Chez les peintres Nabis, où sont les femmes ?
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Omniprésentes dans l'univers des nabis, les femmes ont souvent été cantonnées à leur tâche de subordination.
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Pourtant, amantes, épouses, mères, sœurs, belles-sœurs, elles ont joué un rôle décisif dans le processus créatif des nabis.
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Qu'est-ce que les nabis ? Est-ce que c'est un groupe ou est-ce que c'est un mouvement artistique ?
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Donc ça va bien au-delà de la peinture comme on l'imagine parfois ?
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Il n'y a aucune femme dans ce mouvement ?
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C'est quelque chose d'énoncer, de revendiquer ?
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7h-9h, les matins d'été. Quentin l'a fait.
Omniprésentes dans l'univers des nabis, les femmes ont souvent été cantonnées à leur tâche de subordination. Pourtant, amantes, épouses, mères, sœurs, belles-sœurs, elles ont joué un rôle décisif dans le processus créatif des nabis. Lumière donc ce matin sur ces femmes à travers l'exposition intitulée « Femmes chez les nabis » de fil en aiguille. Une exposition qui se tient présentement au musée Pontaven en Bretagne. C'est dans le Finistère, évidemment. Et on en parle avec vous, Charlotte Fouché-Zarmagnan. Bonjour. Bonjour. Vous êtes commissaire scientifique de l'exposition, historienne de l'art au CNRS, le centre de recherche sur les arts et le langage.
Il faut peut-être commencer par le début. Qu'est-ce que les nabis ? Est-ce que c'est un groupe ou est-ce que c'est un mouvement artistique ?
Alors c'est un groupe de jeunes artistes qui sont actifs dans les années 1880. Et leur histoire commence à Pontaven, d'où le lieu de cette exposition. L'histoire commence entre deux artistes, Paul Gauguin et Paul Sérusier, qui vont aller dans le bois d'amour à Pontaven, qui est la forêt aux alentours du village. Et Gauguin va donner une leçon de peinture à Paul Sérusier, une leçon qui va le marquer à jamais, qui va donner lieu à un petit tableau qui s'appelle Le Talisman, qui est un tableau dans lequel on retrouve des aplats de couleurs vives. Parce que Gauguin dira à Sérusier, tu vois du jaune, mets ton jaune le plus vif, tu vois du bleu, mets ton bleu le plus vif.
Et c'est un tableau qui a été considéré dans l'histoire de l'art comme l'une des premières peintures abstraites. Et quand Sérusier quitte la Bretagne pour aller à Paris, où il est élève à l'Académie Julien, il fait part de cette leçon de peinture à ses camarades d'atelier, est né le mouvement des nabis, qui veut dire prophète en hébreu. Et il se donne pour mission un petit peu de renouveler la peinture, de la rendre plus vivante en instaurant des dialogues entre les arts. C'est-à-dire qu'il s'agit de décloisonner les arts, de mettre sur un même niveau les beaux arts, mais aussi les arts décoratifs, les arts à l'époque qui sont jugés mineurs.
Donc ça va bien bien au-delà de la peinture comme on l'imagine parfois ?
Tout à fait, tout à fait.
Et vous avez mentionné donc ces deux grands noms, Gauguin, Sérusier. Ils sont rejoints par trois autres grands noms, Pierre Bonnard, Maurice Denis, Édouard Vuillard. Il n'y a aucune femme dans ce mouvement ?
Alors en fait, ce groupe des nabis, il n'y a pas Gauguin dedans. Gauguin est une figure tutélaire pour eux, mais il ne fait pas partie du cœur du groupe. Et ils sont à peu près au nombre de 13. Donc il y a des plus connus, effectivement. On connaît Bonnard, on connaît Vuillard. Mais là, on est dans les jeunes années de ces artistes qui vont atteindre une plus grande célébrité après. Et puis, effectivement, comme il se constitue comme un groupe et comme une confrérie, on peut le dire, les femmes sont exclues. Les femmes sont exclues des réunions mensuelles, du cœur du groupe.
C'est quelque chose d'énoncer, de revendiquer ?
Tout à fait. Mais évidemment, elles sont présentes à la périphérie.
Alors elles sont présentes de deux manières. Elles sont présentes d'abord dans les représentations. Je voudrais qu'on commence par un tableau en particulier. Je voudrais peut-être même que vous tentiez de nous le décrire. C'est un tableau qui s'intitule « Hommage à Cézanne ». Décrivez-nous ce tableau avec une femme que l'on perçoit à droite, à l'extrême droite de ce tableau.
Alors c'est un tableau manifeste pour le groupe d'Henabi. Justement, un tableau d'Hommes et d'Hommage, comme je le dis, puisqu'on y retrouve une grande partie des artistes représentés. Dans la galerie d'Ambroise Vollard, on retrouve aussi Odilon Redon, Cézanne, qui est représentée par sa nature morte. Et effectivement, tout à droite de ce tableau, Marthe Denis, qui est l'épouse de Maurice Denis, qui a peint le tableau, se font dans le décor en quelque sorte. Elle est complètement reléguée à droite.
Mais en même temps, j'avais cette intuition que si Maurice Denis, qui a fait quand même beaucoup de travaux préparatoires pour ce tableau, n'avait pas cru bon de la représenter, il ne l'aurait pas fait. Il l'aurait exclu de la représentation. Donc si elle est là, c'est bien qu'elle a un rôle à jouer.
Qu'est-ce que les représentations de ces femmes à travers le courant des nabis nous disent de la façon dont il les perçoit, mais de la façon aussi dont il les accueille au sein de ce groupe artistique ?
