens, fidèles à la France malgré les sollicitations que vous devinez.

Puis ce fut le retour quelque peu difficile, tant au niveau professionnel que familial. J'ai mis quelques temps à m'investir dans la recherche des causes et des effets inhérents à ce conflit franco-français. Une retenue, l'indifférence manifestée, la censure, les prises de position outrancières, la réalité parfois falsifiée m'ont amené à lire, à écouter, à parler et à m'engager.

Le traitement infligé aux rapatriés, aux harkis, l'avenir incertain des Algériens et de plus, la façon dont le contingent a été traité n'ont fait que renforcer mon engagement associatif. Des amitiés et des idéaux identiques m'ont fait rejoindre mon association, la FNACA, association spécifique, encore forte aujourd'hui de ses 245 000 adhérents. Passionné d'histoire, j'ai vite ressenti l'intérêt de me tourner vers les jeunes générations au sein de commissions Jeunesse-Éducation et d'un espace mémoriel parisien.

La rencontre avec les animateurs de l'ONACVG a renforcé mon inspiration et c'est ainsi que, contacté, j'ai rejoint le groupe de parole. Transmettre la mémoire demande des exigences. Si, certes, chacun d'entre nous a vécu sa propre guerre d'Algérie et en a tiré sa propre vision et une analyse parfois différente, cette transmission ne peut se faire que dans l'unité de ceux qui furent, à 20 ans, des frères d'armes partageant le gourbi, le colis, le courrier, la peur et parfois les joies, marques d'insouciance de la jeunesse.

Aujourd'hui, 19 mars, est une journée du souvenir et de recueillement. Une autre date rappelle celle de la création d'un mémorial national. Respectons ces choix, mais l'âge avançant, évitons les chicanes stériles.

Tournons-nous ensemble vers l'avenir, la jeunesse. Transmettre notre mémoire ne peut se faire sans le concours de partenaires. Simple acteur, passeur de mémoire, je cite souvent Simone Veil : "il n'y a pas de devoir de mémoire, mais le devoir de transmettre et d'enseigner".

Ce travail de mémoire, ce doit être pluriel, apaisé, réciproque, honnête et partagé. Les archives doivent continuer à s'ouvrir largement, loyalement, du côté des deux rives. Avec les historiens, avec les enseignants, nous assurons ensemble ce travail de mémoire auprès des jeunes générations.

Nous en sommes ici un embryon actif. Demain se nourrit du passé et du présent. La jeunesse est porteuse d'espoir, respectueuse de ses aînés et de leur mémoire.

Alors faisons-lui confiance. Merci. Merci beaucoup Monsieur Louvel, Jean-Pierre, et je vais donner la parole maintenant à Madame Lalia Ducos.

Vous préférez aller là-bas ? Très bien. Monsieur le Président, Mesdames et Messieurs, bonjour.

Je suis une franco-algérienne. Je suis d'origine arabo-berbère, je suis musulmane, laïque et féministe. Je suis née en 1941 d'une famille modeste à Cherchell, anciennement Césarée.

Je ne suis pas représentative de la majorité des Algériennes, puisque j'ai pu faire des études secondaires, car l'école n'était pas obligatoire pour les Algériennes, les Algériens aussi, puisque la France a bien eu l'ambition d'appliquer la loi Jules Ferry sur la scolarité obligatoire en Algérie, mais elle s'est heurtée à la résistance du lobby des colons, qui craignait que l'instrument ne soit un outil de révolte. Et les Algériens aussi, dans un premier temps, avaient peur d'être détournés de leur religion. Mes parents se sont opposés à l'orientation systématique pour les indigènes vers les heures aménagées, et une orientation qu'on m'avait proposée.

Nous avions un profond respect pour nos maîtresses et maîtres, parce qu'ils nous respectaient. Mon père a été un militant de la cause nationale. Il fut arrêté et torturé.

J'échappe miraculeusement à un attentat de l'OAS, visant la population, dans une avenue de Blida où nous avions donc déménagé. Pour fuir ce climat, je me rends en France pour suivre des cours pratiques d'esthétique et y découvre le manque d'information des Français vis-à-vis de ce qui se déroule en Algérie. Je rentre en Algérie, à l'Indépendance, pour m'investir à la reconstruction de mon pays.

Je participe alors aux luttes pour l'émancipation des femmes, dans le cadre de l'Union des femmes algériennes, et à l'établissement d'un code de statut personnel progressiste, et je crée mon institut de beauté. Je rencontre mon mari, militant pied-noir dans le mouvement des libéraux pour l'indépendance de l'Algérie, et nous nous marions en 1964. Ça a été très difficile de part et d'autre.

Je pense que vous pouvez imaginer. C'est en 1985 que mon mari et moi décidons de suivre notre jeune fille, admise en classe préparatoire de mathématiques à Paris. Mon mari introduit la micro-informatique dans une grande entreprise de travaux publics.

Quant à moi, je fais l'acquisition d'une parfumerie et institut de beauté dans le cinquième arrondissement de Paris. À ma retraite, je reprends pleinement mon activité militante, féministe et laïque. J'ai été sollicitée il y a quelques années par l'ONAC pour témoigner de mon vécu d'Algérienne anciennement colonisée, aux frais des différents établissements scolaires.

Et j'ai accepté pour diverses raisons. Tout d'abord, en 1999, on reconnaît une guerre en Algérie et non des événements. En 2017, lors d'un voyage en Algérie, Monsieur le Président a critiqué le système colonial.

