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Podcast / conversationLe Média (sur Podcast)· 7 juin 2022 30 minContradictoireActualité / polémiqueEurope & internationalInstitutions & électionsSécuritéDéfense

Diplomates, préfets, militaires... pourquoi ils n'en peuvent plus sous Macron. | Laurent Bigot

Source d'origine 2 locuteurs

Audio original de l'émission.

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Chapitres

Répartition du ton (temps de parole politique)

Propositif 9 %Attaque 71 %Défensif 20 %

Questions et réponses

Taux de réponse directe : 100 % (directe = 1, partielle = 0,5, éludée = 0)

  • 0:40OuverteRéponse directe

    La France s'effondre-t-elle ? Son rayonnement international est-il compromis ?

  • 1:22OuverteRéponse directe

    Quel regard portez-vous sur la grève au ministère des Affaires étrangères ?

  • 3:07OuverteRéponse directe

    Et l'administration diplomatique est particulière car le président est le vrai chef de la diplomatie.

  • 4:09OuverteRéponse directe

    Comment le déclassement de la diplomatie française se voit à l'œil nu ?

  • 5:13OuverteRéponse directe

    Comment réinventer le métier de diplomate face à la pensée binaire politique ?

  • 8:15OuverteRéponse directe

    La France a-t-elle encore les capacités d'une politique autonome dans le monde actuel ?

Affirmations vérifiables (citations exactes)

  • 0:10Invité politiqueFait
    « Il n'y a eu aucune concertation de l'administration. Aucune. »
  • 0:13Invité politiqueFait
    « C'est-à-dire que ça s'est pensé dans le cerveau du président et paf, on exécute. »
  • 2:19Invité politiqueChiffre
    « Moi en 1997 j'observais déjà ça mais sur les 10 dernières années c'est un ministère qui a perdu 30% de ses crédits. »
  • 3:20Invité politiqueFait
    « Le président de la République sous la Ve République, il exerce un magistère direct sur deux ministères, le ministère de la Défense et le ministère des Affaires étrangères. »
  • 3:37Invité politiqueFait
    « C'est vrai que c'est un lien plutôt direct avec l'Elysée puisque la politique étrangère est pensée et mise en œuvre par l'Elysée et non pas par le ministre des Affaires étrangères. »
  • 5:32Invité politiqueFait
    « Le ministère des Affaires étrangères a conduit une politique insensée qui consiste à vendre de l'immobilier qui appartenait en propre à la France. »
  • 6:45Invité politiqueFait
    « le ministère des Affaires étrangères a perdu beaucoup d'effectifs. »
  • 8:35Invité politiqueFait
    « En Afrique, c'est la dernière profondeur stratégique de la France. »
  • 10:04Invité politiqueFait
    « il a considéré que, suite à la crise des Gilets jaunes, il fallait supprimer l'ENA. »
  • 10:32Invité politiqueFait
    « C'est qu'il n'y a pas eu de débat, ni en interne de l'administration, ni au Parlement, puisque c'est une ordonnance, la suppression des grands corps. »
  • 20:12Invité politiqueFait
    « La diplomatie, c'est celle qui se fait hors caméra, hors projecteur et on y consacre du temps. »
  • 21:59Invité politiqueFait
    « C'est de la communication. »
  • 25:59Invité politiqueFait
    « on va vous casser votre carrière si vous soutenez Laurent Bigot publiquement. »
  • 26:40Invité politiqueChiffre
    « on parlait de la baisse des crédits. C'est-à-dire que si vous baissez le nombre de crédits et le nombre de personnel, c'est que vous réduisez votre ambition. »
  • 26:50Invité politiqueFait
    « le transfert sous le quinquennat de Nicolas Sarkozy de la compétence des visas du ministère des Affaires étrangères au ministère de l'Intérieur. »
  • 27:50Invité politiqueFait
    « notre présence militaire qui dure ne pouvait que générer ce sentiment de rejet. »
  • 28:13Invité politiqueFait
    « Quand De Gaulle a chassé les Américains qui nous avaient pourtant libérés de la terreur nazie, les Français ont célébré ce moment-là. »
  • 28:22Invité politiqueFait
    « Chaque jour, l'opération Barkhane tue des Africains. »
  • 29:33Invité politiqueFait
    « Une opération militaire n'est jamais qu'un moyen et pas un objectif. »

Temps de parole

  • Invité politique79 %
  • Présentateur21 %

0,3 interruption / 10 min (chevauchements et interjections détectés).

Modèle mistral-small-latest · prompt v1· les citations sont vérifiées mot pour mot dans le transcript ; le taux de réponse directe est calculé à partir des verdicts question par question. Aucun label idéologique n'est produit.

0:00
Invité politique

Moi j'ai clairement été victime du fait que j'étais dissonant et qu'on m'a coupé la tête. Ça consiste en quoi ? D'accuser les gens qui travaillent pour vous tous les jours. Vous les accusez publiquement, vous les humiliez en fait. Il n'y a eu aucune concertation de l'administration. Aucune. C'est-à-dire que ça s'est pensé dans le cerveau du président et paf, on exécute. Vous êtes tous interchangeables. C'est comme ça qu'est perçue la réforme d'abord par les diplomates. Si c'était aussi simple que ça, on n'aurait pas attendu Macron pour régler la crise.

Aujourd'hui, la pensée Twitter, la pensée binaire fait que l'échelon politique n'a plus envie d'entendre un discours de diplomate parce qu'un discours de diplomate, c'est jamais tout blanc, tout noir. C'est mille et une nuances de gris et ça fatigue les politiques parce que vous ne faites pas de la communication avec ça.

