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interviewC à vous (sur YouTube)· 4 mai 2026 12 min

Santé des présidents : retour sur un mensonge d’État avec Patrick Cohen

Transcription youtube_captions. À recouper avec la source d'origine.

On a tous poussé un max de fonte pendant les vacances. - On va partir sur des poireaux avec une vinaigrette. Une sauce avec des oeufs, du fromage blanc.

Vous êtes nombreux et il faut vous nourrir, quand même! La générosité belge! - A.-E.Lemoine: Vous nous accompagnez toute cette semaine.

On vous retrouve tout à l'heure pour le dîner. L'édito de P.Cohen. "Le Crépuscule des dieux", de P.Duhamel, qui fait écho à un autre livre paru il y a 50 ans. - P.Cohen: Un livre de 1976 avec déjà G.Pompidou en couverture.

Dans la 2e édition du livre, une longue interview du professeur Jean Bernard, mais la moitié de la vérité. On apprend toute la vérité grâce à vous. G.Pompidou se savait déjà malade au moment de se porter candidat à la succession du général de Gaulle.

Voilà 6 mois que sa leucémie est diagnostiquée et traitée. En janvier 69, il stupéfie tous les observateurs par son fameux appel de Rome qui n'est pas un appel, mais une conversation avec des journalistes. "Si le général de Gaulle venait à se retirer, je serai candidat à sa succession." Scandale chez les gaullistes, crime de lèse-majesté.

Pendant que Jean Bernard commente dans son journal: "Je crois que c'est l'effet de la cortisone qui libère tous les contrôles habituels." De Gaulle était au courant de la maladie de son ex-Premier ministre. Vous estimez que s'il ne l'avait pas su, sa réaction aurait été plus virulente. - P.Duhamel: C'est ce que dit sa famille. - P.Cohen: 3e secret: Pompidou est mort sans connaître le nom de sa maladie, Waldenstrom, et sans en mesurer la gravité.

Le professeur Jean Bernard voulait en informer le président et il en a été empêché, tenu à l'écart d'un illustre patient qu'il n'a pas pu suivre, car son fils, lui-même médecin, était convaincu que son père s'effondrerait s'il apprenait la gravité de son mal. - A.-E.Lemoine: Un mal pourtant de plus en plus visible. - P.Cohen: Que la France entière a découvert à la télévision, que vous avez vu de vos propres yeux, P.Duhamel, jeune envoyé spécial à Reykjavik. - Rencontre au sommet entre G.Pompidou et R.Nixon.

Sur les images que vous venez de voir, la 1re rencontre entre ces 2 hommes a été chaleureuse et la presse locale parle beaucoup plus aujourd'hui du sommet franco-américain qu'hier. Hier, la guerre de la morue s'étalait sur les 1res pages. Aujourd'hui, c'est la rencontre au sommet franco-américain. - P.Cohen: Vous racontez dans ce livre le making of stupéfiant de ce reportage, une hiérarchie qui vous rapatrie à Paris et vous transmet les ordres de l'Elysée: pas de gros plans du président, seulement les plans les plus larges possibles.

La consigne n'est pas tout à fait respectée. On voit ce zoom sur le fauteuil. Le mensonge d'Etat passe logiquement par la télévision d'Etat, à cette époque. - A.-E.Lemoine: J.Chirac figure aussi en couverture de ce livre. - P.Cohen: On oublie souvent ce qu'ont été les 2 dernières années de la présidence Chirac, celles qui ont suivi son arrivée et son hospitalisation au Val-de-Grâce, même si chacun se souvient de sa sortie d'hôpital. - J.Chirac prend son temps.

Les Français voulaient une image, la voici. - J.Chirac: Pour ne rien vous cacher, je commençais à avoir hâte de sortir.

C'est un fait. Je commençais à trouver le temps long, surtout à l'heure du déjeuner, que je suis maintenant très content d'aller prendre. - P.Cohen: J.Chirac, on voit clairement ici qu'il surjoue l'énergie qu'on lui a toujours connue.

