Christopher Nolan : "L'Odyssée' contient des vérités universelles, c'est pourquoi c'est d'actualité depuis si longtemps"
Audio original de l'émission.
Transcription Whisper (large-v3), avec identification des locuteurs. À recouper avec la source d'origine.
3 000 ans après Homer, Christopher Nolan relève le défi de l'Odyssée. Ulysse a les traits de Matt Damon dans une super production faite de cyclopes, sirènes et autres pièges naturels effrayants pour ce premier long-métrage entièrement tourné en caméra IMAX. Christopher Nolan nous raconte ce rêve de gosse en exclusivité sur France Culture.
Un son. Même moi. Nous avons une guerre. Eh bien, j'ai vu mes premiers films IMAX dans des musées. Par exemple, le musée de la science et de l'industrie à Chicago, quand j'avais 16 ans, effectivement. Des documentaires sur l'aviation, sur les volcans, que sais-je. Et puis, je me suis dit à l'époque, pourquoi ne pas faire un film de Hollywood avec ça ? Parce que c'est une technologie tellement immersive. C'est le meilleur format d'imagerie jamais créé. On a des images extrêmement nettes, des couleurs magnifiques. C'est ce qui se rapproche le plus de ce que voit l'œil humain.
Donc, si vous voulez que votre public vous accompagne, si vous voulez l'emmener sur le pont du navire d'Ulysse, par exemple, eh bien, c'est le format à utiliser. Alors, j'ai commencé à m'en servir pour les scènes d'action dans mes films. Les caméras sont très bruyantes. On ne peut pas l'utiliser pour les dialogues. Mais je voulais justement faire un film entièrement avec IMAX. Alors, je suis allé voir IMAX. Je leur ai demandé, est-ce qu'on peut trouver un moyen de rendre la caméra silencieuse ? Alors, ils ont inventé un caisson pour insonoriser la caméra. Maintenant, on peut filmer les dialogues aussi.
Si je commençais par ça, parce que c'est qu'on vous connaît pour Oppenheimer, pour Dunkerque, et maintenant pour la mythologie grecque, vous faites un cinéma de mémoire sur le fond, mais aussi sur la forme. Et ce rapport très particulier que vous avez à la pellicule argentique, ça paraît presque d'un autre temps. Il a fallu, alors vous racontiez l'insonorisation, mais il a fallu aussi que vous mettiez au point une pellicule noir et blanc, spécialement conçue pour les caméras IMAX 1565, si je ne dis pas de bêtises. Vous voulez nous raconter ça, la pellicule ?
Alors, sur Oppenheimer, déjà, j'ai voulu mêler la pellicule en couleur avec la pellicule en noir et blanc pour reconstituer les deux cadres temporels de mes films. Ce que j'avais fait déjà dans Memento, c'était un film en 35 mm. Mais là, au moment du tournage d'Openheimer, une grande partie du film est tournée sur une caméra IMAX en 65 mm, et personne, enfin, Kodak n'avait jamais fait de pellicule en 65 mm en noir et blanc, et IMAX non plus. Donc, il a fallu faire toutes sortes d'essais, il a fallu les amener à fabriquer des pellicules spéciales pour nous. Ils l'ont fait, et le résultat est magnifique. La texture est superbe.
On se plonge comme ça dans le passé, on voit le monde avec de nouveaux regards, mais sur le plan photographique, c'est absolument magnifique. La texture, les couleurs, et c'est le type même d'innovation que Kodak et IMAX, également Panavision, enfin, des très belles sociétés, quand on les met au défi de faire quelque chose comme on l'a fait pour l'Odyssée, eh bien, ils trouvent des solutions formidables, et on peut faire quelque chose qui n'avait jamais été fait avant.
C'est un travail de combien de temps ? C'est un projet de combien de temps ?
Dans le cas d'Openheimer, ça a pris à peu près 6 mois d'essais sur la pellicule, un an en tout pour démarrer vraiment. Pour l'Odyssée, pour l'insonorisation des caméras, là, c'est quelque chose sur lequel on travaillait, en fait, depuis 30 ans. C'était avant mon temps. Déjà, on a essayé de construire un système d'insonorisation, mais ça ne fonctionnait pas très bien. C'était un système trop encombrant. Dans mon film, Tenet, nous avons fabriqué notre propre système Blimp, eh bien, ça n'a pas marché non plus.