Or, c'est bien la question coloniale qui concerne tous les Français, y compris les personnes françaises immigrées, liées par leurs histoires à l'Algérie. Enfin, les témoins disparaissant au fil du temps, j'ai pensé qu'il était important de participer, avec les différents acteurs, et que la diversité de nos récits individuels permettrait aux jeunes générations une meilleure compréhension d'un conflit qui, depuis 60 ans, aura marqué les individus ainsi que les sociétés françaises et algériennes. Les mémoires individuelles font partie des matériaux sur lesquels peuvent travailler les historiens, afin d'écrire pour les générations futures.

Je salue le travail des historiennes et des historiens qui œuvrent, à travers leurs écrits et leurs documentaires, à la compréhension de l'Histoire avec un grand H. Je salue le travail des professeurs des lycées et collèges pour leur investissement auprès de leurs élèves. Monsieur le Président, en un an, vous avez fait, plus que vos prédécesseurs, des gestes importants pour reconnaître le drame et la douleur des pieds-noirs et des harkis.

Monsieur le Président, vous avez été courageux de reconnaître les crimes du 17 octobre 1961 et le massacre du métro Charonne, de reconnaître l'assassinat de Maurice Audin et de Maître Ali Boumengel, donc l'usage de la torture. Autant d'actes difficiles mais positifs, qui vont dans le sens des propositions de Monsieur Benjamin Stora, qui permettront aux jeunes générations de s'approprier ce passé douloureux. Bien sûr, je souscris à l'idée d'une commission "mémoire et vérité".

Mais peut-être faut-il ajouter "justice", car à mon avis, c'est la justice qui apportera la réconciliation. Enfin, je remercie l'ONAC de me permettre de connaître mes partenaires et mes amis dans leurs divers parcours, et de nous permettre, à mon mari et moi, de participer à cette transmission de la mémoire. Merci beaucoup.

Je vous remercie. Merci beaucoup, Madame Lalia Ducos. Je vais laisser la parole maintenant à Monsieur Messaoud Guerfi, un ancien Harki.

Monsieur le Président, Mesdames et Messieurs, je vais vous relater, en ce moment, mon passé et mon engagement harki mais, avant tout, je peux me permettre de vous dire une petite phrase : Tout être humain est une exception qui a sa propre dignité et on doit la respecter. Je m'appelle Messaoud Guerfi. Je suis de souche berbère, né en 1938 dans le Constantinois, dans une famille de cultivateurs commerçants, le papa fonctionnaire.

Ma scolarité s'est bien passée. Certificat à treize ans et demi. Mon souhait et celui de mes parents était de passer le bac et de venir en métropole continuer mes études.

En cette période, ça ne s'est pas passé comme ça, malheureusement et, en avril 57, j'ai été réquisitionné par l'armée pour rouvrir l'école du village qui avait été détruite par le FLN. Le but, c'était d'encadrer des jeunes, de leur apprendre à parler, lire et écrire le français. N'ayant pas de formation d'instituteur, le but était seulement d'aider ces jeunes-là et surtout les encadrer au lieu de les laisser traîner dans le village.

Après réparation de cette école, mon cours a démarré avec une dizaine d'élèves, pour terminer l'année avec 30 élèves. Après remise en état, comme je vous ai dit, de cette école, il y a eu un professeur, un appelé qui était professeur de métier, qui est arrivé, donc il y avait deux classes de 35 élèves en même temps, et un deuxième instituteur est arrivé et, avec des préfabriqués, l'école s'est agrandie. Moi, de mon côté, comme il y avait deux professeurs de métier, je me suis retiré et je servais un peu d'interprète à l'armée.

Au mois d'octobre 58, j'ai eu l'appel pour venir faire mes classes en métropole parce qu'à l'époque les musulmans venaient faire leurs classes en métropole et les métropolitains allaient directement en Algérie. Quelques temps après, mon père qui était ancien combattant, un jour de cérémonie a applaudi le discours du général, dont, malheureusement, des phrases qui ont été un peu assassines par la suite, dont " la paix des braves ". Mon père lui-même, ayant fait 39-45, je me rappelle sa phrase qui me disait : " Voilà, fiston, demain on aura la paix avec cet homme-là ".

Le FLN n'a pas vu ça d'un bon œil et, deux mois après, j'ai perdu mon père, avec six membres de la même famille, le même jour. Voyant que je devais partir fin octobre pour venir en métropole, j'ai vu avec le commandant de compagnie qui était là pour lui demander ce qu'il pourrait faire, parce que je ne voulais pas partir faire mon service militaire en métropole, quitte à prendre un engagement et rester sur place. C'est là qu'il m'a dit écoute, tu prends un engagement harki et tu restes auprès de tes parents, ta mère et tes frères dont le dernier, le benjamin, avait deux ans.

L'école, comme je vous disais, s'est agrandie et il y a eu un troisième professeur de métier, un appelé et, moi, j'ai continué mon travail avec l'armée en tant qu'interprète donc je suivais pas mal de trucs. Beaucoup de personnes sont devenues harkis. Pourquoi ?

Ça a été en grande partie la pression du FLN qui a forcé les gens à partir et à devenir harkis, d'autres par conviction aussi. Beaucoup, il y a eu plus de 30 % de Harkis qui étaient des ralliés ou des gens de l'ALN qui s'étaient rendus. L'exemple, il faut le citer et c'est la réalité, parce qu'il y a eu, entre autres, du côté des Aurès, un chef de bataillon qui s'est rendu avec 150 personnes, en 59.

Le cessez-le-feu a aggravé le problème et la population a beaucoup souffert de cette période-là. Il y a eu un massacre de la population qui était pro-française. Je ne parle pas que des harkis, il y a eu toute une catégorie de gens qui ont souffert de cette période-là, par les combattants surtout, les combattants que j'appelle les martiens, les gens du FLN de dernière minute.

