Discours de François Xavier Bellamy | Congrès FNPPR 2024
Transcription Whisper (large-v3), avec identification des locuteurs. À recouper avec la source d'origine.
Merci infiniment pour votre accueil, monsieur le président, cher monsieur Dupassage. Merci de votre invitation qui me touche profondément et qui me donne une chance rare pour moi dans la période actuelle. Retrouver la philosophie parce que vous m'avez demandé de venir vous parler de la question de la propriété à partir de cet éclairage intellectuel. Aujourd'hui, je ne vais pas parler de politique. Bien sûr, vous ne l'ignorez pas, je suis également élu au Parlement européen et je suis en campagne pour l'élection européenne. Mais aujourd'hui, ce matin, en tous les cas, faisons une petite parenthèse.
Même si ce dont nous allons parler est profondément politique au sens noble du terme, il ne s'agira pas pour moi de défendre le programme d'un parti plutôt qu'un autre. Les discussions ont déjà été vives autour du café à l'instant et c'est tant mieux. Non, je suis venu ce soir pour parler de cette question de la propriété à laquelle je me suis effectivement beaucoup intéressé du point de vue de la philosophie. Et qui, ce qui me marque évidemment aujourd'hui, traverse aussi bien des débats législatifs à partir d'une question de principe. Vous le savez, la propriété n'a rien d'une évidence. Elle n'a rien d'une évidence intellectuelle. Elle n'a rien d'une évidence philosophique.
Peut-être connaissez-vous ces quelques lignes de Jean-Jacques Rousseau dans le discours sur l'origine et les fondements de l'inégalité parmi les hommes. C'est le tout début de ce second discours. Rousseau nous dit « Le premier qui s'étant avisé d'enclore un terrain et de dire « Ceci est à moi » et qui trouva des gens assez simples pour le croire, fut le vrai fondateur de la société civile. Que de malheur, que de drame, que de misère, que de guerre, l'humanité n'eut-elle pas épargné si quelqu'un survenant là avait dit à ses semblables « N'écoutez pas cet imposteur. Vous êtes perdus si vous oubliez que les fruits sont à tous et que la terre n'est à personne.
» La propriété, singulièrement dans la philosophie française, a toujours été un sujet de débats, de disputes, d'incertitudes. D'où vient que la propriété soit un signe de contradiction ? La propriété privée, le fait de considérer un terrain, pour reprendre le mot de Rousseau, comme étant la propriété de quelqu'un, eh bien cette propriété, aujourd'hui, de nouveau, dans la vie publique, dans le débat philosophique, est marquée par des attaques qui, je crois, trouvent leur signification et leur racine dans cette discussion profondément intellectuelle.
Je ne suis pas venu vous parler des débats européens, mais d'un débat européen, à sa manière, qui, je crois, est structurant dans la vie de l'esprit en Europe. Le débat européen, par excellence, peut-être celui qui est plus passionnant que les discussions parlementaires, mais qui, plus fondamental aussi, en réalité, les éclaire, le débat originaire de la civilisation européenne qui oppose Parménide à Héraclite. Ce ne sont pas des candidats aux élections européennes, mais c'est un débat passionnant. C'est le seul vrai débat, en fait.
Parménide et Héraclite, les deux grands penseurs de la philosophie présocratique, deux penseurs qui sont à l'origine archais, aux principes archaïques, dans l'archéologie, pourrait-on dire, de la tradition intellectuelle qui a structuré l'Europe. D'un côté, nous avons Parménide. Nous ne connaissons de ces deux auteurs que très peu de choses, des fragments de leurs poèmes respectifs, car c'était l'époque où la philosophie s'exprimait sous la forme de la poésie. Parménide a laissé derrière lui un poème, un poème célèbre dont nous ne gardons que les lignes d'un prologue.
Le poète est emmené par des cavales voir la demeure de la justice, la déesse d'Iké, et rencontrant la déesse d'Iké, il entend ces paroles prophétiques, qui sont la structuration de l'œuvre de la philosophie pour les 24 siècles qui suivent. « La déesse lui dit, écoute et retire bien ce que je vais te dire, l'être est, le non-être n'est pas, de l'être tu ne diras pas qu'il n'est pas, du non-être tu ne diras pas qu'il est. » Est-ce que tout le monde suit jusque-là ? Là c'est le matin, c'est le début du colloque, on est venu pour parler de grands sujets techniques, l'évolution législative, la propriété, la fiscalité, et d'un seul coup on se retrouve avec Parménide.
