Monique Pinçon-Charlot dresse le bilan de la Macronie
Transcription Whisper (large-v3), avec identification des locuteurs. À recouper avec la source d'origine.
Merci d'être venu pour venir nous présenter ce président des ultra-riches que vous venez de faire paraître avec Michel Pinson. Vous étiez, vous l'évoquiez, venu il y a dix ans justement à la librairie pour venir présenter le président des riches, qui est un titre qui a beaucoup marqué, à la fois en tant que livre et en tant que, on va dire presque sparadrap, qui a collé à Nicolas Sarkozy et que maintenant vous adjoignez à Emmanuel Macron, mais justement en passant des riches aux ultra-riches. Alors comment, pourquoi pour vous, en dix ans, on est passé justement, on a changé de qualificatif et nous sommes passés aux ultra-riches ?
Alors on est passé du président des riches au président des ultra-riches, de Sarkozy à Emmanuel Macron, pour deux raisons essentielles. La première, c'est l'ampleur des cadeaux fiscaux qui ont été faits aux plus riches dès l'arrivée d'Emmanuel Macron à l'Élysée. Alors ce qu'on peut remarquer, c'est que c'est l'ISF, la suppression de l'ISF, qui a le plus marqué le peuple de France. Donc c'est ça qui est repris par les Gilets jaunes, c'est ça qui a été beaucoup repris dans les cahiers de doléances et dans les revendications.
Alors bien sûr que c'est un symbole extrêmement important, puisqu'on supprime l'idée de solidarité des plus riches avec le peuple français en matière de fiscalité du patrimoine. Mais en réalité, le vrai cadeau, parce que l'ISF, ça représente autour de 4 milliards d'euros en moins dans les caisses de l'État, 3,6, je crois que c'est... Non, je pense que c'est 4. Parce que 3,6, c'est le budget du CNRS. Et 4, je crois que c'était un peu plus.
Et donc, si vous voulez, alors, quand on dit qu'il a supprimé l'ISF, et c'est un cadeau qui est favorable aux plus riches, parce qu'en réalité, il n'a pas supprimé l'ISF, il a supprimé de l'ISF les valeurs mobilières, c'est-à-dire tous les produits financiers, les actions, les obligations. Mais quand on est spécialiste des riches comme on l'est, Michel et moi, on sait que plus on est riche, plus dans votre patrimoine, tel qu'il était assujetti à l'ISF, il y a de valeurs mobilières. Pour vous donner un exemple, on a eu accès avec Michel, grâce à Laurent Fabius en 1999, aux 100 plus riches de l'ISF.
Alors, ce n'est pas nous qui avons tripoté les dossiers parce qu'il y avait le problème du secret statistique, mais c'est la DGI qui a travaillé pour nous. Et pour les 100 plus riches de l'ISF, on arrivait à une moyenne de 97 % de valeurs mobilières dans le patrimoine de ces 100 les plus riches dès 1999. Là, c'est le stock des valeurs mobilières, le stock, ce qu'ils ont. Mais ce stock si élevé, il produit des revenus du capital chaque année et des revenus en millions, en milliards d'euros.
Et c'est ça, le truc qu'a fait Emmanuel Macron, c'est que lui, il a fait un système pour qu'il y ait véritablement un impôt spécial pour les riches en défiscalisant de façon très forte les revenus du capital par la flat tax ou qu'on appelle prélèvement forfaitaire unique. Donc, il a supprimé l'idée de la solidarité en supprimant l'ISF. Et chose incroyable qui s'est passée avec lui, il a supprimé la progressivité des impôts sur les revenus du capital. C'est-à-dire que vous soyez Bernard Arnault qui touche je ne sais combien de dividendes par an ou moi, si j'avais quelques produits financiers, j'en ai pas, mais si j'en avais, on serait tous les deux imposés de façon forfaitaire à 12,8 %.
Et 12,8 %, c'est en dessous de la première tranche d'imposition dans laquelle les salariés payent leurs premiers impôts, leur premier impôt, pardon, qui est à 14 %. Et ça, vous ne le saviez pas, peut-être avant que je vous le dise ce soir, sauf ceux qui ont lu notre livre avant de venir. Mais pourquoi vous ne le saviez pas ? Parce qu'il y a eu une manipulation grossière, toute bête, plus c'est gros, plus ça passe, qui fait que quand il s'agit des revenus du capital, on donne ordre aux politiciens et aux journalistes d'intégrer la CSG et les cotisations sociales.