À ce grand désordre s'est ajoutée la rivalité FLN-ALN dont beaucoup d'historiens ne parlent pas, je dis beaucoup, pas tout le monde, à cause de laquelle il y a eu des centaines de morts dans la fameuse base de l'Est, à la frontière algéro-tunisienne. Personnellement, je n'estime pas avoir quoi que ce soit à me reprocher pendant cette période-là puisque j'ai servi, je n'ai pas porté d'arme, je n'ai jamais porté une arme. J'étais en tenue, c'est vrai.

J'étais considéré comme harki, c'est vrai. Je ne le renie pas et je ne regrette pas ce que j'ai fait mais je ne me voyais pas partir en métropole à l'époque, après le 19 mars, et je voulais quand même retravailler dans le commerce de mes parents. C'est ce que j'ai fait.

Localement, j'ai commencé à travailler. Quelques jours après, j'ai été arrêté par un groupe de FLN local. J'ai été interrogé pendant quelques jours et on m'a relâché.

On m'a dit : on sait ce que tu as fait, retourne travailler dans ta boutique et on te laisse en paix. Mais, le 5 juillet, je fus arrêté une deuxième fois et, là, j'ai subi un interrogatoire très difficile et pénible. J'en porte encore des traces sur le corps.

Interné pendant deux mois et quelques, deux mois et demi, oui, puisque jusqu'à la mi-octobre. J'ai été interné du côté El Hadjar, à la frontière algéro-tunisienne, un camp qui était très dur parce qu'il y avait beaucoup de gens qui allaient déminer le barrage. J'ai vu les gens partir le matin dans des camions ou dans des bennes de tracteurs.

Il y en avait beaucoup qui partaient, il y en avait très peu qui revenaient et, les gens qui étaient bien blessés, on les achevait sur place. Ça, je l'ai vu de mes propres yeux. C'est aussi une réalité du terrain.

Ma mère, comme je dis, m'a redonné la vie une deuxième fois. Elle a réussi à me faire évader, à la mi-octobre, avec l'aide d'un officier de l'ALN des frontières, qui était en Tunisie. Il m'a aidé à rentrer en métropole avec des faux papiers.

J'ai regagné Paris, pardon, excusez-moi mais l'émotion est là quand je parle de cela, pour rejoindre des amis qui étaient à Paris. Je suis arrivé avec un pantalon, une chemise et des espadrilles au mois de novembre. Mais, à l'époque, les saisons étaient différentes de ce qu'on voit maintenant.

Suite à mon refus d'intégration dans l'armée ou la police, je me suis installé en Picardie, dans une famille d'industriels très sympathiques et qui m'ont beaucoup aidé. J'ai regroupé autour de moi une quinzaine d'anciens Harkis que j'ai été récupéré dans les camps de Sisteron, Manosque, La Machine, dans la Nièvre, et Is-sur-Tille. Ils ont travaillé dans cette maison-là, ils s'y sont installés.

Ils sont sortis et ils ont évité les camps et ça a été très bien pour eux. L'intégration et l'installation des Harkis a été et reste difficile à ce jour. Il y a les gens qui sont passés par des camps, qui ont souffert, et les gens qui sont arrivés par leurs propres moyens, qui ont aussi bien souffert parce qu'ils n'ont pas été bien reçus dans beaucoup de cités parce que, c'était l'insulte à l'époque et elle est toujours encore d'actualité, on insulte la personne de "sale Harki".

Ça a toujours été et ça reste toujours malheureusement jusqu'à ce jour, et on l'entend de temps en temps. Après la trahison à la parole donnée, la fameuse " paix des braves ", qu'est-ce qu'elle a donné ? Elle a donné du malheur parce qu'à cette période-là il y a beaucoup de gens qui se sont avancés vers la France et ils l'ont payé chèrement.

Moi, je ne veux pas m'installer dans ma vérité mais dans la vérité simple, la vérité du terrain, vécue. Parce que j'ai voyagé, j'ai eu la chance de voyager aussi bien avec l'armée qu'avec mes parents quand ils étaient là. En cette période terrible, il y a eu des horreurs de part et d'autre.

Il y a eu de la torture de part et d'autre. Essayons de dire qu'il n'y avait pas que des bons d'un côté et des méchants de l'autre. Arrêtons d'attaquer l'armée.

Arrêtons de dire des contrevérités et je reviens à une phrase qui m'est personnelle : Je ne reconnais pas la lucidité de certains historiens, je dis bien certains historiens. Leurs écrits sur cette guerre sont toujours intéressants pour leur côté. C'est leur vérité mais ce n'est pas la vérité du terrain, ce n'est pas la vérité de ce passé.

Arrêtons de dire des contrevérités pour se permettre de vendre des livres. Ayons l'honnêteté de dire la vérité de ce qui s'est passé, c'est mon souhait le plus sincère. Dire la vérité, même si elle est amère, il faut la dire et surtout l'écrire, pour nos jeunes qui le méritent amplement.

Merci de m'avoir écouté et excusez-moi. Merci beaucoup, Monsieur Guerfi, il y a toujours beaucoup d'émotion quand vous parlez. Madame Rose-Marie Antoine, qui porte aujourd'hui la mémoire des rapatriés.

Monsieur le Président de la République, Mesdames et Messieurs, chers élèves. Je suis née à Sidi Bel Abbès, dans une famille espagnole en grande partie originaire d'Andalousie où sévissait la misère à la fin du XIXᵉ siècle. Elle émigre en Algérie dans l'espoir d'une vie meilleure.

