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interviewLCP (sur YouTube)· 19 janvier 2025 13 min

Amélia Lakrafi, députée "Ensemble pour la République" | La politique et moi

Transcription youtube_captions. À recouper avec la source d'origine.

Mon invitée est une hyperactive dont la détermination a fini par forcer le destin. Elle a créé deux entreprises avant d'être élue députée. Elle siège aujourd'hui au sein du groupe Ensemble pour la République à l'Assemblée.

Générique Bonjour Amélia Lakrafi. -Bonjour. -Les députés qui sont élus par les Français installés à l'étranger passent une bonne partie de leur temps à résoudre, si l'on peut dire, les problèmes administratifs des expatriés.

Mais il y a d'autres problématiques auxquelles on ne pense pas forcément tout de suite. On va revoir une de vos interventions sur un de ces sujets-là, justement. C'était devant la délégation aux droits des femmes. -Les violences conjugales ne connaissent pas les frontières.

Il y a bien aussi des victimes parmi nos deux millions de Françaises qui vivent à l'étranger. Nombre d'entre elles sont ce qu'on appelle des conjoints-suiveurs, c'est-à-dire qu'elles suivent l'autre dans son projet d'expatriation avec d'importantes conséquences sur leur dépendance financière, sociale et affective. Ce contexte est aggravant.

Pour les victimes, l'isolement et donc la détresse sont absolus. -Je le disais, ce n'est pas le premier sujet auquel on pense quand on parle des Français de l'étranger, mais c'est une réalité concrète sur laquelle vous travaillez depuis 2019. C'est ça ?

Est-ce qu'en cinq ans, vous avez réussi à mettre en place des dispositifs concrets pour aider ces femmes victimes de violences conjugales alors qu'elles sont expatriées ? -On a réussi des choses. Pas suffisamment à mon goût, mais on a réussi à faire évoluer le sujet, ne serait-ce que de le mettre dans le scope de nos ministres.

Parce que dès 2019, pour le grenelle des violences conjugales, quand je dis que je veux m'occuper des Français à l'étranger on me dit qu'ils vont bien. Non. La ministre à l'époque, Marlène Schiappa, me dit que c'était passé dans son angle mort.

Donc on fait, on reçoit 70 femmes qui expliquent la même méthode où on tombe dans la violence. OK, avec des recommandations. Trente, il n'y en a qu'une qui a été prise en compte.

Bon, très bien. Deuxième ministre qui me redit : "C'est l'angle mort de mon ministère." Troisième ministre, pareil.

Au bout d'un moment, j'ai craqué. Et en fait, j'ai avancé toute seule avec l'administration. Et on a une direction des Français étrangers assez efficace. et des associations comme celle que vous avez montrée. -Sorority. -Très efficace. -Ce sujet des violences conjugales et plus globalement des violences intrafamiliales, c'est un sujet que vous connaissez personnellement, malheureusement.

Vous y avez été confrontée, vous, enfant. -Absolument. C'est un sujet que je connais trop bien. -Vous n'en avez pas parlé pendant très longtemps.

Vous en avez parlé assez récemment dans ce qu'on appelle une conférence TEDx. -Tout à fait. Je n'en ai jamais parlé parce que je suis contre tous ceux qui se plaignent et qui tombent dans le "c'est pas de ma faute, j'ai pas de chance, je suis mal née, aidez-moi".

Non. Et la victimisation, ce n'est pas du tout mon truc, donc je n'en ai jamais parlé. Et quand on m'a proposé de faire le TEDx, et le thème du TEDx était le succès.

Qu'est-ce que le succès ou la réussite ? Et je me suis dit que ça pouvait être intéressant et que si je pouvais changer la vie, ne serait-ce que d'un enfant, victime de violences, en l'occurrence, moi, c'était de mon père, ou qui a eu une enfance très difficile, qu'il se dise : "En fait, quoi qu'il m'ait arrivé jeune, je peux m'en sortir." -Mais racontez, pour que nos téléspectateurs comprennent un peu, ce par quoi vous êtes passée, vous, enfant. -Mon père était violent, très violent, alcoolique.

Il y a un lien entre l'alcool et la violence, en tout cas dans son cas. Et sur six enfants, j'étais la seule à être battue, je n'ai jamais su pourquoi. Mais dans mon malheur, j'ai une chance, c'est que j'ai un blackout total de tout ce qui s'est passé avant mes 12 ans.

Et en fait, je l'ai su parce que c'est des tantes, des oncles qui m'ont dit "Oh mon Dieu, ma pauvre, ce que t'as vécu..." ou ma mère, ou des fois mes grandes soeurs.

Et comme je ne m'en souviens pas, j'ai l'impression que ça ne me touche pas. Mais j'ai de temps en temps des petits flashs. Et puis voilà, mon père a tout fait pour que ma mère avorte.

Il l'a frappé, elle a saigné, il a tout essayé. Et je suis née quand même. A la naissance, il lui a dit : "Tu peux mourir, je t'emmènerai pas à l'hôpital." Donc je suis la seule à être née à la maison.