Est-ce que ça ne fait pas du bien quand même ? L'être est, le non-être n'est pas. Ça ressemble évidemment à la forme originaire de la pensée, c'est-à-dire la forme la plus élémentaire de la logique, la tautologie, c'est le principe d'identité, une chose est identique à elle-même, l'être est, le non-être n'est pas, et donc de l'être, on ne doit pas dire qu'il n'est pas, et du non-être, on ne doit pas dire qu'il est. C'est l'exigence fondamentale de la pensée logique, le refus du relativisme, la volonté de dire ce qui est, et de ne jamais mettre la parole au service du faux, de ne jamais mettre la langue au service de l'inexistence. L'être est, le non-être n'est pas.
Mais dans cette règle qui enchaîne la pensée, dans cette chaîne que la pensée doit se fixer à elle-même, il y a évidemment une intuition fondamentale, une intuition fondatrice, celle de la permanence des choses, celle de la stabilité du monde. Le changement, dit Parménide, le changement n'existe pas, le changement est une illusion. Ce qui compte, c'est ce qui demeure. Ce qui est vraiment, c'est ce qui ne varie pas. Et derrière Parménide, on retrouvera toute la pensée platonicienne, l'idée que le mouvement est une illusion créée par les apparences, que la seule chose qui compte vraiment, c'est celle qui reste identique à elle-même. C'est l'identité à soi de l'être.
L'être est, le non-être n'est pas. Et de l'autre côté, en face de Parménide, dans le combat de titans qui va structurer toute la vie intellectuelle de l'Europe, nous trouvons Héraclite. D'Héraclite, nous n'avons gardé là encore que quelques fragments issus de ce texte sur la nature, quelques fragments difficiles à décrypter, on appelle Héraclite l'obscur. Mais sans doute, aurez-vous retenu d'Héraclite ces quelques mots qui sont restés célèbres ? « Tout s'écoule, panta rei, dit Héraclite, tout s'écoule. » « Tout est toujours mouvant, dit Héraclite. La nature même de l'être, c'est le changement.
» Vous voyez bien deux visions radicalement opposées, deux métaphysiques contradictoires, celles qui croient que l'être demeure et celles qui croient au contraire que la seule chose qui compte, c'est le changement et c'est la mobilité, c'est le mouvement et la transformation perpétuelle. « À ceux qui descendent dans un fleuve viennent toujours d'autres et d'autres eaux. » C'est la formule originaire de ce fragment d'Héraclite que l'on a souvent cité en disant « On ne se baigne jamais deux fois dans le même fleuve. » « On ne se baigne jamais deux fois dans le même fleuve.
» Vous croyez, quand vous allez vous baigner dans un fleuve, vous croyez le connaître déjà, vous y êtes déjà baigné, mais non. C'est d'autres eaux que vous êtes en train de percevoir le contact. « À ceux qui se baignent viennent toujours d'autres et d'autres eaux. » Vous avez l'illusion de la stabilité et si vous allez marcher dans Paris, vous retrouverez la Seine et vous direz « Je la connais bien la Seine, mais en fait vous ne l'avez jamais vue cette Seine-là parce que les eaux ont coulé. » Vous croyez que le fleuve est toujours là, le fleuve est pareil à ma peine, il s'écoule et ne tarie pas. Et pourtant il change sans cesse ce fleuve.
Et en réalité toutes les choses de ce monde sont semblables à un fleuve. Tout s'écoule, Panta Rey, tout coule. Vous croyez vous-même être le même qu'hier. Mais vous avez déjà changé. Vous avez changé biologiquement, organiquement. Des médecins en parleraient bien mieux que moi. Chaque jour des milliers de cellules de nos corps naissent et des milliers de cellules de nos corps disparaissent. Notre corps est comme un fleuve. Et nous-mêmes ne sommes-nous pas constamment changeants. Bien sûr, incapables de percevoir la différence avec ce qu'elle a de subtil, d'infime. Mais enfin nous le savons tous. Nous avons été des enfants et nous ne le sommes plus aujourd'hui.
Nous avons été des adolescents et nous sommes devenus des adultes. Nous vieillissons, nous mûrissons, nous changeons. Et ce changement est la nature même de l'être. Qu'est-ce qui est et qui ne change pas ? Tout bouge, tout s'écoule, tout change sans cesse. Parménide contre Héraclite, le grand débat, le débat de titan, le débat gigantesque qui fait l'esprit européen. Je crois que la question qui nous réunit aujourd'hui, la question de la propriété, est en réalité au cœur de ce débat. Et nous vivons avec la modernité, avec ce qu'on appelle en philosophie la modernité qui commence avec la révolution scientifique. Nous vivons le triomphe de l'esprit du mouvement.