Ma vie commence dans ce pays où la société est contrastée et cloisonnée. Seule une minorité de colons possèdent la majeure partie des terres. Mon père est ouvrier, comme beaucoup dans notre quartier.

Il se considère heureux et fier d'avoir fait six années de guerre dans la marine française. En Algérie, nous avons le sentiment étrange de ne pas être vraiment de ce pays, sans en avoir un autre pour autant. Il y a la France à l'école, l'Espagne à la maison.

Tout est confus mais la conscience d'une injustice sociale est évidente chez mes parents. J'ai dix ans quand la menace de partir et de tout quitter se fait sentir. Mes parents sont tiraillés entre l'O.A.S. qui promet de garder cette Algérie où mon père a bâti notre maison de ses mains, y mettant toutes ses forces et ses économies, et le départ pour l'inconnu.

Nous n'avons aucune famille dans cette France que nous aimons sans la connaître. Le sentiment d'injustice, nous l'avons tant par la misère des musulmans, bien plus dure que la nôtre, que par l'attitude du FLN qui fait de nous la cible de son combat terrorisant. " La valise ou le cercueil " résonne dans l'esprit de nos parents, comme une impasse dans laquelle il se sentent piégés.

Ils se résignent à partir. Il faut avoir vécu l'exil pour avoir une idée de la douleur que font, quand on les arrache, les liens profonds et invisibles d'une vie, surtout une vie d'enfant. Après une telle épreuve, on apprécie le goût de vivre dans un pays protecteur.

On connaît le prix de la liberté, de l'égalité et de la fraternité, quand elles ne sont pas réduites à une seule inscription sur les murs de nos écoles. Des années de silence à n'oser rien dire se suivent mais, peu à peu, le passé remonte et les souvenirs surgissent. Mon école, mes amis, nos rires, notre langage teinté de toutes les couleurs de la Méditerranée, la quiétude des belles journées ensoleillées que la violence de la guerre assombrit brusquement.

Nos nuits dans la peur, terrés dans nos maisons, les matelas aux fenêtres, le bruit assourdissant des plastiques et des bazookas. Notre étonnement en découvrant un matin l'inscription O.A.S sur les troncs des arbres de notre rue et que l'on ne comprend pas.

Les tracts que de petits avions lancent sur nos têtes. Le choc lorsque nous apprenons que notre voisin a été assassiné et que l'on a retrouvé sa tête dans un couffin. L'odeur âcre du feu qui brûle nos écoles et la joie stupide de ceux qui se vantent d'avoir commis ce crime.

Ces élans collectifs, où on scande " Algérie française " sans en mesurer les conséquences. Et puis l'exode, les maisons qui se vident, les scènes de pillage, le drapeau algérien planté sur notre maison par un membre du FLN qui se l'est appropriée. Les adieux émouvants de nos voisins musulmans.

Les étreintes de mes parents se quittant, mon père étant requis pour son travail encore en Algérie. La dernière nuit à Oran, en juillet 62. Notre stupeur et notre effroi en apprenant le massacre qui vient de s'y produire et le grand saut vers l'inconnu.

Ma mère qui sanglote sur le bateau, moi qui, désemparée, me blottis contre elle et mon frère qui console, du haut de ses quatorze ans. Enfin, la France ! Le hangar bondé à Marseille où nous passons notre première nuit.

Ma joie quand mon père et ma grand-mère nous rejoignent enfin à Boulogne-sur-Mer. Cette ville que nous aimerons, que nous aimons, que nous aimons tant et qui sera désormais la nôtre. L'accueil chaleureux de cette famille de Wimereux qui accepte de nous héberger.

Elle a connu l'exode de 40 et elle nous comprend. Le traumatisme qui perturbe ma scolarité dans les premiers mois et qui s'estompe grâce au soutien bienveillant de ma maîtresse, mademoiselle [ INAUDIBLE ]. Mon père, toujours emmuré dans le silence, et si bouleversé à la seule évocation de l'Algérie.

Ma mère, si heureuse que nous ayons pu faire des études, ce qui aurait été impossible en Algérie et le plaisir de l'entendre dire avec son accent pied noir : " On est bien ici ". Finalement, ces dix premières années ont scellé l'orientation de ma vie. J'y ai puisé la force et les valeurs qui ont guidé mon action et inspiré mes engagements.

Lorsque, à la fin de ma carrière, je suis nommée à la tête de l'ONAC, mon passé dicte ma conduite. L'établissement accompagne les anciens combattants, les victimes de guerre, les pupilles de la nation, les Harkis et, ironie du sort, les rapatriés. Comment être utile à tous ?

Je propose alors à la ministre de porter un projet ambitieux qui rassemble toutes les voix, sans exception. Elle accepte et m'encourage. Je vous remercie, Madame, pour votre soutien qui porte aujourd'hui ses fruits, comme je remercie Raphaëlle Branche, Abderahmen Moumen et Jean-Jacques Jordi, pour nous avoir aidés dans cette aventure, comme je vous remercie, Monsieur le Président de la République, d'avoir choisi le chemin escarpé de la vérité, aussi complexe et cruelle soit elle, et de nous avoir permis, en ce jour anniversaire, de transmettre notre part, notre part de vérité, pour éclairer les jeunes générations.

Ceux-ci doivent savoir que cette guerre et tout ce qui l'a précédée, a généré de profondes fractures de part et d'autre de la Méditerranée. Il est temps que nous fassions de toutes ces mémoires blessées une force pour construire un avenir ensemble. Puisse cette démarche rapprocher tous ceux et toutes celles qui ont l'Algérie en commun et conforter les relations entre nos deux pays.