0:40
Présentateur

La France s'effondre-t-elle ? Son rayonnement international est-il compromis ? Sa diplomatie est-elle dans un état aussi préoccupant que ses services publics de la santé et de l'éducation ? Ces questions paraîtraient incongrues si une journée de grève et de manifestation n'avait pas montré aux yeux du monde l'ampleur du malaise ? Que se passe-t-il donc au Quai d'Orsay alors que la guerre en Ukraine ouvre manifestement une nouvelle ère dans les relations internationales ?

Nous avons voulu poser la question à Laurent Bigot, ancien diplomate, évincé en 2013 sous François Hollande et sous Laurent Fabius donc parce qu'il avait commis le crime de clairvoyance au sujet des compromissions et de l'aveuglement français au Sahel. Nous en parlerons mais bien entendu, il sera avant tout question d'actualité. Alors Laurent, quel regard portez-vous sur la grève qui a lieu au moment où nous tournons au sein du ministère des Affaires étrangères et de l'Europe ?

1:29
Invité politique

Cette grève traduit un profond malaise parce que c'est vraiment pas dans les habitudes du corps diplomatique que de manifester publiquement son mécontentement. D'abord la grève n'est pas du tout un recours habituel des diplomates. Donc c'est d'abord un signal envoyé au pouvoir politique en disant nous éprouvons un profond malaise. Je pense que c'est un message et un signal qu'il faut entendre et le malaise il est lié certes à la réforme et à la suppression du corps diplomatique mais je pense qu'il est lié en fait aux restrictions budgétaires et au déclassement du ministère des Affaires étrangères depuis au moins 10 ans.

Au moins 10 ans, c'est-à-dire quand le moment de ce déclassement arrive où tout commence à se gâter vraiment ? Moi je suis rentré au Quai d'Orsay en 1997, donc au siècle dernier et il y avait déjà lors des conférences budgétaires ce souci très comptable de vouloir réduire les effectifs du ministère des Affaires étrangères souvent pour des raisons non justifiées, c'est-à-dire réduire pour réduire. Moi en 1997 j'observais déjà ça mais sur les 10 dernières années c'est un ministère qui a perdu 30% de ses crédits. C'est-à-dire que c'est un ministère qui représente la France dans le monde entier. La complexité du monde demeure, voire ça croit.

Les enjeux de soutien à la communauté française à l'étranger demeurent, etc. Mais pourtant c'est un ministère qui ne cesse d'être déclassé budgétairement donc qui perd de l'influence, qui perd des moyens d'action. Donc c'est ça le vrai malaise. Et la cerise sur le gâteau ou l'estocade, c'est cette suppression du corps diplomatique où le président de la République envoie un signal très violent aux diplomates en disant je ne vous reconnais pas de spécificité, je ne vous reconnais pas votre métier, vous êtes tous interchangeables. C'est comme ça qu'est perçue la réforme d'abord par les diplomates.

Alors après on peut discuter est-ce que c'est un réflexe corporatiste et tout ça mais le métier de diplomate est un métier. Pour un manager, braquer ses propres équipes parce que le président est d'abord manager de l'administration, ce n'est pas forcément la meilleure méthode.

3:07
Présentateur

Et l'administration diplomatique elle est particulière parce que finalement le président de la République est le vrai chef de la diplomatie. Et là il est vraiment une situation où ses salariés quasiment directs se défient de lui.

3:18
Invité politique

Le président de la République sous la Ve République, il exerce un magistère direct sur deux ministères, le ministère de la Défense et le ministère des Affaires étrangères. Le ministère de la Défense avait d'ailleurs mal commencé en 2017 avec l'affaire de Villiers, le chef d'état-major des armées, et la brouille avec le président. Et là c'est avec la diplomatie. C'est vrai que le ministre des Affaires étrangères n'existe quasiment pas. D'abord Jean-Yves Le Drian et les diplomates lui reprochent, n'a pas défendu le métier de diplomate, le corps diplomatique, très clairement.

Et c'est vrai que c'est un lien plutôt direct avec l'Elysée puisque la politique étrangère est pensée et mise en œuvre par l'Elysée et non pas par le ministre des Affaires étrangères. Donc je pense que le rapport entre le président de la République et le corps diplomatique s'est dégradé, très clairement. Et qu'aujourd'hui, si on est un bon manager, on n'a qu'un souci, c'est de rétablir la confiance, donc d'entendre le message. C'est la première étape, entendre le message. Cette grève est quand même assez exceptionnelle et suffisamment exceptionnelle pour mesurer l'ampleur du malaise.

4:09
Présentateur

Et en plus, manifestement, la nomination de Catherine Colonna comme ministre des Affaires étrangères n'a pas changé grand-chose à ce malaise.

4:16
Invité politique

Catherine Colonna qui est une diplomate de carrière. Il faudra la juger sur les actes. Elle connaît la maison, elle la connaît très très bien. Donc elle est en capacité de défendre les intérêts de la maison. Le fera-t-elle ? Ça c'est une autre question. On peut aussi se demander si Emmanuel Macron lui donnera l'attitude de le faire. La pratique de la Ve République, c'est non. C'est que le président de la République ne donne pas de latitude à son ministre des Affaires étrangères. Mais par contre, il y a des personnalités qui ont marqué dans les dernières années. Certains ministres se sont intéressés à la tuyauterie interne, se sont impliqués dans le fonctionnement du ministère.

Ce fut le cas d'Alain Juppé lors de son premier passage au Quai d'Orsay, où tous les diplomates reconnaissent qu'il est vraiment descendu dans la soute et qu'il s'est intéressé au fonctionnement interne. Mais ce n'est plus le cas depuis très longtemps. C'est-à-dire que les ministres ne sont plus des chefs d'administration, ne s'intéressent pas à leur administration. Ils ont là, avec un agenda politique, avec un agenda Twitter, d'exister. Mais ils ne s'intéressent pas à leur propre troupe. Et ça, c'est un vrai sujet. Jean-Yves Le Drian ne s'est clairement pas intéressé à son propre ministère. J'espère que Mme Colonna le fera.

