Hausse des prix : le PDG de Carrefour, Alexandre Bompard, ne veut pas rouvrir les négociations commerciales
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France Inter, Benjamin Duhamel, Florence Paracuelos, la grande matinale.
Un grand patron dans le grand entretien. Ce matin, nous recevons le PDG de Carrefour. Et vos questions et observations sont les bienvenues, chers auditeurs au 01 45 24 7000 et sur l'application Radio France. Bonjour Alexandre Bompard. Bonjour. Merci d'être avec nous sur France Inter. Avec vos 150 000 employés directs ou indirects et vos 6000 magasins Carrefour en France, vous occupez un poste d'observation de choix pour jauger de la santé économique du pays, hausse des prix du carburant, marge de la grande distribution, relation des patrons avec le Rassemblement National. On va parler de tout ça avec vous.
Mais d'abord, avec la guerre au Moyen-Orient, ça fait près de trois mois que l'économie mondiale est dans une situation d'incertitude. Fin avril, vous disiez que vous ne perceviez pas de changement significatif de la consommation des Français dans vos magasins. Est-ce que c'est toujours le cas aujourd'hui ? Ou est-ce que vous commencez à ressentir les effets concrets de cette instabilité ?
Non, je dirais que la consommation, et notamment la consommation alimentaire, résiste. Pourquoi elle résiste au fond ? Parce que les prix alimentaires sont assez stables. Il y a eu des négociations commerciales qui ont duré quatre mois comme chaque année. Elles se sont achevées le 1er mars. L'inflation alimentaire est autour de 1%. Quand les clients viennent en magasin, ce qu'ils ont aujourd'hui, c'est des prix autour de 1% d'augmentation. C'est-à-dire proche d'une stabilité. Donc ils achètent les mêmes volumes. Donc la consommation alimentaire est assez stable. Et en effet, les volumes sont assez stables.
Après, pour les plus fragiles, et on sait qu'il y a entre un tiers et 50% des clients qui souffrent, qui soit arbitrent, soit se privent. Pour cela, on commence à voir une petite déformation de la structure de consommation. Plus de premiers prix, moins de viande rouge, plus de viande blanche, plus de marques propres au détriment des marques nationales. Mais ça reste aujourd'hui relativement limité, encore une fois, parce que les prix sont stables.
Donc ça n'a rien à voir avec le pic de l'inflation il y a 3 ans et la déconsommation dont vous parliez à l'époque.
Non, à l'époque, j'avais d'ailleurs été le premier à parler même de tsunami de déconsommation. On n'a pas du tout ça aujourd'hui parce qu'au fond, la zone qui était touchée par le conflit russo-ukrainien, c'était un des greniers du monde. Donc immédiatement, les prix avaient augmenté, et de manière très générale. On a eu une inflation de 25% en 2 ans. Là, ce n'est pas ça qu'on a aujourd'hui, parce qu'on joue notre rôle aussi de négociateur de ces prix bas.
Sur l'évolution de ces prix, Alexandre Bompard, les chiffres d'avril, l'inflation sur un an, on est à 2,2%. Inflation générale. Inflation générale, ce qui est évidemment surtout tiré par la hausse des prix du carburant. On va en parler dans un instant. Votre concurrent, Michel-Édouard Leclerc, il dit qu'il y a un scénario plausible d'une inflation qui pourrait aller jusqu'à 3 ou 4% d'ici le mois de juillet. Et là, peut-être que ceux qui nous écoutent s'inquiètent de voir précisément les prix augmenter davantage. Est-ce que vous croyez à ce scénario d'une inflation qui continuerait d'augmenter d'ici à l'été ?