Merci de m'avoir écouté. Merci, Rose-Marie Antoine. Je vais maintenant demander à Monsieur le Président de la République de s'exprimer.

Monsieur le Président. Nous restons assis ici. C'est difficile de parler après vous.

Mesdames et Monsieur le Ministre, Mesdames et Messieurs les Parlementaires, Mesdames et Messieurs les élus, Monsieur le Chef d'État-Major des Armées, Messieurs les Officiers Généraux, Monsieur l'Ambassadeur, Madame la Directrice Générale de l'Office National des Anciens Combattants et Victimes de Guerre, Mesdames et Messieurs les Présidentes et Présidents de fondations et associations mémorielles ou d'entraide, Mesdames et Messieurs les universitaires, historiens et experts, Mesdames et Messieurs. Merci d'avoir eu le courage et la sincérité, tous les quatre, de nous livrer ces témoignages aujourd'hui, et merci, Madame la Ministre, pour votre engagement à mes côtés depuis le début de ce quinquennat, sur ce chemin escarpé que vous rappeliez à l'instant. Merci au ministre d'être là. 60 ans après les accords d'Évian, 60 ans après cette victoire pour certains, cette défaite pour d'autres, le soulagement pour beaucoup, le début d'un calvaire pour tant d'entre vous, nous sommes donc rassemblés.

Le 19 mars 1962 marquait d'abord le début du cessez-le-feu, cessez-le-feu qui mettait fin à plus de huit années de guerre durant lesquelles, vous l'avez rappelé, plus de 30 000 de nos soldats sont tombés morts pour la France. Tant de familles endeuillées et tant de blessés. Cette date est donc d'abord celle d'un soulagement et, si nous sommes ici aussi réunis, c'est pour rendre hommage à leur mémoire.

Mais je sais aussi combien cette date n'est pas la fin des violences, et vous l'avez rappelé, chacune et chacun, à travers vos parcours. Je sais aussi qu'il y en a beaucoup, ici dans cette salle, pour qui cette date marque parfois le début du pire et certains pour qui, des maires que j'avais invités m'ont dit qu'ils ne voulaient pas être là et que, pour eux, c'était une date sombre parce qu'elle est le début de représailles, de massacres, de départs d'Algérie déchirants, d'arrivées en France douloureuses. Ce ne fut donc ni le début de la paix ni la fin de la guerre, encore moins la fin de cette histoire dont nous sommes tous les héritiers.

Mais ce fut un jalon, la fin du feu, la fin du pire pour tant d'appelés et de soldats. Donc cette date ne peut ni être la seule ni être reniée, oubliée et bousculée. C'est pourquoi nous sommes là tous ensemble et c'est pourquoi je voulais qu'il puisse y avoir les voix qui furent les vôtres, conformément à ce que nous avons lancé grâce à votre initiative depuis près de cinq ans, parce que vous tous ici, rapatriés, harkis, militaires et appelés, militants pour l'indépendance ou contre l'indépendance, familles de disparus, juifs d'Algérie et bien plus encore, vos histoires sont toutes incomparables.

Elles sont toutes singulières, elles sont toutes irréductibles mais elles sont toutes inextricablement liées, qu'on le veuille ou non. Vous l'avez rappelé par vos témoignages. Vos épreuves personnelles furent toutes des épreuves de la nation et elles ont changé le visage de la France.

Pendant des décennies, les mémoires de la guerre d'Algérie sont restées cloisonnées, clivées et divisées. Surtout, il y a d'abord eu le silence. Tout ça nous enseigne ce que représente une guerre, surtout quand c'est une guerre, pour partie, de la nation avec elle-même.

Il y a d'abord le décret de Sparte, le devoir d'oubli, le devoir de ne pas en parler pour pouvoir continuer à vivre à peu près. C'est exactement ce qui s'est passé pendant tant de décennies dans notre pays. Il ne fallait pas en parler.

Quelques unes de ces mémoires étaient reconnues mais elles étaient irréconciliables. Le travail ne pouvait être fait et donc le caractère irréconciliable a d'abord triomphé. Par le déni, par les silences, sans doute parce que c'est ça la vie d'une nation aussi, et qu'il faut continuer d'avancer.

Et donc chacun s'est débrouillé, avec ses deuils, avec ses blessures, avec ses traumatismes et avec les injustices. Nous avons tous vu mesurer ces derniers jours, ces derniers mois et ces dernières années, combien il est parfois impossible, même quand la reconnaissance est là ou que la parole se libère, de réparer complètement tant de décennies de silence. C'est aussi pour cela que ces mémoires clivaient et séparaient ce silence sur le terreau de clivages, d'antagonismes et de divisions.

Ce que nous avons fait ensemble, et aujourd'hui en est une étape, je suis si heureux qu'il y ait tant de collégiens, de lycéens et d'enseignants présents ici, c'est au fond un cheminement. Il est lui aussi très imparfait mais c'est un parcours de reconnaissance qui a consisté à mettre fin à des dénis et à des silences. Je sais qu'il y a eu des gestes parfois difficiles.

J'ai pu faire des choses qui étaient insupportables pour quelques uns d'entre vous dans cette salle et, ensuite, qui furent insupportables à d'autres et je crois qu'il fallait à chaque fois les faire parce qu'il fallait à chaque fois que la République puisse tendre ses mains et lever ces silences ou reconnaître ce qui était si longtemps attendu. J'ai vu aussi, dans cette salle, parfois l'incrédulité devant une parole enfin officielle parce qu'il est si difficile de mettre un terme à des décennies de combat et, donc, les choses vont continuer de se déplier et d'advenir. En septembre 2018, la République a reconnu l'assassinat par la France de Maurice Audin, jeune mathématicien qui travaillait à l'université d'Alger et militait pour l'indépendance algérienne.

