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interviewFrance Culture — L'invité(e) des Matins· 28 juillet 2022 29 min

Luttes d'influences sur le terrain africain

Transcription Whisper (large-v3), avec identification des locuteurs. À recouper avec la source d'origine.

0:00
Invité

Si la présence au même moment du président français et du patron de la diplomatie russe sur le continent africain relève de la coïncidence de calendrier, il n'y a en revanche jamais de hasard en politique étrangère. Les pays africains sont devenus un terrain de lutte d'influence avec d'un côté la France qui tente de maintenir des liens forts hérités de son histoire qui fait l'objet d'ailleurs de débats profonds et bien connus et de l'autre la Russie qui s'appuie sur cette image controversée pour tirer des profits politiques, économiques et militaires. A tout cela s'ajoute évidemment un contexte, celui de la guerre en Ukraine et nous en parlons ce matin avec nos invités.

Le directeur du Centre Afrique Subsaharienne à l'Institut français des relations internationales Alain Antille, bonjour. Bonjour. Vous êtes enseignant à l'IUP de Lille et à l'Université Paris-Sorbonne. A vos côtés dans ce studio, le journaliste et écrivain Seydi Kaba, bonjour.

0:58
Emmanuel Macron

Bonjour.

0:58
Invité

Vous êtes spécialiste du Sahel et du bassin du lac Tchad et chroniqueur au Monde.fr. Merci à tous les deux d'être avec nous. Un mot d'abord sur le contexte de ces deux visites. On est plus de cinq mois après le début de la guerre en Ukraine, une guerre qui a provoqué la plus grande crise alimentaire de cette décennie selon l'ONU. Alain Antille, quel rôle veut jouer la Russie ?

1:22
Emmanuel Macron

Alors c'est évidemment le point commun entre les deux visites. C'est un affrontement de deux narratifs sur cette crise alimentaire. D'un côté, les Occidentaux et en l'occurrence Emmanuel Macron accusent la Russie de bloquer les ports ukrainiens et donc de participer à cette famine, à la montée des prix des céréales, en particulier du blé. Et l'objet principal de la visite de Sergei Lavrov, c'est d'offrir un contre-narratif aux pays africains en leur disant, oui, mais un certain nombre de sanctions occidentales sur les engrais et sur les céréales.

Alors ce ne sont pas des sanctions directes, mais ce sont des sanctions financières, l'interdiction d'utiliser SWIFT, des interdictions bancaires qui ont créé une possibilité ou une difficulté ou un surcoût des exportations russes de ces deux produits. Donc c'est le cœur de la visite des deux leaders politiques en fait.

2:30
Invité

La quête de l'Afrique, Cédicaba, n'est pas nouvelle, mais il y a eu une accélération forte depuis cinq mois et depuis le début de la guerre en Ukraine ? C'est exact. Je voulais simplement préciser que j'ai été chroniqueur au Monde.fr, ce que je ne suis plus désormais. D'accord, on corrige. Mais en réalité, comme il a été dit, il y a toujours eu des rivalités. L'Afrique a toujours été un terrain de rivalité entre les puissances, du fait de son histoire, du fait des relations internationales.

Les choses se sont accélérées du fait du contexte international d'aujourd'hui avec la rivalité, la guerre en Ukraine où chaque parti essaie de s'assurer le soutien total de l'Afrique, l'alignement même de l'Afrique derrière ses positions et du fait aussi du contexte africain lui-même qui est marqué par des crises où certains, notamment au Sahel, pensent que les alliés traditionnels n'ont pas donné tout ce qu'ils auraient pu donner. Et ils se sont mis à la recherche de nouveaux acteurs. Des pays comme la Centrafrie, comme le Mali et d'autres pays se sont ouverts à de nouveaux acteurs.

Et la Russie, ayant vu cette brèche ouverte, a essayé de s'engouffrer pour essayer de capter de position, d'essayer de vendre l'idée que le partenariat traditionnel n'est plus efficace et qu'il faut renouveler ce partenariat-là. Il y a ce contexte de la guerre en Ukraine et on a l'impression que les pays africains, eux, ne veulent pas prendre position. Un des symboles forts, ça a été par exemple le Sénégal dont le président Macky Sall est allé voir Poutine à Moscou justement pour éviter cette question du blocage des céréales. C'est quand même très fort, Alain Antille, comme symbole de lien dans le cadre de cette crise alimentaire.

