Jean-François Amadieu : "L'apparence physique fait partie des motifs de discrimination en France"
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Chapitres
Questions et réponses
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Ça en est à tel point qu'il faille aujourd'hui légiférer sur le sujet ?
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Comment on le sait que c'est fréquent ?
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Ça veut dire que pendant un entretien d'embauche, on peut lui faire une remarque sur ses cheveux ?
- 2:51OuverteRéponse directe
Et pour en revenir aux cheveux, femme ou homme, tout le monde est touché ?
- 3:16OuverteRéponse directe
Et donc, le problème, c'est quoi ?
- 4:15OuverteRéponse directe
Et le fait d'être une femme blonde, c'est un avantage ou un inconvénient ?
Affirmations vérifiables (citations exactes)
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« depuis 2001, l'apparence physique fait partie des motifs de discrimination dans la loi française. »
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« il y a très très peu d'affaires, de réclamations auprès du défenseur des droits, très peu de procédures devant les juges, au pénal ou aux civils. »
- 1:53PrésentateurFait
« pour ceux qui cherchent un emploi, le deuxième motif de discrimination, c'est l'apparence physique. »
- 2:22PrésentateurFait
« les jeunes Français expliquent que le premier thème sur lequel on leur demande de changer quelque chose en eux, c'est sur leur apparence et c'est sur, d'ailleurs, les cheveux et le maquillage. »
- 4:10PrésentateurFait
« le cas des coupes afro, comme on dit, ou de cheveux au naturel de type d'Afrique subsaharienne. »
- 5:09PrésentateurFait
« Le blond dans nos pays va être valorisé. Vous avez l'air plus sexy. »
- 6:12PrésentateurFait
« les contrôles aux faciès par la police, ce n'est pas seulement sur votre couleur de peau ou sur vos origines. Sur notre allure. »
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France Inter. Mathilde Munoz.
19h19, cheveux trop frisés, trop blonds ou trop peu de cheveux. Même votre coupe, votre coiffure peut être un obstacle à un recrutement ou l'obstention d'un logement. Bonjour Jean-François Amadieu. Bonjour. Vous êtes sociologue et professeur à l'université Panthéon-Sorbonne, auteur d'un livre qui s'intitule « La société du paraître » avec pour sous-titre « Les beaux, les jeunes et les autres ». Alors un député prépare une proposition de loi pour remédier à ces discriminations capillaires. Ça en est à tel point qu'il faille aujourd'hui légiférer sur le sujet ?
Oui, parce que curieusement, depuis 2001, l'apparence physique fait partie des motifs de discrimination dans la loi française. Donc en principe, votre coupe de cheveux, la couleur des cheveux, le fait que vous soyez chauve ou pas, etc. Les cheveux frisés, pas frisés, c'est déjà normalement répréhensible de refuser de vous recruter par exemple sur ce critère ou de vous licencier parce que vous avez les cheveux crépus. Mais malheureusement, les gens d'abord ne le savent pas, les employeurs ne veulent pas en tenir compte. Et puis c'est vrai que ça reste extrêmement fréquent, malheureusement. Comment on le sait que c'est fréquent ? Comment ?
Comment on le sait que c'est fréquent ? Il y a des signalements qui sont faits ?
Oui, alors en réalité, il y a très très peu d'affaires, de réclamations auprès du défenseur des droits, très peu de procédures devant les juges, au pénal ou aux civils. En fait, on le sait par les enquêtes qui sont faites essentiellement par le défenseur des droits, qui interroge les Français. Ça fait maintenant une quinzaine d'années qu'il le fait. C'est un sondage, en fait. Et il se trouve qu'on pose régulièrement la question aux Français. Par exemple, les demandeurs d'emploi. Pourquoi est-ce que vous êtes discriminés ? Est-ce que vous avez déjà été discriminés au recrutement ?
Figurez-vous que pour ceux qui cherchent un emploi, le deuxième motif de discrimination, c'est l'apparence physique. Le premier, c'est l'âge. Et essentiellement, le fait d'être senior aujourd'hui. Donc, on sait que c'est très important.
Ça veut dire que pendant un entretien d'embauche, on peut lui faire une rebec sur ses cheveux ?