Et finalement, avec l'Odyssée, l'équipe d'ingénieurs d'IMAX ont recruté de nouveaux ingénieurs pour construire de nouvelles caméras, la première fois depuis des dizaines d'années, la première nouvelle caméra IMAX, la première depuis de nombreuses années. Donc, il y avait une superbe équipe d'ingénieurs, ils se sont penchés sur le problème, et on a travaillé, donc, sur ce système Blimp. Et on a dit qu'on pouvait construire quelque chose pour insonoriser la caméra dans un caisson géant. Alors, effectivement, ça fonctionnerait, mais peu à peu, on a réduit la taille de ce caisson.
Et avec cette équipe d'ingénieurs géniaux, en combinant différents matériaux, ils ont réussi à réduire le système à tel point qu'il était suffisamment petit pour pouvoir, comme l'a dit Reuter von Reutemann, mon directeur photo, lorsqu'on l'a essayé, on s'est rendu compte que la caméra était suffisamment silencieuse pour pouvoir tourner les dialogues. Alors, la vraie contrainte, et là, on ne pouvait pas l'essayer à l'avance, c'était au moment du tournage qu'on allait voir, c'était donc pour les acteurs, parce que le temps de charge, disons, la durée de film qu'on peut tourner avec cette caméra, ça n'est que trois minutes à la fois.
Donc, quand vous avez des scènes extrêmement intenses, extrêmement complexes, il fallait s'arrêter à mi-chemin, recharger la caméra, alors que les acteurs étaient en plein dans l'émotion de l'action du personnage. Et ça, on ne peut pas tester ça à l'avance. Il faut voir sur place si les acteurs sont capables de travailler de cette façon, mais ils ont pu le faire, et même, ça ne leur a plus de travailler comme ça. Toujours est-il que lorsque l'on recharge la caméra, il faut le faire de manière très silencieuse. Normalement, quand on dit couper, tout le monde se détend, on va aller fumer une cigarette ou que sais-je, alors que là, ce n'était pas possible.
Il fallait rester absolument dans le moment, dans l'instant, pendant que la caméra a été rechargée, et on relançait la scène. Donc, il y avait vraiment un travail de concentration intense.
Mais l'insonorisation a parfaitement fonctionné. C'est-à-dire, vous êtes à un niveau acceptable qui permet d'avoir des échanges intimistes entre Ulysse et Pénélope. Parce que Matt Damon dit que ça fait le bruit d'un mixeur. Alors, évidemment, ça ne fonctionne pas sur une scène intimiste.
Non, la caméra, en dehors...
Alors, en effet, la caméra, si elle n'est pas dans le caisson, effectivement, elle fait le bruit d'une tondeuse à gazon. C'est absolument épouvantable. La toute première fois qu'on m'a montré une caméra IMAX, c'était pendant le tournage du Prestige. On s'en est servi pour les effets visuels. Et je savais que j'allais m'en servir sur mon prochain film. Donc, ils sont venus me montrer la caméra. Alors, quand ils ont allumé le moteur, il y avait un bruit de bourdonnement assez audible, mais bon, finalement, pas si mal que ça. Ils m'ont dit, non, non, on n'a pas démarré la caméra. C'est juste l'allumage du moteur.
Et quand ils ont vraiment démarré la caméra, ça faisait vraiment un bruit de tondeuse à gazon absolument épouvantable. Mais avec ce caisson, ce blimp, comme on l'appelle, eh bien, la caméra est quasiment silencieuse. En tout cas, de l'extérieur, on ne se rend compte de rien. Et donc, on a pu effectivement tourner des scènes extrêmement intimes entre Ulysse et Pénélope à quelques centimètres de leur visage. Et c'est la première fois que ça a été fait. Et pour moi, c'est passionnant, parce que ce format IMAX, on savait qu'il fonctionnerait très bien pour les paysages, pour les scènes d'action, bien sûr. Mais les visages humains, c'est finalement surtout ça qu'on filme dans un film.
Eh bien, ça donne toute la vie à l'action pour le spectateur. On a une relation étroite avec les personnages.
On va parler d'Ulysse après, mais juste une dernière question là-dessus. Ce qui est assez fascinant, c'est qu'il y a très peu de salles dans le monde qui permettent de diffuser l'IMAX dans les meilleures conditions. Le rendu est forcément bien meilleur. Mais bon, la technologie optimale, elle n'existe que dans combien de salles ?