4:09
Emmanuel Macron

Oui, Macky Sall y est allé en qualité de président de l'Union africaine, donc c'était un geste assez fort. Et Macky Sall, comme d'autres chefs d'État africains, essayent de promouvoir une espèce de non-alignement et de volonté que certains pays africains jouent un peu le rôle de médiateurs entre les deux camps. Ce qui est tout à fait nouveau, en tout cas pour le deuxième point, mais tout à fait traditionnel pour le premier. C'est-à-dire quand on regarde par exemple la série de votes des pays africains sur le dossier de la Crimée, entre 2014 et 2020, il y en a eu un peu moins de dix.

En fait, on a une image assez saisissante du non-alignement des pays africains sur l'un des deux blocs ou des deux parties. Ce qui fait que si on a en tête cette série de votes, on ne peut pas être surpris du vote sur l'africain de la résolution sur la condamnation de l'agression de la Russie contre l'Ukraine. Où là, on avait grosso modo la moitié des pays africains qui ont condamné, mais une autre moitié qui soit s'est abstenue ou soit n'a pas pris part au vote.

5:30
Invité

Il y a, Saïdi Kaba, des alliés qui sont historiques avec la Russie, des alliés africains qui sont historiques. Ceux qui sont nés dans les années 50, à la fin des deux empires coloniaux, le britannique et le français. Ça, c'est une base, on peut dire. Et puis, il y a les nouveaux, si on peut dire aussi, ceux qui sont justement plus récents et qui se sont exprimés dans ces deux votes dont vient de parler Alain Antille. C'est tout à fait exact. Historiquement, il y a eu une coopération dense, intense entre certains pays africains et l'union des républiques socialistes soviétiques. L'URSS, tout à fait.

Pendant cette période, le Mali de Modibu-Kaita, la Guinée de Sekouture, le Congo de Mariangwabi, tous ces pays avaient des relations très fortes du fait de leur orientation idéologique avec l'URSS. Et à partir du moment où l'URSS s'est effondrée et que c'est devenu la fédération de Russie, les relations ont été moins intenses un moment. Et puis après, maintenant, on retrouve un peu, depuis Sochi, depuis un moment, un certain retour presque de la Russie, profitant du contexte aussi de la demande africaine, notamment sur les questions de sécurité, les questions d'achat d'armes. Tout cela a pu jouer.

Et puis maintenant, il y a aussi d'autres pays dont l'orientation aujourd'hui, le pacte avec la Russie, si on peut dire, le pacte est un peu nouveau, comme la Centrafrique, qui était quand même des pays emblématiques du précaré français, qui étaient des pays qui étaient considérés, même la Centrafrique, quand on voit son histoire avec l'opération Barracuda, où les soldats français sont venus avec le président l'installer au pouvoir. Et puis jusqu'à 2015, où il y avait Sangharis. Après, c'est après Sangharis que la Centrafrique, sans doute du fait du contexte sécuritaire, a pris cette orientation avec la Russie, avec Wagner aussi.

Donc il y a effectivement cette évolution, cette évolution qui est à la fois liée au contexte des pays et au contexte international. On va reparler du Mali et de la Centrafrique, qui sont des cas particuliers et qui, d'ailleurs, télescopent, si on peut dire, Paris et Moscou. Juste sur ce que vous venez de dire, Seydi Kaba, depuis toutes ces années, on est passé d'un soutien idéologique à un soutien un peu plus stratégique vis-à-vis de la Russie à la Antille.

7:55
Emmanuel Macron

Oui, la Russie, comme l'a dit Seydi Kaba, est un ancien acteur qui avait pratiquement déserté la scène africaine après la chute de l'URSS, qui est revenu ces cinq ou six dernières années, avec notamment une série de sommets importants en Russie. Il y a eu des sommets commerciaux, puis il y a eu évidemment le sommet de Sochi, auquel vous faisiez allusion.

8:23
Invité

En 2019.