Oui, bien sûr. Le défenseur des droits, alors là, c'est très récent, je crois qu'il y a deux ans, a fait une enquête auprès des jeunes, a posé la question, écoutez, vous avez passé les entretiens d'embauche, comment ça s'est passé ? Et les jeunes Français expliquent que le premier thème sur lequel on leur demande de changer quelque chose en eux, c'est sur leur apparence et c'est sur, d'ailleurs, les cheveux et le maquillage. Ensuite, 20% d'entre eux le disent dans l'entretien d'embauche. Et puis, dans l'entretien d'embauche, on va aussi leur dire, tiens, vous pourriez avoir une tenue plus sobre ou une tenue plus sexy, ça dépend des cas. Parfois, on leur demande de perdre du poids, etc.
Donc, c'est banal, très très banal aujourd'hui dans les entretiens d'embauche.
Et pour en revenir aux cheveux, femme ou homme, tout le monde est touché ?
Alors, là, on n'a pas précisément d'informations sur ce point, savoir si c'est plus les uns ou les autres. Dans une affaire récente qui concernait Air France, qui a été jugée en cassation il y a quelques mois, c'était un homme, par exemple. Donc, là-dessus, on ne pourrait pas conclure que c'est plus les uns que les autres.
Et donc, le problème, c'est quoi ? C'est, par exemple, des cheveux trop crépus, une personne chauve ou une couleur de cheveux aussi ?
Alors, la calvitie, en soi, elle est plutôt moins, comment dire, en elle-même un motif de licenciement ou de refus d'embauche. Elle va davantage jouer sur le fait que ça vous fait paraître plus âgé et que c'est vrai que pour les employeurs, vous savez que l'âgisme, le fait d'être trop âgé, malheureusement, c'est un critère important. Et donc, c'est plutôt comme ça que ça se traduit. Par contre, pour les cheveux, ce qui est le plus important, effectivement, comme sujet, d'où la proposition de ce parlementaire, c'est la question de certaines coupes de cheveux ou de types de cheveux qui, lorsqu'ils sont au naturel, peuvent être, disons, moins acceptés par les employeurs ou par leurs clients.
Et c'est, évidemment, le cas des coupes afro, comme on dit, ou de cheveux au naturel de type d'Afrique subsaharienne.
Et le fait d'être une femme blonde, c'est un avantage ou un inconvénient ?
Alors, la question, curieusement, de la femme blonde, vous savez que c'est le fameux préjugé blonde et bête qu'on trouve dans le monde entier. Et, effectivement, on s'aperçoit que c'est plutôt rentable en moyenne d'avoir, de faire une coloration, d'être blonde, mais pour tous les emplois qui sont plutôt moins qualifiés. Pour des emplois où il faut être pris au sérieux, par exemple, on a des études dans le monde entier sur les femmes dirigeantes. Eh bien, les grandes dirigeantes, elles sont plus brunes ou rousses que blondes. Ça veut dire qu'une blonde
aura tendance à se teindre les cheveux ?
Pour apparaître plus crédible ? La blonde pourrait avoir intérêt à ne plus être blonde à ce moment-là, oui, effectivement, voire se teindre les cheveux. Ce qui est certain, c'est que... Mais l'inverse est vrai pour des emplois qui peuvent être moins qualifiés. Donc, en fait, c'est vrai que ça vous... Le blond, c'est... Le blond dans nos pays va être valorisé. Vous avez l'air plus sexy. C'est peut-être bien pour sortir le samedi soir. Mais en revanche, pour être prise au sérieux, ça marchera moins.
Alors, vous nous l'avez dit, c'est pas que les cheveux, c'est toute l'apparence physique qui compte aussi. Le maquillage, le fait d'avoir des piercings ou des tatouages, par exemple, la façon de s'habiller. Et est-ce qu'on observe ces discriminations également en dehors du monde du travail ?
Alors, évidemment, là, on va enfoncer des portes ouvertes. Personne n'ignore que, par exemple, dans vos relations amicales, vos amours, bien entendu, votre physique, c'est absolument central. Et plus encore, depuis que les réseaux sociaux existent et les sites de rencontres, etc. Mais, il faut savoir que ça commence très tôt à l'école. On a des études, depuis déjà très longtemps, sur le fait que le petit enfant mignon, par rapport à celui qui l'est moins ou qui est moins bien habillé à la maternelle, aux primaires, va être traité différemment, non seulement par ses camarades, mais aussi par ses enseignants. Et puis, ça continue à l'université, etc.