En réalité, rien ne va dans cette séquence. Vous le racontez très bien. Un 1er bulletin médical mensonger, au moins par omission, qui parle d'un "petit accident vasculaire" sans employer le mot "cérébral".

D.de Villepin, Premier ministre, n'apprend l'accident de santé que le lendemain matin et ne sait pas que le président a passé la nuit à l'hôpital. Le ministre de l'Intérieur, N.Sarkozy, ne l'apprend que de la bouche du Premier ministre, également le lendemain matin.

Ils sont à La Baule. Et surtout, un président fatigué, affaibli, dont Sarkozy dira qu'il n'était plus lui-même et dont les derniers mois à l'Elysée ont été crépusculaires. Son entourage a tout fait pour le dissimuler. - A.-E.Lemoine: Le mot de la fin... - P.Cohen: Le professeur Jean Bernard témoignait ainsi sur l'état d'esprit des malades qui nous gouvernent... ...

En résumé, la santé des présidents ne peut pas, ne devrait pas être l'affaire des présidents. - A.-E.Lemoine: Pourtant, ça a été scrupuleusement caché aux Français.

Vous parlez de "mensonges d'Etat". - P.Duhamel: Il y a eu mensonges d'état. 5 ans pour G.Pompidou, 13 ans ou 12 ans pour F.Mitterrand...

Quand même, on n'a su que c'était un cancer qu'au moment où il a été opéré, c'est-à-dire 92, ça fait 11 plus 5. Chirac, c'était moins grave que les autres. Ca fait quasiment 20 ans de mensonges d'Etat.

C'est ça qui pose un problème démocratique. C'est pour ça que, dans le livre, je parle d'anomalie démocratique. C'est un problème absolument majeur. - A.-E.Lemoine: Pour ne pas atteindre l'image du président, de la fonction? - P.Duhamel: C'est extraordinairement compliqué.

Jean Bernard donne la 1re explication. Les malades ne veulent pas. - P.Duhamel: Jean Bernard, j'ai lu tout ce qu'il a écrit dans ce livre, un livre qui fait 500 pages.

C'est un journal intime que la famille m'a confié. Il parle d'autres choses, d'autres malades, comme le shah d'Iran, qui avait la même maladie que G.Pompidou.

Autour du shah d'Iran, c'était la même omerta. Il y a 2 lectures. Il y a une lecture des gens qui connaissaient de loin la maladie et qui disent que c'était des héros, qu'ils ont souffert le martyre, qu'ils voulaient aller au bout.

Il y a l'autre lecture qui est: "Ils ont fait prendre des risques au pays." G.Pompidou, comme l'a dit Patrick, quand il est candidat, il ne sait pas que c'est létal.

Il ne sait pas que c'est incurable. Il va le savoir assez vite. Il sait que c'est grave.

Il a des hémorragies, un traitement à cortisol avec des effets physiques. Il connaît...

Son fils lui montre les résultats des examens de sang. Il n'est pas médecin, mais il voit quand même...

Et puis, il a des moments de...

Ca arrive après son élection, ça. Il y a un épisode de délire. Il a un délire.

Il parle d'évaluation, de réévaluation...

Il a aussi un épisode de confusion mentale. Il est président de la République. Il se couche tout habillé.

Après, il y a des moments de lucidité. On est en crise pétrolière, en 73, quand il va à Reykjavik voir Nixon. Il y a eu un choc pétrolier.

Il a pris les bonnes décisions sur le nucléaire civil, mais c'était très épisodique. C'est pour ça que je me permets de dire, en conclusion, que G.Pompidou et F.Mitterrand, dans les 2 dernières années, n'avaient ni la force de présider ni le courage de démissionner.

C'est peut-être un peu dur, mais il faut beaucoup de courage pour démissionner, quand on est à l'Elysée. F.Mitterrand, son combat permanent, c'était le général de Gaulle.