Alors, on a plusieurs interprétations. Effectivement, on peut s'en tenir à l'idée de femmes comme modèle de représentation passive, de muse, mais en même temps, je pense que la muse aussi, elle agit et elle peut avoir aussi un regard et une puissance d'agir sur aussi la création artistique. Donc effectivement, on va retrouver ces femmes aussi en hôtesses d'accueil, en maîtresse de maison, en allégorie aussi, évidemment beaucoup. Mais effectivement, c'est toute cette tension que j'essaie aussi de démontrer entre la passivité et l'action.
Je voudrais qu'on parle d'une autre femme, d'un autre personnage même, j'allais dire, France Rançon, qui est érigée en icône de l'art moderne. Là aussi, racontez-nous son histoire singulière.
Alors, France Rançon, s'il y avait eu un féminin au mot Nabi, elle l'aurait méritée. C'est ce qu'on retrouve dans les écrits de beaucoup d'artistes Nabi. Elle avait d'ailleurs un surnom parce que tous ces artistes qui étaient en fait des bons camarades et qui s'amusaient beaucoup entre eux, il faut le dire, se donnaient des surnoms. Et elle, on lui a quand même donné un surnom. Alors, on ne l'a pas surnommé Nabi, mais on lui a donné le surnom de Lumière du Temple. Alors, ce...
C'est bien que ça !
Oui. Et le Temple pour les Nabi, c'était l'atelier. C'était le lieu où ils se retrouvaient pour discuter, pour peindre, pour échanger sur leurs œuvres. Et cette Lumière du Temple, c'est justement cette femme qui accueille. Cette femme maîtresse de maison, hôtesse d'accueil, qui va justement les accueillir en leur servant le thé, en leur faisant des sandwiches. C'est comme ça, en tout cas, qu'elle est décrite par beaucoup d'artistes Nabi et qu'elle est aussi représentée.
Et Paul Cérugier dit de France Rançon, décidément, elle exige la féminisation du mot Nabi. C'est effectivement une personnalité incontournable de ce groupe. Voilà pour les femmes représentées, mais il y a aussi des femmes créatrices dont il faut parler. Alors là, quel rôle occupe-t-elle au sein du mouvement, au sein du groupe, plus exactement ?
Alors, effectivement, le sous-titre de l'exposition, De fil en aiguille, veut aussi insister sur les arts décoratifs et notamment les travaux d'aiguille dans lesquels les femmes sont prépondérantes. Comme je le disais, les Nabi vont vouloir redonner la part belle aux arts décoratifs et notamment aux tapisseries, aux broderies. Et dans ce type de support, les femmes jouent un rôle prépondérant. Donc, en général, ce qu'on va retrouver, ce sont des principes de co-création. C'est-à-dire que les hommes vont dessiner le motif premier que les femmes vont ensuite exécuter par l'aiguille.
Et donc, dans l'exposition, on voit de très belles tapisseries, on voit des broderies où j'ai essayé de montrer que ce sont des travaux de couple ou des travaux d'atelier. En tout cas, des travaux qui ont une valeur collective.
Je voudrais qu'on en décrive une qui est intitulée « Printemps ou femme sous les arbres en fleurs ». Elle date de 1895. Elle est superbe. Elle est signée, justement, Paul et France Rançon.
Alors, elle a longtemps été signée, Paul. Et d'ailleurs, le monogramme, parce qu'il faut voir ses œuvres, les reproductions ne donnent pas… Il faut aller à Pont-Avennes. Il faut aller à Pont-Avennes, absolument. Et donc, cette œuvre, elle est effectivement signée du monogramme PR, qui signifie Paul Rançon. Et pourtant, derrière se cache, évidemment, la main de France Rançon. Donc, l'idée aussi des cartels de l'exposition, c'est de redonner la signature aussi à France. Cette signature des femmes, c'est un vaste sujet. C'est-à-dire que les femmes, effectivement, ont été invisibilisées de l'histoire de l'art. C'est incontestable.
Mais ça s'est fait aussi avec la complicité de ces femmes elles-mêmes, qui voulaient rester dans l'ombre, qui voulaient ne pas forcément prendre la lumière.
Comment on comprend ça, des années plus tard ?
La place des femmes chez les nabis, elle correspond totalement à la place des femmes à l'époque. Il y a un ordre social qui est extrêmement hiérarchisé, extrêmement séparé. Et notamment dans l'art, moi, j'ai eu du coutume de dire que les hommes étaient plutôt du côté de la création et les femmes du côté de la procréation. C'est-à-dire qu'on encourageait plutôt les femmes à rester au foyer, à être des épouses, dévouées des mères de famille et peu à s'émanciper. Et donc, il y a effectivement ce binarisme, cette polarisation des rôles et des tâches que l'on retrouve.
Et même dans le processus créatif que vous décrivez, on a l'impression qu'aux hommes sont réservés le dessin, la peinture, l'idée, j'allais dire, élevée de l'art et de la création. Et de l'autre, les tâches plus subalternes pour les femmes.
Tout à fait. Et puis, vous voyez qu'exécuter par l'aiguille, c'est aussi répéter un motif premier. Donc, c'est aussi se placer du côté de la reproduction, de la reproduction, de la répétition.
Il faut donc aller à Pont-Avennes. C'est la leçon de ce matin, voir femme chez les nabis de fil en aiguille. Merci beaucoup, Charlotte Fouché-Zarmagnan. J'appelle que vous êtes commissaire scientifique de cette très, très belle exposition, historienne de l'art au CNRS, plus précisément au Centre de Recherche sur les Arts et le Langage. Merci.
Merci.