Jérôme Guedj : "On est confronté à un déni intime, et public, du vieillissement"
Transcription Whisper (large-v3), avec identification des locuteurs. À recouper avec la source d'origine.
Bonjour Jérôme Gage, ancien député socialiste, ancien président du conseil départemental de l'Essonne, spécialiste de vieillissement. Aujourd'hui, 1er juin, c'est la Pentecôte, c'est aussi la journée de solidarité. Elle a été mise en place au lendemain de la canicule de 2003 pour financer la dépendance. Elle rapporte, on le dit, près de 3 milliards d'euros chaque année. Au regard, Jérôme Gage, de ce que nous venons de vivre, et en particulier les personnes âgées, comment vous la regardez cette journée de solidarité ?
Elle avait été l'illustration de l'émotion au lendemain de la canicule, déjà d'un phénomène brutal, extrêmement violent, qui avait déclenché, évidemment dans le pays, un grand témoin. 15 000 morts en à peine 3 semaines, et principalement déjà des personnes âgées. Et la prise de conscience, à ce moment-là, que les solutions qui avaient été mises en place, depuis quelques années auparavant, il y avait eu l'allocation personnalisée à l'autonomie, qui avait été créée en 2001 sous le gouvernement Lionel Jospin. Ces solutions étaient nécessaires, mais certainement pas à la hauteur de l'enjeu de l'accompagnement des personnes âgées.
Et depuis 2003, il y a eu des moyens supplémentaires, il y a eu la création de la Caisse nationale de solidarité pour l'autonomie, mais en le regardant rétrospectivement, on court toujours derrière l'ampleur des besoins qui sont à financer.
Mais c'est la question que j'ai envie de vous poser, Jérôme Guetsch. Qu'est-ce qui cloche en France avec les personnes âgées ? Qu'est-ce qui fait que ça ne marche pas, qu'on ne prend pas les choses par le bon bout, parce que le constat, on le connaît ?
Alors, le constat, il est connu, mais il faut toujours le rappeler. C'est que les besoins d'accompagnement, dont la priorité première, et c'est la volonté des gens, c'est le soutien à domicile, c'est épauler les aidants, qui sont les proches, qui sont épuisés financièrement, psychologiquement, parfois physiquement. Donc, il y a cette priorité du soutien à domicile, il y a cette priorité de renforcer les moyens d'accompagnement dans les établissements spécialisés, que sont les maisons de retraite, les EHPAD.
Donc, les besoins, ils sont connus, mais si on devait donner une explication un peu psychologisante, disons-le, on est confronté à ce que moi j'appelle un déni intime du vieillissement, qui se prolonge, personne n'a envie de penser et de préparer son propre vieillissement, et ce déni intime, il s'est toujours prolongé par une sorte de déni collectif, et donc un déni public. Malheureusement, je le constate, la question du vieillissement de la population, elle est rarement dans le débat public. Elle est malheureusement présente quand on est confronté, quand ça nous pète à la figure.
Pardonnez-moi l'expression, ça a été le cas en 2003, et c'est le cas, évidemment, avec la situation du Covid, dont on a vu qu'il frappait d'abord et avant tout les plus âgés et les plus fragiles, mais je pourrais dire presque entre les deux, on est un peu pusillanime. On n'est pas à la hauteur des besoins, qui sont déjà importants aujourd'hui, puis surtout, nous ne l'oublions pas, qui vont être encore plus importants dans les années à venir. C'est pour ça qu'il ne faut vraiment pas rater le rendez-vous qui s'offre à nous en ce moment, parce que dans quelques années, en plus des besoins qualitatifs du moment, il va y avoir l'arrivée aux grands âges de ces générations, des baby-boomers.
Ceux qui sont nés à partir de 45 vont devenir des octogénaires, et on va être face à une massification du vieillissement, notamment des plus fragiles et des plus dépendants. Rendez-vous compte, dans la décennie entre 2025 et 2035, on va passer de 2 millions de plus de 85 ans en France aujourd'hui, d'un seul coup à 4 millions de personnes. Et tout l'enjeu auquel nous sommes confrontés, c'est quelle est la société qu'on leur propose ? Est-ce qu'elle doit s'adapter au vieillissement ? Et non pas l'inverse.
