Russie : enquête sur le rôle de Français dans un projet titanesque de gaz liquéfié
Transcription youtube_captions. À recouper avec la source d'origine.
Juillet 2022, ce cargo est amarré à un chantier naval en Chine. L'entreprise française Technip Energies fait charger à son bord 2 immenses structures. Environ 60m de haut et 23 000 tonnes cumulées.
Le navire prend la mer et arrive 2 mois plus tard dans la baie de Mourmansk, en Russie. C'est ici qu'est assemblé Arctic LNG 2, un projet russe titanesque de production de gaz naturel liquéfié. Avec 12 autres modules conçus par Technip Energies, ces 2 structures doivent composer la 2ᵈᵉ usine ou train de liquéfaction du projet.
Pourtant, lorsqu'elles sont déchargées, cela fait 6 mois que des sanctions économiques interdisent aux entreprises européennes de livrer du matériel de liquéfaction à la Russie. Et un an plus tard, alors que les entreprises européennes impliquées ont toutes annoncé s'être retirées du projet, le 1ᵉʳ train de liquéfaction est mis à l'eau et tracté vers sa zone d'exploitation. Selon la Russie, il doit entrer en fonctionnement dès la fin de l'année 2023.
Comment est-ce possible ? Pour le comprendre, Le Monde a analysé des données douanières russes et des images satellites, mené des entretiens avec des ingénieurs toujours présents en Russie et sollicité les principaux acteurs de ce projet. Ce travail révèle que les sanctions européennes n'ont pas empêché certaines livraisons occidentales, notamment de la part du français Technip Energies.
Il montre malgré tout que la Russie a échoué à convaincre la plupart des Occidentaux à enfreindre les sanctions et comment elle a dû trouver des solutions ailleurs, laissant planer un doute sur la viabilité du projet. 2019, le groupe russe Novatek annonce le lancement d'Arctic LNG 2, un chantier à 21 milliards de dollars. Avec ses 3 trains de liquéfaction, cette usine doit permettre de produire environ 20MT/an de gaz naturel liquéfié, un peu plus de 4% de la production mondiale.
Selon une étude publiée en 2022, Arctic LNG 2 fait partie des 425 bombes carbone recensées dans le monde, des projets d'extraction de combustibles fossiles, dont l'exploitation devrait émettre plus d'1 milliard de tonnes de CO2. Le cumul des émissions de tous ces projets représente le double du budget carbone de l'humanité, soit la quantité d'émissions à ne pas dépasser pour espérer limiter le dérèglement climatique à plus 1,5°C. Alors, après avoir envisagé de soutenir financièrement le projet, l'État français s'était finalement ravisé sous la pression d'organisations environnementales.
Mais la France y est tout de même représentée puisque TotalEnergies a très tôt investi dans ce projet. Surtout, l'ingénierie, l'approvisionnement et la construction de l'ensemble d'Arctic LNG 2 a été confiée au français Technip. Montant du contrat : 7,6 milliards de dollars.
Fin 2021, le projet est bien lancé. Des données douanières russes montrent les flux de marchandises à destination d'Arctic LNG 2. À Mourmansk, l'assemblage du 1ᵉʳ train de liquéfaction a débuté Et sur les chantiers chinois du projet, les modules du 2ᵈ train attendent d'être livrés, notamment par des transporteurs européens.
Puis en février 2022, la Russie envahit l'Ukraine. L'Union européenne met aussitôt en place des sanctions pour étouffer l'économie russe. Mais Arctic LNG 2 n'est pas immédiatement touché.
Ce n'est que le 8 avril que l'Europe sanctionne les exportations liées aux projets de liquéfaction de gaz naturel et une exemption de 7 semaines est accordée pour honorer les contrats signés avant la guerre. Tout cela atténue les conséquences pour le projet russe qui continue de recevoir des marchandises pendant 3 mois. Environ 2500 produits, dont plus d'un millier provenant d'Europe, sont enregistrés par les douanes russes entre le début de la guerre et le 27 mai.
Et les livraisons ne s'arrêtent pas à cette date. Lorsque l'Europe met en place des sanctions, elle fournit une liste très précise de chaque produit concerné. Par exemple, les sanctions du 8 avril interdisent l'export de pompes cryogéniques dans le traitement du GNL, ou encore les boîtes froides dans le traitement du GNL, des produits destinés à la liquéfaction de gaz naturel.
Mais Arctic LNG 2 a aussi besoin de produits génériques, des composants électriques, des boulons et même de la nourriture. Or, ces marchandises ne sont pas sanctionnées par l'Union européenne. Des entreprises ont donc continué d'en exporter, et des marchandises arrivaient en Russie jusqu'à juillet 2023 au moins.
C'est dans ce cadre que Technip Energies a livré ses 2 modules en août 2022, 3 mois après la mise en place des sanctions. Contactée, l'entreprise française explique qu'il s'agit de modules de type utilitaires. Autrement dit, ils ne contiennent pas les systèmes de liquéfaction eux-mêmes.
