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interviewÉlysée (sur YouTube)· 2 avril 2025 33 min

Cérémonie de remise du Prix Jean Pierre-Bloch à l'Élysée.

Transcription youtube_captions. À recouper avec la source d'origine.

Monsieur le Président, mes chers amis, chers amis de la famille Pierre Bloch, deux minutes sont bien trop courtes pour évoquer cet homme extraordinaire, ce résistant, ce militant, ce journaliste, ce député, ce patron de presse et bien sûr ce président de la LICRA qu'était Jean-Pierre Bloch. C'est un honneur et une joie particulière aujourd'hui, dans la lignée de ce grand président, de pouvoir remettre un prix honorifique, un prix qui récompense le courage, la ténacité, l'engagement dans la République, un prix qui ferait honneur au parcours de Jean-Pierre Bloch, lui qui combattit pour que le décret Marchandeau puisse voir le jour, ainsi que la loi Pleven, combattit aussi contre le négationnisme, et Faurisson imposa ce qui est un avertissement sur le livre Mein Kampf. Inlassablement, pour l'existence de l'État d'Israel, il traqua les criminels nazis, avec les Klarsfeld, il lutta contre l'extrême droite, contre les discriminations, contre le racisme anti-immigrés, il était un de ceux qui ont permis l'éviction du Secrétariat aux travailleurs immigrés en 1974.

C'était un militant hors pair, un militant, un combattant de l'universalisme. C'était un homme qui se battait matin et soir pour des valeurs qui le chevillaient au corps. Comme vous, comme toi, Arthur, avec lequel, et grâce à Maurice Lévy, nous avons eu cette entreprise formidable de ce clip que tu as tenu, que tu as exporté.

Ce clip contre l'antisémitisme, mais surtout ce clip qui avait comme message merveilleux celui de la fraternité qui est une valeur qui est trop souvent oubliée. Et puis il y a Sophia Aram et son impertinence. C'est elle qui nous rejoindra au Festival des [INAUDIBLE] et l'une et l'autre, vous avez chevillée au corps la même passion, la même vigueur qui du soir au matin, sans lâcher, sans jamais rien renoncer, combattants laïcs pour la République, vous ne lâchez rien.

Je dirais simplement pour terminer, que cette laïcité de Pierre Bloch, je l'ai retrouvée bizarrement alors qu'il prononçait son dernier discours lors d'un rapport général en 1992 au congrès de la LICRA. Lui, le laïc, lui le franc-maçon, lui investi dans la vie de la République, voilà ce qu'il prononça : « J'ai combattu jusqu'au bout pour le combat, j'ai achevé ma course, mais je garde la foi ». Épitre de Paul à Pierre.

Il nous rappelait que la laïcité n'était pas l'ennemie de la religion, mais qu'elle combattait le fanatisme, l'intégrisme religieux et que nous sommes ici pour que cette liberté d'expression, ces valeurs que nous défendons, cette liberté de caricature, ce droit au blasphème, grâce à votre impertinence, grâce à votre engagement, que celui-ci soit éternel. Nous allons matin, midi et soir, militant chevillé au corps, nous battre, nous battre pour nos valeurs, pour espérer qu'un jour, un petit matin, nous puissions atteindre l'inaccessible étoile. Mesdames, Messieurs les ministres, Mesdames et Messieurs les parlementaires, Monsieur l'Ambassadeur, Cher Président, cher Mario, Mesdames et Messieurs, en vos grades et qualité, chers représentants des associations et des cultes, cher Claude Pierre Bloch, cher Sophia Aram, cher Arthur, Mesdames et Messieurs, en vos grades et qualité, chers amis.

Je suis très heureux de pouvoir vous retrouver pour beaucoup d'entre vous et vous accueillir dans cette maison, pour ce prix, Jean-Pierre Bloch et vous avez un instant convoqué, j'allais dire sa mémoire, mais au fond ses combats, qui disent tout de lui et ce prix organisé par la LICRA remis ce soir en effet à deux grands artistes pour défendre notre fraternité et avec elle notre république. Pourtant, je le sais, beaucoup ici sont quelque part ailleurs, par la pensée et par le coeur. Et c'est un peu cela qui, dans le moment que nous vivons, trouble et qui d'ailleurs légitime pleinement, j'allais dire vos combats, mais à coup sûr, oui, il s'agit bien de combats.

