Le discours d'Emmanuel Macron lors de l'hommage national au peintre Pierre Soulages
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« Fût le premier artiste contemporain exposé à l'Ermitage. »
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« Fût aussi, avec Chagall et Picasso, l'un des trois seuls artistes à avoir sa rétrospective de son vivant au Louvre. »
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« Attira plus de 500 000 visiteurs au centre Pompidou, dans une rétrospective magnifique organisée par ses deux grands exégètes et amis, Alfred Pacman et Pierre Ancrevé. »
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Il y a près de trois ans, Pierre Soulages fêtait ici son siècle d'existence, au Louvre, au milieu de ses toiles exposées dans notre plus grand musée. S'il avait déjà été plusieurs fois célébré dans ces lieux, son centenaire fut l'occasion de reconnaître ce qu'il était devenu, un grand maître de la peinture, un classique de son vivant. Alors quel autre lieu que cette cour carrée, entourée de chefs-d'oeuvres millénaires et de génies éternels, et de ses amis, de tant de talents contemporains, pour lui faire cortège à l'heure de son départ. Car au fond, Soulages n'avait pas d'âge. Oui, Soulages est un classique.
Ayant choisi le noir comme éditorial de la modernité, il débordait son époque, car il avait d'emblée décidé d'habiter l'histoire de la peinture, de ses origines les plus lointaines, à son avant-garde la plus contemporaine. Né à Rodez, il fut élevé par deux femmes en noir, sa mère et sa sœur, qui portaient le deuil d'un père trop tôt disparu. Enfant, il prenait un plaisir particulier à tremper ses pinceaux dans l'encre noire. « Je peins la neige », disait-il, dans une sorte d'intuition paradoxale et prémonitoire.
Puis à douze ans, alors qu'il visitait l'abbatiale de Conques avec ses camarades de classe, il tourna son regard vers la nef, leva les yeux vers les vitraux, et ce fut comme une révélation. Pierre Soulages venait de redécouvrir la lumière, et dans la pénombre de ce joyau roman, au sommet d'une cause du rouergue, sa quête commençait. Quelques années plus tard, face à une esquisse de Rembrandt d'une jeune fille à demi-coucher, nouvel éblouissement. Mais ce n'est que le jour où le visage de la jeune fille disparut par hasard sous un livre qu'il comprit ce qui l'attirait tant dans cela vie. Ce n'était pas ce qu'il figurait, mais la couleur elle-même, brossée à grands coups de pinceau.
Ce bouleversement, la certitude intérieure de sa vocation, lui donnèrent la force d'ébranler tous les carcans, ceux de l'art comme ceux de l'histoire. L'enseignement des beaux-arts de Paris, d'abord, où il fut reçu en 1938, mais qu'il jugea trop conformiste et qu'il abandonna très vite pour retourner dans son sud. L'occupation et le STO ensuite, auquel il se déroba en passant trois ans dans l'ombre et la clandestinité. Dans une France jetée dans le désastre, il se tourna vers la beauté pour trouver du réconfort.
Le 13 février 1941, débarquant à Montpellier pour devenir professeur de dessin, il aperçut sur une place une foule massée qui semblait réclamer Dupin, mais à mesure qu'il s'approchait, il finit par comprendre sa méprise. En réalité, ils étaient en train d'acclamer Pétain, qui recevait le général Franco au balcon de la préfecture. Lui, l'antifasciste et l'antifranquiste, fut dévasté. Il décida alors de se rendre au musée Fabre. C'était magnifique. J'ai pu reprendre pied, raconta-t-il. L'art fut son refuge et sa consolation. Ce fut aussi, dans ces années, la lumière d'une rencontre. En 1941, il rencontra, au Beaux-Arts de Montpellier, une jeune femme qui venait de Sète, Colette.
L'année suivante, Colette et Pierre scellaient leur union pour la vie. Ils se marièrent par une nuit noire, vêtus de noir, avec le noir. Ils l'accueillaient jusqu'au cœur de leur couple, eux qui en savaient les clartés et les éclats, que huit décennies d'art et d'amour n'avaient pas éteint, mais à vivre. Après la guerre, dans l'appartement de Courbevoie, où le jeune couple vivait de petits expédients et de grandes espérances, Soulages pouvait enfin se consacrer pleinement à la peinture. Dans ses premiers tableaux, il brossait, au brou de noix, de larges traits bruns, que le blanc de la toile semblait souvent érodé, rogné, parfois troué.
