L'interview intégrale du président de la FNSEA
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Merci d'être dans ce studio pour venir aussi dire la colère du monde agricole. Vous êtes le président de la FNSEA, premier syndicat d'agriculteurs. Vous serez tout à l'heure accueilli à Matignon par Elisabeth Borne et vous avez beaucoup de doléances à faire passer. On a vu des panneaux retourner à l'entrée de villages de France, des manifestations de tracteurs, la colère gronde. D'abord, pourquoi cette colère et qu'est-ce qui est le déclencheur ?
Alors effectivement, on considère qu'on marche sur la tête aujourd'hui au niveau de l'agriculture française. Le déclencheur, c'est l'ajustement permanent du secteur agricole français depuis des années avec une double problématique. Qu'est-ce qu'on veut faire de la production agricole en France ? C'est la question que je poserai à la première ministre tout à l'heure. Et est-ce que les engagements pris par la première ministre comme par le président de la République tiennent-ils toujours ? Ça se traduit par trois choses. D'abord, on ne veut plus de hausse de taxes, des taxes sur l'eau, des taxes sur les produits qu'on utilise pour faire pousser nos cultures.
On ne veut plus non plus de suradministration parce qu'aujourd'hui, être agriculteur, c'est passer le plus clair de son temps dans son bureau à remplir des papiers. Et ça, ça n'est plus tenable. D'ailleurs, j'ai vu que Bruno Lumaire lui-même avait dit qu'il fallait travailler à la simplification.
Pour toutes les entreprises ?
Y compris parce que les agriculteurs sont des chefs d'entreprise, ils doivent être concernés. Et puis enfin, de la cohérence. Parce qu'on ne peut pas expliquer qu'on a des conditions de production en France parmi les plus exigeantes. Et c'est normal pour fournir des produits alimentaires de qualité. Et par ailleurs, signer des accords commerciaux, comme ça a été le cas en Nouvelle-Zélande il y a quelques semaines.
On en a parlé sur cette antenne. Là, c'est au niveau européen que ça s'est passé. Mais effectivement, pour repréciser les choses pour tous ceux qui nous écoutent, l'Union européenne a signé un accord de libre-échange avec la Nouvelle-Zélande à l'autre bout de la planète pour de l'échange notamment sur les produits laitiers par exemple. C'est le premier producteur de lait. Vous redoutez une arrivée massive du lait de Nouvelle-Zélande, ce qui est complètement incohérent par rapport au développement, y compris écologique.
Oui, on ne peut pas finalement fixer aux agriculteurs français des ambitions très hautes en termes d'impact sur l'environnement, en termes de qualité de production. Je crois que c'est ce qu'attend le consommateur français. Et nous expliquer qu'on est en concurrence directe avec des pays qui n'ont ni nos normes ni nos standards. Je pense notamment à l'accord sur le Mercosur qui est sur la table aujourd'hui et dont on sent bien que l'Europe veut le voir aboutir rapidement. La viande brésilienne est produite dans des conditions qui ne sont pas du tout...
Et puis c'est totalement incohérent, c'est-à-dire d'être mis en concurrence avec une viande qui va être transportée depuis si loin, tout comme le lait qui viendrait de Nouvelle-Zélande.
C'est exactement ce qu'on explique et donc vous avez compris que cet axe, cette suradministration et cette incohérence, elles nous questionnent et donc on a besoin de réponses très claires.
Est-ce que vous commencez à avoir déjà des réponses ? On sait que là vous êtes reçu à Matignon mais il y a eu une première étape puisque jeudi dernier vous étiez reçu par le ministre de l'Agriculture. Est-ce que vous avez quand même des signaux qui montrent que vous êtes pris au sérieux ou est-ce que vous êtes déjà en train de préparer le plan B ?
On les deux si je puis me permettre. D'abord il y a quelques signaux qui ont été donnés et je m'en réjouis notamment sur un complément d'enveloppe pour aider l'agriculture biologique française qui traverse une passe très difficile en ce moment. Et donc il y avait une enveloppe de 70 millions qui a été rallongée pour aller jusqu'à 94 millions, c'est une bonne nouvelle même si on l'a attendu très longtemps.
On parle d'un milliard qui serait sur la table d'aides supplémentaires l'année prochaine pour aider à la transition ?
Alors il ne faut pas confondre ce qui relève de la planification écologique dans lequel le secteur agricole sera aidé comme d'autres secteurs, les transports, l'industrie, l'habitat.
C'est dans ce cadre-là qu'il y a le milliard ?
Absolument. Et de l'autre on a besoin encore une fois de ne pas de pression fiscale supplémentaire, c'est ce qu'on demande. On ne peut pas dire d'un côté pas d'augmentation sur les impôts de production et nous augmenter par exemple des taxes sur l'eau parfois de plus de 100%. C'est le cas dans un certain nombre d'agences de l'eau du sud de la France. On ne peut pas continuer à nous mettre de la suradministration en expliquant notamment que nos élevages sont des élevages industriels. Je pense à la volaille, je pense aux porcs. Et puis encore une fois on ne peut pas nous mettre en concurrence directe avec des pays qui ne sont pas dans le cadre.
Si on n'avait pas gain de cause, en tous les cas j'espère qu'on aura l'oreille de la première ministre, mais si on n'avait pas de gain de cause, pour nous c'est une question de survie. On ne peut pas encore une fois avoir le challenge de renouvellement des générations qui nous attend. C'est la moitié des agriculteurs français qu'il faudra renouveler dans les 10 ans et ne pas nous donner les moyens de vivre de nos exploitations.
Et donc vous laissez déjà entendre qu'il y aura d'autres manières, d'autres moyens d'action qui seront peut-être un peu moins pacifiques que juste retourner les panneaux à l'entrée des villes.