On se trompe beaucoup quand on fait des prévisions comme ça. Et mon ami Michel-Édouard Leclerc, de temps en temps, donne des chiffres un peu différents selon les interviews. La réalité, c'est quoi ? L'essence augmente beaucoup. C'est une souffrance pour le pouvoir d'achat des ménages. Et donc, évidemment, il y a ce poste-là qui est un poste important. Les prix alimentaires sont stables. Il n'y a pas de raison aujourd'hui qu'ils bougent. Les prix alimentaires de l'année. Et c'est notre rôle de négociateur de les garder bas. Donc, je pense qu'ils resteront bas. Ils peuvent progresser un petit peu, notamment sur les marques propres. Mais normalement, ça doit rester bas.
Évidemment, en revanche, tous les impacts de la crise actuelle vont concerner les récoltes de demain. Notamment cette fameuse augmentation des engrais azotés. Et là, l'année prochaine, on devrait avoir des tarifs plus élevés. Mais aujourd'hui, sur l'année, puisque c'est la question principale, les Français, aujourd'hui, ils sont à la semaine, ils sont au mois, ils regardent les prix. On peut les rassurer, les prix vont rester stables dans les prochaines semaines.
Ça veut dire que vous allez dire non aux agriculteurs de la FNSEA, par exemple, qui demandent une réouverture des négociations commerciales tout de suite, parce qu'ils sont affectés, eux, tout de suite, notamment par les prix des carburants ?
Non, on n'a pas de demande de renégociation. On a, de temps en temps, tel ou tel ETI qui vient nous voir en nous disant j'ai une difficulté parce que l'essence augmente, parce que j'ai des...
Vous avez votre industriel qui, par exemple, compte tenu de l'augmentation du coût du plastique, vous disent qu'il faut qu'on rouvre les négociations.
De manière marginale, pourquoi ? Parce qu'il y a encore beaucoup de stocks de plastique qui sont là et qui sont sur les tarifs d'avant. L'augmentation des engrais, ça va toucher les récoltes d'après. Ça ne veut pas dire qu'il n'y a pas besoin d'aide dès aujourd'hui pour aider des agriculteurs liés à l'augmentation du kérosène ou en prévision des récoltes futures. Mais sur les prix, aujourd'hui, on a, sauf de manière très marginale, pas de demande d'ouverture.
Donc, au premier syndicat agricole à FNSEA, qui demande une réouverture ? Vous dites que ça n'est pas justifié tout de suite maintenant. On verra l'année prochaine.
Non, je n'ai pas de demandes aujourd'hui qui me sont formulées. Et encore une fois, en fait, tout est prévu dans les clauses de renégociation. On négocie pendant quatre mois. Il y a des clauses de renégociation qui disent quoi ? Quand les coûts augmentent de temps, on réouvre les négociations. Les coûts des matières premières agricoles mondiales, aujourd'hui, ils sont autour de 1-1,5%. C'est ça, la réalité. Encore une fois, ça ne veut pas dire qu'il n'y a pas des agriculteurs qui s'inquiètent, qui s'ouvrent, qui se posent des questions pour l'année prochaine.
Alexandre Bonpart, il faut qu'on parle évidemment de la question des carburants centrales pour les Français. C'est aujourd'hui que le gouvernement doit annoncer de nouvelles aides ciblées pour ce qu'ils appellent les gros rouleurs. Un chiffre qui a frappé tout le monde. Cette semaine, le sans-plomb a dépassé les 2 euros le litre. D'abord, sur ce que vous constatez dans les stations-essence Carrefour. En termes de volume de carburant, qu'est-ce que ça représente ? Dans quelle mesure les Français sont moins allés dans vos stations-essence pour faire le plein de leurs voitures ?
À part chez Total, les volumes de consommation de carburant sont en baisse de 20%. Ça veut dire que les Français ont trouvé, cherchent, se débrouillent pour trouver des voies alternatives à la prise de la voiture. Et donc, les volumes de carburant sont en baisse de 20% aujourd'hui.
Ou qu'ils vont chez Total, puisque Total plafonne ses prix.