Nous vivons le triomphe d'Héraclite sur Parménide. L'âge classique était parménidien. La modernité est héraclitéenne. La modernité, c'est la certitude que tout bouge et que tout doit changer, que tout doit être en mouvement perpétuel. La modernité commence avec la révolution scientifique dont la véritable rupture consiste à voir du mouvement partout où l'on voyait de l'immobilité. Quelle est la vraie découverte de Copernic, la vraie découverte de Galilée ? Ce n'est pas seulement que la Terre soit non pas le centre du monde, mais un astre qui tourne autour d'un autre. C'est qu'à travers cette découverte, nous découvrons que ce que nous croyons immobile, en fait, est en mouvement.
Lorsque Galilée, dans le dialogue sur les deux grands systèmes du monde, veut révoquer Ptolémée, il doit se confronter à cette objection immédiate. Comment se peut-il que nous affirmions que la Terre tourne quand tout nous dit autour de nous que tout reste bien immobile ? Là, maintenant, au moment où nous nous parlons, vous n'avez pas l'impression d'être en mouvement. Vous n'avez pas l'impression de vous déplacer. Si vous sortez de cet immeuble, vous n'aurez pas les cheveux au vent parce que la Terre est en train de tourner. Vous avez le sentiment de la fixité des choses qui vous entourent.
Eh bien, nous dit Galilée, en réalité, cette fixité, elle est similaire à celle que nous pourrions éprouver si nous partions sur un bateau qui vogue au milieu des océans et que, bien assis confortablement dans notre cabine, nous disions que le fauteuil sur lequel nous sommes est immobile en même temps que nous. En réalité, nous sommes immobiles par rapport au fauteuil, mais c'est la relativité du mouvement qui veut que, si nous parlons maintenant du port de destination, le fauteuil et nous-mêmes sommes en train d'avancer vers lui. Donc, le repos, la fixité, ça n'est que du mouvement annulé par un effet de perspective.
Et la vraie découverte de la révolution scientifique, la vraie découverte copernicienne et galiléenne, ça n'est pas seulement que la Terre tourne, mais c'est que vous, qui vous croyez confortablement assis sur votre fauteuil et immobile sur lui, vous êtes en réalité en train de vous déplacer en même temps que lui à une vitesse très élevée au milieu d'un univers potentiellement infini. Et si vous croyez être immobile, ce n'est que parce que votre fauteuil, heureusement, avance à la même vitesse que vous. Mais tout est mouvant, et tout est mouvement. Rien n'est absolument fixe, rien n'est absolument stable.
Et tout doit être mouvement, et tout doit être changement, ouverture à la nouveauté, rupture et révolution continuelle. D'où le fait que devient pour la modernité un précepte absolu, le mouvement. La modernité vient du latin modo, qui veut dire maintenant. La modernité, c'est le sens du maintenant. C'est l'idée que le maintenant est forcément meilleur que ce qui est déjà passé. Qu'il faut épouser le maintenant, le présent, dans son changement perpétuel. La modernité a le même préfixe, la même étymologie que le mot de mode. La mode, c'est ce qui est bien parce que c'est de maintenant. Le propre de la mode n'est pas que ce qui est à la mode est une valeur absolue.
Et la meilleure preuve de cela, c'est que ce qui est à la mode aujourd'hui sera demain démodé. Parce que ce qui est bien parce que c'est de maintenant, demain sera d'hier. Et donc, totalement dépassé. Si, croyant avoir enfin compris ce qui était la mode, vous portez ce qui est du dernier cri, et que vous vous dites, ça y est, j'ai enfin trouvé, maintenant je ne change plus jamais, c'est que vous n'avez pas perçu la vérité de la mode, qui est que si vous obstinez à porter dans quelques années ce que vous mettiez aujourd'hui, vous serez sceau 2024. Et ce sera complètement dépassé. Donc le mouvement, le changement devient un but en soi. Le plus important n'est pas d'être dans le vrai, le juste.