Alors, je crois qu'il n'y a que 48 salles dans le monde, essentiellement en Amérique du Nord, qui peuvent projeter justement les films au format IMAX. Mais grâce au négatif utilisé, qui est de très grande taille, on peut faire d'autres versions du film avec toute l'information, toutes les données qui sont sur la pellicule. Par exemple, à Paris, au Grand Rex, on va utiliser une copie 70 mm 5 perf. C'est un autre format, mais c'est une version absolument magnifique du film. Ils ont installé le projecteur spécialement pour cette projection, comme ils l'ont fait pour Oppenheimer et pour Intestellar. Ce serait une merveilleuse façon de découvrir le film.
Mais chaque version du film produite à partir de ce négatif IMAX est optimisée pour s'adapter au plus grand écran possible, selon la salle de cinéma, avec les images les plus nettes, les meilleures couleurs, et par exemple, les versions numériques. On en fait. Ce qu'on fait, c'est qu'on projette côte à côte l'image IMAX avec la version numérique, et on essaie d'obtenir la meilleure correspondance possible. Donc, chaque version du film dans chaque cinéma se rapprochera au maximum de la photographie d'origine.
Et le négatif IMAX nous donne ce maximum d'informations grâce auxquelles on peut faire ces différentes versions, jusqu'au jour où, dans quelques années, quelqu'un pourra voir le film sur son téléphone dans le métro. Et l'image sera très belle parce qu'on l'a tournée sur IMAX.
Vous pensez ? En tout cas, c'est une exception, Nolan, d'une certaine façon. Certains, peut-être, vous prennent pour un fou de vouloir faire comme ça un cinéma très grand public de très grande qualité sans transiger sur la qualité.
Vous savez, le cinéma doit pouvoir proposer une raison, une motivation pour sortir de chez soi plutôt que de regarder la télé. Et ça, c'est vrai depuis les années 50. Lorsque la télévision a été inventée dans les années 50, c'est là qu'est né le cinémascope, les films sur grand écran. Et en fait, on ne fait que poursuivre cette tradition. Lorsqu'on a les moyens de faire un film à grande échelle et qui va être projeté dans le monde entier, effectivement, il faut essayer de le faire dans la meilleure qualité possible pour donner aux spectateurs la meilleure expérience possible. C'est toujours ça que le cinéma a toujours essayé de faire.
Christopher Nolan, pourquoi l'Odyssée et pourquoi Ulysse ? À quel moment il arrive dans votre vie ?
Eh bien, dans mon cas, je serai franc avec vous. Tout récemment, nous avons acquis un chien. Je n'avais jamais eu de chien avant. Une fois qu'on a un chien dans la famille, on se rend compte que l'Odyssée, c'est vraiment l'histoire de chien par excellence. Le personnage du chien, Argos, du chien de chasse, c'est quelque chose de tout à fait remarquable. Et j'ai pu m'identifier à cela et je n'aurais jamais pu le faire si je n'avais pas eu de chien. Bon, je plaisante un petit peu là-dessus, bien sûr. Mais en réalité, il y a dans l'Odyssée des éléments qui parlent vraiment à la force de l'âge.
Moi-même, j'ai l'âge où le personnage d'Ulysse, ce qu'il éprouve et ce que découvre également son fils, Télémach, moi-même, j'ai élevé quatre enfants, trois fils. Eh bien, ce sont là des vérités universelles que l'on retrouve dans ce poème antique. Et c'est la raison pour laquelle il reste d'actualité depuis si longtemps. Et à ce stade de ma vie, je suis prêt, je peux me reconnaître de tas de façons différentes dans l'Odyssée. Et j'espère que le public aussi trouvera tous ses repères parce qu'il y a tellement d'histoires dans l'Odyssée.
C'est une histoire de retour au pays, une histoire d'amour, mais également une histoire de passage à l'âge adulte, une histoire de guerre, de mort et de tout ce qui se passe entre ces extrêmes. C'est des histoires intemporelles.
C'est vrai que même pour ceux qui n'ont pas lu le texte d'Homère, il y a énormément de moments qui font partie du patrimoine universel. Et du coup, c'est assez fascinant, c'est vrai, de voir Ulysse résister aux sirènes, de le voir déjouer les pièges de Circé, avec toutes ces créatures improbables. Est-ce qu'il y en a une qui vous fascine plus que d'autres ? Moi, j'adore le cyclope.
Je veux dire, j'ai apprécié tous les différents aspects de la histoire.