Ou qu'ils vont beaucoup plus chez Total que chez les autres, puisque Total plafonne ses prix. Mais globalement, ce qu'il faut quand même retenir, c'est que les volumes de carburant sont en baisse, et sont en baisse massive, encore une fois, covoiturage, réduction du nombre de déplacements, etc. C'est ça que font les Français.
D'ailleurs, vous le voyez dans vos magasins, c'est-à-dire que les gens viennent moins souvent faire leurs courses ?
Alors, ça impacte moins le magasin. Mais en effet, il y a une petite inversion par rapport à ce qu'on a connu les dernières années. Il y a moins de venues, et des paniers moyens qui augmentent en hypermarché. Il y a des paniers qui ont augmenté, mais il y a moins de fréquences.
Sur la question de Total, Alexandre Bompard, peut-être que ceux qui nous écoutent se disent « Mais pourquoi est-ce que Carfond ne fait pas comme Total a plafonné à 2 euros ? » C'est quoi ? Parce que vous n'en avez pas les moyens, c'est ça ? On n'en a pas les moyens. Pourquoi ?
Mais pourquoi alors ? Qu'est-ce que fait Total ? Total a deux métiers. Oui, raffineurs. Ils sont raffineurs et ils sont distributeurs. Moi, j'achète mon essence à Total. Et à d'autres, mais à Total. Je ne l'achète pas au même prix qu'il se le vend à lui-même. Donc, quand il se vend à lui-même, il se le vend plus bas, ce qui lui permet de plafonner. Quand il me le vend à lui-même, c'est normal, c'est du commerce d'ailleurs. C'est de la concurrence déloyale de Total ? Non, je n'irai pas. Concurrence déloyale. Au fond, il fait ce qu'il fait. Il est à la fois raffineur et distributeur. À moi, il me vend avec une marge. À moi et à tout le marché, il me le vend avec une marge.
Donc, je me retrouve avec un prix. J'applique un ou deux centimes à ce prix-là. Et deux jours après, vous le retrouvez à la pompe. C'est comme ça que ça marche. Donc, en fait, je n'ai aucune marge de manœuvre. Sinon, je vendrais soit à perte. Et si je vendais à perte, je me retrouverais en difficulté. Je pourrais le faire un ou deux jours, mais je ne pourrais pas tenir plus longtemps. Donc, en réalité, je n'ai aucune marge sur ce sujet-là. Lui, comme il se le vend...
Mais vous aimeriez que Total vous vende l'essence au même prix ?
Je rêverais, comme tout le secteur, que Total, pendant cette crise, mais je ne peux pas l'y contraindre, que Total, pendant cette crise, dise je vends à l'ensemble des acteurs de la grande distribution, et aussi aux petits pompistes, au prix que je me vends à moi-même.
Ce n'est pas ce qu'il fait. Du coup, quand vous voyez que Total a fait un bénéfice en traînette hausse au premier trimestre, 5 milliards d'euros, vous dites quoi ? Il faudrait le taxer, comme le demande la gauche ? Ou bon, bah bravo, effectivement, c'est du bon business.
Moi, j'essaye d'être cohérent avec les positions que je tiens. D'abord, je n'aime pas le Total bashing, je n'aime pas le grand groupe bashing. Total fait son métier. Dans ce métier-là, il y a un métier de raffineur, il y a des prises de position sur les prix à venir, etc., etc. Ils font un bénéfice, ils gèrent bien. On a besoin d'un grand énergéticien dans ce pays. C'est important d'avoir Total et que Total aille bien. Ce n'est pas ce que je demande aujourd'hui.
Mais il y a, objectivement, Alexandre Bonpar aussi, un bénéfice qui est en traînette hausse, n'ont pas tombé du ciel, mais presque, puisqu'ils bénéficient de la guerre au Moyen-Orient.
