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InterviewFrance Inter — L'invité de 8h20 (sur Site radio)· 23 avril 2020 27 minContradictoireActualité / polémiqueÉducation & rechercheSantéÉconomie & entreprisesSolidarités & famille

Najat Vallaud-Belkacem : "Les professeurs ont envie de retrouver leurs élèves, mais pas n'importe comment"

Source d'origine 6 locuteurs

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Chapitres

Répartition du ton (temps de parole politique)

Propositif 40 %Attaque 40 %Défensif 20 %

Questions et réponses

Taux de réponse directe : 97 % (directe = 1, partielle = 0,5, éludée = 0)

  • 0:49OuverteRéponse directe

    Quelles informations disposez-vous sur la situation en Afrique ? Quelles sont les zones en tension ?

  • 2:37RelanceRéponse directe

    Est-ce qu'il a raison de s'engager dans un moratoire sur la dette des pays africains ?

  • 3:37OuverteRéponse directe

    Comprenez-vous et soutenez-vous la décision du gouvernement de rouvrir progressivement les écoles à partir du 11 mai ?

  • 5:39FerméeRéponse partielle

    Certains enseignants menacent d'exercer leur droit de retrait. Si vous étiez prof, vous iriez ou non ?

  • 8:10OuverteRéponse directe

    Jean-Michel Blanquer explique que les enfants ne sont pas égaux face au confinement. Cet argument de l'urgence sociale n'est-il pas premier et déterminant ?

  • 11:03RelanceRéponse directe

    Vous contestez le chiffre de 4% de décrocheurs avancé par Jean-Michel Blanquer ?

Affirmations vérifiables (citations exactes)

  • 1:26Invité politiqueChiffre
    « Les pays les plus pauvres du monde, c'est ceux dans lesquels vit 50% de la population sous 1,70€ par jour, en gros. »
  • 1:51Invité politiqueChiffre
    « Le plan alimentaire mondial est en train de nous annoncer potentiellement 250 millions de personnes dans le monde qui seraient touchées par une famine. »
  • 3:06Invité politiqueChiffre
    « Vous prenez un pays comme le Ghana par exemple, il consacre 11 fois plus d'argent à rembourser sa dette qu'à son système de santé. »
  • 3:56Invité politiqueFait
    « La classe numérique, ce qu'on a appelé la continuité pédagogique, la classe à distance, n'est qu'un complément et pas un substitut. »
  • 10:01Invité politiqueChiffre
    « Le plan numérique adopté à hauteur d'un milliard d'euros sous l'air de François Hollande alors que j'étais ministre de l'éducation. »
  • 10:42Invité politiqueChiffre
    « On sait que près de 1,8 million d'enfants vivent sous le seuil de pauvreté. »
  • 10:56Invité politiqueChiffre
    « Honnetement, on est beaucoup plus proche des 20% à mon avis que des 5 à 7% d'élèves qui ont décroché ou qui ont été perdus. »
  • 18:38Invité politiqueFait
    « La crise de 2008 avait charrié aussi son lot de « plus jamais ça » et on a vu ce que ça a donné après. »
  • 24:05Invité politiqueFait
    « Il faut reconnaître que dans les décennies passées, il y a eu un sous-investissement dans l'hôpital public. »

Temps de parole

  • Invité politique74 %
  • Présentateur14 %
  • Locuteur 58 %

≈ 1,1 interruption / 10 min (chevauchements et interjections détectés).

Modèle mistral-small-2603 · prompt v1 · les citations sont vérifiées mot pour mot dans le transcript ; le taux de réponse directe est calculé à partir des verdicts question par question. Aucun label idéologique n'est produit.

0:00
Présentateur

Et avec Léa Salamé, nous recevons ce matin l'ancienne ministre de l'éducation nationale, de l'enseignement supérieur et de la recherche de François Hollande, poste qu'elle a occupé de 2014 à 2017. Vos questions au standard 01 45 24 7000 sur les réseaux sociaux et l'application de France Inter. Najat Vallaud-Belkacem, bonjour. Bonjour. Et merci d'être sur Inter ce matin. On va évidemment aborder avec vous les questions scolaires et éducatives cruciales dans cette épidémie. Mais commençons par l'Afrique. Vous êtes aujourd'hui la directrice pour la France de l'ONG One qui, je cite, « lutte contre l'extrême pauvreté et les maladies évitables, principalement en Afrique ».