Vous l'avez compris, on a eu une action dans plus de 12 000 communes qui était à la fois un signal de communication positif pour montrer qu'en retournant ces panneaux, on marchait sur la tête. Personne n'a intérêt à voir le monde agricole s'enflammer. Pas plus la première ministre que la FNSA. Mais vous les sentez, vous sentez vos troubles qui bouillonnent. Mais bien sûr, quand vous regardez ce qui se passe aujourd'hui dans les comptes de résultats, je pense aux viticulteurs du sud de la France, je pense aux éleveurs de volailles en ce moment qui subissent de plein fouet l'importation de poulet d'Ukraine.
Je pense aux producteurs qui ont subi les affres du climat en Bretagne, dans le Nord-Pas-de-Calais. Il y a de la désespérance, il y a besoin de réponses très concrètes et rapidement.
Et quand vous dites action très musclée, vous pensez à quoi ?
Non, pour le moment, encore une fois, j'espère qu'on sera entendus. Vous savez, on a un rendez-vous qui est le salon de l'agriculture dans trois mois. Dans moins de trois mois maintenant, qui est un rendez-vous important en termes de communication, dans lequel on accueille de nombreux hommes et femmes politiques. Et nous, on a envie que ça se passe bien parce qu'on pense que l'agriculture, c'est une solution. C'est une solution demain pour nourrir les Français. C'est une solution pour décarboner et pour accompagner la transition. Et si on ne le fait pas avec l'agriculture française, alors on importera et ce n'est pas ce qu'on veut.
Arnaud Rousseau, vous qui êtes à la tête de la FNSEA, on l'apprend à l'instant, le niveau de risque lié à la grippe aviaire est élevé et monte encore d'un cran sur le territoire métropolitain. Ils passent de risque modéré à risque élevé parce qu'ils ont découvert plusieurs foyers de grippe aviaire sur tout le territoire. Ça peut entraîner notamment le confinement des volailles dans le périmètre autour de ces foyers d'infection. Quelles conséquences pour les agriculteurs, pour les éleveurs et puis quelles conséquences pour tous les consommateurs aussi pour les prix ?
Alors ce risque de l'influenza aviaire, cette grippe aviaire, il n'est pas nouveau puisque ça fait déjà près de trois ans qu'on subit dans le sud de la France, dans les Landes, en Vendée. Donc on a déjà pris des mesures qui consistent en l'abattage des volailles qui sont infectées et en un périmètre sanitaire étendu autour de l'exploitation. Ça conduit d'abord à une perte de marché et je l'ai dit, on subit de plein fouet l'importation de volailles d'Ukraine. Ça consiste à des pertes économiques parce qu'entre plusieurs bandes de volailles, on a des vides sanitaires plus importants. Et puis c'est une perte sèche qui nécessite d'être comblée.
Et donc là encore, on aura besoin d'être beaucoup plus efficace en termes de solidarité nationale pour faire en sorte que la volaille qui est importée à plus de 50% en France demeure. Ou alors sinon, on ne mangera plus de poulet français, on n'aura que du poulet importé.
Et donc il y aura confinement éventuel d'un certain nombre d'exploitations autour des foyers d'infection ?
Oui, c'est une mesure sanitaire nécessaire pour faire en sorte qu'on contrôle au maximum cette maladie qui arrive par les oiseaux sauvages et faire en sorte qu'on puisse conserver une production agricole en France. Donc ce confinement, c'est une mesure sanitaire nécessaire.
Arnaud Rousseau, vous êtes aussi au cœur de la question des négociations et du pouvoir d'achat parce que vous êtes aussi le président du groupe Avril, qui est le groupe agroalimentaire énorme dans lequel il y a notamment les huiles Le Cire ou Puget. On parle de ces négociations commerciales qui ont été avancées. La date butoir du 1er mars a donc été avancée au 31 janvier. Ça en est où ? Est-ce que vous pouvez nous donner un peu une tendance ? Est-ce que, effectivement, comme le disent notamment la grande distribution, les prix vont continuer à monter ?
Ce qui est sûr, c'est que les charges des entreprises ont monté, comme les charges des agriculteurs, et que l'emploi, l'énergie, le carburant, tout ça a beaucoup monté. L'ambition pour nous, c'est de continuer à fournir une alimentation à des coûts abordables pour les Français. Vous avez vu que l'inflation se ralentit. En revanche, faire croire que les prix à la consommation vont baisser n'est pas raisonnable, parce qu'encore une fois, il faut que derrière, tous ceux qui ont subi ces augmentations puissent faire tourner leurs entreprises. En revanche, ce qui est important de noter, c'est que ces prix se ralentissent. C'est plutôt une bonne nouvelle.
Dans les négociations commerciales, ce sera plutôt une augmentation, une légère augmentation ou une stabilité. Mais je crois qu'à part quelques produits, il ne faut globalement pas s'attendre à une baisse.
Pas de baisse, mais pas non plus les niveaux qu'on avait pu connaître sur les deux années qui viennent de s'écouler.
Vous avez vu que l'inflation a ralenti sensiblement.
Mais le dindon de la farce, ce ne sera pas l'agriculteur ?
Ce n'est pas possible, parce qu'encore une fois, il y a des lois qui protègent aujourd'hui la matière première agricole. On y sera très vigilant. On demande d'ailleurs que Bercy puisse diligenter un certain nombre de contrôles, parce que finalement, du dumping sur la matière première agricole, c'est moins d'agriculture française, c'est moins d'agriculture française et c'est plus d'importation.
Merci Arnaud Rousseau d'être venu dans ce studio. Avant de vous rendre à Matignon, tout à l'heure où vous rencontrerez la première ministre, Arnaud Rousseau, président de la FNSEA, premier syndicat d'agriculteurs.