Très vite, il fut remarqué pour l'audace de ses épures, le mystère de ses formes nouées, la puissance de ses contrastes. Oui, Soulages fut de ces grands peintres, qui eurent suffisamment de génie et de chance pour être reconnus non seulement de leur vivant, mais dans leur jeunesse. Il n'avait pas 30 ans, en 1949, que les galeries de Munich et de New York se disputaient déjà ses toiles, qu'il obtenait sa première exposition personnelle à Paris et entrait, grâce au musée de Grenoble, dans nos collections publiques. Peu à peu, dans son atelier de la rue Solcher à Paris, ses tableaux s'agrandirent. s'assombrirent. Le noir y gagnant du terrain et des teintes nouvelles.
Il y faisait sourdre des gris pâles, des bruns terre, des rouges ocres. En 1979, alors qu'il s'acharne sur un tableau qui lui résiste, le noir finit par envahir toute la surface. Il abandonne et croit l'œuvre perdue. En réalité, il vient de la trouver. L'œuvre de sa vie. Car en revenant à son travail, quelques heures plus tard, il prend conscience de toutes les nuances de noir que la lumière fait chatoyer sur sa toile, y révélant des effets de volume, de matière, de texture. Ce fut sa leçon de ténèbre. La révélation de son voyage au bout de la nuit. Le noir avait triomphé et la lumière fut. La Genèse raconte la séparation de la lumière et de l'obscurité.
Soulages montra qu'il restait de l'une dans l'autre, comme un fiat luxe prométhéen. Ce qu'il avait pris pour une impasse était en fait la percée d'un nouveau chemin de l'art. Un point de non-retour aussi. Il lui fallait accueillir et approfondir cette radicalité, ne travailler qu'à partir du noir, le réinventer, y faire surgir la lumière. Et ce qui paraissait impossible devint alors impérieux. Ils ne sont pas nombreux. Les peintres qui ont donné leur nom à une couleur. On connaît le vert véronèse, le brun vendique, le bleu nattier, le bleu clin, le bleu majorel. Et les noirs de Soulages.
Car il conjuga le pigment au pluriel, déclinant son nuancier en autant de teintes et de tons qu'en compte le bleu ou le rouge, pour en faire une couleur, enfin. Il peignit des noirs gris et des noirs bleutés, des noirs mat et des noirs brillants, des noirs clairs et des noirs intenses. Il les modelait comme un sculpteur, les brosser, les strier, y creuser des sillons, pour que la lumière vienne s'accrocher sur ses creux et ses saillis, pour que ces noirs se chargent d'ainsi de reliefs, de reflets, de rythmes. Et deviennent ainsi autre chose que du noir, ces outre-noirs. C'est ainsi qu'il transcenda l'antithèse primitive du noir et du blanc, éloge absolu de la nuance.
Réinventer la lumière, ce fut encore la tâche qu'il accomplit en créant les vitraux de l'abbatial de Conques. Cette même église, qui avait provoqué l'éveil de sa vocation à 12 ans et qu'il redessina à 70. En inscrivant ses œuvres dans un écrin de pierre, il jeta un pont entre les âges. Avec les 104 vitraux de Conques, il unit son chef-d'œuvre personnel à l'anonyme chef-d'œuvre séculaire, vivifiant le patrimoine de France et y éternisant sa mémoire d'un même geste. Car quiconque a pénétré dans l'abbatial ne peut oublier la pureté des simples lignes de plomb qui on doit sur le verre opalin. Son existence toute entière se teint ainsi, sous le signe de l'ombre et de la lumière.
Ses toiles ont inlassablement rejoué et déjoué l'oxymore de cette obscure clarté que l'apparence même de Pierre Soulages qui nous surplombe ce jour. Avec son œil de jet, ses tenues sombres et sa chevelure immaculée avaient fini par incarner. Et parce qu'il pensait que l'art est fait pour désaltérer cette soif humaine de beauté et de lumière qui nous taraude tous, il nous a offert ses œuvres. Ce colosse de l'art enjambat deux siècles et plusieurs continents. Il avait ses entrées sur toutes les six messes du monde, de Paris à New York, de Londres à Saint-Pétersbourg. Fût le premier artiste contemporain exposé à l'Ermitage.