Dans cette crise, Najat Vallaud-Belkacem, on ne parle pas beaucoup de l'Afrique, pas assez, où circule pourtant le Covid-19. Alors depuis la position qui est aujourd'hui la vôtre, qu'est-ce qui vous remonte ? Quelles informations disposez-vous sur la situation en Afrique ? Quelles sont les zones, les pays en tension ? Quelles difficultés rencontrent-ils ?

1:03
Invité politique

Le Covid-19 affecte malheureusement tous les pays du monde. Je crois que c'est clair à présent. S'agissant de l'Afrique, ce qui nous inquiète particulièrement, c'est que se trouvent là-bas les pays les plus pauvres du monde. Les pays les plus pauvres du monde, c'est ceux dans lesquels vit 50% de la population sous 1,70€ par jour, en gros. Donc ça veut dire que ce sont des pays qui sont particulièrement peu prêts à faire face aux besoins de gestion de cette crise Covid-19 en termes de système de soins, en termes de protection de populations qui sont confinées, dont on a arrêté une activité économique qui est souvent une activité informelle, donc qui n'ont pas de réserve de précaution.

Donc en gros, on craint à la fois pour la santé de ces populations, on craint aussi des épidémies de famine. Et d'ailleurs, vous l'évoquiez un peu plus tôt dans votre journal, le plan alimentaire mondial est en train de nous annoncer potentiellement 250 millions de personnes dans le monde qui seraient touchées par une famine. Donc pourquoi est-ce que cela nous inquiète ? Par l'humanité, naturellement pour ces populations, mais aussi par raison pour l'ensemble de notre monde, car le virus Covid-19, contagieux comme il l'est, si on n'est pas capable de tout faire pour l'effacer de chacun de nos pays, il nous reviendra par des réinfections.

Donc c'est bien une réponse globale qui doit être apportée à cette pandémie globale.

2:32
Locuteur 5

Réponse globale, dites-vous, Emmanuel Macron a plaidé pour un moratoire sur la dette des pays africains. Est-ce qu'il a raison de s'engager dans cette voie-là ?

2:40
Invité politique

Oui, il a raison et nous aurions aimé en effet que le G20, qui s'est réuni la semaine dernière, adopte une réelle annulation des dettes des pays les plus pauvres. Pourquoi ? Ce qui n'a pas été le cas. Ce qui n'a pas été le cas. Le G20 s'est simplement entendu sur une suspension, c'est-à-dire un report du paiement de la dette dans le temps. Mais pourquoi est-ce que c'est si important ? Parce que de trop nombreux pays aujourd'hui croulent sous le poids de la dette dans ces pays les plus pauvres du monde. Vous prenez un pays comme le Ghana par exemple, il consacre 11 fois plus d'argent à rembourser sa dette qu'à son système de santé.

Comment voulez-vous gérer la crise Covid-19 dans ces conditions ? Donc il faut fournir des liquidités, de l'argent à ces gouvernements pour qu'ils puissent y faire face.

3:24
Présentateur

Il y aura, et on va y revenir au standard avec les auditeurs, d'autres questions sur l'Afrique. Question maintenant à l'ancienne ministre de l'éducation nationale que vous avez été pendant trois ans, Najat Vallaud-Belkacem. Comprenez-vous et soutenez-vous la décision du gouvernement de rouvrir progressivement les écoles à partir du 11 mai, niveau par niveau, classe par classe, sur trois semaines ?

3:47
Invité politique

Je pense qu'il est nécessaire de rouvrir les écoles et d'indiquer à quelle date raisonnablement cela peut se faire. Parce que la classe numérique, ce qu'on a appelé la continuité pédagogique, la classe à distance, n'est qu'un complément et pas un substitut. On a besoin du professeur et de l'énergie du groupe pour apprendre. Simplement, la question, c'est celle des modalités d'ouverture. Et moi, je m'étonne qu'il n'y ait pas davantage de concertation réelle des syndicats d'enseignants, des fédérations de parents d'élèves, des collectivités locales. Parce que je pense qu'une telle concertation en profondeur aurait permis d'améliorer la réponse.