Enfin. Nous avons ensuite reconnu la singulière histoire des Harkis. Après avoir mis en place un nouveau système d'indemnisation dès 2019, et je veux remercier celles et ceux qui ont mené ces travaux auprès de madame la ministre, nous avons repris le travail, continué parce qu'il était imparfait et incomplet, de par ma faute, il fallait aller plus loin, et le 20 septembre 2021, quelques jours avant la journée nationale d'hommage aux Harkis et aux autres membres des formations supplétives, en reconnaissance des sacrifices consentis par leur engagement au service de la France lors de la guerre d'Algérie, ici même, plusieurs personnalités porteuses de cette mémoire ont été reçues.

J'ai alors reconnu la singularité de l'histoire des Harkis, les manquements de l'administration française au respect de la dignité et de l'intégrité des personnes, ainsi qu'envers elle-même et ses propres valeurs. J'ai reconnu la dette de l'État français et demandé pardon aux Harkis et à leurs enfants. Le 25 janvier 2022, après l'Assemblée nationale, le Sénat a adopté un projet de loi de reconnaissance et de réparation pour les Harkis.

Que l'ensemble des parlementaires qui ont contribué à ces travaux soient ici remerciés. La loi a été définitivement adoptée puis promulguée le 23 février 2022. Elle prévoit une commission qui permettra aussi ce travail de justice et de réparation.

Je veux ici remercier mon ami Jean-Marie Bockel d'avoir accepté d'en prendre la charge et de la présider. Le 17 octobre 1961, nous avons reconnu les faits qui se sont déroulés dans la nuit du 17 octobre. Les crimes commis sous l'autorité de Maurice Papon, entraînant la mort de dizaines d'Algériens, sont inexcusables pour la République.

Ainsi, ensemble, en octobre 2021, 60 ans après la répression sanglante de cette manifestation, nous étions, plusieurs ici étaient à mes côtés, au pont de Bezons, près de Nanterre, d'où sont partis ce jour-là de nombreux manifestants et où des corps ont été repêchés dans la Seine. Avec plusieurs des familles frappées par cette tragédie, tant de celles et ceux qui se sont battus pour la reconnaissance de la vérité et des représentants de descendants de toutes les parties prenantes, nous avons observé une minute de silence en mémoire des victimes. Le 26 janvier 2022, ici à l'Élysée, ont été reçus les représentants des rapatriés d'Algérie ainsi que d'autres personnalités concernées par les mémoires de la colonisation et de la guerre d'Algérie.

Il y a eu, là aussi, plusieurs témoignages, dont un bouleversant, une survivante de l'attentat sanglant du Milk-Bar, du 30 septembre 56. J'ai alors reconnu le caractère impardonnable pour la République du drame de la rue d'Isly du 22 mars 1962, lors duquel des soldats français ont fait feu sur des manifestants exprimant leur soutien à l'Algérie française, entraînant la mort de plusieurs dizaines d'entre eux. J'ai aussi reconnu le caractère tragique de l'exode de 1962 pour de nombreux Français et de nombreuses Françaises, de par son ampleur, sa soudaineté, son impréparation et sa brutalité.

J'ai aussi rendu hommage ici à l'immense contribution de tous les rapatriés, à la vie de notre pays, à ses progrès industriels, agricoles et artistiques durant tant et tant d'années. Nous avons aussi rendu hommage aux victimes civiles et, le 8 février 2022, une gerbe a été déposée par le préfet de Police de Paris, en mon nom, sur la tombe des neuf victimes de la répression de la manifestation pour la paix et l'indépendance en Algérie en 1962. Le 15 mars, c'est à un instituteur et romancier algérien, Mouloud Feraoun, assassiné par un commando se réclamant de l'Organisation armée secrète 60 ans plus tôt, que nous avons rendu hommage.

Et je veux ici rendre hommage aux six inspecteurs des centres sociaux créés par Germaine Tillion : Marcel Basset, Robert Eymard, Mouloud Feraoun, Ali Hammoutene, Max Marchand et Salah Ould Aoudia. Tous les six. Le 5 décembre 2021, Journée nationale d'hommage aux morts pour la France pendant la guerre d'Algérie et les combats du Maroc et de la Tunisie, les représentants de l'État ont, devant chaque monument aux morts, déposé une gerbe en mon nom pour honorer leur souvenir et, le 19 janvier dernier, à Haguenau, lors des voeux aux forces armées, j'ai rendu hommage à nos soldats et aux appelés d'Algérie et annoncé qu'un hommage serait rendu le 18 octobre prochain, date anniversaire de la loi reconnaissant officiellement la guerre d'Algérie.

Ce parcours de reconnaissance est encore, comme je le disais, largement imparfait. Il s'est accompagné aussi d'un travail d'historien, de vérité, parce qu'à côté de ces gestes et de ces places données à chacune des mémoires et de ces vies dans leur caractère irréconciliable, il y avait aussi le travail que la vérité historique doit nous permettre de déplier. C'est pourquoi j'ai confié en juillet 2020 à Benjamin Stora, spécialiste de l'Algérie, la rédaction d'un rapport sur les questions mémorielles portant sur la colonisation et la guerre d'Algérie.