Le plus important, c'est d'être dans la nouveauté, dans l'innovation, dans la transformation perpétuelle. Le plus important, c'est d'épouser la liquidité du monde, la liquéfaction du monde, le flux, la transformation. Regardez comme le monde politique, d'ailleurs, s'est lui aussi entièrement concentré sur cette passion de la transformation. Aujourd'hui, dans la vie politique, tout bord politique confondu, vous voyez, je ne rentre pas dans une analyse partisane, mais c'est toujours la promesse de la nouveauté qui fait le grand engagement. C'est la rupture en 2007, c'est le changement, c'est maintenant, en 2012. Et c'était bien sûr en 2017 le nouveau monde. Il faut que tout soit nouveau.
C'est tout à fait nouveau, d'ailleurs, qu'il faille que tout soit nouveau. Dans la République romaine, si vous vous plongez dans vos classiques latins, vous verrez que la valeur suprême dans la vie politique, c'est la transmission de la coutume, la transmission de la coutume des anciens, du mos maiorum. Et quand on s'engage dans une campagne dans la République romaine, on promet de défendre la coutume des anciens. Et si l'on veut s'attaquer à son contradicteur et qu'on veut lui faire du mal dans le débat public, si on veut l'attaquer très durement, alors on l'accuse de vouloir faire la révolution. Il n'y a même pas d'ailleurs de mot « révolution » en fait, en latin. On dit « la res no way ».
Ça veut dire que si vous avez un adversaire à qui vous voulez vraiment du mal, vous dites « il veut faire quelque chose de nouveau ». Et ça, c'est très très dangereux. Faire une chose nouvelle. Le vrai projet de la modernité, c'est le changement. Et en cela, la modernité est elle-même un changement. Elle est une rupture. Et nous vivons aujourd'hui à la fois l'épuisement et l'accomplissement de la modernité. Le changement domine tout. Et ce faisant, le changement me semble avoir en réalité perdu son sens. Le mouvement est devenu le but. Et en devenant le but, le mouvement a perdu son sens. Nous avons même...
Et là encore, je le dis pour la distance philosophique, mais permettez-moi de le dire en souriant. Nous avons même connu un mouvement politique en France qui s'est auto-intitulé « En marche ». C'est assez génial quand vous y pensez. Parce que le principe de la marche, c'est qu'elle trouve son sens dans le fait d'arriver quelque part. Et quelqu'un qui vous dirait que sa définition ontologique est d'être un marcheur, semble manquer de ce qui fait le sens même de la marche. Si vous croisez quelqu'un qui marche dans la rue et que vous lui dites « Mais vers où marchez-vous ? » Et que la personne vous répond « Non, non, moi je suis un marcheur.
» Ce qui compte pour moi, ce n'est pas d'arriver quelque part. Ce qui compte, c'est de marcher. Eh bien, en fait, nous voyons que le mouvement est devenu le but en soi. C'est assez passionnant comme configuration de la vie publique, comme configuration du débat. Je crois que dans ce contexte-là, la propriété devient plus que jamais un signe de contradiction. La propriété foncière, la propriété qui consiste à construire quelque part sa demeure, à créer à partir d'un lieu, un monde familier qui connaisse une différence entre le proche et le lointain, entre le familier et l'étranger, entre l'ici et l'ailleurs. C'est en soi, aujourd'hui, un signe de contradiction.
Bien sûr, nous avons heureusement vécu l'effondrement politique du vieux rêve du communisme marxiste qui voulait abolir la propriété par le fait de collectiviser tous les biens et toutes les terres. Mais aujourd'hui, nous voyons ressurgir la contestation profonde, la contestation intérieure et radicale de l'idée même de propriété, avec d'autres motifs et d'autres prétextes.
Mais la propriété, et je le redis pas à n'importe quelle propriété, pas la propriété liquide, pas la propriété circulante, la propriété d'un capital fluide, non, la propriété foncière, la propriété immobilière, la propriété immobile, devient quelque chose qui apparaît comme encombrant, désuet, scandaleux pour un monde qui veut que tout bouge et que tout change tout le temps. La crise que nous vivons est une crise de cette passion du mouvement qui nous a fait perdre, je le crois, jusqu'au sens même du mouvement. Et aujourd'hui, nous voyons ressurgir, à travers cette obsession, des tentatives radicales de contester l'idée même de propriété.
Je pense cette fois-ci à des débats, pour le coup, très concrets, des débats parlementaires, législatifs, d'actualité, sur la question, par exemple, des biens communs. Au nom de l'environnement, il faudrait que des lieux, et notamment dans la ruralité, que des terres agricoles, forestières, soient considérées comme étant des biens communs, parce que ces biens sont évidemment pour le service de tous. Et donc, la propriété en serait, par principe, d'une certaine manière, illégitime, et pourrait être contestée par des textes normatifs de plus en plus intrusifs.