Parce que les inquiétudes qui sont aujourd'hui émises par les uns et les autres sont parfaitement justifiées. En effet, les professeurs sont tout à fait dans leur droit de demander quels équipements, quels masques, quels gels hydroalcooliques, quels tests vont être présents dans les établissements scolaires. Les collectivités locales ont tout à fait raison de demander comment on va désinfecter ces établissements. Les parents ont tout à fait raison de s'inquiéter sur le respect des gestes barrières pour des enfants de très jeune âge. Et puis enfin pour revenir aux enseignants par exemple, il y a une chose moi qui me surprend.

Comment peut-on raisonnablement penser que les enseignants vont à la fois dans la même journée s'occuper des élèves qui auront repris le chemin de l'école et en même temps continuer à adresser leurs cours à distance aux élèves qui ne seront pas revenus puisque ce n'est pas obligatoire. Donc vous voyez, ça n'est pas tenable en fait ce genre de choses. Donc moi je pense qu'une meilleure concertation avec tous les acteurs concernés, ce qu'on appelle la communauté éducative, aurait permis qu'il y ait un protocole sanitaire clair et qu'on évite des disparités entre territoires et des inquiétudes.

5:39
Locuteur 5

Certains enseignants Najat Vallaud-Belkacem menacent d'exercer leur droit de retrait s'ils n'ont pas suffisamment d'informations quant aux mesures de protection. Si vous étiez enseignante, si vous étiez prof, vous Najat Vallaud-Belkacem, vous reprendriez les cours à partir du 11 mai ou vous exerceriez votre droit de retrait ?

5:55
Invité politique

Si j'étais prof, si j'étais professeur, pardon, d'abord je serais sans doute syndiquée et j'estimerais indispensable que mon syndicat soit entendu, soit autour de la table et participe à la prise de décision en quelque sorte parce que ces modalités pratiques, il n'y a que dans la discussion entre acteurs qui ont des angles, qui ont des visions, qui se complètent, qu'elles peuvent être décidées, qu'elles peuvent être intelligentes. Moi je crois vraiment à l'intelligence collective.

6:31
Locuteur 5

Oui mais vous iriez ou vous n'iriez pas ?

6:34
Invité politique

J'irais, j'irais mais je demanderais naturellement qu'un certain nombre de garanties soient réunies et je comprends que les professeurs les demandent ces garanties, mais c'est naturel. Pourquoi certains se sacrifieraient ? Ce qui me frappe, c'est que depuis le début de cette crise, lorsque les parents se sont retrouvés confinés avec leurs enfants et obligés, tenus de prendre en charge la scolarité de leurs enfants en quelque sorte, beaucoup d'entre eux se sont dit, ah mais oui mais le métier de professeur en fait c'est quelque chose d'éminemment précieux, compliqué, est-ce qu'on les reconnaît vraiment comme il le faudrait, etc.

Donc aujourd'hui on a la possibilité de mettre en action cette prise de conscience. La mettre en action c'est donner la parole aux professeurs pour qu'ils s'expriment sur ce sujet à travers leurs organisations représentatives naturellement. Mais je pense que les professeurs sont en l'occurrence de bonne volonté. Je ne fais pas partie de ceux qui les accusent de manque de civisme et j'ai trouvé même cette accusation absolument scandaleuse. Les professeurs ont envie naturellement de retrouver leurs élèves. Ils savent l'importance de reprendre l'école pour des considérations à la fois de niveau scolaire mais aussi des considérations sociales qui ont été évoquées dans le débat.

Simplement les professeurs ne veulent pas que ce soit fait n'importe comment et je les comprends et les parents partagent cela.

7:46
Locuteur 5

Donc ceux qui vont exercer leur droit de retrait, vous les comprenez ?

7:49
Invité politique

Moi j'estime qu'il faudrait en arriver à éviter qu'ils exercent ce droit de retrait. Ce n'est pas compliqué, vous savez les pouvoirs publics sont là pour faire en sorte que ça se passe le mieux possible. Donc pour éviter que s'exerce ce droit de retrait, il faut réunir les conditions et les garanties que demandent pas simplement les enseignants mais aussi les collectivités locales. Je vous le rappelle et vous parliez notamment des transports un peu plus tôt dans votre journal.

