Anne Goscinny : « mon père a construit une œuvre d’humour, sans doute pour cacher ses larmes »
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Chapitres
Répartition du ton (temps de parole politique)
Propositif 85 %Défensif 15 %
Questions et réponses
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- 0:39OuverteRéponse directe
Vous avez le souvenir d'un père qui bossait tout le temps ?
- 1:12OuverteRéponse directe
Quand on a connu son papa si peu de temps, qu'a-t-il eu le temps de vous transmettre ?
- 3:51OuverteRéponse directe
Vous avez modernisé le Petit Nicolas, comment travaillez-vous sur la réinvention sans trahir l'héritage ?
- 5:43OuverteRéponse directe
Comment avez-vous pris conscience qu'il fallait entretenir l'héritage et la transmission ?
- 7:52OuverteRéponse directe
Est-ce que vous avez réussi à faire davantage connaissance avec votre père en lisant ses œuvres ?
- 8:34OuverteRéponse directe
Avez-vous eu la tentation d'utiliser l'intelligence artificielle pour analyser l'œuvre de votre père ?
Affirmations vérifiables (citations exactes)
- 0:19PrésentateurChiffre
« Il aurait eu 100 ans le 14 août dernier. »
- 0:22InvitéChiffre
« Et il a vécu jusqu'à 51 ans seulement »
- 0:51PrésentateurChiffre
« Une heure et demie pour Astérix, une heure et demie pour Lucky Luke, peut-être une heure et demie pour le petit Nicolas. »
- 10:00PrésentateurFait
« On fuit les pogroms parce qu'en France il ne pouvait rien leur arriver. Or, ils ont été déportés par le premier convoi en décembre 1941. »
- 9:45PrésentateurChiffre
« Il est traduit en 120 langues et dialectes. »
- 10:15PrésentateurFait
« Mon père a construit une œuvre d'humour, une œuvre qui a fait rire à la planète, sans doute pour cacher ses larmes. »
- 11:00PrésentateurFait
« Et les joueurs d'accordéon, on ne les met jamais au Panthéon. »
Temps de parole
- Présentateur64 %
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- Présentateur 23 %
- ?3 %
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La
matinale de Radio Classique avec David Abicaire.
Le petit Nicolas, je reviens. C'est signé non pas Gossigny et Sempé, mais inspiré de l'oeuvre de Gossigny et Sempé. Anne Gossigny et Jean-Philippe Arouvigno et Furcy Tessier. Bonjour Anne Gossigny.
Bonjour David.
Alors cette année, c'est l'année Gossigny.
Écoutez, oui, il aurait eu 100 ans le 14 août dernier.
100 ans. Et il a vécu jusqu'à 51 ans seulement et hors antenne, on se disait, mais il a laissé un tas de choses. Astérix, Lucky Luke, Les Dingo Dossiers, Pilote, évidemment,
Le Petit
Vicolo.
Il
a
créé
les premiers studios d'animation avec Albert Huderzo, Les Studios Idéfix.
Vous avez le souvenir d'un père qui bossait tout le temps ?
Oui, j'ai le souvenir d'un père qui travaillait tout le temps. J'ai le souvenir d'un homme qui avait un réveil sur son bureau et qui accordait un délai très précis à chacun de ses personnages. Une heure et demie pour Astérix, une heure et
demie
pour Lucky Luke, peut-être une heure et demie pour le petit Nicolas. Mon père s'enfermait dans son bureau. Je le voyais peu, mais de temps en temps,
il
sortait de son bureau. À ce moment-là, moi, je pensais que ça y est, c'était mon heure à moi, qu'il allait enfin pouvoir jouer avec moi, mais pas du tout. Il me disait, je cherche des idées. Donc, moi, je rentrais dans ma chambre.
