Felicity I love you - François Morel
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Félicity Lotte, je l'avais tout de suite reconnu, on était dans le même TGV ce matin du 6 novembre 2023 au départ de Paris-Garde-Lyon, direction Marseille. Le soir même avait lieu au Théâtre de la Crier, une soirée organisée par Olivier Bellamy pour rendre hommage à Francis Poulenc, disparu 60 ans plus tôt. Félicity était invité pour chanter et moi pour dire le texte de Babard de Jean de Brunoff pour lequel Poulenc avait écrit une musique. Quelques années plus tôt, croisant Félicity devant la maison de la radio et plus que jamais en cette occasion de la musique, je lui avais crié « Félicity, I love you ». Elle m'avait salué dans un grand éclat de rire.
Je suis, autant le dire, assez peu bilingue. Un jour, en compagnie de mon fils, sortant d'un taxi londonien et désirant un reçu, j'avais demandé au chauffeur « Please, may I have a fish ». Mon fils, un peu moqueur, les bulldogs ne font pas des siamois, avait imaginé que de but en blanc, il allait sortir de sa boîte à gants une murenne ou un cabillaud. Mais ce jour-là, devant la maison de la radio et forcément de la musique puisque Félicity en sortait, dans un anglais impeccable, j'avais crié « Félicity, I love you ».
Je ne dis pas que la phrase « Félicity, I love you » est suffisante pour tenir une conversation dans la langue de Shakespeare, mais à bon escient, bien utilisée, sans doute peut-elle offrir des perspectives infinies et qui s'est délectable. « Félicity, I love you » était le seul contact intime que j'avais eu avec Félicity Lotte, mais le plus parfait, le plus idéal, le plus concentré, le plus inouï. Un échange d'à peine trois secondes est déjà une déclaration d'amour, est déjà un éclat de rire. Autant dire « plus qu'une passade, une liaison, plus qu'une tocade, une histoire ». Mais ce matin-là de novembre 2023, dans la froidure automnale, j'avais l'humeur moins bravache, plus timide.
Le voyage allait durer trois heures et autant je m'étais sorti des années plus tôt capable d'occuper trois secondes dans la vie de dame Félicity Lotte, autant je me sentais plus timoré pour partager trois heures avec cette si grande chanteuse que j'avais admirée au Théâtre du Châtelet, dans la Belle-Hélène d'Offenbach, mise en scène par Laurent Pelly. Oui, qu'aurais-je bien pu dire à cette soprano si raffinée, dont tous ceux qui la connaissaient disaient pourtant la simplicité, l'humour, la grande gentillesse. Arrivé gare Saint-Charles, j'ai salué Félicity, sobrement. Nous avons partagé une voiture et moi-même j'ai pu constater sa simplicité, son humour, sa grande gentillesse.
Le soir, parmi un arrêt au page brillant de musiciens et de chanteurs, Félicity, élégant, tracé, drôle, généreuse, gracieuse, impeccable, a ravi le public marseillais. Au rappel, elle a chanté une de mes chansons préférées, Les chemins de l'amour de Francis Poulenc et Jean Hanouil. Et ce soir-là, comme chaque jour de sa vie et même au-delà, je suis sûr que je n'étais pas le seul à lui faire mentalement cette déclaration. Félicity, I love you.