Dans des pays qui sont plus radicalement adossés à la protection de leur constitution, je pense par exemple à l'Allemagne, certains textes européens qui ont été discutés au cours du dernier mandat ont été reconnus comme contrevenant profondément aux droits de la propriété privée. Je pense par exemple à la directive sur l'efficacité énergétique des bâtiments, malheureusement trop peu discutée en France, dont les conséquences seront absolument majeures, parce qu'elle va imposer de mettre en chantier une très grande partie de tout le bâti en Europe.
Eh bien, cette nouvelle régulation a été considérée par la Cour constitutionnelle allemande comme posant un vrai problème d'atteinte à la propriété privée. Contrairement à notre législation française, il ne s'agit plus en effet seulement d'imposer aux propriétaires bailleurs de faire des travaux pour louer son bien à un locataire, mais cette fois-ci d'imposer les mêmes travaux aux propriétaires occupants, faute de quoi il ne pourra plus s'assurer ou bien il pourra subir des pénalités s'il ne se lance pas dans le chantier d'isolation qui sera exigé de lui pour mettre sa propriété aux standards énergétiques qui sont attendus par les textes.
Eh bien, cela est une manière de contester dans son principe l'idée même, l'idée même, nous dit la Cour allemande, l'idée même du droit de propriété. Je crois que nous voyons aujourd'hui, à travers même ce projet environnemental, la volonté de tout changer, de tout mettre en mouvement, de tout obliger à passer sous le prisme de la transformation permanente. La véritable conséquence, d'ailleurs, d'un texte comme celui-ci, c'est que le bâtier ancien pourrait devenir de plus en plus difficile à préserver, à entretenir, à transmettre, au profit de constructions neuves qui, elles, seront beaucoup plus facilement et immédiatement aux standards exigés par les textes environnementaux.
Si je me suis opposé à ce texte, c'est parce que je crois que profondément, il témoigne d'une vision, en ce sens radicalement contemporaine, de l'écologie, qui n'est pas une écologie conservatrice, qui reconnaît dans la sagesse du bâti ancien, des techniques de construction, de l'adaptation, qu'elle révèle au climat et au territoire, qui cherche à trouver dans cette sagesse l'occasion de transmettre un équilibre pour les temps qui viennent. Mais c'est une écologie révolutionnaire qui veut tout refaire, tout changer, tout transformer, qui est d'abord une forme de rébellion contre le passé et qui, en cela, obéit exactement au code de cette modernité philosophique que j'évoquais à l'instant.
La propriété devient un signe de contradiction et vous le voyez tous les jours, vous le vivez tous les jours, vous qui faites l'effort de préserver, d'entretenir, de faire fructifier, de valoriser et de transmettre ce que vous avez reçu, ce que vous avez acquis, ce que vous avez construit, vous qui croyez par cet effort de la propriété au temps long, vous qui croyez aux permanences que le fait même d'habiter le monde, que les terres que nous connaissons, que nous cultivons, que nous entretenons, ces permanences qu'elles construisent dans le monde qui nous entoure. Parce que nous avons besoin de ces permanences.
Parce que le premier besoin civique, le premier besoin politique, le premier besoin pour construire la cité, c'est celui de ces points de repère essentiels. De ces points qui font que le monde n'est pas, pour les êtres humains, un espace géométrique indifférencié. Nous ne sommes pas des atomes en circulation dans un espace neutre. Nous sommes des personnes et nous avons, avec notre relation au monde, dans l'espace, une relation à un espace habité, habité par le temps, habité par la durée, habité par les permanences. Nous savons d'où nous sommes et où nous voulons aller. Le monde n'est pas pour nous neutre et indifférent.
Nous circulons dans un espace qui est saturé d'intentions, de représentations, de proximité, de familiarité, de désirs, de craintes, d'incertitudes. Il y a pour nous, il y a pour nous du proche et du lointain. L'être humain se distingue en ce sens de l'animal. Il faudrait beaucoup de temps pour parler de l'animal parce que c'est une question passionnante, mais on peut dire que l'être humain se distingue de l'animal par le fait que le monde est tout entier signifiant pour lui, que le monde est rempli de significations. Et nous le montrons d'ailleurs par la manière dont nous nous y orientons, le monde est pour nous orienté. Il y a des points cardinaux.