Vous savez, moi, tous les aspects de cette histoire me plaisent. Avant d'écrire l'adaptation cinématographique, j'ai rédigé une liste des éléments dont je me souvenais dans l'Odyssée, des choses que chacun d'entre nous a absorbées au fil des années à travers les différentes adaptations, je ne sais pas, les versions pour enfants, par exemple.
Disons que je voulais disposer de cette liste, parce qu'au moment de retourner au véritable poème, il y a tellement plus de choses que ce dont on croit se souvenir, que je voulais m'assurer que mes propres souvenirs, souvenirs presque primaires, se retrouvent dans l'adaptation cinématographique, parce que c'est cela que le public apporte au film, c'est-à-dire que le public connaît le cyclope, les sirènes, peut-être aussi l'histoire de la fleur de lotus, dont il se souvient, mais le poème lui-même est très spécifique, est très différent de ce que l'on croit se rappeler. L'intrigue se passe beaucoup plus à Ithac.
On s'intéresse davantage aux personnages de Télémac, de Tom Holland, ou de Penélope, ou des courtisans joués par Pattinson. Mais je voulais aussi faire intervenir les éléments fantastiques, les personnages improbables. Ils me plaisent tous, et ce qui me plaise, c'est qu'ils sont tous différents. À chaque fois, vous avez différents défis techniques, des véritables contraintes pour les acteurs aussi, et à chaque fois, c'est super. Alors, ce sont des scènes difficiles à jouer, mais très satisfaisantes.
Ulysse, c'est un personnage vaillant, mais faillible aussi. Comment vous avez abordé son rapport avec la tentation, notamment avec Circé, la tentation qui est globalement un sujet important chez Ulysse ? Chez l'homme, en général.
Je pense que le poème a différentes répercussions à travers les siècles. C'est un poème qui existe depuis des milliers d'années. Et pour moi, ce qui est important, c'est que les personnages féminins, dans cette version de l'histoire, ne se réduisent pas, disons, à la tentation pour Ulysse, qui ne serait qu'un reflet de ses propres faiblesses, mais de voir dans ces personnages féminins, des personnages à part entière. Et ce que j'essaye de mettre en avant avec les différents personnages qu'Ulysse rencontre, c'est précisément les autres aspects de sa personnalité à lui qui entrent en contact avec ses autres personnages, notamment dans ses relations avec Calypso, par exemple.
Il y a énormément de choses qui sont mêlées là-dedans. Il s'agit de temps, de mémoire, de perte. Mais ce que je ne voulais surtout pas faire avec Ulysse, c'est de le faire trop évoluer, changer, disons, ses défauts ou que sais-je. Je voulais qu'il reste un personnage complexe, comme il l'est dans le poème. Je voulais que Matt Damon soit en mesure d'attirer le public vers son point de vue à lui sans le simplifier, sans trop le réduire.
Et la meilleure façon de le faire, c'était justement que les autres personnages, et notamment les personnages féminins, soient des personnages, donc à part entière, des individus avec leur propre logique sur ce qui se passe, de sorte qu'ils le défient de différentes façons. Elles ne sont pas là simplement comme une représentation de la tentation. La tentation, ce n'est que le reflet, finalement, des faiblesses intérieures du personnage. Non, je voulais que ces personnages-là, le défi révèle sa personnalité à travers ces défis.
Juste pour finir, est-ce qu'un jour, vous avez envie de refaire des films intimes, quelques personnages, revenir à... Est-ce que vous rêvez de ça, ou finalement, en accumulant les productions de plus en plus incroyables, c'est un monde dans lequel vous ne reviendrez pas ?
Vous savez, pour moi, chaque film est différent. Je ne fais qu'un film à la fois. Je ne pense pas à ce que je vais faire après. J'aborde chaque film comme si c'était le dernier film que j'allais faire, et un jour, ce sera effectivement le cas. Et donc, ce que je veux faire, c'est raconter n'importe quelle histoire, mais il faut que l'histoire soit bonne. Ce que je ne veux surtout pas faire, c'est de faire un film pour démontrer au public et que je suis capable de faire tel ou tel type de film, qu'il soit grand ou petit format.
Non, je veux une intrigue, une histoire qui me motivera, qui me mobilisera pendant les années qu'il faudra pour réaliser ce film, parce que chaque film est un moment important de ma vie. J'y consacre toute ma vie, et donc je dois être motivé par l'histoire et les personnages.
Merci beaucoup. Merci. N'importe qui ne peut rester entre moi et la maison.