Jennifer Lesieur : L'Heure des Livres (Émission du 02/07/2026)
Transcription Whisper (large-v3), avec identification des locuteurs. À recouper avec la source d'origine.
Bienvenue à l'heure des livres, Jennifer Le Sieur. Alors, vous êtes romancière, vous êtes essayiste, vous êtes biographe à votre actif. Vous avez déjà notamment écrit sur Jack London, sur le couple Stevenson. Et là, vous venez de publier Les Chambres Noires de Lee Miller, un livre qui est paru aux éditions Robert Laffont. Alors, c'est une biographie romancée, un roman vrai, comme on dit ? J'aime bien un roman vrai. Un roman vrai, un roman vrai, qui s'intéresse à cette femme qui a eu mille vies et qui fut mannequin, photographe de mode, reporter de guerre, qui a eu de nombreux amants et qui a terminé, comme il l'est dit, respectable, mais fortement alcoolisée et un peu mélancolique aussi.
Alors, quelle vie en effet, lorsque vous vous êtes intéressée à elle, qu'est-ce qui vous a attiré ? C'est son talent, sa beauté, son intrépidité, sa liberté ?
C'est un peu tout ça, parce que c'est vrai que quand vous la voyez sur les photos, toujours très sophistiquée, très glamour, c'est vraiment... C'est presque... Il y a un côté statuaire antique qui, franchement, au début, me faisait un peu peur. Je la trouvais trop parfaite, trop lisse. Il y avait quelque chose... En plus, elle était très sûre d'elle. On voyait que c'était quelqu'un qui maîtrisait totalement son destin, son physique, qui savait l'utiliser, et pourtant pas du tout.
En grattant un peu, j'ai découvert que derrière la beauté plastique, il y avait évidemment la grande fragilité qui fait les génies, et beaucoup d'ambivalence, en tout cas, dans son caractère, dans ses relations avec autrui, dans sa propre carrière aussi. Il y a sans arrêt des volte-face, qui fait qu'avec elle, je savais que je n'allais pas m'ennuyer.
On ne s'ennuie pas, vraiment, c'est passionnant. Alors, on va commencer par un petit peu d'éléments biographiques. Donc, avant de devenir grand reporter, enfin, correspondante de guerre, accrédité, finalement, par le gouvernement américain pendant la Seconde Guerre mondiale, elle a été mannequin. Alors, la légende dit qu'elle a été repérée par Condé Nast lui-même, dans la rue.
Alors, ça, ça fait partie des légendes de Lee Miller. Elle lui serait tombée dans les bras, parce qu'elle traversait une rue de Manhattan. Elle a failli se faire renverser. Comme par hasard, l'homme dans lequel elle est tombée dans les bras, c'était Condé Nast.
Le patron du grand groupe de presse, qui possède cette vogue, notamment.
Exactement. Et évidemment, lui, il ne pouvait que tomber sous le charme de cette jeune fille, totalement inconnue, encore à l'époque, et lui a proposé tout de suite de devenir mannequin pour vogue.
Alors, donc, dans un premier temps, elle devient mannequin. Mais, en fait, elle s'ennuie vite et très vite, elle a envie de passer de l'autre côté de l'objectif. Alors, le livre commence par une scène où elle arrive à Paris avec un objectif. C'est de devenir l'élève de Man Ray, tout simplement. Et elle va y parvenir, elle va devenir non seulement l'élève, mais aussi la maîtresse de Man Ray. Elle a comme ça évolué dans le monde des surréalistes de l'époque, dans ce Paris foisonnant et un peu fou. Et vous le racontez très bien. C'est étonnant. Avant de devenir, et ça, ça va être une autre partie de sa vie, cette grande reporter.
Oui, elle a toujours eu ce talent de trouver les bonnes personnes au bon moment. Elle était déjà photographe amateur, mais vraiment très bonne technicienne, avant de décider de devenir photographe elle-même. Évidemment, avec qui elle pouvait apprendre son métier à l'époque, avec la star, le portraitiste star de l'époque, qui était Man Ray. Et qui vivait à Paris déjà depuis un certain temps. Et elle était déjà francophile. Elle aimait Paris. Elle a eu le coup de foudre pour la ville dès son premier séjour. Et bon, abordé Man Ray à l'époque, ce n'était pas évident, mais pas pour Lee Miller, évidemment. Donc, elle lui a fait du rentre-dedans.
Elle le croise, là aussi, comme par hasard, dans un bar. Il lui dit, vous savez, je pars en vacances. Elle lui répond, je sais, je pars avec vous. Ça aussi, c'est assez légendaire, mais je l'imagine très bien. J'y crois, cette légende. J'avouerais bien dire, mais vous savez, mademoiselle, je ne prends pas d'élèves. Si maintenant, vous en avez une. Et voilà, c'est comme ça que tout commence. Elle force un peu le destin pour être à la place qui lui revient.
Alors, il y a ce côté volontaire, ce côté, cette femme qui n'a peur de rien, intrépide, qui cherche l'adrénaline, l'aventure. Et puis, il y a un côté plus sombre, plus mélancolique. D'où d'ailleurs ce titre, très bien trouvé, les chambres noires, évidemment. Le titre fait référence à la photographe qu'elle est, la chambre noire qui révèle la photo. Mais aussi les facettes un petit peu noires de sa personnalité, ses secrets, ses failles assez nombreuses. Notamment dans l'enfance. Ça commence dans l'enfance, puisqu'en fait, elle est violée à l'âge de 7 ans. Oui. Donc, c'est une cicatrice qui va rester.