8:24
Emmanuel Macron

En 2019, et il y aura à nouveau, à la fin de l'année, un autre sommet Russie-Afrique. Donc, la Russie entend peser sur renouer un certain nombre de, disons, de liens forts avec le continent, et elle le fait à travers plusieurs choses. Elle essaye de raviver les liens avec certains pays frères, et quand on regarde la visite de Sergueï Lavrov actuelle, évidemment, il y a le Congo-Braza, il y a l'Éthiopie, donc il y a des marqueurs forts, et puis elle essaye de faire jouer ses avantages comparatifs, je dirais, sur des questions de sécurité ou de vente d'armes, ou de sécurisation de régimes.

Et c'est là le développement spectaculaire des interventions de Wagner, et plus largement de la galaxie Prigogine.

9:21
Invité

Cette société de sécurité privée, Wagner, donc, qui n'a pas de lien officiellement, en tout cas avec la Russie, on va en reparler dans un instant. Vous parliez de ces sommets entre la Russie et l'Afrique, ce sont des sommets basés sur l'économie, et qui ont pris le dessus sur les sommets qui existaient peut-être avant, si on compare avec la France, entre la France et l'Afrique ? Cédric Abba ? Oui, je ne suis pas sûr qu'on puisse le dire comme ça, mais il y a de la part de la Russie une volonté d'institutionnaliser ce type de sommet. Et l'avantage du sommet par rapport à la coopération bilatérale, c'est qu'il permet de réunir tout le monde en même temps.

On a vu à Souti, c'est presque toute l'Afrique, les 54 pays qui étaient représentés au plus haut niveau, et ça a été l'occasion pour la Russie de parler à la fois à ces pays, plutôt que d'avoir, par exemple, une autre démarche où le président s'est rendu dans 3-4 pays. Ce serait difficile, compte tenu du nombre de pays africains, de procéder ainsi. Mais la Russie aussi a la volonté d'avoir, comme j'ai dit, une institutionnalisation.

On sait que la France, à partir de 1973, avait institutionnalisé le sommet Afrique-France, qui était au départ réservée aux pays francophones uniquement, et puis après, qui est assez élargie aux pays non-africains, puisqu'il y a aux pays non-francophones, les pays lusophones, les pays anglophones, à toute l'Afrique. Et aujourd'hui, on parle même d'un troisième, avec Montpellier, d'une troisième dimension, de ce type de sommet avec une plus grande place aux sociétés civiles africaines, à d'autres acteurs de la politique. Je crois que, si on regarde un peu, ces sommets aussi sont devenus le symbole des rivalités entre les différentes puissances sur le continent africain.

La Turquie, maintenant, a son sommet avec l'Afrique. La Chine a son sommet avec l'Afrique. La Russie a son sommet avec l'Afrique. Donc, il y a ces sommets-là qui sont devenus une multiplication, une sorte de volonté, justement, de créer ce nouveau lien avec le continent africain. Le tout, à mon avis, l'enjeu est de savoir comment les Africains s'organisent pour créer le meilleur profit. Comme disait l'ancien ministre sénégalais des affaires étrangères, Shek Tidjan Gadjo, quand je vais à une rencontre avec... Quand l'Afrique rencontre la Chine, il y a un seul ministre des Affaires étrangères du côté de la Chine, et nous, on est 54 du côté africain, et souvent, on ne parle pas de la même voix.

Donc, le tout, c'est de savoir aussi comment l'Afrique s'organise dans le cadre de ce nouveau contexte pour tirer le meilleur profit de cette diversification de ces partenaires, de ce nouveau contexte-là. On parlait du contexte de la guerre en Ukraine, on parlait de la crise alimentaire, et évidemment, de cette double visite, en quelque sorte, sur le continent africain, le chef de la diplomatie russe, Sergei Lavrov, et le président français qui termine aujourd'hui son voyage officiel. On va écouter Emmanuel Macron hier au Bénin avec ses mots très durs contre Vladimir Poutine et contre la Russie. La Russie a commencé, au fond, un nouveau type de guerre mondiale hybride. C'est ça, la réalité.