8:10
Présentateur

Mais il y a une urgence sociale, Najat Vallaud-Belkacem. Jean-Michel Blanquer explique que les enfants ne sont pas égaux face au confinement. Il y a ceux qui n'ont pas d'outils numériques, ceux qui ont du mal à étudier dans un logement exigu et parfois surpeuplé. Et puis il y a surtout ceux qui décrochent complètement. On parle de 4% des élèves. Cet argument de l'urgence sociale n'est-il pas premier et déterminant pour rentrer le plus vite possible ?

8:38
Invité politique

D'abord il y a une réalité naturellement, c'est qu'en effet tout le monde n'est pas égal face au confinement. Toutes les familles ne sont pas égales face au confinement. Et que ça n'est pas pareil de vivre dans un 100 m² ou dans un 30 m². Et ça n'est pas pareil en effet d'avoir accès à un outil numérique ou de ne pas y avoir accès. Ou d'avoir des parents en capacité de vous aider ou de ne pas en avoir. Donc en effet ces inégalités sociales qui préexistaient à la crise, d'une certaine façon il est bon qu'elles apparaissent enfin au grand jour. Y compris à ceux qui en détournaient allègrement le regard.

Pardon de vous le dire mais on parle quand même d'un gouvernement et d'un ministère de l'éducation qui il y a 6 mois encore divisaient par 2 ce qu'on appelle les fonds sociaux. C'est-à-dire les fonds qui dans les établissements scolaires étaient là pour aider les familles les plus pauvres et leurs enfants. Notamment dans les frais de scolarité divers et variés dont ils avaient besoin. Donc oui il y a une réalité sociale. Oui lorsque le confinement a été décidé. Cette classe à distance ne s'est pas passée de la même façon pour tous les élèves. Et notamment les élèves qui n'avaient pas d'équipement numérique ou pas l'autonomie pour s'en servir ont souffert.

Je voudrais vous dire sur ce point que les choses auraient été différentes si on avait poursuivi après 2017 le plan d'équipement numérique que nous avions adopté durant l'ancien quinquennat. Et qui visait précisément à donner une tablette, un ordinateur à tous les élèves progressivement. Vous vous souvenez le plan numérique adopté à hauteur d'un milliard d'euros sous l'air de François Hollande alors que j'étais ministre de l'éducation. Ce plan qui a été arrêté assez brutalement à partir de 2017 a fait que beaucoup d'élèves n'étaient pas équipés. Beaucoup d'enseignants n'étaient pas formés à l'utilisation de ces outils.

Donc voilà ce n'est pas pour refaire l'histoire mais quand même il y a des décisions politiques à un moment qui sont prises et qui ont des effets. Aujourd'hui pour revenir à votre question, oui évidemment qu'il y a une dimension sociale dans la nécessité de réouvrir l'école pour ne pas complètement perdre ses élèves. dont moi je pense qu'ils sont bien plus nombreux que les 5 à 7%.

10:41
Présentateur

Combien ?

10:42
Invité politique

Eh bien écoutez, on sait que près de 1,8 million d'enfants vivent sous le seuil de pauvreté. On sait qu'énormément de familles sont dans l'incapacité d'accompagner leurs élèves. Honnêtement, on est beaucoup plus proche des 20% à mon avis que des 5 à 7% d'élèves qui ont décroché ou qui ont été perdus.

11:03
Locuteur 5

Vous contestez, en fait Jean-Michel Blanquer parle de 4% de décrocheurs, vous contestez ce chiffre ?

11:10
Invité politique

Je crois que c'est un chiffre qui a été donné un peu au doigt mouillé, oui. Je ne vois pas sur quoi il s'appuie la réalité empirique. D'ailleurs, je vous invite aussi à faire des reportages sur ce sujet. C'est que les professeurs constatent bien plus d'absents ou de décrochés ou de perdus dans les élèves qu'ils cherchent à réunir lorsqu'ils les appellent.

11:28
Locuteur 5

Et donc, vous, quand vous avancez le chiffre de 20%, vous vous basez sur quoi ?