Ce qu'on demande trop aujourd'hui, on demande aux plus âgés de s'adapter à une société qui ne les a pas forcément intégrées en termes d'adaptation des logements, de l'espace public, de la ville, et puis bien évidemment du système de santé et du système d'accompagnement.
La priorité des priorités, Jérôme Guetsch, ce serait quoi ?
C'est de faire cette révolution de la longévité. C'est le sens de la tribune qu'on a initiée avec mon ami Luc Broussy il y a quelques jours, avec cette idée dans le monde, avec cette idée que ce sujet n'est ni un sujet strictement médico-social, ni un sujet sanitaire. C'est une transition aussi importante, on appelle ça la transition démographique, aussi importante que la transition écologique et climatique, qui fort heureusement mobilise tout le monde, et qui suppose que chacun se pose la question de comment j'adapte mon activité. C'est pour ça que ce n'est pas que l'affaire de la puissance publique.
Bien sûr, il faut qu'il y ait une impulsion très forte qui vienne de la puissance publique, mais il faut que les entreprises, les associations, les collectivités locales, tous ceux qui participent à la vie sociale et économique considèrent que cette longévité... Claude Lévi-Strauss, vous savez, disait que cet allongement de l'espérance de vie était un phénomène anthropologique aussi important que la sédentarisation néolithique.
Donc aujourd'hui, la priorité, c'est d'abord cette prise de conscience, le débat public qui est ouvert et qui est rouvert, malheureusement dans le contexte de cette crise sanitaire, mais saisissons pour préparer ce fameux monde d'après, et puis bien évidemment qu'on dégage les moyens, parce qu'on aura besoin, vous faisiez référence à cette journée de solidarité créée en 2003, on aura besoin de changer de braquet, y compris dans les moyens qui sont de la dépense publique, pour améliorer, mieux rémunérer les personnels qui travaillent dans les maisons de retraite dans les services à domicile, en avoir plus, soutenir les aidants, adapter les villes au vieillissement.
Le chantier est immense, et encore une fois, il n'est pas qu'un chantier du secteur médico-social ou du secteur sanitaire, c'est un chantier pour toute la société.
Jérôme Gage, en même temps, vous le dites, il faudra des moyens, mais on a l'impression que le gouvernement est sollicité de toutes parts, que ça craque de toutes parts, conséquence de la crise du coronavirus, donc ça va être aussi difficile ?
C'est le propre de la politique que de faire des choix dans des circonstances difficiles. Mais il faut avoir des ordres de grandeur qui sont à la fois importants, mais pas si vertigineux. Actuellement, la France consacre de dépenses publiques environ 25 milliards d'euros par an pour prendre en charge les dépenses liées à la perte d'autonomie des personnes âgées.
On estime, et ça a été notamment porté par le rapport du haut fonctionnaire Dominique Libaud l'année dernière, que dans les 10 années à venir, c'est 10 milliards d'euros qui sont nécessaires pour répondre à ces différents enjeux, ceux que j'ai mentionnés, réinventer totalement le modèle de l'EHPAD en en changeant, je dirais, les moyens et les finalités, améliorer les services à domicile, soutenir les aidants, si possible, baisser le reste à charge supporté par les familles, parce qu'il y a aussi un enjeu d'accessibilité financière. Et très sincèrement, ces 10 milliards d'euros à envisager dans les 10 années à venir, mais probablement dès l'année prochaine, ils ne sont pas inatteignables.
C'est là pour le coup une vraie volonté politique, à condition que la société tout entière les réclame. Et j'ai le sentiment que cette crise du coronavirus, elle a remis au centre de notre perception ces fragilités, ces vulnérabilités des personnes âgées. Il ne faut vraiment pas les oublier et on leur doit bien ça.
Merci beaucoup Jérôme Guedj, ancien député socialiste et ancien président du département de l'Essonne, d'avoir été en ligne avec nous ce matin et belle journée.
Jérôme Guedj