Et donc, on dit que désormais, le forfait d'imposition sur les revenus du capital est de 30 %, parce qu'ils intègrent ce que je viens de vous dire. Tandis que quand on parle des revenus, de l'imposition des revenus des salariés, bien entendu, on ne le fait pas, parce que sinon, ça ne serait pas 14 %, ça serait 24 à 25 %. Alors, les salariés diraient, moi, je paye beaucoup trop d'impôts, c'est dégueulasse et tout ça. Donc, vous voyez la géométrie variable dans les escroqueries idéologiques et linguistiques du président des ultra-riches.
La deuxième raison pour laquelle on parle d'ultra-riches par rapport à Emmanuel Macron, c'était au fond une façon de lui renvoyer l'ascenseur, parce que tous les gens qui luttent contre ce système à la faveur des plus riches, contre cette violence de classe, eh bien, nous sommes traités d'ultra, toujours d'ultra-violents, d'ultra-gauches, d'ultra. Donc, on se dit, un petit clin d'œil, ça ne fait pas de mal.
Et votre livre en compte un certain nombre des clins d'œil.
Alors, justement, peut-être pour s'arrêter sur cette notion d'ultra-riches, depuis maintenant, en plus de 30 ans, qu'avec votre mari, vous étudiez justement spécifiquement la question de la bourgeoisie, vous l'évoquez en passant dans le livre, est-ce que, justement, vous parlez de 99 quand vous avez eu accès aux dossiers fiscaux, on évoquait 2007 et le président des riches, est-ce que vous avez eu le sentiment, vous, justement, qui étudiez cette classe-là depuis longtemps, que dans les dernières années, il y a eu une évolution, justement, de cette classe-là, c'est-à-dire qu'il y a un certain nombre de thèses qui existent, on l'idée qu'il y a une sorte de sécession des riches, est-ce que, justement, ce président, il est aussi, on va dire, la manifestation d'une sorte d'esprit du temps, c'est-à-dire que la bourgeoisie que vous avez étudiée, la très grande bourgeoisie, est-ce qu'elle-même, elle a évolué sur ces 20 dernières années ?
Est-ce que, finalement, il est aussi le reflet de la façon dont a évolué le comportement de ces ultra-riches ?
Oui, c'est-à-dire que, vous voyez, nous, on a commencé avec Michel à travailler sur la grande bourgeoisie. Vraiment, je me rappelle presque du jour, le 7 janvier 1986, mais de l'année, je suis sûre, alors que nous étions tous les deux chercheurs au CNRS. Donc, nous avons fait savoir que nous allions, maintenant, travailler tous les deux ensemble, ce qui n'était pas très bien vu, parce qu'on n'aime pas trop les couples, les duos de travail qui sont mariés. Des fois, qu'on en fera un principe méthodologique quand ça marche, c'était notre cas. Et donc, on a annoncé ça. On a commencé à travailler. Et là, on était plutôt face à une bourgeoisie.
Enfin, c'est notre ressenti, le résultat des entretiens que nous avons menés. On était face à une bourgeoisie, disons, de type, bien sûr, capitaliste. Le capitalisme est arrimé, et la bourgeoisie est arrimée avec ce système. Enfin, ils forment un système ensemble. Une bourgeoisie qui était quand même très... On ne parlait pas d'argent. Vous voyez, on a été bien accueillis, parce que nous, on leur posait des questions sur la façon dont ils transmettent leur patrimoine. Pourquoi est-ce qu'ils habitent les beaux quartiers toujours tous ensemble ? Pourquoi ils ne se lassent jamais d'être toujours avec leurs semblables ? Pourquoi ils n'aimaient pas leurs dissemblables ?