Anne Goscinny, vous aviez 9 ans quand votre père est mort. Quand on a connu son papa si peu de temps, parce que le perdre à 9 ans, c'est quand même une tragédie, qu'a-t-il eu le temps de vous transmettre
? Je
crois qu'il m'a transmis sans doute le sens de l'humour. Je l'observais beaucoup. Il avait une obsession dans la vie, c'était faire rire. Faire rire ma mère, faire rire ses copains, mais ça allait loin. Moi, j'avais souvent des otites et pour me consoler d'avoir des otites, il s'asseyait au pied de mon lit et il me racontait des histoires. Par exemple, le petit chaperon rouge.
Et alors, dans sa version du petit chaperon rouge, le méchant loup avait l'accent belge de sa belle-mère, la gentille grand-mère avait l'accent yiddish de sa propre mère et à la fin, je ne comprenais plus rien, mais il y avait tout d'un coup une cour autour de mon lit de gens qui rigolaient de la façon dont mon père racontait des histoires. C'était son obsession.
Faire
rire.
Anne Goscinny, on va écouter votre père parler de vous et je crois qu'il raconte un peu des carabistouilles si j'ai bien étudié la question. René Goscinny parle de sa fille. J'ai une
petite fille, oui, qui s'appelle Anne.
Elle
a 6 ans.
Et
elle lit Astérix
? Non,
elle s'intéresse beaucoup à la concurrence.
Elle
est très amateur de Babar, elle est très amateur de Walt Disney. Et si ça continue, je vais finir par être agacé. Il paraît que je suis susceptible et ça commence à bien faire.
Ça
commence à bien
faire, une archive dégotée par Marc Bourreau. Anne Goscinny...
Oui,
pardon, mais là, ce qu'il oublie de dire...
Il oublie de
dire qu'il vous interdisait de lire les
albums. Absolument, c'est-à-dire
que ses albums à lui, Astérix, Lucky Luke, Is No Good, étaient enfermés dans la bibliothèque de son bureau. Lequel bureau était aussi fermé ? Parce que mon père pensait que les enfants s'agrebouillaient et s'adéchiraient. Or, pas tous les enfants. Donc,
en
fait, toute la littérature que pouvaient lire mes parents, mes parents étaient tous les deux des très grands lecteurs, étaient en libre circulation. En gros, je pouvais lire Histoire d'eau à 7 ans, ça ne dérangeait personne, mais pas Astérix.
Ce qui est curieux quand même, et ça explique peut-être, je ne dirais pas un regret, mais il a donné beaucoup à beaucoup de gens. Et sur son œuvre, sur l'entrée dans son univers, il vous a finalement donné peu de son vivant.
Il
m'a donné plus qu'il n
'a
donné à personne. Il a été un père merveilleux. Il est devenu père à 42 ans, donc ce n
'est
pas très jeune. Il était émerveillé. Moi, j'ai eu une enfance merveilleuse. J'ai été très désirée. J'ai été adorée. Ça, c'est un socle pour la vie. Même si mon enfance, à moi, s'est arrêtée avec un coup de hache ce 5 novembre 1977 vers midi, le socle est là. J'ai été vraiment très aimée. Et voilà.
Vous avez, d'une certaine façon, modernisé le petit Nicolas, mais pas trop, puisqu'il revient. Et son école est mixte, et ça le traumatise. Comment on travaille sur la réinvention du petit Nicolas sans trahir l'héritage, tout en l'adaptant à la modernité ?
Alors, il faut savoir qu'adapter, c'est trahir. Mais dans la trahison, il y a la trahison fertile, c'est-à-dire celle qui enrichit l'œuvre, celle qui apporte quelque chose à l'œuvre, et la trahison stérile qui vient juste nourrir l'ego de celui qui adapte. Moi, je me suis penchée plutôt du côté de la trahison fertile. Et je ne me voyais pas écrire en 2025 ou 2026 des histoires qui auraient pris place dans une école non mixte. D'abord, je n
'ai
pas l'expérience de l'école non mixte. Je suis née en mai 68, ça ne s'invente pas. Mon père voulait d'ailleurs m'appeler Anne Barricade. Et je n'ai connu que l'école laïque et républicaine mixte. Mais je ne me voyais pas
écrire
des histoires dans une école exclusivement de garçons. J'aurais trouvé que c'était artificiel. Ça aurait été artificiel. Et les enfants d'aujourd'hui, je pense qu'ils ne seraient pas reconnus ni retrouvés. Il faut quand même qu
'il
y
ait
une certaine identification.