Et elle a décidé que l'information, l'énergie et l'alimentation étaient des instruments militaires mis au service d'une guerre impérialiste continentale contre l'Ukraine. Voilà comment je vais qualifier, dans les termes les plus crus, ce qui se passe aujourd'hui. La Russie a lancé une offensive contre l'Ukraine. C'est une guerre territoriale qu'on pensait disparue du sol européen. C'est une guerre du début du XXe voire du XIXe siècle. Je parle dans un continent qui a subi les impérialismes coloniaux. La Russie est l'une des dernières puissances impériales coloniales. Elle décide d'envahir un pays voisin pour y défendre ses intérêts. C'est ça, la réalité.

Quand vous les voyez poindre leur tête chez vous, n'y voyez pas autre chose. Même s'ils vous tiennent le discours inverse. La Russie, une puissance impériale coloniale, dire ces mots en Afrique, c'est très fort ?

13:34
Emmanuel Macron

Oui, en fait, Emmanuel Macron, c'est intéressant de le souligner, répond sur un registre que les Russes emploient pour les Occidentaux, et en l'occurrence pour les Français, dans le monde africain-francophone, depuis très longtemps. C'est-à-dire renvoyer la Russie à ses origines impériales. La Russie, le berceau russe, a envahi une partie de l'Asie. Et donc, la Russie aussi a eu son moment impérialiste. Et donc, on voit bien qu'Emmanuel Macron répond exactement sur le même registre.

14:13
Invité

C'est quoi ? C'est une sorte de mise en garde aux pays africains, intéressés, évidemment ?

14:18
Emmanuel Macron

Alors, dans l'extrait, ce qui est intéressant, c'est qu'en même temps, Emmanuel Macron fait allusion à une autre grande dimension de sa visite, et qui est présente depuis la première année où il est président, c'est-à-dire faire un travail de mémoire, et essayer de bâtir des autres relations. C'est-à-dire l'allusion à l'impérialisme français en Afrique qui est très claire dans cet extrait. Et la dimension mémorielle a été très présente dans ce voyage, notamment au Cameroun, où Emmanuel Macron a annoncé qu'il allait ouvrir les archives sur la guerre contre l'UPC, de 1956 à 1962, et au Bénin aussi, avec ce travail sur la restitution d'œuvres.

Et ce n'est pas un hasard que ce soit au Bénin, parce que le Bénin est un peu le pays leader, je dirais, de ce travail de restitution.

15:21
Invité

Je pense aussi qu'il faut voir aussi la force de ce que Macron a dit dans la convocation des arguments de séduction. Vous êtes un continent qui a vécu l'impérialisme. Aujourd'hui, vous ne devez pas être hésitant, parce qu'à un moment, la position africaine est apparue flottante, notamment ici en Occident. On n'a pas très bien compris certaines hésitations. Et en disant ce type d'argument, on cherche aussi à emporter l'adhésion. Vous savez, par exemple, la Turquie, dans le cadre de sa rivalité avec les autres acteurs, invoque son absence de passé colonial, et critique l'arrogance de la France. Le paternalisme de la France, la Turquie.

Et ce sont des arguments que Ordogan convoque, justement, pour convaincre les pays africains que le meilleur allié, ce n'est peut-être pas celui que vous pensez. C'est nous qui n'avons pas de passé colonial, c'est nous qui voulons traiter d'égal à égal avec vous. Macron, en parlant de cette façon en Afrique, notamment au Bénin, vous qui avez vécu l'impérialisme, l'invasion dans votre chair, vous n'avez pas le droit d'hésiter, vous devez clarifier votre position.

Il avait déjà dit, esquissé un peu ce discours-là à Yaoundé, en disant qu'il faut être clair, il n'y a pas de demi-mesure, il faut choisir son camp, on ne doit pas hésiter à condamner l'agression russe en Ukraine, parce que, bon, pour certains pays africains, et notamment une partie de l'opinion dans certains pays, au Sahel, a pu faire l'amalgame en disant que, voilà, puisque la Russie est contre l'Occident, on s'aligne derrière la Russie, on a vu surgir des photos de Poutine, des drapeaux russes, après, par exemple, le coup d'État au Burkina Faso.