Fût aussi, avec Chagall et Picasso, l'un des trois seuls artistes à avoir sa rétrospective de son vivant au Louvre. Et attira plus de 500 000 visiteurs au centre Pompidou, dans une rétrospective magnifique organisée par ses deux grands exégètes et amis, Alfred Pacman et Pierre Ancrevé, qui consacra sa vie à offrir à cette œuvre immense le monumental catalogue raisonné qu'elle méritait. Mais ce génie, reconnu à travers le monde, était profondément enraciné, puisant sa sève dans la terre de son enfance.
C'est pour cela qu'il décida de donner à Rodez, sa ville de naissance et de jeunesse, des dizaines de ses tableaux, des peintures sur papier, des eaux fortes, des lithographies, des bronzes, qui composent l'inestimable collection du musée que la ville a édifié pour son enfant prodige et prodigue. Mais s'il était devenu un trésor national, il ne s'était jamais départi de sa simplicité et n'avait consenti à cet hommage qu'à la condition d'être exposé avec d'autres. Il fit également don d'une trentaine de ses œuvres au musée Fabre de Montpellier, la ville où il avait étudié et rencontré Colette.
Car il voulait que d'autres enfants comme lui, après lui, puissent à nouveau être saisis par le vertige de la lumière et comprennent à leur tour que la neige peut se dessiner avec de l'encre. Et c'est à sept, la ville natale de Colette où ils s'étaient mariés, où ils avaient bâti une maison atelier qu'entre le ciel, les pins et la mer, le maître créait. Rien d'éterré chez cet homme qui d'ailleurs préférait qu'on parle de lui comme d'un peintre concret et non abstrait. Et s'il peignait toujours dans la solitude de son atelier, il était pleinement dans le monde, curieux de tout, chaleureux, généreux.
Aux nombreux amis et visiteurs qu'il recevait avec son épouse, il parlait tour à tour d'astrophysique, de peinture rupestre, de poésie troubadour, de poisson de la criée. Et comme Cézanne avait la montagne Sainte-Victoire et Monet Giverny, Soulages avait accroché sa vie et son oeuvre sur les pentes du Mont-Saint-Clair et les cétois s'enorgueillissait que leur cimetière marin, dont Paul Valéry avait chanté l'immortalité noire et dorée, eut pour voisin un nouveau laboureur de lumière. Oui, c'est ainsi.
Depuis les villes où il était né, où il avait grandi, où il avait aimé, où il avait créé, depuis Rodez, Montpellier, Paris et Sète, qu'il fit rayonner la lumière de son oeuvre sur la France et sur le monde. La vie de Pierre Soulages, lui qui suivit sans relâche son idée, qui remit cent fois son ouvrage sur le métier, qui déclina l'infinie diversité d'une couleur qu'on croyait connaître et qu'on pensait borner, lui qui peignit jusqu'à ses derniers jours à 102 ans, est un hymne à l'approfondissement. Face aux fuites en avant, aux éparpillements, aux superficialités, ce chercheur d'or au milieu des ombres nous appelle à creuser, creuser sans cesse.
C'est entre nos mains, en nous-mêmes, en notre force de volonté, que nos destinées nous attendent avec le prix qu'elles nous coûtent en effort, en acharnement et le prix qu'elles nous valent en espérance nouvelle. Ces oeuvres sont de nouvelles bornes sur un chemin français pavé de stèles, d'abbatiales millénaires que les hommes édifient pour s'opposer à la nuit et apprivoiser le mystère. Elles ont enrichi un chemin façonné par les âges, l'élan charbonneux des parois rupestres, l'ombre romane de Conques, les traits d'encre de Rembrandt, les noirs profonds de Manet qui trouvent en soulage une résonance, un prolongement.
Et de ces premières oeuvres jusqu'au grand polyptique, c'est une recherche permanente, une quête nourrie des poésies. de ces galènes chars et reverdis. Pierre Soulages avait entamé depuis cent ans une conversation avec les siècles. Elle est toujours la nôtre. Alors, en ce jour, la nation porte le noir du deuil. Mais Pierre Soulages nous a appris à y déceler la lumière. C'est le don universel et inaliénable qu'il nous a fait. Pour cela, merci. s'il vous plaît.
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