Oui, mais c'est aussi lié à la très bonne gestion de cette crise-là. Encore une fois, ils prennent des positions, ils arbitrent, ils font ce que font d'autres pétroliers, ils le font bien. Moi, je ne demande pas de surtaxe, etc. En revanche, j'adorerais... Bravo, Patrick Pouyannet. Bravo, Patrick Pouyannet. Et pour aller au bout de l'exercice, ça serait formidable si tous, on avait le prix que Patrick Pouyannet fait à ses stations totales.
Encore un mot sur les carburants. Il y a un débat dans la classe politique sur le fait de savoir comment il faut aider les Français. Je le disais, le gouvernement a fait le choix d'une stratégie d'être ciblée pour ne pas dépenser trop d'argent. Et vous avez, dans la classe politique, le Rassemblement National qui dit qu'il faut baisser les taxes, notamment la TVA, la passer de 20 à 5,5%. Vous avez, et ça, j'ose imaginer que ce n'est pas une option pour laquelle vous plaidez la France Insoumise qui dit qu'il faut bloquer les prix. Est-ce que vous considérez que la stratégie d'être ciblée est une bonne stratégie pour aider les Français ?
Une bonne stratégie, c'est toujours adapter à la situation dans laquelle vous êtes. Est-ce qu'on a des marges de manœuvre budgétaires en ce moment ? La réponse est non.
On ne peut pas faire comme ce que font d'autres pays européens qui, effectivement, décident de baisser les taxes sur l'État.
Non, je suis certain que si Sébastien Lecornu avait des marges de manœuvre budgétaires élevées, je suis certain de ce qu'il ferait. Il ferait ce qu'on fait en Espagne. On baisserait de moitié la TVA pendant une période et on aiderait tout le monde et on permettrait à chacun de respirer un peu mieux. Il n'a pas ces marges de manœuvre budgétaires-là. C'est une réalité. Elle nous vient d'ailleurs de front. Il y a quelques mois, je disais, on est aujourd'hui dans une situation où on n'a plus aucune marge de manœuvre budgétaire.
Vous aviez regretté le budget, l'abandon, la suspension de la réforme de retraite. Exactement. Ce que vous dites, c'est qu'on est en train de payer aujourd'hui les réformes qu'on n'a pas faites les dernières années.
En tout cas, on se rend compte tous que nous n'avons plus de marge de manœuvre budgétaire. Dans ce contexte-là, le gouvernement fait donc ce qu'il peut faire et ce qu'il peut faire de mieux, c'est des aides ciblées aux transporteurs routiers, à ceux qui souffrent le plus en termes de pouvoir d'achat, aux pêcheurs, aux agriculteurs, à ceux qui sont en difficulté. Et je pense que la liste va s'étendre.
Alors, on va parler de vos marges à vous, les marges de la grande distribution qui intéressent tout le monde, à commencer par les consommateurs. On a aujourd'hui les conclusions d'une commission d'enquête sénatoriale sur la question qui seront publiées. Vous disiez, vous, à l'occasion de votre audition devant cette commission, que vous étiez agacée, c'était en février dernier, agacée de la défiance à l'égard du secteur de la grande distribution. C'est de la défiance de vouloir savoir, de vouloir davantage de transparence ?
Écoutez, moi je suis convoqué entre deux et trois fois par an par une commission sur les marges, la marge, les fonctionnements, les dysfonctionnements de la grande distribution. Je suis présent dans 50 pays. Il n'y a pas un autre pays où un dirigeant Carrefour est convoqué. C'est pas grave, on y va, je suis toujours heureux. Et c'est le jeu de la démocratie, c'est très bien, c'est devenu un nouveau lieu, et vous en savez quelque chose ici. Donc, aucun problème. Quand je vois les conclusions, d'ailleurs que j'aurais pu écrire lors de mon audition puisque je savais ce qu'allaient être les conclusions. Quand je vois les conclusions, en revanche, je suis estomaqué. Pourquoi ?