Oui, nous avons aujourd'hui la volonté aussi d'être un peu ailleurs. Nous sommes à Orléans, aux côtés du rabbin Arié Engelberg attaqué dans une rue de la ville. Nous sommes aux côtés de ce rabbin pris en chasse, frappé, mordu par son agresseur, violenté sous les yeux de son propre fils de neuf ans.

Nous sommes à Orléans, à ses côtés, aux côtés de sa famille, de la communauté juive de la ville et de tous ceux qui s'y retrouvent. Nous sommes à Rouen, aux côtés de ceux qui ont vu leur synagogue incendiée au mois de mai à la Grande Motte. Aux côtés de ceux dont la synagogue était visée par une attaque en août, heureusement déjouée à temps.

Nous sommes avec ces parents qui craignent pour la sécurité de leurs enfants, avec ces enfants qui craignent pour la sécurité de leurs parents. Nous sommes dans ces cours d'école ou ces salles de classe, dans ces amphithéâtres d'université où des paroles de haine, injures antisémites, propos antisionistes sont prononcés. Nous sommes au seuil des portes dont ont été retirés les [INAUDIBLE] par crainte.

Nous sommes dans ces rues où porter la kippa devient un risque. Nous sommes avec ces jeunes femmes, ces jeunes hommes qui ne donnent plus leur vrai nom au moment d'appeler un taxi, de commander une voiture. Nous sommes avec ces aînés qui croient voir dans nos années 20 leurs propres années 30.

Nous sommes, avec les milliers de Français juifs victimes d'une vague inédite d'antisémitisme depuis le 7 octobre 2023. Comme nous sommes aux côtés de nos compatriotes, victimes aussi chaque jour de racisme, de discrimination. Nous sommes aux côtés de nos compatriotes juifs qui font face à cette vague d'antisémitisme dont le nombre de manifestations, de passages à l'acte de faits de violence a plus que doublé en un an.

Et les assises que vous venez de tenir, madame la ministre, monsieur le délégué interministériel, l'ont montré admirablement. Car l'antisémitisme aujourd'hui, c'est vouloir frapper, vouloir blesser, vouloir tuer par la haine. Depuis un an, cette peur légitime grandit et je le sais, beaucoup ici ont l'impression que le désert croît, grandit souvent désert de solitude et de silence.

Et au fond, pour tant et tant d'entre nous, c'est comme s'il n'y avait pas eu de jour d'après le 7 octobre 2023. Jamais de lendemain cette nuit de ténèbres, jamais de lumière nouvelle après ce jour de deuil et jamais d'aube complètement recommencé sur ce désert de cendres et de chagrins. D'abord pour les familles qui pleurent un blessé, un mort.

Et notre pays, je le rappelle, a perdu 49 de ces enfants auxquels nous avons rendu hommage voilà presque un an, dans la cour des Invalides. Nous, Français, avons connu la tragédie de la prise d'otages aussi, et avons appris la mort du dernier dont nous étions sans nouvelles, Yoann, le mois dernier. Nous, Français, avons tous ressenti cette profanation faite à la conscience humaine universelle le 7 octobre.

Il n'y a jamais eu non plus de lendemain au 7 octobre pour tous nos compatriotes juifs qui bien souvent expriment une peur légitime, une inquiétude sans recours. Alors je tenais à m'exprimer devant vous pour dire quel 8 octobre nous voulons. Quel jour d'après nous bâtissons, quelle France nous voulons transmettre à nos enfants.

Je pense à ces mots du rabbin Engelberg, justement, toujours lui, prenant la parole pour faire le récit de l'agression. La surprise d'abord, la conscience très vite de l'attaque antisémite, et puis ce sursaut, cette volonté de rendre les coups, de se défendre car, disait-il, il voulait que son fils soit témoin de cette règle simple : face à la haine, on ne baisse pas la tête. Ne pas baisser la tête, ne pas baisser les yeux, ne pas plier l'échine.

Je cite ces mots parce qu'ils expriment par excellence ce qui nous rassemble aujourd'hui l'esprit français de résistance. L'esprit de résistance, c'est cela. Vouloir opposer à la barbarie la lucidité aux ténèbres, l'entêtement farouche et aux pulsions la raison.

Voilà ce qui tisse le fil de la vie admirable de Jean-Pierre Bloch qui, de Léon Blum au général de Gaulle, écrivit les plus belles pages de l'humanisme français. Cette âme indocile, ce refus profond de l'esprit de défaite, c'est cela qui l'anima. Plus jeune député du Front populaire, engagé volontaire contre l'Allemagne nazie, prisonnier, évadé, revenant à Vichy braver les collaborateurs, prenant la route du maquis, arrêté à nouveau, évadé encore, ministre du gouvernement provisoire.