Vous imaginez le petit Nicolas en train de bloquer son établissement scolaire aujourd'hui ?
Non,
mais... Faisant
brûler des poubelles ?
Écoutez, non, je ne m'imagine pas. Mais vous avez remarqué que j'ai juste fait un bond de 10 ans. On est
dans
les années 70, mais 68 est passé. L'homme a marché sur la lune. Mais voilà, les changements sont des micro-changements. Certes, l'école est mixte. La mère de Nicolas a des velléités d'indépendance ou d'autonomie. Elle ne veut plus demander à son mari de l'argent pour s'acheter des souliers ou un livre. Elle veut travailler. Et à partir du moment où elle travaille, il va y avoir une espèce de chaos dans le foyer. Le père va devoir se mettre à faire la cuisine. Il va d'ailleurs la faire assez bien. Et la mère va se rendre compte que elle n'était pas indispensable. Et le chaos va naître d'un autre endroit.
En fait, on a cherché avec Jean-Philippe Arouvigneau toutes les sources possibles de comédie.
Anne Goscinny, quand on hérite de tout ça, quand je dis vous héritez de souvenirs, d'un père drôle, de toute cette créativité, de ses archives, de ses œuvres, de ses BD, Is No Good, Le Petit Nicolas, Lucky, Luc Astérix, comment vous avez pris conscience qu'il fallait que vous entreteniez l'héritage et la transmission ? Il y
a
des gens qui disent je ne veux pas de tout ça et qui font complètement autre chose. À quel moment vous vous êtes dit c'est mon job de m'occuper de tout ça ?
D'abord, ce n
'est
pas mon seul job puisque j'écris depuis plus de 25 ans. Mais je pense qu'il y
a
un terme qui serait urgent de modifier qui est le terme d'ayant droit. Moi, je suis un ayant droit. Or, je n'ai pas le droit de m'occuper de cette œuvre. J'en ai le devoir. Et si avant ma mort, je vois inscrit dans le dictionnaire un terme qui dirait « ayant devoir », j'aurais réussi quelque chose. Je n
'ai
pas eu le choix de m'occuper de cette œuvre. J'en ai le devoir. J'ai le devoir de veiller sur cette œuvre. Si mon père m'avait laissé des petits frères humains, j'aurais eu le devoir de les mener jusqu'à l'âge adulte. Ce n'aurait pas été un droit.
Quand vous dites des petits frères humains, ça veut dire que vous avez des petits frères
de papier ?
Oui, j'ai souvent considéré les personnages de mon père comme autant de créatures dont je devais m'occuper. Alors, comme mon père a systématiquement des co-créateurs avec lui, en la personne du Derzot ou de Maurice ou de Tabary, on est à chaque fois plusieurs ayant droit à s'occuper de cette œuvre. Mais pour ma partie, à moi qui concerne le scénario, je suis extrêmement vigilante, je suis extrêmement bienveillante aussi. mais avec ma théorie de la trahison fertile ou stérile, je la débusque assez facilement, la trahison stérile. Par exemple, celui qui est le meilleur adaptateur de l'œuvre de mon père est Alain Chabat. Là, on est dans la trahison fertile. La trahison, ce n
'est
pas un joli mot en l'espèce. Mais par exemple, quand Chabat, dans Mission Cléopathe, va créer ce personnage dit Tineris, vous vous souvenez ? Je capte, je ne capte pas, etc. Ça, c
'est
un personnage que mon père aurait pu inventer s'il avait connu l'ère des téléphones portables.
Est-ce que vous avez réussi à faire davantage connaissance avec votre père en lisant Astérix, les dingos dossiers, Lucky Luke, etc. Est-ce qu'à certains détours, vous vous dites là, c'est encore plus lui que lui ?