Et puis, la deuxième, de ce qu'on voit, l'autre grand choc qu'elle va subir, c'est d'être parmi ceux qui vont découvrir en premier l'horreur des camps de concentration. Voilà. Raconte-nous ça, parce que c'est quelque chose dont, en fait, elle ne s'en remettra jamais, finalement.
Non, parce que quand elle découvre les camps de Tachaud et de Burenwald, on ne savait pas encore. On n'avait pas vu ces images. Les reporters avaient eu le droit, enfin, d'entrer sans aucune censure, cette fois, pour documenter tout ce qu'ils verraient, parce qu'on se doutait bien que personne n'allait les croire. Et elle, elle était là. Elle a toujours voulu être en première ligne. Là, pour le coup, elle a pris la guerre de plein fouet. Elle a vu l'abomination. Évidemment, personne n'était préparé à ça. Et en plus, moi, j'ai eu un vertige quand j'ai regardé ces photos, parce que vous les voyez aujourd'hui sur papier glacé, en noir et blanc. Mais elle, elle a vu tout ça en couleur.
Elle a vu tout ça en vrai. Et il n'y avait pas non plus encore de film qui était montré de ces réalités. Elle, elle a tout vu sans filtre. Oui.
Et ça, vous racontez, c'est des très belles pages. Vous racontez que l'effroi qu'il a saisi, et malgré tout, c'est toujours ce dilemme du photographe qui, ses idées froides, même ses idées froides et d'horreur, prend des photos.
Oui, parce qu'elle avait une grande conscience professionnelle. Elle savait pourquoi elle était ici. Ce n'était pas pour faire de l'art, pour faire des jolis plans, ou des mises en scène structurées. C'était vraiment pour documenter l'horreur. Et ça, ça l'a aidé, justement, à passer outre ce qu'elle voyait. C'était dit, c'est mon devoir, je suis là pour ça. Mais évidemment, malgré tout, il y a quelque chose qui s'est infiltrée en elle et qui l'a détruite à jamais.
Alors, dans la première partie de sa vie, on passe de Paris à New York, en passant par l'Allemagne. Et puis après, après la guerre, on va la retrouver en Égypte. Et dans un rôle dans lequel on ne l'attendait pas, en fait. On épouse, ce n'est pas servile, mais enfin, qui semble ranger, en tout cas. Elle épouse un Égyptien.
Oui, c'est un de ses coups de tête. Elle fonctionnait beaucoup comme ça. Dès qu'elle s'ennuie, il fallait qu'elle fasse une petite folie pour aller voir ailleurs si la vie n'est pas plus palpitante et excitante. Mais bon, ça, c'est ce que j'appelle un peu son petit chapitre Agatha Christie. Elle a eu le coup de foudre pour ce charmant homme d'affaires égyptien, très cultivé, polyglotte. Et elle a voulu vivre avec lui au Caire. Donc, c'était quand même le Caire. C'était juste avant la guerre. C'était le Caire des années 30, donc qui était aussi très cosmopolite. Et au début, elle a beaucoup aimé. Elle a surtout aimé l'Égypte.
Elle a aimé parcourir l'Égypte au volant de sa voiture toute seule pour s'échapper justement d'un côté qui était quand même un peu mortifère et un peu très ennuyeux pour elle, qui était celui de la bonne société anglo-saxonne, Kerot. Donc là aussi, elle est encore allée plus loin pour chercher cet exotisme dont elle repâtaient les oreilles. Et finalement, elle l'a trouvée en face des ruines, face aux îles et surtout face au désert. Au désert. Oui.
Ce que vous racontez dans le désert. Alors bon, vous évoquez ces amants qui ont parfois, dans la vie, s'est entremêlés à sa vie professionnelle, avec des passions communes. Et son deuxième mariage avec Roland Penrose, la maternité, qui était loin d'être évidente pour elle. C'est facile, hein ? Oui. Elle ne souhaitait pas au plus profond d'elle, visiblement. Et vous racontez surtout sa fin de vie aussi, où elle est devenue une sorte, elle est devenue lady, Lady Penrose. Elle habite dans la campagne anglaise et elle boit beaucoup. Et surtout, elle exécute des recettes de cuisine. Enfin, c'est une autre. C'est étonnant, cette métamorphose. Totalement.
Une autre, Lady Miller. Elle devient lady parce que son mari devient soeur. Voilà. Donc, c'est même un titre qu'elle n'a pas gagné elle-même. Oui. Mais surtout, elle a quand même réussi à se trouver une autre carrière pleine de chef cuisinière, mais alors chef un peu surréaliste. Elle a toujours été une surréaliste au fond. Parce qu'elle faisait des spaghettis bleus, du poulet recouvert de feuilles d'or. Influence très Magritte. Elle était très amie avec Miro, avec Manara évidemment, et aussi avec Picasso. Elle a fait une espèce de cuisine à moitié cubiste, moitié surréaliste, avec des couleurs vives. Je dois dire que quand on les voit en photo, c'est très joli, c'est modérément appétissant.
Mais en tout cas, ça l'a comblé. Et plus elle cuisinait, plus elle s'apercevait que ça amusait les autres, ça faisait plaisir aux autres. Et plus elle éloignait justement ses chambres noires, ses propres démons. Et la bouteille de whisky a commencé à se vider de moins en moins vite, on va dire, au fur et à mesure qu'elle remplissait ses casseroles.
En tout cas, je vous conseille vraiment de lire ce livre. C'est passionnant. Les chambres noires de Lee Miller, c'est bien écrit. On se laisse emporter par la vie de cette femme incroyable. C'est publié aux éditions Robert Laffont. Merci beaucoup, Jennifer Lussure. Merci.
Merci.