5:13
Présentateur

Comment le déclassement de la diplomatie française se voit à l'œil nu ? On parle par exemple de la dégradation des ambassades qui tombent en ruines. Qu'est-ce qui, à l'œil nu, montre ce déclassement, cette dégradation, cette perte d'influence ?

5:25
Invité politique

C'est vrai que le parc immobilier des affaires étrangères est en mauvais état. Et surtout, il est vendu à la découpe. Le ministère des Affaires étrangères a conduit une politique insensée qui consiste à vendre de l'immobilier qui appartenait en propre à la France. Et notamment de l'immobilier prestigieux, comme ce fut le cas de l'appartement, la résidence du représentant permanent auprès des Nations Unies. Ok, c'est un superbe appartement, mais ce n'est pas du luxe. C'est-à-dire que vous devez annoncer un certain standing quand vous représentez la France. C'est un lieu d'influence, c'est un lieu où vous recevez. Ce n'est pas la maison du représentant permanent.

C'est la maison de la France, d'abord. Et la France est pauvre à ce point ? Oui, c'est-à-dire qu'il y a une espèce de croyance ou d'approche très comptable et budgétaire qui consiste à dire, oui, mais ça coûte cher, on va louer un appartement de moins grand standing. Et à la fin, quand on fait les additions, ça coûte moins cher. Mais l'influence, ce n'est pas que des additions, ce n'est pas que du comptable, ce n'est pas que du budgétaire. Ça se mesure d'ailleurs plutôt sur du moyen terme que sur de l'annualité budgétaire. Donc c'est ça, l'immobilier, incontestablement. Et puis le…

6:28
Présentateur

Il paraît que d'autres ambassades aussi n'ont peut-être pas été vendues,

6:31
Invité politique

mais sont dans un sale état. Oui, parce qu'il n'y a pas les crédits pour entretenir. L'immobilier, ça coûte cher. Vous devez faire de l'entretien, vous devez restaurer les bâtiments. Et les crédits ne sont pas toujours là. Et puis il y a aussi la question des effectifs. C'est-à-dire que le ministère des Affaires étrangères a perdu beaucoup d'effectifs. Et aujourd'hui, vous voyez dans les ambassades, moi, celles que je connais bien qui sont en Afrique, où les effectifs ont été réduits, malgré la proclamation par les différents présidents de la République, d'ailleurs, de dire que l'Afrique était un continent d'avenir et que la France investissait. C'est faux.

Elle réduit sa présence diplomatique. Donc vous avez aujourd'hui des diplomates qui sont submergés de tâches assez administratives, donc qui sont enfermés dans leur bureau, ne sont plus sur le terrain, qui est quand même la vocation de leur métier, parce qu'ils ne sont pas assez nombreux. On leur confie de plus en plus de choses et ils sont de moins en moins nombreux. Donc l'immobilier, la réduction des effectifs, fait que la France qui devrait exercer de l'influence et être visible, l'est de moins en moins.

7:19
Présentateur

Il y a aussi peut-être une perte en termes de connaissance du terrain dans ces conditions-là. Bien évidemment.

7:23
Invité politique

Bien évidemment. Et vous avez la connaissance du terrain, la capacité à s'impliquer, à s'imprégner des réalités du terrain, d'y consacrer du temps. Et surtout, d'être entendu par l'échelon politique, c'est-à-dire d'être capable d'entendre la complexité et les mille et une nuances de la réalité diplomatique. Et aujourd'hui, la pensée Twitter, la pensée binaire, fait que l'échelon politique n'a plus envie d'entendre un discours de diplomate. Parce qu'un discours de diplomate, ce n'est jamais tout blanc, tout noir. C'est mille et une nuances de gris. Et ça fatigue les politiques, parce que vous ne faites pas de la communication avec ça. Vous ne faites pas un tweet de 140 signes.

Et de plus en plus, les diplomates sont marginalisés. Ça, c'est très clair. Ça, c'est un vrai sujet. D'ailleurs, c'est une question que je pose à mes collègues diplomates. C'est comment réinventer le métier de diplomate par rapport aux exigences de l'échelon politique qui a simplifié la pensée et qui voudrait présenter la complexité comme étant simple, en tout cas comme étant binaire ou manichéenne.

8:15
Présentateur

Par le passé, on disait que la France n'avait pas une grande puissance financière, militaire, à l'image des États-Unis et la Russie aujourd'hui, mais avait une bonne connaissance du terrain, notamment en Afrique et au Moyen-Orient. Connaissait mieux les acteurs, était plus informé. Mais là, en fait, on ne peut plus le dire.

8:34
Invité politique

Surtout en Afrique. En Afrique, c'est la dernière profondeur stratégique de la France. Et c'est d'ailleurs nos partenaires internationaux qui nous reconnaissaient jusqu'à présent une véritable expertise en Afrique et la capacité d'être assis à la table des grandes puissances dès qu'on parlait d'Afrique. Et ça, c'était la conséquence, effectivement, de la connaissance fine du terrain. Mais aujourd'hui, dans la carrière diplomatique, la carrière en Afrique n'est pas la filière noble, très clairement. C'est vrai que certains postes sont difficiles, quand vous avez des contraintes familiales, etc.

Et les questions de sécurité sur certains postes, je comprends que c'est difficile d'y faire toute une carrière. Mais ce n'est pas une carrière qui est valorisée. On n'y met pas les moyens. Et donc, on perd de la connaissance. Et dans la dernière zone géographique où la France existe en tant que grande puissance, elle est en train de perdre cette influence. Au même moment où ses concurrents, parfois alliés ou adversaires, investissent de plus en plus d'un point de vue, certes financier, mais surtout humain sur le terrain. Et immobilier. Et immobilier.