Donc, tous ces éléments-là ont créé une sorte de confusion, et Macron, je pense, a voulu tenir ses propos forts pour demander une sorte de clarification à l'Afrique, comme il l'avait fait. D'ailleurs, on se souvient, à Labol, lors du sommet de Labol, il avait dit que la France a besoin de clarté, on a besoin de savoir si vous voulez qu'on reste ou qu'on parte du Seine. C'est une ligne claire, Alain Antille, parce que, comme l'a dit le président français également, la France s'est endormie depuis 30 ans. Ça veut dire que depuis la chute du mur de Berlin, il a laissé... En tout cas, il y a eu une concurrence qui s'est installée en Afrique avec d'autres pays.

On a parlé de la Russie, on a parlé de la Chine également. Il y a eu un retrait progressif, une mise à l'écart ? Comment vous voyez ça ?

17:46
Emmanuel Macron

Non, il n'y a pas de retrait. En fait, il faut se rendre compte que pendant les années de guerre froide, jusqu'au début des années 90, les partenaires extérieurs de l'Afrique étaient... il y avait un nombre de pays quand même extrêmement limités. Quelques pays occidentaux et pas beaucoup de pays européens, si on enlève la Belgique, la France, la Grande-Bretagne, les Etats-Unis, et d'un autre côté, un peu la Chine, beaucoup la Russie et aussi Cuba. L'essentiel des partenaires militaires, politiques et économiques du continent était une poignée de pays. Depuis le début des années 2000, on a connu en Afrique une expansion économique très importante pendant une quinzaine d'années.

Et là, pour des raisons stratégiques, politiques, mais aussi économiques, vous avez de nombreux pays qui se sont lancés dans une politique africaine volontariste. Et là, au-delà de la Russie et de la Chine, on a de nombreux pays. Pensons au pays du Golfe, au Japon, à la Corée du Sud, au Brésil, évidemment à la Turquie qui a été mentionnée. Et la France n'a pas du tout, en termes absolus, les échanges commerciaux et les volumes d'investissement n'ont pas du tout baissé. Mais, évidemment, tout ça est maintenant noyé dans une masse d'investissements et d'écharges commerciaux. Et en termes relatifs, évidemment, la place de la France a beaucoup régressé.

Mais quand on regarde en volume absolu, la France est toujours très présente économiquement, en termes de coopération et militairement.

19:30
Invité

Et on va continuer d'en parler dans quelques minutes. Merci beaucoup Alain Antille d'être avec nous, directeur du Centre Afrique Subsaharienne à l'IFRI et le journaliste écrivain Saïdik Abba. La discussion se poursuit juste après le journal de 8h.

19:42
Présentateur

France Culture, les matins d'été, Nicolas Herbeau.

19:47
Invité

Et nous poursuivons notre analyse de ce bras de sphère qui se joue sur le terrain africain entre la France et la Russie, notamment. Nos invités sont le journaliste et écrivain Saïdik Abba, spécialiste du Sahel et du bassin du lac Tchad, mais également le directeur du Centre Afrique Subsaharienne à l'Institut Français des Relations Internationales, Alain Antille. Vous êtes également enseignant à l'IEP de Lille et à l'Université Paris-Sorbonne. Il y a deux pays où se joue cette guerre d'influence entre la France et la Russie, notamment sur le terrain militaire. On en a dit un mot tout à l'heure, c'est la République centrafricaine et le Mali.

Si on prend l'exemple du Mali, Alain Antille, la France s'est désengagée militairement après 9 ans de déploiement et de lutte anti-djihadiste dans le pays cette année, poussée par la junte arrivée au pouvoir et poussée également par l'arrivée de ces mercenaires de la société russe Wagner ?

20:37
Emmanuel Macron

Poussée par Wagner, non. Les autorités maliennes, sachant que la France avait annoncé la fin de Barkhane, ont décidé à la hâte, en septembre de l'année dernière, de contracter avec cette société privée Pour la Russie, c'est doublement bénéfique parce qu'à la fois c'est une présence russe dont on peut dire qu'on n'est pas au courant ou en tout cas qu'il n'engage pas l'état russe. Mais de facto, la junte a changé d'alliance. Elle s'est privée de son principal allié dans la lune antiterroriste et a dû se rapprocher d'une société militaire privée.