Et puis j'ai quand même grandi. J'avais pas le droit de manger, donc ma mère me donnait à manger en cachette. Mais tout ça, on me l'a raconté, j'ai l'impression que c'est pas moi. -Quand vous étiez enfant, votre mère vous avait surnommé "la muette", vous vous cachiez en permanence dans l'appartement familial.

Comment êtes-vous passée de la petite fille muette à la députée qui s'exprime facilement, avec son franc-parler et à qui tout semble un peu réussir ? -Alors, tout réussir, je ne pense pas. Après, qu'est-ce que la réussite ?

Muette, parce que je m'étais habituée à ne pas parler, je devais rester très discrète et je restais cachée en général quand mon père était là. Mais, très bizarrement, en fait, à l'extérieur de la maison, j'étais tout l'inverse de ce que j'étais à la maison. Donc, à la maison, ma mère m'appelait "zaizona".

En marocain, c'est "la muette". Mais en classe, j'ai toujours été déléguée de classe, grande gueule, j'ai toujours voulu protéger mes camarades. -Vous avez eu une autre vie avant la politique, une vie d'entrepreneure.

Vous avez créé deux entreprises, une dans le milieu des start-ups et une dans la cybersécurité. Tout ça en ayant commencé votre carrière comme comptable. C'est un parcours assez étonnant quand on connaît un peu les différents obstacles que vous avez dû franchir.

Ca donne l'impression que pour vous, il n'y a pas de limite dans la vie. C'est comme ça que vous concevez les choses ? -Je pense que personne n'a de limite.

Et peut-être que j'exagère quand je dis ça. Mais j'ai commencé en contrôleur de gestion, effectivement. Mais j'ai eu beaucoup de chance et j'ai l'impression que quand on croit en soi et qu'on se dit qu'on va y arriver de toute façon, je pense qu'on interprète différemment les événements qui se produisent ou les gens qu'on rencontre, les propositions.

Et du coup, j'ai eu la chance de travailler très rapidement avec les parents qui ont été les gens chez qui j'ai fait du babysitting. Parce qu'en terminale, je bossais dans le ménage, le babysitting et en gardiennage. Donc, j'ai bossé tout le temps.

Et en fait, une fois que j'ai été diplômée, ils m'ont recrutée comme contrôleur de gestion. Et j'ai créé ma boîte assez rapidement. Donc, financement de l'innovation de la recherche et dépôt de brevets.

Et ensuite, cybersécurité et trois associations en Afrique et deux en France. -J'allais dire. En parallèle de ça, vous avez eu des premiers engagements, mais pas politiques.

C'était plus dans l'humanitaire. Pourquoi ? Ca répondait à quoi ? -Alors je l'ai su très tard, en fait, j'ai fini par aller voir un psychologue parce que je me rendais compte que j'étais très sensible aux pleurs d'enfants et je ne comprenais pas pourquoi, je me mettais à pleurer et je me suis dit j'ai un truc et il faut que j'aille voir ce que c'est.

Et chaque 20 mars, jour de mon anniversaire, je ne suis pas bien et je déprime et je me suis demandé pourquoi, c'est le jour de la mort de mon père, le jour de mes 18 ans. J'ai fini par rencontrer et discuter avec ce psychologue qui me dit que je donne trop, j'aide trop, et on me le dit souvent, on m'appelle Mère Teresa. Et lui l'a traduit en, comme avec mon enfance, je n'étais pas censée vivre, donc pourquoi d'autres ne sont pas vivants et moi je le suis, donc j'ai une dette envers les autres. -C'est comme ça que vous l'interprétez ?

Le déclic de la politique s'est fait pour vous en 2017, avec Emmanuel Macron. Pourtant, vous étiez pas du tout attiré par ça, même vous aviez un regard assez négatif sur la politique. Qu'est-ce qui vous a fait changer d'avis ? -Je me suis toujours dit que, c'est pas bien, je sais, que les hommes politiques sont tous soit des voleurs, soit des menteurs.

Bon, pas très original. Et je me suis dit que c'était un monde de clientélistes et que, de toute façon, voilà, ils sont entre eux, ils restent entre eux. Et quand on me téléphone six mois avant l'élection présidentielle pour me dire que le candidat Macron a apprécié mon profil parce que je suis passée sur BFM Business et que je défendais les PME, avec la CGPME à l'époque, et que j'étais commandant de réserve à la réserve cyberdéfense, association entreprise, que j'avais un combo intéressant d'origine marocaine, femme...

Tout était assez intéressant. Je me suis dit : "Mais... il ne me connaît pas, je ne suis pas son amie, je ne connais personne autour de lui.

Comment c'est possible qu'on vienne me chercher pour un CV ?" Et je me suis dit : "OK, intéressant." -Et là, vous êtes partie.

Et vous avez été élue dès 2017. Et j'ai lu que dans la foulée, Edouard Philippe vous a proposé d'être ministre dans son tout premier gouvernement. Et là, vous qui avez toujours foncé, toujours cru en votre destin, vous lui avez dit non.

Pourquoi ? -D'abord, je ne me sentais pas capable. Et c'est la première fois de ma vie que je me suis dit : "Oulala, ça va trop vite." -Ca ne vous donne pas des regrets ? -Pas du tout.