Alors, si on est dans le domaine de l'immobilier, ce qui est assez fascinant, c'est de regarder à quoi ressemblent les ambassades américaines dans les pays francophones en Afrique de l'Ouest et de comparer avec les ambassades de France. Et tout est dit.

9:39
Présentateur

C'est une manière aussi de montrer sa puissance et ses intentions. Et son ambition. Pour en revenir à Emmanuel Macron, pourquoi met-il en cause, sinon l'existence, du moins l'intégrité du corps diplomatique ?

9:53
Invité politique

Là, il faut replacer, c'est une réforme plus générale. J'ai presque envie de dire que la suppression du corps diplomatique est un effet secondaire d'une autre réforme. Je rappelle qu'il s'est passé d'abord la réforme de l'ENA. Pour une raison que j'ignore, et que peut-être tout le monde ignore à part le président, il a considéré que, suite à la crise des Gilets jaunes, il fallait supprimer l'ENA. C'était une revendication d'aucun des Gilets jaunes, mais c'est ainsi. Et en fait, c'est la suppression des grands corps et la conséquence de la suppression de l'ENA. L'ENA n'a pas été supprimée, elle a été transformée en Institut national du service public.

Et donc, dans la foulée, le président de la République a décidé de supprimer les grands corps. Pourquoi ? Je n'en sais rien non plus. Il n'y a pas eu de débat. C'est ça qui est le plus gênant, d'ailleurs, dans cette réforme-là. C'est qu'il n'y a pas eu de débat, ni en interne de l'administration, ni au Parlement, puisque c'est une ordonnance, la suppression des grands corps. Donc, il décide de supprimer les grands corps. Enfin, il ne les supprime pas tous, parce qu'il y en a deux qui ne peuvent pas supprimer, qui sont le Conseil d'État et la Cour des comptes, parce qu'ils ont une valeur constitutionnelle.

Mais il supprime toutes les inspections, donc l'IGAS, l'IGA et l'IGF, dont il est issu, et supprime deux autres corps.

10:49
Présentateur

L'inspection générale des finances, les affaires sociales.

10:51
Invité politique

Les affaires sociales et l'inspection générale de l'administration. Et il supprime deux autres corps. Le corps préfectoral, qui n'avait rien demandé non plus, qui est en plus un corps à la totale discrétion du gouvernement. C'est un corps qui, comme l'armée, n'a pas le droit syndical, n'a pas le droit de grève, donc qui n'est vraiment pas résistant, pour le coup, mais très obéissant. Et le corps diplomatique, qui, pareil, est quand même un corps assez obéissant. Pourquoi il les supprime ? Je ne sais pas, cette volonté de disruption, la disruption pour la disruption. Dans le langage officiel, on nous dit, c'est pour permettre la fluidité.

En fait, c'est la transcription de la logorée managériale, l'entreprise agile, à l'administration. Mais l'administration, ce n'est pas une entreprise. L'administration peut s'inspirer de l'entreprise, parce qu'il y a sûrement des bonnes pratiques des entreprises qu'on peut transférer dans l'administration, mais l'administration n'est pas l'entreprise. Donc, quand vous faites de cette logorée managériale un objectif, vous confondez les moyens et les objectifs. Si vous voulez rendre plus fluides la haute fonction publique, pourquoi ? Pourquoi faire ? Et ça, on n'a pas la réponse. Alors si, après, on nous dit, oui, mais c'est pour mieux penser l'avenir.

Enfin, ça, c'est vraiment, c'est du verbiage, ce n'est pas sérieux. C'est-à-dire, en quoi l'organisation des corps, aujourd'hui, est un frein à la modernité de l'administration ? En quoi c'est un frein à l'exercice du pouvoir politique ? C'est ça, la vraie question. Mais que personne ne pose au président, parce que comme le président ne répond pas aux questions, c'est compliqué. Mais donc, du coup, personne ne comprend en plus l'objectif ultime de cette réforme. Donc, non seulement la réforme n'est pas acceptée et bien accueillie par les corps concernés, mais en plus, personne n'en comprend la finalité.

12:13
Présentateur

Est-ce que, quelque part, ce n'est pas finalement une défiance vis-à-vis des métiers, des spécialités, qui est finalement très néolibérale ? Parce que, bon, les chauffeurs de taxi, à l'époque, avaient pesté parce qu'on ne reconnaissait pas leur métier en créant les VTC, enfin, en laissant se développer les VTC. Aujourd'hui, même les notaires, les avocats des spécialités de ces métiers, même les pharmaciens sont remis en cause dans leur métier, parce qu'on veut justement disrupter ces métiers. Est-ce que ce n'est pas, justement, la même logique ?

12:41
Invité politique

C'est sûrement la même logique. En tout cas, ça en dit long sur celui qui pense cette logique-là. C'est-à-dire, quelles sont ses valeurs, quelles sont ses croyances ? Moi, j'ai 15 ans de haute fonction publique. Je continue de penser qu'il y a des vrais métiers dans la fonction publique, qu'il est sain d'organiser la circulation, c'est-à-dire une certaine fluidité, effectivement. Mais il n'y a pas besoin de tout casser pour ça. Il n'y a vraiment pas besoin de tout casser pour ça. Et surtout, ce qui est important, c'est que si vous voulez faire des réformes d'ampleur, il faut embarquer les gens avec vous. Il n'y a eu aucune concertation de l'administration. Aucune.