Je vais vous dire pourquoi. D'abord, quand je les lis, ces conclusions, il y a des caricatures qui ne sont pas acceptables, qui sont irrespectueuses de ce métier, les mots...
Mais attendez, juste parce qu'on n'a pas les conclusions, parce qu'elles sont en revanche aujourd'hui, de quoi est-ce que vous parlez ?
Il va y avoir des chiffres. Elles sont tellement connues. D'ailleurs, vous avez passé des extraits tout à l'heure. Les conclusions, ça va être que c'est le Far West qui a une tension extrême, qu'il faut essayer de réglementer, qu'il faut essayer de rigidifier, qu'il faut essayer d'empêcher de négocier. C'est ça les conclusions. Je vous les mets, elles sont sur la table. Elles sont à la fois irrespectueuses de notre métier, toutes les caricatures sont grotesques.
Deuxièmement, elles montrent à chaque fois une tendance du législateur, ou en tout cas un certain nombre de parlementaires, il y a une volonté dans ce pays de tout administrer, de tout rigidifier, de tout contrôler, de tout encadrer, de tout plafonner. C'est vraiment ce que je ressens à chaque fois que je vais au Parlement.
On va prendre un exemple très concret de chiffres qu'il y a dans ce rapport, où il est question notamment, et c'est passionnant, de la répartition de ce qu'on appelle la valeur dans la chaîne alimentaire. Sur 100 euros de valeur ajoutée, ça c'est des chiffres qu'on peut vous donner qui seront dans ce rapport, 8 euros vont aux agriculteurs, entre 12 et 14 aux industriels, 35 à l'importation et 40 à la grande distribution sur la valeur ajoutée sur 100. 8 pour les agriculteurs, 40 pour vous pour la grande distribution. Est-ce que, là vous comprenez que ceux qui vont lire et découvrent ces chiffres se disent qu'il y a effectivement quelque chose de disproportionné ?
Oui, ce raisonnement est faux. Je suis désolé de le donner, il est faux. C'est ce qui est écrit noir sur blanc dans ce rapport. Quel est le résultat de Carrefour ? Puisque vous me posiez la question de mes marges. Moi, la bonne nouvelle, c'est que mes marges, elles sont publiques. Je suis une entreprise cotée en bourse. À la fin de mon exercice, ma marge, ma marge nette, ce qu'il me reste à la fin, c'est 1% de mon chiffre d'affaires. D'accord ? Je fais 100 milliards d'euros de chiffre d'affaires, il me reste 1%. Pour les grands industriels, tant mieux pour eux d'ailleurs, pour les grands industriels, quand ils font bien leur métier, elle est autour de 15%. C'est la réalité du métier.
C'est ça le métier. Et elles sont publiques aussi, et leurs marges sont entre, disons, 10 et 15 fois plus élevées. Et donc, la réalité, c'est que tous les rapports gouvernementaux, d'ailleurs, toutes les commissions diverses et variées, montrent que les marges des industriels, c'est comme ça depuis 30 ans, ce n'est pas un reproche.
Mais sur la répartition de la valeur, Alexandre Bompard, vous savez bien ce qu'on a sur la grande distribution, le principal reproche est de dire que pour obtenir les prix les plus bas possibles, vous contraignez notamment les agriculteurs. Est-ce que là, il n'y a pas un décalage dans la répartition de la valeur ajoutée entre la grande distribution, les industriels et les agriculteurs ?
C'est justement plus du tout comme ça que ça marche. Pourquoi ? Depuis les lois égaliment. Je ne négocie plus la matière première agricole. Donc, normalement, l'industriel devrait me dire, j'ai acheté à cette coopérative agricole le lait à tel niveau, je prends ce prix et je ne le négocie pas. En revanche, je négocie avec lui le reste, c'est-à-dire la matière première industrielle. Il faut que l'auditeur comprenne.