On ne baisse pas la tête. Jamais on ne capitule, on lutte et on prend les chemins de la liberté, on entre en résistance. Jean Pierre Bloch incarne cet esprit pendant la guerre, bien sûr, puis ensuite président de la LICRA, militant inlassable contre le racisme comme son épouse Gaby, artisan du dialogue avec toutes les religions, témoin au procès de Papon.

En somme, une vie à se faire vigie et sentinelle de notre humanisme français. Humanisme parce que la dignité de l'homme et la force de son esprit forment un noyau infracassable qui résiste à toutes les oppressions et à toutes les assignations. Toujours relever la tête aux deux sens de l'expression, porter un regard lucide et dénué de compromission et opposer la volonté à la fatalité.

C'est cet esprit de résistance qui nous réunit ici. Esprit de résistance qu'incarne la LICRA que je remercie pour cet engagement. Et vous tout particulièrement, Monsieur le Président, cher Mario.

Résistance par l'effort de l'intelligence, par la culture, par l'humour, tout ce qui vous façonne. Cher Arthur, chère Sophia. Cet esprit de résistance, celui qui ne cède rien, qui ne transige pas, qui ne baisse pas les yeux ni sur le mal, ni sur ses auteurs, ni sur ses complices, et qui ne cède à aucune facilité ni à aucune simplification des temps que nous vivons.

Alors oui, la République agit. Nos forces de l'ordre sont intraitables. Elle traque les auteurs d'actes antisémites dans nos rues, derrière nos écrans, la justice agit, les auteurs sont jugés et quand il le faut, condamnés.

Aucune complaisance, pas d'inaction, pas de silence et il n'y aura pas de défaite. Je le dis donc, ce 8 octobre commun dans la République est possible. La place des Français juifs, elle est en France.

Cette place est là, dans nos coeurs indéracinables, avec la longue histoire de France enfouie dans les vestiges de notre passé. Dans ces [INAUDIBLE], ces stèles, ces inscriptions qui sont sur les pierres de France, de la Drôme, du Comtat Venaissin à Troyes, où vivait Rachi au XIᵉ siècle, dans le Languedoc, en Normandie. Histoire du judaïsme, histoire profondément française, irréductiblement française.

On ne baisse pas la tête. Et je dis aussi qu'il faut lever les yeux, hausser la tête, regarder notre passé et ne pas tomber dans cette tyrannie du présent. Et c'est là où je disais que l'époque est piégeuse avec ces raccourcis.

Nous connaissons les origines de l'antisémitisme contemporain. Cette généalogie de la haine, elle commence au temps de l'affaire Dreyfus, avec les Drumont, les Déroulède, les Maurras, les Barrès et tant d'autres. C'est ensuite le régime de Vichy, la collaboration, le statut des Juifs, la rafle du Vel d'Hiv, la mention juif imposé sur les papiers d'identité, alors même que les nazis ne l'avaient pas demandé.

C'est la collaboration et tout ce qui s'ensuit. Et depuis quelques années ont émergé les tristes héritiers de l'antisémitisme. L'un évoque les chambres à gaz comme un point de détail de l'histoire, l'autre reprend à son compte la vieille accusation du peuple déicide, pointant que Jésus a été crucifié par ses propres compatriotes.

Un autre encore affirme que le maréchal Pétain a sauvé des Juifs au mépris le plus absolu de la vérité. Cela entretiennent et soutiennent les viles propagateurs de l'antisémitisme. Je pense à ces humoristes ou influenceurs, activistes ou prédicateurs, petits trafiquants de haine qui sournoisement, insidieusement, instille le poison antisémite dans les consciences.

Ceux-là savent tirer profit de l'opportunité que leur offrent les nouvelles techniques de communication numérique. Le poison antisémite n'est constitué que d'un seul ingrédient, la haine. Et quelle que soit l'expression que prend l'antisémitisme, religieuse, sociale ou raciale, elle n'est que le produit de la haine.

Une haine née à l'extrême droite qui a prospéré à l'extrême droite et qui a su essaimer au delà de l'extrême droite et aujourd'hui, malheureusement, jusqu'à certains rangs de l'extrême gauche et de la gauche, pour qui l'antisionisme fait office d'alibi à l'expression de l'antisémitisme. Ainsi cette assemblée, la monstrueuse chaîne de la haine qui seule pouvait lier les radicaux islamistes aux négationnistes de la Shoah. Nous en sommes là.