C'est-à-dire que ça s'est poncé dans le cerveau du président, et paf, on exécute. Il y a en plus un sentiment d'arbitraire, d'absence de respect, de reconnaissance de qui on est. Les fonctionnaires sont prêts. Ça, c'est leur vocation que d'obéir au pouvoir politique. Et ils le font. Franchement, en tout cas pour le corps préfectoral et le corps diplomatique, c'est deux corps qui obéissent, qui sont franchement des atouts pour le président, et non pas des entraves, contrairement à ce que peut penser le président Macron. Mais quand vous les braquez comme ça, qu'est-ce que vous faites ? Vous faites des prophéties autoréalisatrices, puisque vous les accusez en fait en creux de vous résister.

Je rappelle que le président Macron avait évoqué la notion d'état profond lors d'une conférence des ambassadeurs, sous-entendu. L'agenda de l'état profond, donc du Quai d'Orsay, puisqu'il le dit au moment de la conférence des ambassadeurs, n'est pas l'agenda du politique. Il s'était plaint quelques mois avant du corps préfectoral, où il a mis en place l'évaluation des préfets, sous-entendu, ils ne bossent pas assez pour moi. Quelle méconnaissance de la sociologie administrative ?

13:59
Présentateur

On peut aussi se dire que la particularité de l'administration, c'est sa permanence, alors que la particularité du pouvoir politique, c'est le fait qu'il soit voué à s'effacer. Et donc, il y a une double allégeance des préfets ou des diplomates, c'est l'allégeance vis-à-vis du chef de l'État, mais aussi l'allégeance vis-à-vis de la République, alors que si on imagine des politiques au poste clé de l'administration et de la diplomatie, ça donne plus de latitude à quelqu'un qui a une conception verticale du pouvoir.

14:28
Invité politique

– Le problème, c'est que le quinquennat a accéléré le temps politique et que l'administration a de plus en plus le sentiment, l'impression de subir des foucades politiques parce que le temps s'est accéléré au niveau politique. Donc quand vous avez la prétention, allez, l'ambition, changeons le terme, l'ambition de faire des réformes d'ampleur, prenez le temps, prenez le temps. Or, le temps politique s'est tellement accéléré que le politique ne prend même plus le temps et effectivement ne prend pas en considération cette permanence de l'administration. C'est-à-dire qu'un fonctionnaire, il est là pour 40 ans, donc il va en voir des présidents, il va en voir des ministres.

Donc c'est un signe d'intelligence que du point de vue politique de se dire « Ok, on n'a pas la même échelle de temps, mais j'ai une ambition, comment je fais pour faire coïncider les agendas ? »

15:06
Présentateur

– Ça oblige à négocier alors qu'on veut peut-être passer en force, avoir des affidés et pas des personnes à qui on est obligé finalement d'expliquer le bienfond de notre action.

15:15
Invité politique

– Eh bien ça en dit long sur vos croyances et vos valeurs quand vous fonctionnez comme ça.

15:18
Présentateur

– Alors la grève des diplomates, on peut l'accuser d'être finalement une sorte de corporatisme, une défense d'intérêts particuliers, voire d'une forme d'élitisme, le corps des diplomates n'étant pas réputé pour sa mixité sociale. C'est le moins qu'on puisse dire.

15:32
Invité politique

– C'est une réalité. D'abord historiquement elle s'explique. Je rappelle que les diplomates sous la monarchie étaient d'abord des nobles, issus de l'aristocratie. C'est une réalité, même s'il y a des politiques qui sont mises en œuvre. Mais ça n'est pas en cassant le corps que vous allez résoudre cette question. C'est-à-dire que si Emmanuel Macron pense que c'est un problème et qu'il veut le résoudre, d'abord il va le résoudre avec le corps diplomatique et non pas contre le corps diplomatique. Et deuxièmement, quel est le lien entre je supprime le corps diplomatique et je permets la mixité sociale ?

J'ai écouté Amélie de Montchalin qui dans le précédent gouvernement était en charge de la fonction publique. Il disait c'est pour approcher l'État du citoyen. Mais l'État il est très proche du citoyen. Quand vous êtes un sous-préfet, vous êtes sur le terrain, vous êtes proche du citoyen. L'éloignement c'est le politique avec le citoyen, ce n'est pas l'État. Donc déjà ne faites pas porter la faute sur l'État. L'État est au contact tous les jours. Les policiers, les pompiers, les sous-préfets sont au contact tous les jours des citoyens. Mes collègues dans les consulats sont au contact avec les Français qui vivent à l'étranger au quotidien. Donc je ne vois pas le sujet.

Moderniser, oui, tout casser, rendre l'administration agile comme une entreprise, est-ce que c'est ça moderniser ? Une nouvelle fois, on ne comprend pas où le président veut en venir et cette absence de sens va produire des effets négatifs. C'est évident.

16:43
Présentateur

Alors Emmanuel Macron, vous l'avez dit, a parlé d'État profond en parlant de la diplomatie. Alors on a compris qu'il s'agissait pour lui d'énoncer une diplomatie vouée au maintien de l'alignement de la France sur les États-Unis. Est-ce que sociologiquement c'est ça ? Est-ce que les diplomates ont tendance à réfréner finalement la tentation autonomiste d'une France qui se voudrait gaullienne dans son rapport au monde ?

17:09
Invité politique

Les diplomates sont d'abord des êtres humains, donc effectivement, ils ont des convictions, ils ont aussi des spécificités, ils ont aussi des expertises, ils produisent des analyses, après le président peut les partager ou ne pas les partager, mais la décision revient au président et la mise en œuvre revient aux diplomates. Et ensuite, il revient au président de vérifier que la mise en œuvre est conforme. Mais d'accuser publiquement, parce que c'est bien ça dont il s'agit, vos propres collaborateurs, parce que les diplomates sont les collaborateurs du président, c'est quoi ces méthodes de management ? Ça consiste en quoi ?