Et puis, on y pense moins, mais quand vous... Par exemple, les contrôles, ce qu'on appelle les contrôles aux faciès par la police, ce n'est pas seulement sur votre couleur de peau ou sur vos origines. Sur notre allure. C'est aussi votre allure. Et on sait que c'est tout aussi important dans les enquêtes. Donc, évidemment, si vous portez un costume cravate, vous serez moins souvent contrôlé que si vous avez une autre tenue. Donc, c'est au fond tous les aspects de la vie courante. Peut-être aussi trouver un logement ou obtenir des prêts bancaires, etc.
Au fond, c'est dans toutes les relations que vous avez dans la vie courante qui va faire que vous avez l'air d'être quelqu'un de bien, de sérieux ou pas.
Et c'est le cas aussi à l'étranger. Je vous pose la question parce que, par exemple, Michel Obama, on l'a toujours vu avec des cheveux lisses.
Oui, bien sûr.
On ne l'a jamais vu avec ses cheveux frisés.
Tout à fait. Alors, c'est d'ailleurs un thème très important aux Etats-Unis depuis quelque temps. C'est pour ça que Michel Obama en a parlé. Il faut savoir que non seulement Michel Obama avait dû se lisser les cheveux pour, en effet, que ce soit, je dirais, plus acceptable pour l'électeur ou certains électeurs américains. Mais il faut aussi se souvenir que jamais Barack Obama n'aurait pu être élu président s'il n'avait pas lui-même été finalement dans sa couleur de peau, par exemple, pas aussi noire que d'autres noirs américains. Donc, c'est quelque chose de très important.
Ce qui fait qu'au fond, si je résumais d'une formule rapide de ce qui se passe dans beaucoup de pays, la discrimination va varier de 1 à 10 selon que vous êtes dans vos cheveux, dans votre couleur de peau, la forme de votre visage, plus ou moins noir. Voilà le résumé de la situation. Et les cheveux, bien sûr, y contribuent beaucoup.
Et est-ce que ces discriminations ont toujours existé ? Est-ce qu'il y a 15 ans, 50 ans ou 100 ans, c'était la même chose ?
Alors, il y a les jugements sur l'apparence physique, les préjugés, etc. C'est vieux comme la nuit des temps. Donc, ce n'est pas d'aujourd'hui, évidemment, et cette fascination pour le beau par rapport au lait.
Et le beau d'autrefois n'est pas forcément le beau d'aujourd'hui ?
Exactement, les standards évoluent. Mais surtout, ce qui se passe aujourd'hui, c'est évidemment deux choses. D'une part, c'est qu'on prend conscience dans tous les pays, on l'a fait d'ailleurs un peu plus vite en France qu'ailleurs, parce que c'est dans notre loi, on prend de plus en plus conscience, pas encore complètement, de l'importance de ces sujets. Et du fait qu'il faut éviter évidemment de juger et de discriminer sur ça. Mais peut-être que ce qu'il faut ajouter, c'est que ce qui a changé par rapport au passé, bien sûr, c'est l'importance des réseaux sociaux, aujourd'hui, des fameux algorithmes.
Car vous savez que maintenant, évidemment, vos images, vos photos sont partout sur les réseaux sociaux. Et aujourd'hui, vos entretiens se font de plus en plus à distance. il y a donc aujourd'hui, si vous voulez, un impact plus important que par le passé de votre physique. Et par exemple, les rencontres, aujourd'hui, elles se font beaucoup, comme chacun le sait, sur Internet et du coup, sur votre apparence.
Évidemment. Merci Jean-François Madieu. On a évoqué en une dizaine de minutes ce sujet que vous développez bien plus longuement dans votre livre, La société du paraître qui est paru aux éditions Odile Jacob. Et je signale aussi une exposition que j'ai vue et vous aussi, je crois, qui est au Musée des Arts Décoratifs sur les cheveux et les poils qui évoquent d'ailleurs ce sujet à travers les siècles. Musique