Il y a encore une fois une signification de l'espace, quelque chose d'autre que la géométrie, la géographie et dans la géographie, l'histoire. L'espace est du temps. L'espace est saturé par le temps. Et c'est ce que dit la propriété. Ce qui fonde la propriété en philosophie, c'est la réponse de John Locke à Jean-Jacques Rousseau, ce qui fonde la propriété, c'est d'abord le travail. La propriété se construit par le travail, par la valeur créée par le travail et d'abord par le travail de la terre. Bien sûr, la terre originairement, si l'on prend l'état de nature dont parle Jean-Jacques Rousseau, la terre originairement n'est à personne.
Mais le travail fait la propriété, le travail fonde la propriété. John Locke prend l'exemple du pêcheur. Les poissons dans la mer sont à tout le monde. Mais le poisson qu'a pêché le pêcheur appartient désormais au pêcheur. Parce que le travail du pêcheur fait du poisson qui nageait dans l'eau l'occasion de devenir le plat que vous pourrez déguster. Et le travail du pêcheur extrait de la nature dans son caractère commun le bien particulier, le bien privé qui fonde la propriété. De la même manière, le travail de la terre, le travail que nous faisons pour construire, pour cultiver ce travail-là, construit les conditions de la propriété qui se transmet.
La propriété montre que l'espace est traversé par le temps. Qu'il n'y a pas de différence pour nous, êtres humains. Il n'y a pas de distance. Il n'y a pas d'hétérogénéité entre l'espace et le temps. Nous déplacer dans l'espace, c'est toujours nous déplacer dans le temps. Et retrouver les lieux familiers où notre mémoire s'est construite, où la mémoire de nos familles s'est transmise et élaborée, c'est toujours retrouver avec ces lieux ce temps long dans lequel nous nous inscrivons. Nous voulons cultiver et construire. Il n'y a pas de geste humain qui ne soit pas un geste de culture, un geste de transmission par là.
Construire, c'est d'ailleurs montrer que nous ne cherchons pas dans l'espace seulement de quoi satisfaire nos fonctions organiques. Nous ne cherchons pas dans l'espace seulement un lieu pour nous abriter. Nous ne sommes pas en quête d'une caverne qui pourrait nous protéger des intempéries. Nous voulons habiter le monde. Et la demeure que l'on construit, la propriété que l'on édifie, que l'on échafaude, que l'on transmet, elle est bien plus qu'un abri. Nous ne voulons pas seulement nous abriter, nous voulons habiter. c'est par cet acte de la propriété que l'habitat devient possible. Il y a une très grande violence dans les politiques publiques que l'on appelle les politiques du logement.
Le logement. Quand on y réfléchit bien, on s'est habitué à ce mot, mais c'est un mot barbare. Le logement, c'est une caractérisation purement physique, vous voyez, comme on dit, d'une bille de plomb qu'elle vient se loger dans son réceptacle sur le flipper auquel vous jouez. Mais nous ne sommes pas des billes de plomb qu'on balade dans un flipper et qui ont besoin de se loger dans le contenant qui les attend. Les hommes n'ont pas besoin de se loger. Ils ne sont pas des corps qu'il faudrait remiser temporairement le temps de se reposer dans des logements adaptés. Non, nous avons besoin d'habiter le monde.
Et habiter suppose effectivement de choisir cet effort singulier pour construire une demeure singulière, pour construire une propriété qui soit vraiment propre à soi, pour construire le propre de l'homme, le propre de la personne, ce lieu où il habite le monde, où le monde devient habitable, où le monde devient vivable pour des humains, ce monde qui est tout entier orienté. Vous venez de toute la France. Eh bien, venir ici, c'est nécessairement partir de chez vous, arriver quelque part.
Et vous reviendrez ensuite dans ce lieu familier qui est pour vous bien plus qu'un abri, mais qui est ce lieu où s'abrite aussi votre mémoire, votre histoire familiale, le travail de votre vie et des générations qui vous ont précédées, tout ce que vous avez construit, tout ce qui a été construit par ceux qui sont venus avant vous et que vous voulez transmettre à ceux qui viendront après vous.
Cet espace-là qui est du temps, qui est du temps long, le temps de la mémoire, de la gratitude, de la reconnaissance envers ceux qui nous précèdent et du désir et de l'élan, de l'enthousiasme qui consiste à se projeter dans l'avenir pour faire de ces lieux que nous avons suscités l'occasion d'une liberté nouvelle et d'une vie future. Voilà ce que représente la propriété. La propriété, c'est la condition de la liberté.