11:34
Invité politique

Je me base sur ce qu'on sait, en effet, habituellement, du manque d'équipement numérique. Je me base sur ce qu'on sait habituellement du nombre de décrocheurs. Enfin, voilà, tous ces sujets sont connus, sont documentés. D'ailleurs, il y a une chose qui me frappe en ce moment, c'est qu'on parle beaucoup de faire appel à la science, de faire appel aux savants quand il s'agit des questions médicales. On parle beaucoup plus rarement de faire appel à la science et aux savants quand il s'agit d'éducation, d'inégalité sociale. Et pourtant, on aurait bien besoin de ces scientifiques pour nous dire quelle est la réalité des situations dont on est en train de parler.

12:18
Présentateur

Un point, une parenthèse sur la recherche, Najat Vallaud-Belkacem. Le milieu de la recherche était en ébullition avant la crise du coronavirus, avant le confinement. Comment jugez-vous des travaux de la recherche quand même puissants, là, non, depuis que le virus circule ? La recherche française, elle tient encore son rang.

12:42
Invité politique

Oui, la recherche française tient son rang, en effet. En même temps, je pense que chacun prend conscience aujourd'hui de la nécessité d'investir dans cette recherche. C'est l'investissement dans la recherche comme l'investissement dans l'éducation ou l'investissement dans la santé. C'est des choses qui sont régulièrement réinterrogées, remises en question par un certain nombre de politiques libérales ou néolibérales des dernières décennies qui ont détourné l'attention de beaucoup de nos concitoyens de la nécessité d'investir dans ces champs. Et aujourd'hui, peut-être que les gens prennent mieux conscience qu'on a besoin de cette recherche d'excellence, de qualité.

Et en même temps, ce qui est frappant, je trouve, dans le moment, c'est que beaucoup de gens attendent de la recherche et de la science, qu'elles soient en quelque sorte un peu Google, qu'elles produisent des réponses immédiates. Mais la science n'est pas Google. Le scientifique, c'est un travailleur du long cours. Et d'ailleurs, le savoir, généralement, n'est pas non plus le fruit d'un génie individuel, mais plutôt une entreprise collective et sur la durée. Et donc, il faut aussi admettre ça, s'agissant de la recherche, que ça puisse prendre du temps, que c'est un travail à plus de temps.

13:58
Présentateur

Mais là, il y a eu un travail de mobilisation extraordinairement rapide. On le voit tous les jours de la part des médecins et des autres chercheurs. On va ouvrir le dialogue avec les auditeurs de France Inter, Najat Vallaud-Belkassam. Ils sont nombreux à vouloir parler avec vous. Fabien, à Brest, pour commencer. Bonjour, Fabien.

14:17
Locuteur 3

Bonjour. Oui, je voulais partager une réflexion. Ça a été un peu abordé sur les inégalités d'accès à l'éducation ou un logement salubre et digne. Mais je voulais étendre la réflexion, puisque souvent, les populations les plus démunies, les plus pauvres, sont aussi celles qui, en ce moment, sont contraintes d'aller travailler, de continuer à aller travailler, en prenant parfois des risques pour nous nourrir, nous soigner, nous transporter ou assurer notre sécurité. Et ça n'empêche pourtant pas que ces populations démunies soient souvent stigmatisées, notamment dans les banlieues où elles habitent bien souvent, dans les pires conditions.

14:49
Présentateur

Merci, Fabien, pour cette analyse que je livre à Najat Vallaud-Belkassam.

14:54
Invité politique

Oui, merci, Fabien. En fait, moi, ce que je trouve, on ne va pas parler de positif, parce qu'il n'y a pas grand-chose de positif dans cette crise sanitaire, mais ce que je trouve intéressant, c'est que la situation actuelle nous oblige à regarder en face une réalité désagréable, dont les débats sans queue ni tête de ces dernières années sur l'assistanat, sur le social qui coûte un pognon dingue, etc., nous avaient détournés sans cesse. Cette réalité désagréable qu'il faut regarder en face, c'est ce que signifie que d'être pauvre, c'est-à-dire ce que vivent 9 millions de personnes quand même dans ce pays.