Donc, vous passez le bébé aux industriels de l'agroalimentaire qui, eux, sont en négociation directe avec les agriculteurs.
Je ne passe pas le bébé, moi. Ce que je demande, c'est connaître le prix de la matière première agricole. Dès que je le connais, je ne le négocie pas. Ensuite, il y a le sujet des centrales d'achat qui vont faire l'objet aussi des éléments de cette conclusion. C'est quoi la fameuse centrale d'achat ? Je vais vous parler de la mienne. Moi, j'ai une centrale d'achat. J'ai 40 grandes multinationales avec lesquelles je négocie. Les plus grandes entreprises industrielles du monde. Pourquoi j'ai une centrale d'achat ? Parce que je veux faire bénéficier aux consommateurs français des prix que j'ai dans d'autres géographies. Pas de matière première agricole.
Il n'y a aucune matière première agricole. S'il y a Danone qui est concerné, qui est le seul acteur des 40 qui est dedans. Sinon, c'est AICL, Procteur et Gondol, Unilever, c'est des entreprises comme ça. Pas de matière première agricole. Aucune. Avec celle-là, je revendique le fait de pouvoir négocier. Pourquoi je négocie et je veux négocier ? Parce que je veux baisser les prix et faire bénéficier aux consommateurs français. Vous êtes dur avec les puissants et dites-vous souple avec les petits. En général, je trouve que ce n'est pas une mauvaise attitude dans la vie. Et donc, en effet, je négocie durement.
Je le revendique parce que c'est ce que me demande le client français avec les grandes multinationales. Aucun rapport avec la matière première agricole. Aucun.
Encore un mot, Alexandre Bompard, sur les conséquences de cette incertitude économique, puisqu'on le voit, et Sébastien Lecornu va sans doute en parler d'ailleurs cet après-midi à l'occasion de sa conférence de presse, le gouvernement cherche des économies budgétaires à faire, puisque la croissance est moins forte. Et Bercy, le ministère de l'économie, réfléchit notamment à raboter des allègements de cotisations patronales qui accompagnent l'augmentation du SMIC, qui est le résultat de l'inflation. L'objectif est de chercher 2 milliards d'euros d'économies. Et alors là, vous avez le patronat qui est absolument vent debout contre cette mesure.
Vous-même, dans les colonnes du Parisien, vous vous y opposez. Et là, vous comprenez qu'on est parfois un peu de mal à vous suivre, Alexandre Bompard, puisque vous dites avoir de la cohérence, vous appelez l'État à faire des économies, vous dites ça fait plusieurs mois qu'on fait plus de réformes et on le paye. Mais par contre, quand il s'agit pour les entreprises de faire des économies, quand ça vous concerne, vous n'en voulez plus ?
Alors, la situation est très simple. On a le niveau de charge patronale le plus élevé au monde. Pourquoi on a des charges patronales élevées ? Parce qu'elles financent le modèle social. C'est comme ça que ça a été construit en 1945. Ce niveau de charge patronale, il fait que le coût du travail est très élevé en France. Est-ce que la bataille pour l'emploi est gagnée en France ? Non. On voit les chiffres du chômage qui remontent, on est remonté à 8%. Si vous arrêtez les allégements de charges, et je ne défends pas mon entreprise parce que nous, on est capable de le gérer, mais je pense notamment aux petites et moyennes entreprises.
Si vous arrêtez les allégements de charges en ce moment, dans un moment d'inquiétude, d'incertitude des chefs d'entreprise, qu'est-ce qu'ils vont faire ? Ils vont différer ou renoncer à l'emploi, aux offres d'emploi. C'est pas du chantage, ça, avec le bon part ? C'est pas du chantage, c'est la réalité du chef d'entreprise. Qu'est-ce qu'il fait le chef d'entreprise d'une PME aujourd'hui ? Il se pose la question, est-ce que je vais investir ? Oui, non. Il y a des incertitudes partout, je n'investis pas. Est-ce que je vais embaucher ? Mais les gens qui sont sur le marché du travail, ils le savent. Est-ce que je vais embaucher ? Oui, non.