Et il ne suffit pas d'être contre l'extrême droite pour être pour la République lorsqu'on propage des propos antisionistes et antisémites. De la même façon qu'il ne suffit pas d'être contre l'extrême gauche pour protéger les Juifs. Quand on va au secours de ceux qui ont eux mêmes servi le négationnisme.

Et je veux ici vous dire que nous ne céderons à aucun de ces raccourcis, à aucun de ces chemins qui voudraient opposer bloc à bloc de discours de haine et leur propre voie de normalisation. Au milieu, il y a juste la République, c'est-à-dire un combat pour l'universel. Un combat qui refuse d'essentialiser qui que ce soit.

Un combat qui, vous l'avez parfaitement et admirablement dit, repose sur l'universel de la laïcité. Car c'est un universel qui permet dans notre République de croire ou de ne pas croire, qui n'assigne personne à sa religion. Un combat pour la liberté, l'égalité, la fraternité qui permet de critiquer, de blasphémer, d'ironiser, parce que toujours, chacun est respecté.

Mais un combat qui fait que la seule chose qui compte dans cette République par son universel, c'est que nous sommes citoyennes et citoyens. C'est cela, le combat que vous menez. C'est cela, le combat que vous portez.

Chaque fois que l'antisémitisme tente de renaître, des consciences s'éveillent, se révoltent, mènent le combat. Et même s'il paraît difficile, même si je sais que beaucoup se sentent dans un désert, même si certains cèdent parfois à des simplifications, oubliant l'histoire encore contemporaine, nous sommes là avec cette exigence et cette volonté. Parce qu'à cette généalogie de la haine s'oppose la généalogie de la fraternité.

Et vous, aujourd'hui, chère Sophia, cher Arthur, vous êtes de celles et ceux qui ont choisi de s'inscrire dans cette généalogie. Fraternité républicaine qui élève, qui fait d'un enfant de sépharade algériens et de juifs alsaciens un député, un ministre, un héros français comme Jean Pierre Bloch, en l'honneur duquel madame Martine Benayoun, pour qui j'ai une pensée ce soir, a créé ce prix et dont vous avez repris la charge, chère Claude. Fraternité républicaine qui fait d'une enfant de Trappes, née dans une famille marocaine une icône populaire, chère Sophia.

Fraternité républicaine qui fait d'un petit garçon né au Maroc un enfant de la télé, un enfant de la République, surtout une vedette de notre paysage audiovisuel, cher Arthur. Chère Sophia, au micro de France Inter où sur scène, vous défendez vos idéaux en vous acquittant avec courage du prix des attaques, de la haine, des insultes, du racisme, des critiques. Vous ne cédez à aucune facilité.

Vous n'êtes pas sensible à l'influence des biotopes et au fond, vous êtes comme beaucoup de nos concitoyennes et concitoyens qui mènent ce combat en se sentant trop souvent seuls. Et je crois que ce visage toujours souriant, cette insolence libre, mais en même temps, cette fierté d'être ce que vous êtes, beaucoup s'y retrouve et je pense qu'elle aide beaucoup de jeunes femmes et de jeunes garçons qui, dans beaucoup d'endroits de la République, se sentent parfois seuls. Défense de vos idéaux, de nos idéaux français la liberté de penser, la liberté de pensée face au fanatisme, et vous l'avez dit, c'est ce combat que nous menons.

Ça veut dire précisément de croire dans l'esprit critique, de croire dans l'insolence et dans l'esprit critique, c'est-à-dire de se dire que face au fanatisme, les réponses simples sont parfois les plus idiotes et que la vérité n'est sans doute pas à chercher à l'extrême et encore moins dans la complaisance. L'égalité, l'égalité entre les femmes et les hommes, l'émancipation, la conquête, la fraternité qui pleure toutes les morts, en ne les taisant pas, en ne distinguant rien, en étant fidèle à ce devoir d'humanisme, comme vous avez eu le courage de le faire lors de la cérémonie des Molières. Cher Arthur, vous aussi, on vous connaît si bien, mais on vous découvre toujours, toujours plus en avant face à la haine et la calomnie, l'antisémitisme.

