RATP : Pourquoi la nomination de Castex est un scandale | Gilles Dansart
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Chers auditeurs du Média, vous aimez nous écouter ? Vous êtes la garantie de notre liberté et de notre indépendance et nous avons besoin de vous pour continuer. Devenez sociaux et abonnez-vous sur lemédiatv.fr. Après avoir été Premier ministre lors du premier quinquennat, notre cher président Jean Castex était à la tête de l'Agence de financement des infrastructures de transport de France. S'il était courant de le croiser dans le métro comme M. Tout-le-Monde, Jean Castex est désormais à ses commandes. Le prédécesseur d'Elisabeth Borne a été proposé par le président de la République Emmanuel Macron pour devenir PDG de la RATP.
Une nomination clé à un an de la Coupe du monde de rugby et à deux ans des Jeux olympiques qui solliciteront fortement les transports publics. Conflit d'intérêts ou nomination éclairée ? Retour sur une promotion qui soulève des questions notamment sur la transparence de notre gouvernement. On en discute avec Gilles Dansart, rédacteur en chef du site Mobiletre, le média spécialisé dans les transports, qui a révélé cette info. Je vous laisse vous installer tranquillement. Bonjour Gilles Dansart. C'est un plaisir de vous retrouver sur le plateau du Média que vous connaissez déjà. Alors Jean Castex a été nommé par Emmanuel Macron selon une méthode que vous qualifiez d'injustifiable.
Je vais y arriver décidément d'injustifiable. Pouvez-vous nous expliquer pour quelles raisons ?
Tout simplement parce qu'Emmanuel Macron en 2017 avait déclaré qu'il fallait maintenant recruter des dirigeants d'entreprises publiques selon un process ouvert et transparent. Et le gouvernement a appliqué cette consigne formellement début septembre en recourant à un cabinet de chasseurs de têtes dont le nom est Jouvet Associé, piloté par l'APE, l'Agence des participations de l'État, qui dépend de Bercy. Donc beaucoup de candidats se sont déclarés. Beaucoup de candidats et candidates ont été auditionnés par ce cabinet de chasseurs de têtes. Et au final, le président de la République décide de proposer Jean Castex, qui lui n'a pas candidaté officiellement, n'a pas été auditionné.
Donc en fait, il y a un défaut formel évident, c'est-à-dire d'un côté une revendication de transparence, d'ouverture à des profils nouveaux. C'était un peu ça qui était demandé en 2017. Et puis en fait, une pratique totalement digne de République bananière, avec une cooptation de son ancien Premier ministre, qui n'a pas été auditionné, et dont on n'a pas cherché à savoir si, finalement, il était apte à diriger quand même la RATP. Je rappelle, 70 000 personnes, plus de 5 milliards de chiffre d'affaires. Ça n'est pas une petite entreprise.
En plus, il aurait voulu être à la tête de la SNCF. Il est un peu déçu, non, Castex ?
C'est vrai que son rêve, c'est la SNCF, qui est encore plus grosse que la RATP. C'est 35 milliards d'euros de chiffre d'affaires. C'est des activités qu'on connaît, évidemment, ici en France, mais avec des grosses filiales comme Geodis et Keolis. Donc c'est encore plus gros. Au Messa, le poste n'était pas libre, alors qu'à la RATP, le poste s'est libéré début septembre avec la démission de la PDG Catherine Guillouard.
Alors vous parliez de la transparence de la vie publique. La Haute Autorité pour la transparence de la vie publique a estimé que la nomination de M. Castex ne poserait pas de problème de compatibilité avec ses anciennes fonctions, ce qui écarte le risque pénal de prise illégale d'intérêt.
Alors le deuxième épisode de cette nomination un peu hors norme, c'est effectivement l'avis de la Haute Autorité de la transparence de la vie publique qui est étonnant pour deux raisons. Premièrement, de considérer que les signatures du Premier ministre ne l'engagent pas vraiment en termes de conflit d'intérêts. Donc il y a eu des décrets qui ont été pris, des arrêtés concernant la RATP, notamment ce qu'on appelle – je ne vais pas aller dans les détails – mais le cadre social territorial qui va régir un peu la façon dont la concurrence va se passer dans quelques années en Ile-de-France.