21:22
Invité

Qu'est-ce qui pousse à ce sentiment anti-français, en tout cas au Mali par exemple ?

21:26
Emmanuel Macron

C'est un vaste sujet. Je dirais qu'il y a plusieurs choses. Il y a le fait qu'une armée de surcroît de l'ancien colonisateur qui est présente pendant 8 ou 9 ans dans le territoire de ses anciennes colonies, c'est déjà un problème politique très compliqué à gérer. De surcroît, Barkhane était là pour lutter contre le terrorisme. A mon avis, Barkhane a fait des choses, a rempli une partie de ses objectifs. Mais malheureusement, tant au Mali que dans le reste du Sahel central, la situation s'est considérablement dégradée. Ce qui a conduit une partie des élites et une partie aussi de l'opinion publique à commencer à se poser des questions. Pourquoi les Français sont là ?

Pourquoi ça ne s'améliore pas ? Et là, il y a tout un tas de gens qui avaient réponse à ces questions et qui ont livré du complotisme. La France est là pour les ressources du Mali. La France est là, c'est elle qui soutient le djihadisme. Et ça, ça occupe une bonne partie des discours au Mali et dans le reste du Sahel.

22:41
Invité

La coopération... Oui, allez-y, Selye Khabar. Je crois que je suis absolument d'accord avec ce qu'Aleantil a dit. Il faudra regarder aussi, il faudra interroger le retournement de l'opinion. Parce que lorsque la France a commencé l'opération Serval, elle a été accueillie avec des youyou, avec des tantam, parce que l'espoir était de libérer le Nord Mali de l'occupation des groupes djihadistes. Et ce contrat était parfaitement rempli. Maintenant, je crois que l'incompréhension est venue à partir du basculement de Serval à Barkhane. Et Barkhane avait pour ambition, justement, de lutter contre le terrorisme sur l'ensemble du Sahel, et non plus au Mali.

Et l'ensemble du Sahel, c'est un territoire à peu près cinq fois plus vaste que la France. Et l'opération... Je pense que... Dès le départ, l'ambition était elle-même de mesurer avec des moyens comme ça. Et on se retrouvait dans la situation où, neuf ans après, la France n'a pas réussi à contenir l'expansion territoriale de la menace. C'était au début de Barkhane, c'était que le Mali, peut-être même 20% du Mali. Aujourd'hui, c'est presque l'ensemble du Mali, à mon avis, avec les attaques récentes. Et le terrorisme s'est exporté au Niger, s'est exporté au Burkina. Il est même installé aujourd'hui dans les pays du Golfe de Guinée, quand on voit ce qui se passe au Togo et Bénin.

Et cette absence de résultats, qui peut s'expliquer aussi par le choix du tout militaire et sécuritaire, ce n'est pas que la France qui est responsable, c'est les pays aussi, qui ont accepté qu'en pensant qu'on peut résoudre l'insécurité au Sahel que par les moyens militaires, on n'a pas intégré la dimension gouvernance, on n'a pas intégré la dimension développement, qui a fait que les jeunes ont été recrutés pour 100 000. Cela a créé cette absence de résultats suffisants et cela a alimenté l'incompréhension dans l'opinion de la justification de l'absence de valeur ajoutée de la présence militaire française.

Et aujourd'hui, avec la troisième dimension, le complotisme, les Russes se sont engouffrés avec la propagande en disant que les Français sont là, ils ont fait 9 ans, ça n'a rien donné. Et tout cela a construit aujourd'hui cette sorte de rejet de l'absence de résultats, de rejet de la présence militaire française.

24:47
Emmanuel Macron

J'ajoute, pour aller dans le sens de Sédicaba, qu'en 9 ans, le conflit a complètement changé de nature. Au début, on a des groupes djihadistes implantés dans quelques endroits avec une forte composante internationale. Et petit à petit, ces mouvements se sont enracinés, ce sont des insurrections locales qui se sont djihadisées, entre guillemets. Et en fait, la France n'avait que cet outil militaire et la solution politique est dans les mains des pays, en réalité. Donc il n'y aura pas de solution uniquement militaire à la question du djihadisme au Sahel et maintenant dans les pays du Gol de Guinée. Même si, évidemment, il faut répondre par la force.