Et en défendant d'une certaine manière la nécessaire réponse qu'il faut apporter aujourd'hui, je le crois profondément à la crise de la modernité, en défendant cette réponse, je ne dis surtout pas par là qu'il faudrait refuser l'aventure, qu'il faudrait rompre avec le mouvement, qu'il faudrait arrêter le changement, qu'il faudrait ne rien renouveler. Vous venez de nous présenter votre nouveau logo qui est magnifique d'ailleurs, félicitations, loin de moi de contester la nécessité de l'innovation. Mais ce qui rend le changement fécond, ce qui fait que le mouvement a du sens, c'est d'abord ces points fixes qui constituent les repères de nos propres aventures.
Je crois qu'il n'y a rien de plus beau et de plus européen en ce sens, et je terminerai par là, il n'y a rien de plus beau et rien qui soit plus d'actualité que la grande sagesse de l'aventure originaire de l'esprit européen, cette grande aventure qui nous vient d'encore plus loin que Parménide et Héraclite et qui s'appelle l'Odyssée. L'Odyssée, c'est une aventure. C'est même l'aventure des aventures au point que Odyssée est devenue un mot générique pour parler d'une épopée. L'Odyssée, l'Odyssée d'Ulysse. Ulysse est un aventurier. Dix ans sur les mers, dix ans partout, en chemin, toujours en mouvement, dix ans d'épopée que nous raconte Homer dans l'Odyssée d'Ulysse.
Mais qu'est-ce qui fait que Ulysse est un aventurier ? C'est qu'il veut retourner chez lui. Il veut retrouver sa maison. Il veut retrouver sa terre. Qu'est-ce qui donne sens à l'aventure d'Ulysse, à cette aventure tellement européenne, tellement profondément ancrée dans l'esprit et dans la civilisation de l'Europe ? Qu'est-ce qui donne sens à l'aventure d'Ulysse sinon Ithaque ? Ulysse, guerrois pendant dix ans, se bat, affronte les pires périls, réussit à braver les plus grandes tentations parce qu'il veut retrouver sa maison. Il est capable de se confronter au danger du cyclope, au lotophage, aux menaces que représentent derrière leur champ les sirènes.
Il est capable de quitter la magicienne Circé qui, sur son île, lui promet l'immortalité. Ulysse ne veut pas être immortel. Il veut retrouver sa maison. Il veut retourner chez lui. Et ce qui nous manque aujourd'hui, je crois profondément, en perdant le sens de la demeure, c'est la possibilité même de l'épopée. C'est la possibilité d'une aventure. C'est la possibilité de la liberté. Ce que nous perdons en perdant le sens de la propriété, c'est la possibilité de l'odyssée. C'est le sens même de l'aventure humaine qui se joue dans le fait de reconstruire le sens de la propriété, de défendre la propriété. Non pas pour l'immobilité, non pas pour la fixité, mais pour la possibilité du mouvement.
Parce que le mouvement qui se déploie dans un monde où tout est mobile, ce mouvement n'a plus aucun sens. Le fait de marcher pour marcher ou de marcher vers l'horizon, le fait de marcher sans savoir quel est le point fixe, c'est le plus sûr moyen de tuer l'esprit même de la marche, sa saveur, son goût, sa nécessité. Et je crois que le but n'est pas, évidemment, en aucun cas d'opposer au mouvement perpétuel de la modernité le goût pour l'immobilité, pour la crispation figée, la volonté de ne rien toucher.
Non, le but, c'est de rendre à la modernité qui s'épuise dans sa propre crise et dans son propre triomphe, le but, c'est de lui rendre les points fixes qui font que les aventures de nos vies retrouveront un sens, retrouveront le sens du long terme, retrouveront le sens de la transmission, le sens de l'héritage qu'on reçoit et de l'héritage qu'on prépare. C'est cela qui fait que d'un seul coup l'effort quotidien d'une vie prend sa saveur la plus entière. Et je crois qu'aujourd'hui, derrière cette question de la propriété, il y a sans doute un très grand signe de contradiction.
Nous vivons ce que Zygmunt Bauman, le sociologue remarquable qui, comme beaucoup d'ailleurs de penseurs antitotalitaires de l'Europe de l'Est, ont décrit comme personne la crise du modèle occidental, ce que Zygmunt Bauman appelait la société liquide, la vie liquide, l'amour liquide, un monde en liquéfaction, un monde de flux, de mouvements, de circulation, un monde d'accélération où le seul but est d'aller toujours plus vite. Vers quoi ? On n'en sait trop rien. Ce qui compte, c'est d'aller de plus en plus vite, d'innover de plus en plus. Pour servir quoi ? La question viendra après.