Et la Haute Autorité de la transparence de la vie publique considère que ça n'engage pas le Premier ministre, comme s'il n'avait pas à un moment validé un certain nombre de décisions. Première bizarrerie. Et deuxième bizarrerie, c'est que dans les réserves que la HATVP inscrit à l'endroit de Jean Castex, il y a l'interdiction de rencontrer et de discuter avec des membres de son ancien gouvernement.
C'est un avis qui a été rendu le 18 octobre.
Tout à fait. Donc on imagine que le PDG de la RATP ne peut pas rencontrer la Première ministre, le ministre des Transports, Clément Beaune, qui était auparavant ministre de l'Europe, des Affaires européennes. Il ne peut pas rencontrer Gérald Darmanin, au moment de la préparation des JO, le ministre de l'Intérieur pour toutes les questions de sécurité. En fait, on est dans une absurde situation où on dit oui, mais les réserves, en fait, empêchent concrètement un exercice normal d'une fonction de PDG de la RATP. Mais tout le monde semble s'asseoir un peu sur cet avis et les conditions surtout de respect de cet avis.
L'institution, donc cette autorité pour la transparence de la vie publique, est une autorité administrative indépendante, en principe ?
En principe, indépendante, mais dont le président est nommé par le président de la République. Donc on peut respecter formellement l'indépendance, mais on peut être surpris aussi de l'enchaînement de décisions, encore une fois, qui créent une situation totalement absurde. Il faut se rappeler que la HTVP a été créée au moment de l'affaire Cahuzac, sous François Hollande, et que peut-être le zèle avec lequel on a inscrit dans la loi un certain nombre de choses, crée des situations aujourd'hui totalement absurdes.
Donc cet avis indique l'absolue nécessité de s'abstenir de toute démarche pendant trois ans près de son ancienne équipe gouvernementale. Mais alors déjà, même à l'époque où il était encore Premier ministre, GASTEX a rendu quand même plusieurs arbitrages relatifs au contexte institutionnel dans lequel la RATP va évoluer.
Tout à fait. Et là, on peut considérer que pour les concurrents, parce que c'est toujours relatif à une organisation différente des transports publics, on a beaucoup évolué en France depuis 20 ans, avec notamment l'application de règlement européen. On n'est plus dans un monopole des entreprises publiques, que sont la RATP et la SNCF. Tout ça est ouvert depuis un certain nombre de temps. Et donc, pour garantir l'équité concurrentielle entre l'ensemble des entreprises, qu'elles soient publiques d'ailleurs ou privées, ou privées à capitaux publics, enfin, il y a tout un tas de situations, il faut garantir que les instances publiques sont tout à fait neutres.
Et là, beaucoup de juristes considèrent que l'ancien Premier ministre ne pouvait pas être neutre au moment des décisions concernant le régime de la concurrence en Ile-de-France.
Et vous indiquez également dans votre article que certains marchés attribués à RATP, RATP Développement, à l'étranger, ressortent de la diplomatie des affaires à laquelle Matignon est de fait associée.
Tout le monde sait qu'il y a un certain nombre de marchés, notamment au Moyen-Orient. Je pense à l'Égypte, je pense au Maroc, en Algérie, sont beaucoup soutenus par la puissance publique française, parce qu'il y a l'intervention de la FD, l'Agence française de développement, il y a des cofinancements assez forts. Et donc il est très fréquent qu'au niveau du gouvernement, et notamment de Matignon, il y ait des coups de téléphone entre dirigeants de ces pays pour favoriser, d'une certaine façon, une diplomatie des affaires. Ce n'est pas spécifique à la France. Les Allemands le font beaucoup, les Américains, etc., les Anglais. Mais de fait, ça peut favoriser une entreprise plutôt qu'une autre.