D'accuser les gens qui travaillent pour vous tous les jours, tous les jours, qui travaillent pour vous, et vous les accusez publiquement, vous les humiliez en fait.

17:44
Présentateur

On m'a croit d'être un mauvais manager.

17:46
Invité politique

Moi, en tant que collaborateur d'un manager qui fonctionne comme ça, je ne me sens pas en confiance, je ne me sens pas respecté et je me dis quel est l'effet final recherché quand on m'humilie en public ? Parce que c'est de l'humiliation. C'est de dire en fait, vous ne faites pas le métier que je vous demande de faire, je ne suis pas content de vous. Il a le droit de ne pas l'être. Mais en métier de management, on ne le fait pas publiquement ça. Pourquoi le faire comme ça publiquement ? Pourquoi accuser ? C'est toujours accuser les autres, mais comme Gérard Lamanin l'a fait à propos du Stade de France, c'est toujours la faute des autres.

Un manager qui dit « je ne suis entouré que de nuls », on lui dit « si tu es entouré que de nuls, toi, tu es le roi des nuls ».

18:17
Présentateur

Alors que la guerre en Ukraine bat son plein, la France a-t-elle les capacités, même si elle le voulait, d'avoir une politique autonome dans le grand maelstrôme du monde que nous vivons ?

18:27
Invité politique

La tradition hongolienne, c'est une deuxième voie, en tout cas une voie non-alignée. Et la réalité des faits, c'est quoi ? C'est qu'on est complètement aligné sur les États-Unis, très clairement. C'est-à-dire que depuis qu'on a réintégré le commandement militaire de l'OTAN, on n'est plus que jamais intégré militairement, stratégiquement sur la position américaine. Et qu'aujourd'hui, dans ce conflit, il n'y a pas à tortiller. L'agresseur, c'est la Russie, l'agressé, c'est l'Ukraine. C'est sûr. Mais maintenant, il faut sortir de la guerre. Alors après, on nous dit « oui, mais le président a parlé au téléphone avec Poutine ».

La diplomatie, la vraie, celle qui est efficace, c'est celle qui est discrète. Donc si c'est pour faire des communiqués à BFM et faire des tweets, ce n'est probablement pas de la diplomatie, c'est autre chose, c'est de la communication. Mais aujourd'hui, très clairement, la France a du mal à incarner cette troisième voie, qu'elle a su incarner quand Jacques Chirac a décidé de ne pas faire la deuxième campagne du Golfe. Très clairement, le monde s'est dit « la France se positionne différemment des grands acteurs ». Elle a une position qui lui appartient, qui est liée et qui est cohérente avec ses valeurs.

Tout le monde se souvient du discours de Dominique de Villepin au Conseil de sécurité des Nations Unies. Aujourd'hui, nous n'incarnons plus ça. Ce n'est pas lisible, c'est peu lisible. Finalement, nous sommes dans la roue de quelqu'un. La roue des États-Unis. Là, sur le dossier russe, on n'incarne pas en tout cas une troisième voie. C'est difficile. C'est-à-dire qu'on est sur la règle des sanctions, des sanctions, des sanctions, mais quelle est notre contribution à sortir de ce conflit ? Qui, je l'admets bien volontiers, c'est extrêmement complexe.

C'est-à-dire que mes collègues qui suivent ce dossier-là doivent s'arracher les cheveux parce que pour sortir de ce conflit-là, ça va être difficile. Mais en quoi, aujourd'hui, la France incarne la voix d'un pays qui voudrait qu'on sorte de ce conflit-là ? Moi, je ne l'entends pas. Je ne la vois pas.

19:59
Présentateur

Mais pourtant, je répète, les proclamations, ce sont des proclamations de ce type. D'ailleurs, Vladimir Zelensky en veut à Emmanuel Macron parce qu'il semble dire qu'Emmanuel Macron essaye de concilier la chèvre et le chou.

20:12
Invité politique

Mais oui, mais parce que tout ça, c'est des déclarations publiques. La diplomatie, c'est celle qui se fait hors caméra, hors projecteur et on y consacre du temps. On passe des heures et des heures à ça. C'est-à-dire, quand vous voulez négocier, vous mettez des gens autour d'une table. Déjà, rien que pour créer le lien, il vous faut des heures. Et ensuite, pour commencer à traiter du fond, il vous faut encore des heures. Mais aujourd'hui, l'agenda d'un président, c'est cinq minutes sur chaque sujet. Et surtout, ce qui compte, c'est quoi le retour en termes de com'. Mais ça, ce n'est pas de la diplomatie. Ce n'est clairement pas de la diplomatie.

Alors, si le président ne peut pas le faire, qui le fait dans l'organisation institutionnelle ? Puisqu'aujourd'hui, alors, peut-être que Catherine Colonna aura plus de poids que Jean-Yves Le Drian, mais le ministre des Affaires étrangères n'existe pas. Très clairement.

20:51
Présentateur

Quel est le bilan de Jean-Yves Le Drian ? Qui a été ministre des Affaires étrangères pendant cinq ans et ministre de l'Afrique pendant dix ans. Je pense que ça ne s'est jamais vu sur la cinquième république. Oui, mais il a été insipide, fade et invisible.

21:02
Invité politique

Mais pourtant, il s'est fait beaucoup d'ennemis. Oui, mais ça, c'est le métier de politique qui consiste à ça. Les politiques se font des ennemis, c'est une chose. Mais la réalité, c'est qu'il a peu ou pas porté la voix de la France. Et quand il a porté ses formes maladroitement, j'en veux pour preuve, cette crise diplomatique sans précédent avec le Mali. C'est-à-dire que n'oublions pas qu'on a eu une crise diplomatique avec le Mali. On peut reprocher plein de choses à la jeune malienne. Mais la crise diplomatique qui a abouti à l'expulsion de notre ambassadeur n'est fondée que sur une escalade verbale. C'est-à-dire qu'il n'y a pas de faits générateurs. Il y a juste une escalade verbale.