Non, pas du tout. Non, parce que j'ai aussi préféré privilégier aller voir les gens dans ma circonscription, parce que j'ai su aussi, à ce moment-là, en deux jours, j'ai rencontré 15 personnes autour du président Macron, que j'étais censée perdre, et qu'ils avaient prévu que je perde, et que je prépare la circonscription pour 2022. Et dans toutes les réunions publiques, j'ai eu des gens incroyables qui m'ont dit d'abord gentiment, en gros : "Ma petite dame, vous êtes bien mignonne, mais nous, on votera à droite, on l'a toujours fait." Et moi, je leur ai toujours dit : "Mais pas de problème, votez pour qui vous voulez, en fait, je m'en fiche.

On discute." Et à la fin, tous ces gens m'ont dit : "Vous avez l'air sincère, on va essayer avec vous." -Vous ne vouliez pas les décevoir ? -Si je devenais ministre, je ne pourrais plus les voir." -Vous faites de la diplomatie en tant que député.

Il faut dire que vous êtes sur une circonscription très vaste. Quarante-neuf pays qui couvrent le Moyen-Orient et une bonne partie de l'Afrique. Quelle est votre valeur ajoutée par rapport aux diplomates du Quai d'Orsay, comme on dit ?

Est-ce que vous avez d'autres leviers pour agir ? -Alors, la chance qu'on a, et ce que je rappelle souvent, c'est qu'on a la parole très libre, et que je ne représente ni le président de la République, ni le gouvernement, et je me représente moi-même. -Là, on voit votre circonscription. -Quarante-neuf pays.

Du Ghana au sultanat d'Oman et de l'Afrique du Sud au Liban. -Et vous accompagnez parfois le chef de l'Etat, Emmanuel Macron, dans ses déplacements dans votre circonscription. Il vous arrive de remonter des infos en direct à l'Elysée à travers cette activité de diplomate député ? -Oui, parce qu'il y a des choses que certains chefs d'Etat ne disent pas aux diplomates. n'osent pas, ou ça peut créer un sujet s'ils le disent, ou des choses pour lesquelles on n'est pas totalement sûr, c'est pas totalement recoupé, donc ils vont éviter de le remonter.

Moi, je peux le remonter, donc je le remonte. Et du coup, j'essaie de lui faire prendre certaines décisions plus vite. -Vous siégez à la commission des affaires étrangères de l'Assemblée.

Et alors, j'ai été marqué par... une phrase, un long propos de son ancien président Jean-Louis Bourlanges qui dit de vous : "J'ai rarement vu chez un élu national un tel mélange de pétulance, d'énergie, de mobilité et je dirais d'alacrité que chez cette formidable collègue aux côtés de laquelle j'ai siégé cinq ans." Quand on connaît Jean-Louis Bourlanges, on sait que ce n'est pas quelqu'un qui a le compliment facile.

Comment est-ce que vous vous y êtes prise pour qu'il dise ça de vous comme ça ? -Je n'en sais rien. J'ai juste été moi-même.

On a fait plusieurs déplacements. J'ai appris à le connaître. Il me manque beaucoup.

C'est un homme formidable. Je l'ai rappelé il n'y a pas très longtemps. -Il a décidé de ne pas se représenter. -Il nous manque beaucoup.

Je ne sais pas. Je l'ai trouvé très touchant. -Vous avez une personnalité qui n'a rien à voir avec la sienne. -Mais c'est ça qui est intéressant.

C'est ça qui est intéressant parce que c'est vrai que...

Je pense que je peux étonner et peut-être décoincer, je crois, certaines personnalités. -On va passer à notre quiz pour conclure l'émission. Vous devez compléter les phrases que je vais vous proposer. "Ce que j'ai de plus marocain en moi..." -Manger avec les mains. -Ca reste. "Une fois élue députée, j'ai vendu mon entreprise car..." -Je voulais laver plus blanc que blanc, je voulais légiférer sur la cybersécurité et je ne voulais pas qu'il y ait le moindre doute de conflit d'intérêt. -Et est-ce qu'aujourd'hui, vous le regrettez ? -Totalement. -Pourquoi ? -Parce que je n'ai jamais pu imposer mes textes cybersécurité.

Ca n'a intéressé personne, malheureusement, alors que je pense que c'est un sujet qui est encore beaucoup trop... sous-représenté, sous-utilisé, sous-traité, sous tout ce qu'on veut.

Et qu'on me demande beaucoup, beaucoup de services cyber et je leur dis que je n'ai plus de boîte cyber. -Si vous n'êtes pas réélu... -Je créerai une nouvelle boîte cyber. -Vous repartirez de zéro, vous avez des projets. "Avoir fait de la boxe thaï permet de..." -Se défouler.

Pendant cinq ans, ça a été un défouloir. -Plus pour se défouler que pour se défendre. -Les deux, mais un défouloir.

Vraiment. C'est un anti-stress que je conseille à tout le monde. -Merci beaucoup, Amélia Lakrafi, d'être venue dans "La politique et moi". -Merci beaucoup, merci vraiment.

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