Ce rapport me fut remis au mois de janvier 2021. Il énonçait des préconisations pour avancer sur un chemin d'apaisement et de reconnaissance de toutes les mémoires et, sur cette base, plusieurs initiatives ont été lancées, certaines d'ailleurs inspirant les gestes de reconnaissance que je viens d'évoquer. Le 2 mars 2021, j'ai reconnu l'assassinat d'Ali Boumendjel, Maître Boumendjel, avocat et dirigeant politique du nationalisme algérien.

En recevant quatre de ses petits-enfants ici, j'ai pu mesurer la dignité et la force de cette histoire qui en emporte tant d'autres. D'autres préconisations ont aussi été mises en œuvre, l'installation de plaques commémoratives signalant l'existence d'un camp d'assignation à résidence d'Algériens ou encore l'attribution, cette année, de bourses à seize jeunes chercheurs et doctorants algériens, travaillant en priorité sur les fonds d'archives en France et les questions mémorielles. Le Code du patrimoine a été amélioré pour mieux articuler les impératifs de protection du secret de défense nationale avec l'accès des chercheurs aux archives et, en décembre 2021, avec quinze ans d'avance sur les délais réglementaires, les archives relatives aux enquêtes judiciaires de gendarmerie et de police en rapport avec la guerre d'Algérie ont été ouvertes pour faciliter la recherche historique.

La France a continué ce travail et j'espère qu'il pourra être continué par l'Algérie aussi. Par ailleurs, le colloque international des 20 et 21 janvier 2022 à la Bibliothèque nationale de France, à l'Institut du monde arabe, a été l'occasion de mettre en lumière les parcours moins connus d'intellectuels opposés à la colonisation française en Algérie. Le 5 février 2022, une stèle en hommage de l'Émir Abdelkader a été inaugurée à Amboise.

Malgré la bêtise et l'indignité, nous continuerons, et je veux ici remercier tous celles et ceux qui ont permis d'ériger cette stèle, remercier le maire et les habitants d'Amboise. D'autres suivront, qui permettront de constituer un réseau des lieux de mémoire de l'histoire de la France et de l'Algérie et une exposition sera consacrée à celui qui incarne l'ouverture et le dialogue entre les deux rives de la Méditerranée, au MuCEM à Marseille, à partir du 6 avril prochain. Tout ce travail a été poursuivi, et je veux ici remercier Benjamin Stora, Cécile Renault, qui a coordonné les travaux ici même de suivi, en lien avec le Conseiller mémoire, la cellule diplomatique et l'État-Major particulier à l'Élysée.

La Commission a également engagé plusieurs chantiers de temps long. Il s'agit en particulier du futur musée de l'histoire de France et de l'Algérie, qui devrait ouvrir ses portes à Montpellier. Il sera l'incarnation de ce travail d'histoire et de mémoire indispensable, lieu unique permettant de réconcilier ces mémoires et de mener ce travail.

De même, un premier appel à candidatures vient d'être lancé en mars 2022, pour des résidences d'artistes algériens en France, sur trois ans. Enfin, l'Office national des anciens combattants et des victimes de guerre, qui porte depuis plusieurs années les projets pédagogiques vers l'Éducation nationale, ces témoignages de quatre voix, continuera son travail et son engagement, et je l'en remercie, pour faire mieux comprendre les différents parcours et donner une place à toutes ces mémoires. Tout cela, ce travail se poursuivra.

C'est pourquoi la Commission Mémoire et vérité que Benjamin Stora a accepté de présider, et je l'en remercie, devra poursuivre dans la durée ses travaux et son ouvrage. Tout cela, nous le faisons pour les jeunes générations, vous l'avez rappelé. Nous continuerons le travail avec l'Éducation nationale grâce à l'ensemble des associations, à l'ONAC, mais je souhaite que nous puissions aussi poursuivre les initiatives prises durant ces dernières années, en particulier grâce au groupe de quinze jeunes âgés de 18 à 35 ans qui s'est réuni pendant plusieurs mois, qui a échangé, réfléchi, proposé et mis en œuvre plusieurs des attentes qui étaient aussi les nôtres et des préconisations.

Je sais que ça a été parfois difficile pour eux, nous le savons, et ils ont été accompagnés avec bienveillance par celles et ceux que j'évoquais tout à l'heure. Mais il faut continuer. Il y a eu parfois des pressions et des tourments parce que c'est difficile, ce chemin.

Donc je veux ici remercier tous les jeunes qui s'y sont engagés et leur dire que j'ai été très impressionné par leur intelligence, leur dignité et leur courage, ici même, il y a quelques mois, quand ils sont venus me parler, et qu'ils doivent poursuivre, pour eux, pour les mémoires qu'ils portent et pour les autres de leur génération et qui suivent. Beaucoup me diront vous faites tout cela mais vous n'êtes pas sérieux parce que l'Algérie ne bouge pas et donc, à chaque fois, tous mes prédécesseurs ont été confrontés à la même chose, on dit : vous êtes faibles puisqu'en face il n'y a pas de répondant. D'abord, j'assume les gestes que nous avons aussi faits à l'égard de l'Algérie.

En juillet 2020, la restitution des crânes d'Algériens qui étaient conservés au Muséum d'histoire naturelle depuis le XIXᵉ siècle était un geste nécessaire. Nous avons aussi offert une coopération universitaire, académique, les travaux de la mission Stora ont été rendus disponibles et le dialogue se poursuit. Mais je vais être très direct avec vous.

D'abord, je pense que le jour viendra où l'Algérie fera ce chemin. Je pense qu'il est plus difficile pour le peuple algérien et les dirigeants algériens encore que pour nous, mais il viendra, et donc j'assume cette main tendue et je pense qu'elle sera suivie de gestes et d'actes, progressivement. Sachons les voir et les saisir.