En
réalité, quand il est mort, quand j'avais 9 ans, j'ai assez vite compris en quelques semaines que désormais, pour entendre sa voix, il faudrait que je tourne les pages d'un livre. Et j'ai réalisé aussi que sa voix était enfermée dans des bulles. elle-même enfermée dans des cases. Or, le petit Nicolas est le seul texte littéraire de mon père. C'est le seul moment où il s'exprime, d'ailleurs avec des phrases très longues, non enfermée dans des cases. En fait, pour moi, lire mon père, c'est entendre sa voix. Donc, je ne m'en lasserai jamais.
Vous avez eu la tentation, pour des raisons techniques, de vous servir de l'intelligence artificielle
pour
repérer des mots de vocabulaire qui reviendraient ou des verbes qu'il utilisait.
Non,
non.
Alors, c'est une œuvre que je connais par cœur et j'ai vraiment l'oreille absolue de cette œuvre. Et alors, je fais partie d'une drôle d'espèce. Je suis résistante à l'intelligence artificielle.
Mais je
ne
lui
demande même pas où est le bon restaurant chinois du 14e. Je veux dire, je suis très, très résistante à ça. Je n'ai pas envie que ce monstre soit nourri par moi.
Qu
'est-ce qui est le plus vivant dans l'œuvre de votre père aujourd'hui ? J'ai tendance à le comparer un peu à Michel Audiard, même si c'est beaucoup plus varié. Audiard s'est spécialisé dans le cinéma. Votre père a touché à beaucoup de choses, notamment l'animation, les albums, etc.
Et le
cinéma avec Le Viagé et Pierre Tchernière.
Voilà. Qu'est-ce qui est le plus vivant dans son œuvre ? Qu'est-ce qui ne bouge pas et qui reste incandescent et toujours aussi actuel ?
Je
crois pour parler d'Astérix qu'il a merveilleusement parlé du concept de résistance.
On
est tous résistants à titre individuel ou collectif, résistants à quelque chose. Et c'est pour ça qu'Astérix, notamment, parle à tant de gens. Il est traduit en 120 langues et dialectes. Ce concept de résistance touche tout le monde.
Pourquoi la résistance ? Qu'est-ce qui fait que c'est quelque chose qui touchait votre père ?
Mon père, son histoire familiale est tragique puisque sa famille Ashkenaz venait d'Ukraine et de Pologne. On fuit les pogroms parce qu'en France il ne pouvait rien leur arriver. Or, ils ont été déportés par le premier convoi en décembre 1941. Donc, je pense que mon père a construit une œuvre d'humour, une œuvre qui a fait rire à la planète, sans doute pour cacher ses larmes.
Mais
c'est de l'humour juif alors ?
C'est de
l
'humour juif, absolument.
Il est bien caché. Alors, votre père a désormais sa statue à Paris, son centenaire figure aux commémorations nationales. Est-ce que René Goscinny aurait sa place au Panthéon puisqu'il n'est pas très loin ?
Je
crois qu'il est né dans le cinquième arrondissement. Écoutez, ce n
'est
pas à moi de décider
une chose
pareille. Vous
diriez
non ou pas ? Vous qui êtes ayant devoir
?
Moi, je pense que mon père est bien où il est, dans un cimetière juif à Nice. Néanmoins, ce serait un honneur merveilleux. Mais vous savez, je pense beaucoup à cette chanson de Brassens, le vieux Léon,
qui
dit « Et les joueurs d'accordéon, on ne les met jamais au Panthéon ». Et mon père est une espèce de joueur d'accordéon qui fait danser les gens.
Ce
sera le mot de la fin. René Goscinny au micro de Radio Classique. Elle publie chez IMAV les nouvelles aventures du petit Nicolas, sans oublier cet album René Goscinny dans l'intimité d'un scénariste de génie. Ça sort chez Flammarion. Il y a des photos de toute la dynastie,
les origines. C'est un album
de famille.
C'est incroyable. C'est un livre
merveilleux.
Merci madame. Merci. A bientôt sur Radio Classique. A suivre le rappel des titres suivi de la revue de presse d'Ave Gatégnon.