Donc d'un point de vue purement formel et juridique, là je me contente de dire ce que la loi prévoit, normalement il devrait y avoir impossibilité ou incompatibilité pour l'ancien Premier ministre d'assurer la présidence de la RATP selon les textes qui existent.
Donc il y a bien un conflit d'intérêt.
Et donc il y a suspicion de conflit d'intérêt. Et en matière de droit, la suspicion au conflit d'intérêt est égale au conflit d'intérêt lui-même.
Alors cette nomination rappelle aussi celle de Aurore Berger, qui a intervenu quelque temps, le 28 septembre précisément. Aurore Berger, président du groupe Renaissance, le parti présidentiel à l'Assemblée nationale, a été nommé le 28 septembre au conseil d'administration de France Télévisions. Les syndicats du groupe audiovisuel public y ont vu une volonté de reprise en main politique, claire et nette, dénoncée par neuf d'entre eux dans un communiqué. Finalement, c'est une politique qui se perpétue avec la nomination de Jean Castex.
Au-delà du cas d'Aurore Berger, il y a un cas encore plus révélateur. C'est celui d'Emmanuel Wargon, qui, au moment du transfert de Jean-François Carinco, président de la CREU, de la commission de régulation de l'électricité, a laissé son poste. Et donc Emmanuel Wargon, qui n'avait aucune connaissance en matière d'énergie, a été nommé, malgré une délibération des deux assemblées, presque aux deux tiers qui l'auraient empêché formellement d'être cette présidente. Il a manqué de voix. Mais normalement, avec un tel vote de défiance, près des deux tiers des députés et des sénateurs réunis en commission ont considéré que ce n'était pas une candidate valable pour cette commission.
Eh bien, elle a quand même été nommée. Donc quelqu'un sans expérience en matière d'électricité et d'énergie. Donc ce n'est pas la première fois que l'Élysée impose un ou une candidate à un poste sans que ses compétences aient été valablement analysées et observées. Et de ce point de vue-là, Jean Castex peut se prévaloir d'un amour des trains. Mais est-ce que ça suffit pour être PDG de la RATP ?
Il ne s'agit pas de faire une suspicion d'incompétence, mais encore a-t-il fallu que des gens compétents, le cabinet de chasseurs de tête, l'Agence des participations de l'État, regardent de près si en termes de management, en termes de connaissances de ce qu'on appelle le mass transit, l'île de France, c'est quand même très spécifique, il ait ces compétences-là.
Moi, j'aime beaucoup les avions. J'aimerais être nommée à la tête d'Air France. Et alors, j'avais une dernière question, mais à vouloir faire ma blague, je l'ai perdue. Si ça me revient, Emmanuel Macron, à travers ses nominations, il sait très bien ce qu'il fait. Quel est le signal qu'il souhaite envoyer aux Françaises et aux Français ?
Je ne sais pas s'il y a un signal politique, sinon une pratique d'autorité qui semble avoir dans l'opinion une certaine résonance. C'est-à-dire que finalement, par rapport à tous les désordres que le monde connaît aujourd'hui, par rapport aux risques économiques, à la précarité énergétique, etc., finalement, un peu d'autorité ne serait pas si mal. Donc il y a une sorte de surf sur cette tolérance ou cette indulgence des Français vis-à-vis d'autorité.
Puisque personne ne semble réagir, et pour le coup, tout le monde semble assez content qu'un ancien Premier ministre dirige une grande entreprise, eh bien on se contente de ça, et on passe sur tous les aspects dits mineurs et formels qui sont quand même importants dans une République et une démocratie, qui est l'observation du droit. Et donc, de ce point de vue-là, on peut considérer que c'est, petit à petit, des signes supplémentaires d'une pratique un peu plus autoritaire de l'exécutif français.
Merci beaucoup, Gilles Dansard. Merci à vous. Vous êtes le rédacteur en chef du Média Mobilêtre. Sous-titrage Société Radio-Canada
Emmanuel Macron