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interviewFrance Culture — L'invité(e) des Matins (sur Site radio)· 3 juillet 2026 3 min

Littérature : le pouvoir des mots face à l'actualité

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Transcription Whisper (large-v3), avec identification des locuteurs. À recouper avec la source d'origine.

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Présentateur

6h, encore 56 sur France Culture, et c'est l'heure de votre humeur du jour, Guillaume, et ce matin, c'est votre dernière humeur. Eh oui, je ne sais plus très bien quand j'ai commencé à numéroter mes humeurs, Alexandra. J'en suis à ma 3755ème, probablement plus. Je me suis souvent trompé dans mes comptes, mais au fond, dans une humeur, il est plus question de lettres que de chiffres. J'ai toujours été fasciné par la chronique radiophonique, forme brève, où la précision se télescope avec la rêverie.

En avoir murmuré pendant plus de 10 ans, en vous cueillant au réveil ou en vous trouvant dans un demi-sommeil, a été l'une des grandes chances de ma vie, un privilège qui rime avec ce que Montesquieu appelait « spicilege », un recueil d'anecdotes, « spicilegium », veut dire « glanage des piges », « glaner des pensées », comme on se promène dans les champs sans vouloir tout récolter. J'ai écrit « Désumeurs » parce que j'ai toujours aimé en écouter. Lorsque j'étais enfant, il y avait les chroniques des hymnes de Philippe Meyer, j'ai découvert plus tard les chroniques de Pierre Dac, mais la chronique radio est bien sûr plus ancienne que la radio, elle descend de Valérie de Vialat de Cioran.

C'est un exercice complètement littéraire et complètement journalistique où il faut saisir le vif et raturer le réel. Montesquieu nous a appris qu'il fallait parler de soi pour parler des autres. Je crois qu'il faut surtout parler de soi pour parler du monde. Une chronique n'est pas une démonstration, c'est du « daydreaming », c'est-à-dire un rêve éveillé où la sincérité tient lieu de preuve, où une sensation, si elle est juste, dit davantage sur l'époque qu'un amas de preuves. Tout est vrai dans une chronique puisque les mots ne mentent pas. Dans les chroniques, pour les vivants, il est de bon ton de convoquer les morts.

On ne parle pas assez avec les morts, ils sont très souvent d'excellentes compagnies. Réveiller un auteur ancien lui permet de s'échapper de la bibliothèque pour éclairer une actualité. C'est un devoir moral pour le chroniqueur, montrer que la pensée peut s'emparer d'un détail parce que les petites révolutions des choses annoncent souvent les grandes révolutions de la société. Notre époque a ceci de particulier qu'elle a bien du mal à se nommer et ce qui ne se nomme pas se pense mal, nous peinons. À la comprendre par les seuls concepts, il faut une forme poétique. La poésie n'est pas le contraire de la vérité, elle en est parfois le chemin le plus court.

Nous avons connu le triomphe de la raison, puis sa mise en accusation. Ce qui demeure, c'est la littérature, elle est peut-être aujourd'hui le dernier lieu de liberté, celui où l'homme peut résister à toutes les orthodoxies. Je pense souvent à ce qu'écrivait Léo Strauss dans l'art d'écrire et la persécution. Dans les temps difficiles, il reste un refuge, le verbe et le savoir. Continuer à penser lorsque les mots deviennent dangereux. Vous vous souvenez du vieux Karl Marx ? Il écrivait que les philosophes n'avaient fait qu'interpréter le monde alors qu'il s'agissait de le transformer. Mais penser le monde, c'est l'avoir déjà transformé.

Et comme l'écrivait Strauss, je le cite, « Notre argumentation implique l'hypothèse selon laquelle c'est seulement grâce à certains vieux livres que l'on peut accéder à la vérité ». Et comme ça ne se fait pas de terminer par une citation, je voulais vous remercier d'avoir décidé si souvent d'abandonner votre sommeil pour mes humeurs. Oui, c'est vrai, j'ai déjà trouvé mieux en matière de chute.