Vous ne pliez pas l'échine, vous persévérez. Vous vous affirmez comme Français de confession juive, le coeur à rire et à pleurer, le coeur tricolore, coeur qui ne tait rien de ses chagrins ou de ses espérances. Vous vous battez avec vos armes, l'humour, l'ironie, Une forme de panache aussi, avec ce que vous savez faire, créer, aider les autres à créer et en gardant avec pudeur vos propres angoisses.

L'un et l'autre, l'un avec l'autre, vous êtes les visages de cette fraternité française. Alors grâce à vous et par vous ce soir, nous ne baissons pas la tête. Jamais.

Nous croyons dans l'universel et l'universalisme. Nous croyons dans la liberté, l'égalité, la fraternité, la laïcité. Nous croyons dans la République et nous pensons que ces principes permettent seuls de vivre et que ces mots salent encore le quotidien de la vie.

Ils donnent un goût et nous permettent de tenir. Alors, grâce à vous ce soir, nous relevons la tête et je veux remercier les organisateurs du prix Jean Pierre Bloch, toute sa famille ici présentes, la LICRA et tous ses compagnons de lutte. L'inaccessible étoile, cher Mario, je ne sais pas si on pourra l'atteindre, de la même manière, je ne sais pas si on atteint vraiment la République parce que c'est un combat recommencé chaque jour.

C'est toute sa beauté. C'est ce qui nous permet au fond de ne jamais être fixe, de ne jamais être à l'arrêt. De ne jamais être en quelque sorte une idée finie qu'on pourrait décrire comme un corps déjà mort.

Beaucoup s'interrogent souvent. Ça revient régulièrement à travers les époques, sur ce qu'est être français. C'est un projet.

C'est celui de réinventer chaque matin la République. Ce projet a commencé avant la République elle-même. Péguy l'a beaucoup mieux dit avant moi.

Et il continue chaque jour. C'est ce projet-là qui est le vôtre. Demandez-vous ce qu'est être Français aujourd'hui, ce n'est ni votre sang, ni vos origines, ni votre religion.

Et nous le savons, de Manouchian à Joséphine Baker. C'est une volonté. Les deux enfants de la République qui sont consacrés ce soir le montrent.

C'est ça être Français. Vive la République et vive la France ! J'invite a présent Madame Sophia Aram, Monsieur Jacques Essebag, Monsieur Jean-Claude Pierre Bloch et ses petits enfants à monter sur scène.

Je voulais juste embrasser Claude d'abord. Bonsoir à tous, j'aimerais partager avec vous quelques remerciements et un constat. Tout d'abord merci à vous, Monsieur le Président, cher Emmanuel, pour vos mots, pour votre invitation ici.

Merci à Claude, à sa famille, merci à la LICRA, Mario, merci à mes fils, à mes frères et soeurs et à mes amis, nombreux ici pour la force que vous me donnez. Merci aussi à mon père de nous aimer. Merci de nous avoir élevés et de nous avoir protégés.

Merci papa. Merci à Arthur, fidèle compagnon de combat et enfin merci à Benoit, l'homme de ma vie. Mon constat est simple j'ai grandi dans un monde dans lequel l'antiracisme était une évidence, l'universalisme une boussole et la laïcité un socle.

Pour tout vous dire, je viens d'un monde dans lequel Jean-Marie Le Pen était déjà antisémite et Jean-Luc Mélenchon ne l'était pas encore. Ce qui je convient pour les plus jeunes d'entre nous ici, peut être un peu surprenant. Personne à l'époque n'aurait pu confondre l'extrême droite avec un rempart contre quoi que ce soit, ni considérer le hijab comme un embellissement.

Le combat contre le racisme et l'antisémitisme était un combat contre les identitaires de tous poils et de toutes barbes. L'explosion des actes antisémites qui a suivi le pogrom du 7 octobre nous a fait basculer dans un monde différent, un monde travaillé depuis longtemps par l'islamisme, la pensée identitaire et le communautarisme. Et pour ceux qui se demandent où peut bien nous conduire un monde dans lequel on mêle de plus en plus politique, race et religion, Eh bien ouvrez un livre d'histoire et vous aurez la réponse.

Voilà pourquoi je pense qu'il n'y a plus de place pour nos petits renoncements et nos grands accommodements. Il est temps de nous rassembler face à l'islamisme et face aux populismes, qu'il soit d'extrême droite comme d'extrême gauche. Il est temps de se rassembler autour d'une idée simple, autour de l'idée simple que l'humanisme ne se divise pas, il ne se divise pas en races et que la République ne se divise pas en communautés parce que la République ne se divise pas.