Ce que signifie de vivre à flux tendu, sans réserve de précaution, à fréquenter les banques alimentaires, en effet, et ce, même en travaillant. Ce que signifie d'être mal logé comme 4 millions de Français aujourd'hui. Donc vous voyez que l'on puisse regarder cela en face et que de cette prise de conscience collective naisse, je l'espère pour demain, une adhésion bien plus large de la société à l'idée qu'on doit faire attention aux autres, qu'on doit partager les fruits de la richesse, qu'on ne peut pas accepter que des enfants vivent sous le seuil de pauvreté. Je crois que ce serait une bonne porte de sortie.

16:09
Présentateur

Hélène est au standard. Bonjour et bienvenue. Oui, bonjour. On vous écoute.

16:15
Locuteur 2

Oui, bonjour. Voilà une question rapide. Je suis kinésarapéote à Lyon et je me pose la question, est-ce que si les soignants avaient exercé leur droit de retrait, comment ça se serait passé ?

16:30
Présentateur

Vous dites pourquoi les professeurs et pas les soignants, c'est ça ?

16:36
Locuteur 2

Oui, et je suis bien contente que les soignants ne l'aient pas fait. Et voilà. Moi, c'est une question qui me turlupine.

16:46
Présentateur

Merci Hélène de l'avoir posée. Najat Vallaud-Belkacem.

16:50
Invité politique

J'entends votre question, Hélène. Personne n'est en train de suggérer aux professeurs d'exercer un droit de retrait. Ce que je disais, c'est que les professeurs ont des questions légitimes et que d'ici le 11 mai, il faut évidemment y apporter des réponses. C'est ça la gestion de crise quand on est pouvoir public. Ce n'est pas de passer au forceps et d'être indifférent aux remontées du terrain. Aujourd'hui, les remontées du terrain, elles sont entendables. D'autant qu'elles viennent aussi bien des professeurs que, je le disais, des parents.

Les parents sont inquiets à l'idée d'envoyer aussi leurs enfants dans un encadrement, dans un environnement dans lequel les gestes barrières ne seraient pas respectés. Enfin, ça me paraît être une évidence. Donc, ces questions sont légitimes et elles se posent différemment que pour les soignants, dans la mesure où la décision de réouvrir les écoles n'avait rien d'évident. Donc, à partir du moment où on l'apprend, il est naturel qu'elles soient anticipées, préparées. Et d'ailleurs, si possible, qu'elles reposent pour le coup sur des fondements scientifiques que nous n'avons aujourd'hui pas vraiment eus non plus.

17:53
Présentateur

Retour aux standards. C'est Alain qui nous appelle de Paris et que je salue. Bonjour, bienvenue.

17:57
Locuteur 6

Oui, bonjour, Mme Vallaud-Belkacem. Voilà, avec la crise sanitaire et économique que nous connaissons, j'ai lu dans la presse ces derniers jours que la gauche pourrait être un espoir. Et ma question est, je voudrais savoir ce que vous préconisez pour sortir le pays de cette situation dans les prochains mois.

18:19
Présentateur

Merci Alain pour cette question large. Najat Vallaud-Belkacem vous répond.

18:24
Invité politique

C'est vrai qu'il y a beaucoup de choses qui sont écrites en ce moment sur le sujet. C'est très intéressant, je trouve. Et en même temps, il faut se souvenir que la crise de 2008 avait charrié aussi son lot de « plus jamais ça » et on a vu ce que ça a donné après. Mais ce qui est vrai, c'est que cette fois-ci, par la nature du geste barrière mis en place, à savoir le confinement, chacun a été directement touché par la situation. Et la prise de conscience d'un certain nombre des sujets qu'on évoque aujourd'hui, par exemple les inégalités sociales ou alors le rôle de l'école, eh bien, c'est rarement donné dans l'histoire de se retrouver tous à faire de façon universelle cette expérience-là.

Je ne dis pas que tout le monde est plongé dans la grande pauvreté, mais je dis qu'aujourd'hui, tout le monde, riche ou pauvre, se fait un sang d'encre pour ses vieux parents. Tout le monde est confronté à l'expérience de faire travailler ses enfants, etc. Tout le monde se rend compte du sous-investissement dans nos systèmes de soins, etc.