Mais il faut que les pays changent de gouvernance, arrêtent cette corruption importante, le détournement des budgets, y compris les budgets militaires d'ailleurs.

25:43
Invité

Et d'ailleurs, ça va dans le sens de ce qu'on disait tout à l'heure aussi, avec l'arrivée des hommes de Wagner. Ils ne sont pas très nombreux, on peut le dire, mais ils sont bien implantés aussi au sein des pouvoirs politiques. C'est là où ils sont quasiment les plus efficaces, si on peut utiliser ce terme, M. Dikama. Oui, justement, c'est une sorte de croquerie. On sait aujourd'hui que le défi pour les pays du Sahel, y compris sur le plan militaire, c'est l'absence d'une petite aviation de guerre, une aviation civile. C'est que Wagner ne peut pas fournir, concrètement.

Mais on a vendu l'idée en disant que, puisque la France n'a pas pu faire ce qu'elle aurait dû faire, en faisant venir de nouveaux acteurs, dont Wagner, on va avoir des meilleurs résultats. Mais on a vu sur le terrain, concrètement, Wagner peut peut-être conseiller la protection des élites au pouvoir ou faire des choses comme ça, mais la protection de la population elle-même, la lutte contre le groupe armé, ce n'est pas Wagner qui le ferait, parce que Wagner n'a aucune aviation à proposer, n'a pas d'avion de combat, ne peut pas améliorer la mobilité des troupes.

Mais le contexte a fait qu'aujourd'hui, et heureusement d'ailleurs, qu'aujourd'hui, on a sur le terrain, avec ce qui vient de se passer à Katy, la ville garnison, avec ce qui s'est passé à Kouloukoro, avec l'extension de la menace plus au sud, on a les limites de cet argumentaire, de la présence de Wagner, qu'on observe sur le terrain, même si à Bamako, on continue à avoir l'idée que Wagner va faire mieux que Barkhane.

Les mercenaires de Wagner qui sont installés et qui sont accompagnés d'une bataille de communication, une bataille médiatique, avec Moscou qui mène une campagne anti-occidentale, anti-française aussi, par le biais de ces sites, notamment RT et Spoutnik, diffusés sur les réseaux numériques africains. Des contenus francophones, c'est presque le comble, si on peut dire. Comment on analyse ça ? Ils ont très clairement recentré leur activité sur le continent africain à la Antille.

27:49
Emmanuel Macron

Oui, comme ils ont été interdits, en tout cas suspendus en France, il y a ce basculement qui est en train de se produire. Mais d'ailleurs, on sait que Spoutnik ou RT, même quand ils étaient encore actifs en France, étaient très écoutés dans le monde francophone. Et donc, il y a une sorte de logique. Et il y a cette logique, je dirais, pratique. Et il y a la logique aussi, c'est que ces médias sont intégrés à la guerre médiatique que livre la Russie à la France ou aux pays occidentaux en Afrique subsaharienne.

28:26
Invité

Pour terminer, Sédicaba ? Oui, justement, avec le contexte africain où aujourd'hui les réseaux sociaux se sont très développés, ils ont recruté des réseaux locaux auxquels ils ont fourni des moyens techniques et des moyens financiers aujourd'hui qui leur sortent des caisses de résonance. Et on attend beaucoup Wagner parce que la guerre est devenue aussi une guerre informationnelle. Et puisqu'on parlait du Mali tout à l'heure, rappelons aussi que Radio France, International RFI et France 24 ont été récemment définitivement interdites de diffusion dans ce pays. Merci beaucoup à tous les deux d'être venus ce matin.

Sédicaba, journaliste, écrivain, spécialiste du Sahel, auteur de Mali Sahel, Notre Afghanistan, à nous, point d'interrogation chez Impact Edition, et Alain Antille, directeur du Centre Afrique subsaharienne à l'IFRI, enseignant à l'Institut d'études politiques de Lille et à l'Université Paris-Sorbonne. Merci d'avoir été les invités de France Culture ce matin. Merci d'avoir regardé cette vidéo !