La République est une et indivisible. Au delà de nos différences et de nos parcours, voilà ce qui nous rassemble ici, ce soir. Et voilà pourquoi je suis heureuse et fière de partager ce prix avec toi, Arthur.

Merci à tous. Pas facile de passer après tout le monde. Monsieur le Président, cher Emmanuel, chers amis, je vais être honnête, je ne sais pas comment recevoir ce prix.

Je suis là, devant vous et au lieu d'être heureux, je ressens quelque chose de plus profond, qui me bouleverse, qui me glace parce que je me dis qu'en France, en 2025, on remet une récompense à quelqu'un juste parce qu'il a dit que l'antisémitisme était inacceptable. Et ça, ça ne me rend pas fier. Pour moi, c'est un signal d'alarme, une alarme qui nous dit que quelque chose s'est cassé, que quelque chose ne tourne plus rond.

Alors oui, c'est vrai, depuis le 7 octobre, j'ai parlé fort, parfois avec maladresse, souvent en colère. Mais j'ai parlé pour rester debout, pour ne pas tomber, pour ne pas devenir fou. Parce que comme tous les juifs de France, Monsieur le Président, je vis désormais avec une peur qui ne me quitte plus.

Pas une peur abstraite, une peur intime, une peur qui vous réveille la nuit, une peur qu'on n'avoue qu'à demi mot, même à ses proches. Alors je parle, je parle pour ne pas m'éteindre. Je parle, comme vous le disiez, pour mes parents qui changent leur nom quand ils commandent un taxi.

Je parle pour ces femmes qui cachent leur étoile de David comme on cache une cicatrice. Pour ces étudiants qui baissent les yeux dans les couloirs de la fac, pour ces commerçants dont les vitrines sont taguées, pour ces rabbins frappés en pleine rue. Et je parle aussi parce que je n'en peux plus du silence.

Où sont-ils ? Où sont-ils ceux qu'on admirait, ceux qui se levaient pour toutes les causes. Ceux qui avaient toujours le mot juste.

Les artistes, les penseurs, les humanistes, les féministes, les grandes voix. Les amis d'hier, aujourd'hui si silencieux ou pire, flous, tièdes, ambigus. Ce silence, ce n'est pas de la douleur, c'est pire que de la douleur.

C'est un abandon. Et croyez-moi, il blesse plus que toutes les insultes. Monsieur le Président, cher Emmanuel, chers amis, je ne vous demande pas de ressentir ce que nous ressentons.

Je ne vous demande pas de vivre nos peurs. Je ne vous demande pas de vous mettre à notre place. Je vous demande de prendre la vôtre.

Votre place, celle qui engage, celle qui protège pour que l'histoire ne se répète pas. Votre place, debout, claire, ferme. Tenez la ligne.

Tenez la ligne avant que les dernières digues ne cessent. Tenez-là comme on l'a, comme on tient la main d'un enfant, tenez-là comme on tient une promesse qu'on ne peut pas trahir, parce que ça commence toujours par les Juifs. Et puis ça déborde, ça engloutit, ça emporte tout.

Et pendant que parfois la République hésite, la haine, elle, elle avance, elle s'installe, elle prend ses aises. Elle ne rase plus les murs, elle les peint, elle les signe avec son nouveau cheval de Troie, l'antisionisme. Celui qui dit Israël mais pense juif, celui qui prétend critiquer une politique, mais qui déteste en fait une identité.

Cet antisionisme qui tente de rendre la haine du juif acceptable. Alors ce prix, je ne peux pas le garder pour moi. Je le tend, je le tend à tous ceux qui, même dans cette période trouble, restent dignes, loyaux.

Debout, je le tend à Sophia, mon amie. Toi qui n'avait que des coups à prendre, tu t'es levée sans calcul, sans rien attendre. Courageuse, je le tend à mes amis, mes amis du maquis, à mes bastards, à mes justes, ceux qui ne parle pas, mais qui agissent dans l'ombre, dans la poussière, dans le vrai.

Je le tend bien entendu à Claude et à la famille Pierre Bloch, à Mario et ses équipes de la LICRA qui tiennent bon et sans relâche. Je le tend à Mareva, ma femme qui encaisse tout sans jamais se plaindre. Alors croyez-moi, je ne suis pas du tout un héros.

Je suis juste un homme, un père, un citoyen, un Français, un juif. Et tant qu'il me restera une voix, je ne me tairai pas. Je ne m'excuserai pas, je ne reculerai pas.

Merci à tous.