Et donc, je pense qu'un certain nombre de réponses qui passent par, en quelque sorte, le retour du collectif, le besoin de services publics puissants, vous savez, ces services publics contre lesquels on n'avait pas de mots assez durs il y a encore quelques mois, n'est-ce pas, et qui sont aujourd'hui devenus des héros, mais aussi des chaînes de production de valeur dans notre pays, c'est-à-dire qu'on se rend compte qu'on n'est pas capable de produire des masques ici, on se rend compte qu'on n'a plus ce qu'il faut comme industrie pour, y compris d'ailleurs en matière de nouvelles technologies, créer une filière de l'éducation et qu'on s'en remet au GAFAM pour tous ces besoins d'éducation alors qu'on ne sait pas ce qu'ils font de nos données.

Donc, oui, je pense qu'après cette crise, un certain nombre de leçons seront tirées qui, en effet, recouvrent assez largement les positions de la gauche.

20:14
Locuteur 5

Alors, justement, Najat Vallaud-Belkacem, on entend en filigrane vos critiques quand vous dites ces services publics pour qui, il y a encore quelques mois, on n'avait pas de mots assez brutaux. Aujourd'hui, ces services publics, on les plébiscite, et notamment le président de la République, vous avez dû entendre son plaidoyer pour l'État-providence, pour les services publics, sa critique de la mondialisation et du tout-marché. Réinventons-nous, a dit Emmanuel Macron, a commencé par moi-même, a-t-il dit. Est-ce que vous avez le sentiment que le président de la République est en train de se réinventer au fil de cette crise ?

20:42
Invité politique

Honnêtement, moi, je suis comme Saint-Thomas. Je ne crois que ce que je vois. Donc, les discours sont généralement assez beaux, mais ce qui compte, ce sont les actes. Et je crois que pour que les actes soient au rendez-vous, il faut surtout que ce soit un effort collectif. Moi, je ne crois pas à l'homme providentiel. Je n'y ai jamais cru. Et c'est vrai que par le passé, on a plutôt eu des raisons de douter de la fibre sociale de ce gouvernement que d'y croire réellement. Donc, je pense qu'à l'avenir, c'est bien une démarche collective qu'il faudra conduire, ne serait-ce que parce que l'ambition doit être grande.

Je pense que c'est un nouveau Conseil national de la résistance qu'il faut organiser et réunir au sortir de cette crise pour repenser notre besoin de nouvelle solidarité. Je pense que c'est à ce niveau-là que notre ambition doit être. Et c'est évidemment par une démarche collective que ça passera.

21:40
Locuteur 5

On voit les comparaisons avec le Conseil national de la résistance qui reviennent de façon fréquente. Est-ce que cette comparaison est pertinente ou pas ? Cette comparaison historique est pertinente ou pas ? Je ne sais pas. Mais s'il y avait un gouvernement d'Union nationale, vous y seriez favorable, Najat Vallaud-Belkacem ? Vous diriez pourquoi pas ?

21:57
Invité politique

Le sujet, pour moi, vous voyez, j'entends souvent parler de cette histoire d'Union nationale. Mais le sujet, pour moi, c'est en ce moment de s'assurer qu'on fait bloc face au virus, bien sûr, et que chacun dans ses fonctions, et chacun donc, y compris dans ses oppositions, puisse donner le meilleur pour le bien commun. Ça ne signifie pas que les différences ou les oppositions doivent s'effacer. En quelque sorte, être dans la situation critique dans laquelle on est, n'interdit pas d'avoir un regard critique. Parce que c'est ça qui serait problématique.

Ce serait de donner tous les pouvoirs à quelques-uns en pensant qu'ils nous sauveront du jour au lendemain, alors qu'on sait que ça ne se passe pas comme ça, qu'on a besoin d'intelligence collective pour qu'on réponde à cette situation.

22:41
Locuteur 5

Est-ce que vous avez le sentiment que les oppositions sont suffisamment entendues depuis le début de la crise ?