Mais, surtout, je pense que tout ce dont je viens de vous parler n'a rien à voir au fond avec l'Algérie d'aujourd'hui simplement, parce que c'est nous, c'est notre histoire, parce que je viens simplement de parler de nos enfants. Ce sont nos enfants qui furent appelés pour se battre. Ce sont nos enfants qui furent rapatriés d'une terre où ils étaient nés et qui était la leur.

Ce sont nos enfants qui se sont parfois battus pour l'indépendance et qui sont ensuite arrivés en France, parfois quelques décennies plus tard, pour fuir l'obscurantisme islamiste quand il s'abattait sur l'Algérie, et venir trouver ici la protection. Ce sont nos enfants qui se sont retrouvés dans la France, appelés Harkis mais devenus Français. Ce sont nos enfants qui sont ensuite devenus leurs enfants.

Ce sont nos enfants qui, venant d'Algérie ou nés en France de parents algériens, vivent ici, sur notre sol, dans notre nation. Et laisser ces histoires ne pas être dites, reconnues, laisser dos à dos tant de parcours, c'est rendre impossible à la nation de vivre en paix. Donc ce parcours de reconnaissance que nous allons poursuivre parce qu'il est maintenant inarrêtable est simplement la condition pour nous tous de ne rien oublier, de ne rien nier du caractère irréductible des souffrances, des douleurs, de ce qui a été vécu, mais d'assumer qu'elles sont toutes françaises.

Parce que la guerre d'Algérie et ses non-dits étaient devenus la matrice, et le sont encore quand j'écoute notre actualité, des ressentiments. Ressentiments des uns qui voudraient dire que la France est une nation impossible qui a commis tant de crimes et voudrait la déconstruire. Ressentiments des autres disant qu'en quelque sorte la France s'est affaiblie en acceptant la paix et pensant que la France véritable serait un nationalisme fantasmé.

La guerre d'Algérie et ses non-dits étaient devenus la matrice de tous les ressentiments, y compris pour tant et tant de nos jeunes qui n'avaient rien à voir avec cela. Donc cette reconnaissance est la possibilité, avec beaucoup de bienveillance, de faire ce chemin de respect qui nous permet de vivre ensemble, avec nos blessures qui se répondent en écho mais en acceptant ce fait incroyable que vous avez tous entendu comme moi, à l'instant. Quelles que soient les histoires qui viennent de nous être rappelées, les souvenirs sont les mêmes, les odeurs sont les mêmes, les bruits sont les mêmes et les émotions sont les mêmes.

Ce sont les mêmes histoires. Ce sont quatre histoires françaises. Enfin, ce travail est aussi un travail de vérité car, à côté de la mémoire et par-delà la mémoire, il y a l'histoire.

Nous avons la chance d'avoir aujourd'hui des mémoires vivantes, arrivera un moment où la nation n'aura plus que des traces écrites. Et donc le travail d'histoire est essentiel, qui rend impossible la manipulation de notre histoire. Et ne pas dire, ne pas reconnaître, ne pas mettre par écrit et consigner toutes ces mémoires, ne pas édifier ce monument qui réconcilie toutes les traces mais qui permet aussi les controverses, qui est le travail de l'histoire et de l'historiographie, ne pas permettre la transmission ensuite de cette histoire, c'est prendre le risque de laisser l'histoire être falsifiée.

Ce que nous sommes en train de vivre aujourd'hui dans notre Europe vous dit l'importance de ce travail. Ce qui se passe aujourd'hui en Ukraine, ce que la Russie a décidé de faire, de lancer une guerre, s'appuie sur un travail idéologique méthodique, qui consiste en une déconstruction et une falsification de l'histoire contemporaine de la Russie et de toute la région. Parce que le travail des historiens a été empêché par certains, parce qu'il est déformé aujourd'hui par d'autres.

Et je veux ici vous dire l'importance de ce qu'est ce travail d'histoire, d'histoire vérité qui ne se construit que par les traces, l'authentification, les controverses scientifiques entre historiens, puis la transmission et la condition de possibilité d'une paix durable car elle définit la vérité, elle explique les doutes, elle empêche les manipulations et les falsifications. En cela, le travail que nous devons tous et toutes conduire pour notre histoire, l'histoire de la guerre d'Algérie, l'histoire qui précède comme celle qui suit, est essentiel car c'est un travail de paix, très profondément. Voilà, Mesdames et Messieurs, ce que je voulais vous dire aujourd'hui, avec beaucoup d'émotion et beaucoup de gravité.

Cette date est celle d'un cessez-le-feu si important, et c'est pourquoi j'ai une pensée toute particulière pour nos appelés et nos soldats aujourd'hui. Mais, en ayant ce moment de reconnaissance et de commémoration, je voulais rassembler aussi ensemble toutes ces mémoires et nous permettre d'avancer dans cette histoire et sa transmission, pour nous-mêmes et pour notre avenir. Pendant ces quelques années, j'ai tenu beaucoup de mains, je ne les lâcherai pas.

J'ai un rêve, c'est qu'elles se tiennent les unes les autres. C'est ça qui fait la force d'une nation, sa fraternité, malgré les silences, malgré les impossibles et malgré les impensés. Je suis confiant.

Il y aura encore des moments où on trébuchera. Il y aura immanquablement des moments d'énervement. Il y aura des sentiments d'injustice, encore, mais nous y arriverons et je suis sûr que les jeunes qui sont là le feront parfaitement mais nous avons encore du travail.

Merci à toutes et tous. Vive la République et vive la France !