C'est-à-dire que la France n'a pas été en capacité de montrer son visage diplomatique professionnel qui consiste à dire puisqu'il n'y a pas de faits générateurs, c'est qu'une escalade verbale. On cherche la désescalade et on montre qu'on a une subtilité, une finesse qui nous permet d'éviter ce genre de clash. Quel est l'intérêt d'avoir ce genre de clash ? Donc voilà, c'est la seule fois où j'ai le souvenir de l'avoir entendu. Et ce jour-là, je me suis dit qu'il aurait mieux fait de se taire. Comment qualifieriez-vous le geste diplomatique de Macron, le style diplomatique de Macron ? C'est de la communication. C'est vraiment, j'ai le sentiment que c'est de la communication.

Vous savez, quand il arrive, et puis ce n'est pas très respectueux, quand il arrive au Liban et qu'il dit dans trois semaines, je reviens, je relève les copies, c'est vraiment l'instituteur, le maître d'école qui arrive et qui dit les enfants, il va falloir vous tenir correctement, vous allez me former un gouvernement, vous allez écouter votre maître et je reviens dans trois semaines de relever les copies. Mais le monde n'est pas simple à ce point-là, c'est du simplisme. C'est vraiment, c'est ça, c'est ce que j'appelle cette pensée binaire Twitter, quoi, 140 signes. Résultat des courses, le Liban, si c'était aussi simple que ça, on n'aurait pas attendu Macron pour régler la crise.

Il y a aussi une prétention terrible, de dire, moi j'arrive, vous allez voir, tous les autres, ils se sont cassés les dents, mais moi je vais y arriver. Non, il n'y est pas arrivé. Le Sahel, c'est pareil. À la fin, quand ils convoquent les chefs d'État africains à Pau, qui est un geste très humiliant, tout ça, pourquoi ? Pour que finalement, les forces armées françaises quittent le Mali, on se redéploie sur d'autres pays. D'un point de vue stratégique, c'est un échec. D'un point de vue sécuritaire, c'est une dégradation constante parce qu'on ne se traite pas les vrais problèmes et que ce n'est pas à coup de convocations, de sommets, de déclarations qu'on règle ce genre de sujet.

Donc oui, il y a une prétention, on fait de la communication. Et puis une nouvelle fois, il est l'enfant, mais c'est sa génération, de croire que le monde est binaire. Il y a les bons, les méchants et tout se résume dans un tweet.

23:14
Présentateur

Macron, en gros, il humilie ses collaborateurs diplomates, il humilie ses alliés au Moyen-Orient et en Afrique. Est-ce que tout ça humilie la France ?

23:22
Invité politique

Je ne sais pas s'il humilie, mais en tout cas, c'est très clair que les diplomates se sentent humiliés. C'est la perception qu'ils en ont. Est-ce que c'est l'intention du président ? Je ne suis pas dans sa tête, je n'en sais rien. Mais c'est à lui d'entendre le message. Après, les alliés, le monde des relations internationales est un monde de cynisme. Donc, même si on peut parfois se sentir humilié, la réalité, c'est que chacun défend d'abord ses intérêts. Donc, là-dessus, je n'ai pas d'illusion sur le fonctionnement des relations internationales. Chacun saura mettre son mouchoir sur ses émotions et sur ses sentiments. Mais c'est surtout sur le fonctionnement de l'administration.

Le chef de l'État est d'abord le chef d'une grande entreprise qui s'appelle l'administration et qui est en charge des affaires de l'État. Et c'est surtout à ce sujet-là que j'espère. J'espère que le message sera entendu à la fois du corps diplomatique. Alors, le corps préfectoral n'ayant pas le droit de grève ni le droit syndical, il ne se fait pas entendre publiquement. Mais je pense que personne ne vit bien la suppression de ces corps car personne n'en comprend la finalité.

24:15
Présentateur

Alors, pour en revenir à vous et à votre histoire, vous avez été lémongé à l'époque par Laurent Fabius parce que vous avez eu quelque sorte le malheur de prédire une suite de l'ancien président burkinabé, Blaise Compaoré, qui était un allié de la France et qui avait des relations très, très ambiguës avec les djihadistes. C'est le moins qu'on puisse dire. Et vous avez aussi évoqué l'effondrement du Sahel qui est arrivé. Alors, est-il bon d'être cassandre au pays de France ?

24:42
Invité politique

C'est intéressant de rapprocher mon histoire des ambitions du président puisqu'il veut plus de fluidité, qu'il veut une mixité, etc. Moi, j'ai clairement été victime du fait que j'étais dissonant par rapport au monde diplomatique de l'époque et qu'on m'a coupé la tête. Alors, il n'y a pas que ma tête qu'on a coupée. On a coupé la tête de l'ambassadeur de France au Mali, Christian Rouillet, à l'époque. Quelques mois avant, on avait coupé la tête de la directrice Afrique. Tout ça parce qu'effectivement, il ne fallait pas de dissonance. On confond homogénéité d'une équipe et uniformité. Mais l'uniformité de pensée, c'est terrible. Et on commet des erreurs.

Donc, l'administration et en tout cas le pouvoir politique, parce que moi, c'est une sanction politique, très clairement, à l'époque, on n'était pas prêt à entendre la dissonance et pas plus aujourd'hui. Parce que quand Emmanuel Macron explique l'État profond et le fait que le Quai d'Orsay, en tout cas que certains diplomates défendent des positions au Quai d'Orsay qui ne sont pas les siennes, parce qu'en fait, c'est ça que ça veut dire. Vous n'êtes pas sur les mêmes positions que moi. Ce n'est pas un problème qu'il y ait des positions divergentes. Au contraire, la lumière va naître de la confrontation de points de vue divergents.