22:47
Invité politique

Écoutez, moi, je crois beaucoup à notre démocratie, à notre démocratie parlementaire. Donc, je pense qu'il faut tout faire pour éviter qu'elle soit balayée par cette crise. Donc, il faut, en effet, que les oppositions soient entendues. Vous vous souvenez que, durant le dernier quinquennat, on avait instauré aussi un état d'urgence. C'était en 2015, dans le contexte des attentats. À ce moment-là, nous avions fait en sorte que la commission des lois à l'Assemblée nationale se transforme en une espèce de commission d'enquête permanente qui permettait de suivre notamment les actes des préfets et d'alerter sur des dérives quelconques. Ça avait été extrêmement précieux.

Eh bien, d'une certaine façon, aujourd'hui, je ne nie pas la nécessité d'avoir un état d'urgence sanitaire ou des mesures d'exception. Mais pour que ces mesures d'exception restent bien de l'exception, qu'elles ne s'installent pas dans le temps, je pense qu'il faut qu'il y ait de l'évaluation. Je pense qu'il faut qu'il y ait une opposition qui fonctionne.

23:46
Présentateur

Une question qui nous vient de l'application France Inter. C'est Alexandre qui vous la pose. Mme Vallaud-Belkacem, quelle est la responsabilité du quinquennat Hollande dans le manque de préparation de la France face à cette crise ? Hôpital, stock de masques, détection du virus. Que répondez-vous à Alexandre ?

24:05
Invité politique

Je pense qu'il faut reconnaître que dans les décennies passées, il y a eu un sous-investissement dans l'hôpital public. Ça ne veut pas dire que nous n'avons pas créé de postes. Il y a eu des postes qui ont été créés, la ministre de la Santé de l'époque, Marisol Touraine, pourra vous le rappeler, sous l'ancien quinquennat. Mais face aux besoins, face à l'augmentation des demandes de soins, des actes, ça n'a pas été suffisant. Et donc on doit reconnaître lucidement que nous avons sous-investi dans notre système de soins.

24:40
Locuteur 5

Une dernière question sur les femmes. Najat Vallaud-Belkacem, les violences faites aux femmes augmentent, on le sait. Elles explosent même en cette période de confinement. Le gouvernement a pris un certain nombre de mesures, notamment des SMS d'urgence. Et puis il y a Christiane Taubira qui nous disait à ce micro la semaine dernière que ce qui fait tenir la société, c'est d'abord une bande de femmes, rappelant qu'elles sont majoritaires dans les équipes soignantes, aux caisses des supermarchés, dans les équipes qui nettoient les établissements. Les femmes sont-elles suffisamment visibles dans cette crise et dans les postes de pouvoir qui gèrent cette crise ?

25:09
Invité politique

Moi ce qui me surprend depuis le début, c'est l'actuelle distorsion entre d'une part en effet l'omniprésence des femmes parmi ceux qui nous sauvent et nous aident, et d'autre part leur quasi-absence parmi ceux qui décident et ceux qui parlent. C'est ça qui est vraiment frappant. Et c'est pour ça que je suis... C'est-à-dire ? C'est-à-dire que concrètement, à partir du moment où un discours guerrier est adopté au sommet de l'État pour combattre le Covid-19, eh bien on va réunir autour de la table, et on a vu des photos circuler de ces types de réunions, on va réunir autour de la table exclusivement ou presque des hommes.

Et alors même qu'on vante partout la société du care, du soin, de l'attention aux autres et qu'on se dit qu'une nouvelle ère est venue, la réalité c'est que, entre guillemets, on donne le sentiment que dès qu'on passe aux choses sérieuses, eh bien on réécoute toujours les mêmes et on donne la parole toujours aux mêmes. Et que le leadership de cette crise est quand même, pour l'essentiel, pris en charge par des hommes. Donc ça c'est quand même extrêmement problématique, et c'est la raison pour laquelle je pense qu'il faut vraiment une révolution de nos mentalités, très sérieusement.

Je pense qu'on ne peut plus simplement se bercer de mots sur la question de la place des femmes dans le leadership, dans les responsabilités.

26:29
Présentateur

Merci Najat Vallaud-Belkacem, ancienne ministre de l'Éducation nationale, de l'Enseignement supérieur et de la Recherche, et aujourd'hui directrice pour la France de l'ONG One. Merci d'avoir été à notre micro ce matin.