Eh bien, à ce monde liquide, il faut rendre une réponse sur le sens même de la fin, de la finalité, c'est-à-dire de la fin qui achève le mouvement et qui, en l'achevant, lui donne son sens. De la finalité, c'est-à-dire des points fixes qui font que la marche s'arrête parce qu'on est arrivé là où on voulait venir, là où on voulait revenir. Il faut retrouver notre Ithac. Nous avons besoin de retrouver le sens même de l'Ithac, le sens de la propriété. La propriété dans ce monde liquide est contestée comme jamais et elle va l'être de plus en plus, y compris dans le débat politique.
Encore une fois, je me tiens à ma règle, je n'entre pas dans les débats politiques aujourd'hui parce que ce n'est pas le lieu. Mais la propriété, j'en suis convaincu, va être de plus en plus discutée, disputée. On n'a pas touché, en fait, à ce qui pèse sur elle aujourd'hui. Au contraire, on a cessé de la croître. La fortune financière n'est plus imposée, mais la fortune mobile n'est plus imposée. La fortune immobile, elle, pour le coup, est imposée. Il y a là quelque chose comme une sorte de révélateur de ce qui, aujourd'hui, est au cœur. C'est un symptôme collectif, encore une fois. Ce n'est pas seulement la décision d'un gouvernement plus qu'un autre.
C'est un symptôme du fait que la propriété est et va être, dans les années qui viendront, un signe de contradiction. Et pourtant, elle est aussi, je crois, au cœur de la réponse à la crise que traverse notre temps.
Cette crise du mouvement perpétuel, cette crise du relativisme généralisé, cette obsession du court terme qui a vidé de l'intérieur jusqu'à l'exercice politique, à la responsabilité politique, cette obsession de l'immédiateté qui détruit la possibilité d'une médiation, d'une transmission, cette fascination pour l'immédiateté qui fait que, d'une certaine façon, plus rien ne semble avoir de sens, que tout ce qui compte est d'abord la surface et l'apparence, cette espèce de vide intérieur que nous sommes si nombreux à ressentir et qui traverse notre temps, ce vide intérieur qui vient de la liquéfaction de toute chose, de la liquidation générale qu'une civilisation entière semble être en train de connaître, ne trouvera de vraies réponses que par la solidité, la constance, la permanence que constitue la demeure, que par le sens retrouvé de ce propre absolu de la personne humaine qui est la propriété.
Et je le dis parce que je crois qu'il n'y a pas là une question d'abord économique. Ce n'est pas seulement une question technique, juridique. Non, c'est d'abord, au fond, toute une civilisation qui doit se retrouver elle-même en retrouvant le sens du temps long et ce sens du temps long et de la permanence et de la transmission qui n'a rien à voir avec l'immobilité.
Parce que vous tous qui êtes ici, qui représentez la propriété, vous savez très bien que pour maintenir, pour recevoir, pour transmettre, il faut tellement d'efforts et de temps, tellement de travail, tellement d'aventures et que c'est la vraie et la grande aventure, en fait, que celle qui consiste à faire en sorte que le monde ne se défasse pas dans nos mains et qu'à la liquidation générale qu'on voudrait nous opposer s'oppose le désir d'entretenir, de réparer, de protéger, de préserver, d'accroître pour pouvoir transmettre.
Ce sens de la propriété, il est au cœur, j'en suis profondément convaincu, de la nécessité politique au sens le plus fort du terme que nous rencontrons aujourd'hui et qui consiste à retrouver à travers elle l'élan d'une civilisation qui s'est bâtie sur le temps long et qui ne se rebâtira qu'en retrouvant les forts patients de la transmission que vous incarnez tous ici par votre engagement et par votre travail quotidien. Merci encore infiniment de votre accueil et merci de m'avoir permis d'avoir ce très grand honneur d'ouvrir votre amour. Merci beaucoup.
Merci beaucoup cher François-Xavier Bellamy de nous avoir fait voyager un peu des temps anciens à la modernité. Merci d'avoir insisté sur le temps long, le sens de la transmission, le sens de l'héritage, sans oublier bien sûr la modernité. Soyez assurés que nous avons tous envie de rentrer chez nous ce soir. Nous avons tous envie de rentrer chez nous avec des idées nouvelles mais pour reprendre une de vos expressions, j'ai quand même l'impression qu'après vous avoir entendu pendant 30 minutes, nous ne serons plus tout à fait le même que nous étions il y a 30 minutes. Merci encore. Merci.
François-Xavier Bellamy