Et donc, s'il se dit, encore une fois, je ne suis pas concerné, donc j'en parle vraiment d'autant plus facilement. Si aujourd'hui, vous arrêtez les allégements de charges, qui sont juste la compensation du fait que les charges patronales sont à des niveaux records en Europe, vous fragilisez ce modèle-là.
Vous savez aussi qu'il y a ce qu'on appelle un effet d'aubaine, c'est-à-dire notamment pour des salaires qui sont élevés. Par exemple, nos confrères de l'Opinion ont pris l'exemple d'un salarié qui gagne 5500 euros bruts par mois, ce qui est un salaire important, très important. Et ça, concrètement, avec l'évolution des allégements de cotisation, ça veut dire 100 euros de cotisation en moins pour l'employeur. Est-ce que vraiment, quand on emploie quelqu'un à ce niveau de salaire, un employeur a besoin de voir ses cotisations baisser de 100 euros ?
Vous avez mille fois raison, mais les allégements de charges dont on parle, c'est des allégements de charges proches du SMIC. Donc, ils ne sont pas à 5000 euros, les gens qui sont proches du SMIC. Et donc, encore une fois, le risque qui est pris... Encore une fois, je suis très faiblement concerné. Parce que vous avez les moyens d'eux ? Parce que j'ai les moyens d'eux, que je vais continuer à embaucher, qu'on embauche 12 000 personnes en CDI par an, que je vais continuer à le faire. Mais le risque qu'on prend, c'est qu'il y a des chefs d'entreprise qui sont déjà inquiets, qui sont déjà fragiles, qui se disent « Je renonce à l'emploi. Je renonce à embaucher.
» Et la bataille pour l'emploi, elle n'est pas gagnée. Elle n'est vraiment pas gagnée, surtout dans cette période.
Alexandre Bompard, pour terminer, s'est installée dans le débat la question des rapports entre le patronat et le Rassemblement National. Après, on en a parlé sur cette antenne, un dîner en présence de Marine Le Pen et plusieurs patrons du CAC 40, Patrick Pouyanné pour Total, Bernard Arnault, Jordan Bardella, lui, a déjeuné avec la direction du MEDEF. Vous dites dans les colonnes du Parisien ce matin « À titre privé, je ne rencontre pas les extrêmes. » Sauf que vous n'expliquez pas pourquoi. Alors pourquoi, à titre privé, vous ne rencontrez pas les extrêmes, contrairement à certains de vos homologues du CAC 40 ?
D'abord, je donne vraiment une leçon de comportement à personne sur ce sujet. Moi, j'ai une position assez simple. Je suis patron de Carrefour, vous le disiez, il y a 160 000 personnes qui travaillent chez Carrefour. Je ne fais pas de politique. En revanche, dans les instances collectives patronales, il faut dialoguer, il faut débattre avec tout le monde, Rassemblement National inclus. Et je le ferai. Je dirige la FCD, qui est la Fédération du Commerce et de la Distribution. On aura, je l'espère, des auditions de tous les candidats. Et on débattra, et on confrontera, et on débusquera, et on défendra l'entreprise France, le pouvoir d'achat et la grande distribution.
À titre privé, comme c'est privé, comme ce sont mes relations amicales privées, je n'ai pas l'intention de rencontrer des membres du Rassemblement National. Ils n'ont sans doute pas l'intention de me rencontrer non plus. Formellement, oui, mais pas pour dîner ou déjeuner. Pour des discussions publiques, collectives, transparentes, de débats, très bien. D'ailleurs, quand je suis à l'Assemblée Nationale et qu'un député de la France Insoumise ou du Rassemblement National me pose une question, je réponds, évidemment, de manière très cordiale. En revanche, pas de rencontre privé. Pourquoi ? Parce que je n'en ai pas l'intention.