De Gaulle avait vu son mandat abrégé parce qu'il a démissionné. Lui voulait aller au bout. Tous les témoignages, c'était qu'il était allongé quand il recevait des ambassadeurs.

Il faisait 10 minutes avec l'un, allait se reposer et revenait...

Il souffrait le martyre, comme G.Pompidou. C'était terrible.

J'ai suivi des déplacements de G.Pompidou. C'était vraiment pénible à voir.

Je ne savais pas ce que c'était. Je savais, depuis Reykjavik, qu'il y avait un secret d'Etat et qu'il ne fallait pas montrer des gros plans. Je savais que c'était grave. - A.-E.Lemoine: Cette consigne, vous l'aviez respectée.

Vous dites que c'était peu glorieux. - P.Duhamel: Bien sûr! - A.-E.Lemoine: Ca a aussi été respecté par les médias étrangers? - P.Duhamel: Pas les Américains.

J'avais un Américain en bas de la passerelle à côté de moi. Il m'a dit: "Votre président est mourant. Je le raconte." Il est allé à CBS et il a dit: "Faites-moi venir le conseiller médical." Il est mort 10 mois plus tard. 36 heures avant, dans le journal de Jean Bernard, avant Reykjavik et l'Islande, Pompidou a eu une crise.

Il a 40 de fièvre et les médecins se réunissent pour savoir s'il doit y aller, s'il peut partir là-bas. Il aurait pu annuler le sommet, qui était très important. Ce qui m'a peut-être le plus stupéfait...

J'ai été vraiment saisi, quand j'ai lu le journal du professeur Jean Bernard. Pour les téléspectateurs, c'était le grand médecin de référence de l'époque. C'était vraiment la sommité absolue, avec une dimension éthique, morale...

Il a été président du comité d'éthique... - P.Cohen: Membre de l'Académie française, de l'Académie des sciences... - P.Duhamel: Exactement.

Pompidou s'installe à l'Elysée le 15 juin 69. Le lendemain, au soir, il y a une réunion de crise au domicile du professeur Jean Bernard avec le médecin de famille et avec le fils du président. Vous voyez le problème psychologique shakespearien.

Les derniers examens sont mauvais. Qu'est-ce qu'on fait? Qu'est-ce qu'on dit?

Vous vous rendez compte? Il est à l'Elysée depuis 24 heures. Ce sont des situations difficilement acceptables sur le plan démocratique.

Ca me gêne énormément d'écrire ça. Je le connaissais un peu. Pas très bien.

J'étais un junior. Je l'admirais beaucoup. C'était un des hommes politiques les plus influents.

Il avait un regard incroyable. Il était très impressionnant. C'est la réalité telle qu'il faut la donner. - A.-E.Lemoine: G.Pompidou et F.Mitterrand se savaient malades.

Le général de Gaulle, lui, ne sait pas qu'il risque à tout moment de mourir d'un anévrisme de l'aorte. Son médecin le sait, mais il a choisi de ne pas avertir le général de Gaulle, ni lui ni sa famille. Pourquoi? - P.Duhamel: Je le raconte dans le livre.

Il connaissait le général intimement. Il l'avait soigné à Londres. Il avait fait de la résistance.

Il est devenu compagnon de la Libération et a continué à suivre le général. En 55, pendant la traversée du désert, de Gaulle est opéré de la cataracte. Il fait un malaise cardiaque à ce moment-là.

On fait venir un grand professeur, qui diagnostique l'anévrisme de l'aorte. Il peut mourir à tout moment, comme son père est mort. Il expliquera après pourquoi il n'a pas voulu le dire.

Il explique que le général de Gaulle avait un tel sens de l'Etat qu'il était convaincu que s'il le lui disait, il ne voudrait jamais revenir au pouvoir. C'est assez saisissant. - A.-E.Lemoine: C'est une décision politique. - P.Duhamel: Ce médecin prend une décision politique, bien entendu.

Jean Bernard considérait que G.Pompidou n'aurait pas dû se présenter et qu'il aurait dû démissionner.