Pourquoi il y avait des rallies pour les enfants ? On a fait un travail sur les châteaux, et on commençait à devenir un peu impertinent. On se disait, qu'est-ce qui est classé ? Est-ce que c'est le château ou le châtelain ? Et dans bien des cas, on répondait, c'est le châtelain. Et ce n'est pas qu'on répondait, c'est qu'on prouvait que c'était le châtelain, grâce à tous les réseaux, à son capital social. Et puis, petit à petit... Alors, on ne sait pas où est la poule, où est l'œuf, parce que, si vous voulez, nous sommes partis, Michel et moi, tous les deux, en 2007, à la retraite. Et à partir de ce moment-là, nous n'avions plus de devoir de réserve vis-à-vis du CNRS.
Déjà que notre travail n'était que moyennement apprécié. Et donc, il fallait qu'on fasse gaffe, quand même. Il fallait faire attention. Pas tant pour nous que pour les sanctions qui auraient pu advenir pour notre laboratoire, avec la déprivation de subventions. Vous voyez, c'est quand même tout ça qui se passe dans le monde si délicieux de la recherche. Et à partir de l'arrivée de Nicolas Sarkozy, qui a coïncidé avec notre départ à la retraite, nous avons intégré, dans nos analyses sociologiques, anthropologiques, nous avons intégré d'autres sciences sociales, que sont l'économie et la science politique.
C'est-à-dire, nous avons intégré le champ économique et le champ politique qui était totalement absent de nos travaux sur la chasse à cours. Enfin, vous voyez tout ce qu'on avait fait avant. Et à partir de ce moment-là, ça a fait boum. Notre premier livre, ça a été Le Président des riches. Et là, on a compris que vraiment, on était arrivés, grâce aux travaux antérieurs de pénétration intime de cette classe qui s'accapare de toutes les richesses et tous les pouvoirs, de cette caste qui n'est pas très nombreuse et qui, pourtant, possède tous les titres de propriété qui lui permettent d'exploiter la force de travail des autres, eh bien que nous allions pouvoir capter vraiment la...
Enfin, avoir des lunettes vraiment très pertinentes. Vraiment proposer des lunettes à nos lecteurs extrêmement pertinentes sur une classe sociale qui évoluait de plus en plus vers une classe dont l'origine de la fortune est désormais basée à 99 % sur la finance. Et une finance totalement déconnectée, puisque la planche à billets peut désormais fonctionner sans avoir d'obligation par rapport aux réserves d'or et tout ça peut fonctionner comme ça. L'argent fait de l'argent. Et du coup, on s'est retrouvés face à des gens dont on a trouvé... Alors, est-ce que c'est nous qui avons changé ? Mais nous, on les a trouvés drôlement changés.
Et par exemple, on a fait un travail avec un noble de la noblesse très ancienne. Je ne donnerai pas son nom ce soir en pâture, bien que son nom soit dans les journaux, parce que vraiment, il nous a fait travailler. Il était à la tête d'une banque d'affaires. Il nous a proposé un contrat pour faire un travail pour comprendre quels sont parmi les nouveaux patrons qui font une fortune colossale dans le numérique, qui font une fortune colossale dans les nouvelles technologies, qui font des fortunes en une génération tout à fait importante. Qu'est-ce qu'à 50 ans, ils veulent faire de cet argent ?
Est-ce qu'ils veulent le transmettre à leurs enfants ou complètement dissocier l'entreprise du destin familial ? Et finalement, dans ce livre qui avait été financé par ce monsieur noble, on montrait que la seule condition pour rentrer dans les ghettos du Gotha, dans le club des riches, bien sûr, il fallait avoir beaucoup d'argent, mais la condition, c'était de montrer pâte blanche. Et qu'est-ce que c'était cette pâte blanche ? C'était d'inscrire, dès le départ, l'argent massif dans la continuité d'une dynastie familiale, dans le temps long des dynasties, et pour quelles raisons ?
La seule et l'unique raison, c'est d'empêcher le ruissellement vers les classes moyennes et les classes populaires. C'est-à-dire que vous avez une confrérie de dynasties familiales, une confrérie de grandes familles qui capte les richesses et les pouvoirs sur des siècles, sur des décennies, sur des quartiers de noblesse, des quartiers de bourgeoisie. Je ne sais pas si je suis claire.
Vous l'êtes parfaitement. .
C'est tout. C'est tout.