Quand je suis dans ma sphère privée, je suis avec des relations privées et amicales.
Mais Alexandre Bompard, vous voyez bien que le privé public, quand on est patron du CAC 40, la ligne est ténue, puisque précisément quand Patrick Pouyanné, Bernard Arnault se rendent à ce dîner dans un restaurant parisien chez Drouan, ils y vont parce qu'ils appartiennent à un club de réflexion de grands patrons. Est-ce que là, on est dans le cadre privé ou public ?
Vous seriez allé à ce dîner ou pas ? Parfours, dans lequel je dois débattre, et je le fais dans des instances collectives, et je suis très heureux de le faire. Quand je suis dans mon cadre privé, de dîner privé, de rencontre privée, je ne le fais pas.
Alors, est-ce que le sous-jacent de ce choix, c'est de dire les programmes économiques du Rassemblement National et de la France Insoumise, puisque j'imagine que c'est ce que vous mettez derrière l'appellation Les Extrêmes, on est d'accord, c'est RN et LFI. Est-ce que ça veut dire que vous considérez que leur programme économique est dangereux pour la France en vue de l'élection présidentielle de 2027 ?
Ce dont je suis convaincu, c'est que dans les instances collectives dans lesquelles je vais débattre, et vous voyez que je n'ai pas de difficulté à faire entendre ma voix, on va mettre en avant ce qui est négatif pour l'entreprise France, ce qui est négatif pour la compétitivité de l'économie française, et donc de manière très transparente. Et donc, il faut qu'on le fasse d'ailleurs. Je suis totalement défavorable à toutes les positions qui disent ne leur parlons pas, ne dialoguons pas, ne confrontons pas, ne débattons pas. Débattons, montrons les éléments qui seraient négatifs pour l'entreprise France, et ça c'est ma responsabilité de patron de la Carrefour.
Vous pouvez nous en donner un ou deux ? On va attendre les programmes, mais quand je parle de rigidification, de plafonnement, de blocage des prix, de surtaxation, a priori,
ça concerne plutôt la France insoumise que le Rassemblement national, dans le cas des questions.
Mais a priori, j'ai le sentiment que c'est plutôt des éléments qu'on va retrouver dans les programmes, et donc je n'hésiterai pas, et on aura des débats, j'en suis sûr, et je suis ravi de débattre, on aura des débats sur ces sujets-là.
Mais pour terminer, Alexandre Bompard, sur la perspective de cette élection présidentielle de 2027, vous disiez tout à l'heure, une forme d'inquiétude sur l'inaction qui conduit aujourd'hui à ce que le gouvernement n'ait pas beaucoup de marge de manœuvre. Vous êtes inquiet de la façon dont les débats sont en train de s'engager, et peut-être aussi de sujets qui ne sont pas traités, la question des réformes, la question de la crise des finances publiques, le regard, pour le coup, du grand patron sur ce débat, et notamment sur ce débat économique.
D'abord, on se connaît un peu, moi je suis toujours un optimisme forçonné. Moi je crois que cette élection présidentielle, à la fois est importante, et elle peut donner lieu, probablement parce que jamais nous n'avons été dans une situation de telle sensibilité liée au contexte macroéconomique et à nos propres difficultés, à un vrai débat, à des vraies questions, comment on finance le modèle social, on parlait tout à l'heure des charges patronales, comment on améliore la compétitivité sur la durée, quelle réforme budgétaire, c'est quoi le travail tout au long de la vie, ces sujets-là, ils doivent venir sur la table.
Je crois qu'ils viendront parce qu'on ne peut pas faire l'impasse sur un vrai débat sur 2027, ça sera votre rôle, ça sera le rôle des chefs d'entreprise aussi d'y contribuer.
Et on en reparlera évidemment. Merci Alexandre Bompard d'avoir été au micro de France Inter ce matin.