Après, il revient aux politiques parce que c'est sa légitimité de prendre des décisions. Mais en fait, on continue à couper les têtes. On ne veut pas de dissonance. C'est bien ça, le sujet.

25:47
Présentateur

À l'époque où on a coupé la vôtre de tête, est-ce que vos collègues du Quai d'Orsay ont vraiment été solidaires pour évoquer la question du corporatisme qui pourrait s'exprimer dans cette grève ? Mes collaborateurs ont essayé, ils ont été menacés.

25:58
Invité politique

On a dit, on va vous casser votre carrière si vous soutenez Laurent Bigot publiquement.

26:02
Présentateur

Alors, il y a la guerre en Ukraine, on en parle beaucoup, mais il y a une sorte de fronde contre les institutions françaises en Afrique subsaharienne. Ça donne quelque chose d'atomique quasiment. Et moi, j'ai l'impression que les médias mainstream ne donnent pas à cette sorte de mai 68 anti-français en Afrique subsaharienne l'importance qu'il a.

26:24
Invité politique

Je pense que le drame de la relation de la France avec les pays africains, parce que l'Afrique, c'est d'abord des pays africains, c'est des Afriques, c'est que la France, c'est un pays qui est en train de se replier sur elle-même, très clairement. Et quand vous regardez les instruments diplomatiques, ça se mesure. D'abord, on parlait de la baisse des crédits. C'est-à-dire que si vous baissez le nombre de crédits et le nombre de personnel, c'est que vous réduisez votre ambition. Mais il y a d'autres événements qui méritent d'être gardés à la loupe.

C'est le transfert sous le quinquennat de Nicolas Sarkozy de la compétence des visas du ministère des Affaires étrangères au ministère de l'Intérieur. C'est-à-dire que vous ne pensez plus les visas comme un instrument d'influence vis-à-vis de l'extérieur, mais de repli pour gérer vos contingences nationales. C'est un manque d'ambition. Et ça, nos partenaires africains le ressentent en disant... Parce que c'est une histoire d'amour déçue d'abord, la relation entre la France et les pays africains, entre les opinions publiques. C'est d'abord une histoire d'amour déçue.

27:16
Présentateur

C'est un partenaire qui croyait vraiment compter pour son partenaire et qui se rend compte qu'il n'est pas important à ses yeux. Et qui se rappelle finalement de toutes les humiliations qu'il lui a fait subir.

27:26
Invité politique

Voilà. Donc on a du mal à repenser notre rapport aux pays africains, aux opinions publiques africaines. On est vraiment un pays qui, d'un point de vue de la psychologie politique, se renferme sur lui-même au sein de ses frontières, n'a de considération du monde extérieur qu'au regard des contingences politiciennes nationales. Et ça, nos partenaires le ressentent et nos partenaires africains le ressentent. Et donc c'est d'abord de la déception. Ensuite, il y a, en Afrique en particulier, et en Afrique de l'Ouest surtout, le fait que notre présence militaire qui dure ne pouvait que générer ce sentiment de rejet.

Parce que ça, c'est une permanence des relations internationales, une présence militaire étrangère n'est légitime que sur du court terme. Et ça, on n'a pas été capable de le penser, on ne l'a pas vu venir. Et on a généré nous-mêmes notre propre sentiment anti-français. Parce que c'est comme ça. Quand De Gaulle a chassé les Américains qui nous avaient pourtant libérés de la terreur nazie, les Français ont célébré ce moment-là. Parce qu'une présence militaire étrangère ne peut pas être durable. Chaque jour, l'opération Barkhane tue des Africains. C'est ça la réalité. C'est-à-dire qu'à un moment, il faut mettre les mots sur la réalité, il faut nommer les choses.

Ça ne peut pas durer en termes de légitimité. Il y a un moment où la légitimité d'éliminer des Africains ne revient qu'aux Africains. Pas aux Français. Ils ne sont pas chez eux. Ne jamais oublier que nous ne sommes pas chez nous.

28:38
Présentateur

Il y a six ans, sous François Hollande, vous estimiez que Paris n'avait plus de diplomatie, que la France menait une politique guerrière. Et aujourd'hui, sous Emmanuel Macron, diriez-vous la même chose ?

28:46
Invité politique

Je vais nuancer parce que ce que j'ai toujours dit sur la décision de François Hollande de déclencher l'opération Serval, d'abord, était une décision politique très courageuse. D'abord parce que militairement, c'était incertain. Nous ne savions pas où nous engagions. En tout cas, nous n'étions pas sûrs de la victoire. Et que politiquement, c'était courageux de prendre cette décision parce que les six mois qui avaient précédé, il avait été clair chez François Hollande. Pas de troupes françaises engagées dans cette crise. C'est les Africains qui doivent le faire. Mais les circonstances ayant changé, il a décidé de changer son fusil d'épaule. Donc ça, c'était une décision courageuse.

Là où il y a eu une erreur politique majeure, c'est de transformer la victoire de l'opération Serval, ça, c'est une erreur. Et donc ensuite, d'avoir concentré toute la diplomatie vis-à-vis de l'Afrique à travers cette présence militaire. C'est extrêmement réducteur. Une opération militaire n'est jamais qu'un moyen et pas un objectif. Donc quand vous confondez le moyen et l'objectif, vous n'avez plus de politique. Et la dimension politico-diplomatique a complètement disparu de notre rapport à l'Afrique et notamment à l'Afrique de l'Ouest. Donc c'est ça la grande erreur. C'est d'avoir réduit à l'opération militaire notre relation avec ce continent.

29:53
Présentateur

Merci beaucoup Laurent. et on espère vous revoir bientôt aux médias.