Technip considère donc qu'ils ont été livrés en conformité avec les sanctions applicables. Si l'on y regarde de plus près, il est possible d'établir que ces 2 modules sont les TMR005 et TMP005. Leur constructeur chinois, Bomesc, explique sur son site : Ces 2 modules sont les plus importants du train de liquéfaction.
Ils sont responsables de l'alimentation électrique de tout le train et de la fourniture de différents gaz. S'il n'accueille donc pas les systèmes de liquéfaction eux-mêmes, ils semblent tout de même indispensables au bon fonctionnement du train de liquéfaction. Une caractéristique qui, selon l'étude préliminaire d'une source institutionnelle européenne, pourrait les placer sous sanction.
En 2023, d'autres modules, cette fois concernés à coup sûr par les sanctions, sont livrés par des armateurs chinois et un Européen. Selon notre enquête, des navires utilisés par le groupe Red Box, enregistrés aux Pays-Bas, ont réalisé 3 livraisons en 2023. Le module TMP002, utilisé pour le processus de liquéfaction, puis les modules TMR001 et TMR002 qui permettent l'interconnexion de tous les modules, et enfin le module TMS001 qui assure l'approvisionnement en gaz et sa purification.
Contacté, le directeur de Red Box a simplement nié être propriétaire de ces navires. Mais malgré leur faiblesse, les sanctions économiques ont freiné Arctic LNG 2. Pour fonctionner, chaque train a besoin de 7 turbines à gaz très puissantes, dérivés des réacteurs qui équipent les Boeing 777.
C'est l'Américain Baker Hughes qui devait les fournir. À cause des sanctions, seulement 4 sont arrivées à Mourmansk. Problème, elles n'ont pas d'équivalent dans le monde et les trains de liquéfaction ont été prévus pour accueillir ces modèles précisément.
Novatek s'est d'abord tourné vers une entreprise turque, en vain, avant d'opter pour une turbine chinoise dérivée d'un ancien modèle ukrainien. Selon des ingénieurs impliqués dans le projet, cette solution de substitution nécessite des modifications substantielles du 2ᵈ train. Et avec le retrait des entreprises occidentales, c'est aussi un savoir-faire que Novatek a perdu.
Moins d'une semaine après la mise en place des sanctions. Technip, qui coordonne donc le projet, informe son partenaire russe qu'elle va cesser le travail le 27 mai. Dans un courrier daté du 18 avril et adressé aux représentants de Technip, le directeur général d'Arctic LNG 2 s'inquiète de cette annonce.
Technip n'a fourni aucun plan précis pour la complétion du 2ᵈ train de liquéfaction. Et il lui rappelle ses engagements : Conformément à l'article 26A de notre accord, toutes les parties doivent faire leur maximum pour minimiser l'impact de potentielles sanctions. À ce jour, Technip n'a soumis aucune proposition claire en ce sens.
Concrètement, Arctic LNG 2 attend de l'entreprise française un plan pour terminer le 2ᵈ train de liquéfaction. Contacté par Le Monde, Technip explique : Dans la mesure où les sanctions ont été mises en place progressivement, nous étions encore dans l'obligation d'effectuer toutes les activités qui n'étaient pas concernées par celle-ci. Mais Technip Energies n'a effectué aucune activité sur les modules sanctionnés à compter de la mise en place des sanctions et n'a pas participé à l'assemblage du 2ᵈ train.
Au-delà de Technip, des mails adressés par les parties russes aux sous-traitants français trahissent les difficultés causées par les sanctions. Leur demande était de créer un lien avec les fabricants dans le cas où ils n'aient pas pu livrer le matériel. Nous n'avions pas possibilité de travailler ensemble du fait des sanctions, donc leur demande a été éconduite.
Plusieurs sociétés françaises ont reçu des demandes similaires qu'elles affirment toutes avoir rejetées. Arctic LNG 2 a même tenté de recruter des employés européens, notamment de Technip, avec peu de succès. D'après plusieurs personnes ayant travaillé ou travaillant encore sur le projet, une quinzaine d'ingénieurs et managers européens travaillent encore pour Arctic LNG 2 en Russie.
En août 2023, le 1ᵉʳ train de liquéfaction a été mis à l'eau et installé à son emplacement final. Au cours d'une cérémonie en présence de Vladimir Poutine, le directeur de Novatek a assuré que du gaz naturel liquéfié serait produit d'ici la fin de l'année 2023. Les ingénieurs et ex-employés contactés par Le Monde ont pour la plupart jugé cette annonce douteuse, voire improbable.
Pour réaliser cette enquête, nous avons travaillé plusieurs mois avec des journalistes allemands et italiens de Paper Trade Médias et IrpiMedia et avec l'aide d'ARIA, une ONG spécialisée dans les enquêtes sur l'énergie et l'environnement, et celle de la plateforme d'investigation Data Desk. Si vous voulez voir plus d'enquêtes sur ces sujets, vous trouverez une playlist en description dédiée à cela et vous pouvez nous envoyer vos pistes de sujets ou même vos renseignements en toute confidentialité à l'adresse mail investigation@lemonde.fr.
Georges Naturel