L'ex-joueur de tennis franco-iranien Mansour Bahrami regrette que la guerre ne fasse que "durcir" le régime de Téhéran
Audio original de l'émission.
Transcription Whisper (large-v3), avec identification des locuteurs. À recouper avec la source d'origine.
Il n'a pas le palmarès le plus impressionnant du tennis, mais il est à coup sûr un des personnages les plus marquants de son sport. Alors qu'une partie de sa famille vit en Iran dans la peur, il vient de publier face à face un livre d'entretien sans concession dans lequel il n'élude aucun sujet. Mansour Barami est l'invité d'RTL Matin. Bonjour et bienvenue sur RTL, Mansour Barami.
Bonjour, merci pour ton invitation Thomas.
On vous connaît, vous et votre légendaire moustache faisant le show évidemment sur le cours. Si le public s'amuse, alors j'ai réussi. Dès que je sens que le public est silencieux, pour moi le monde s'écroule. J'ai l'impression d'être inutile, dites-vous dans le livre. On a l'impression que pour vous, faire rire c'est presque vital, c'est presque une question de survie. Pourquoi ?
C'est tout à fait ça, écoutez, parce que j'adore jouer au tennis, c'est ma passion, c'était ma bataille de l'âge de 5 ans. J'ai voulu jouer au tennis, on voulait m'empêcher, j'ai réussi à faire ce que je voulais. J'ai appris tout seul, avec un balai, avec un bout de bois.
Vous jouiez à l'époque à Téhéran avec une poêle, avec un bout de bois.
Avec une pelle. Vous n'avez pas les moyens d'avoir une raquette. Je n'avais pas de raquette. De l'âge de 5 ans à 13 ans, j'ai joué avec un balai contre un mur. Même pas sur le cours de tennis, parce que sur le cours de tennis, j'avais le droit de ramasser des balles pour les gens. Ma façon de jouer, c'est qu'il n'y avait personne pour me dire arrête tes conneries, ne joue pas comme ça, ce n'est pas comme ça que ça se fait. J'ai vu en grandissant que ça plaisait aux gens. Et c'est devenu vraiment pour moi, c'est de promouvoir le tennis. C'est comme ça que je fais aimer le tennis aux gens.
Et c'est votre rêve absolue. Vous racontez dans le livre que vous avez 8 ans, quand vous récupérez un vieux t-shirt Lacoste abandonné dans une poubelle. Votre père était le jardinier du club de tennis de Téhéran, mais vous n'avez pas le droit d'y aller, vous. Vous découpez le crocodile pour le coudre sur un vieux t-shirt made in China que vous avez. Ça veut dire que le rêve commence là, en fait ?
Tout à fait, tout à fait. Le rêve commence. J'ai grandi, j'ai commencé à marcher à l'âge de 2-3 ans dans ce complexe sportif. On était cinquantaine de familles qui vivions dans ce stade. Et j'ai commencé à marcher. Je pouvais aller jouer au football, au volleyball, au basket, à la piscine. Il n'y avait pas de problème. Au tennis, on me disait non, ça ce n'est pas pour toi. On ne me laissait pas parce que le tennis, c'était à l'époque, je vous parle de 1960. On avait 13 cours seulement là-bas, à Téhéran, dans ce complexe sportif. Il n'y avait pas d'autres clubs. Bon, il y avait l'ambassade de France qui avait un cours de tennis. Il y avait les Anglais qui avaient un cours de tennis.
Mais c'était réservé aux privilégiés. Ça, c'était privé. Donc, pour les gens, il n'y avait que ces 13 cours. Et ça, c'était réservé pour les gens privilégiés, élites, ceux qui avaient l'argent pour payer pour le cours. Pas pour moi, fils jardinier.
Vous avez 22 ans, Mansour, quand la révolution islamique éclate en 1979. Vous racontez que le nouveau régime interdit le tennis, qui est considéré comme une activité occidentale décadente. Raison pour laquelle vous voulez partir. Et vous arrivez à fuir le pays. Vous arrivez en France le 8 août 1980, à Nice, avec toujours cette idée fixe, cette obsession de jouer au tennis. Sauf que ce jour-là, vous avez 8000 francs en poche. Et que ces 8000 francs, vous tentez le tout pour le tout. Vous allez les jouer au casino.
C'est tout ce que j'avais qui me restait. Parce que de 1978, 79, 80, je n'ai pas joué. Parce que les Moules-là, ils ont arrêté le tennis. Ils ont dit que c'est un sport américain capitaliste. On n'en veut pas. C'est tout ce qui me restait. J'ai eu une occasion pour pouvoir sortir, quitter Téhéran. Je suis venu à Nice. Au bout d'une heure et demie, deux heures, je me suis dit pourquoi je suis venu. Parce que je parlais en anglais aux gens. Ils ne me regardaient même pas. Et moi, je me suis dit, avec 8000 francs, je peux vivre deux ou trois semaines ici. Et mon but, c'était de trouver un club dans lequel je pouvais jouer championnat par équipe. Éventuellement donner des cours au tennis.
Avant de commencer à faire le tournoi pro. Et puis, je me suis dit, à un moment donné, je me suis assis dos à la mer. J'avais un sandiviche que j'avais acheté avec une bouteille d'eau. Ça m'a coûté 20 francs. J'ai vu Casino roule en face de moi. Je me dis, ça, c'est un signe. Il faut que j'aille essayer de gagner 30, 40 000 francs, peut-être. Je peux rester 3, 4 mois. Et plus je reste, plus j'ai une chance de trouver un.
Sauf que vous avez tout perdu.
J'ai tout perdu en 20 minutes.
Et après, les années suivantes ont été très dures. Vous avez même été SDF. Mais comme vous refusiez de dormir littéralement dans la rue, vous marchiez toute la nuit. Et puis, vous alliez dormir quelques heures la journée devant le bureau à l'époque de la gardienne de Roland-Garros, Colette Hamelin.
Vous avez connu la rue. Oui, oui. Je marchais toute la nuit dans la rue de Paris. Parce que je ne voulais pas dormir dans la rue. Je dis, si je dors dans la rue, c'est que j'ai accepté de devenir un SDF, un clochard. Donc, ce n'était pas ça le but. Il fallait que je me débrouille et que je puisse m'en sortir de la galère dans laquelle j'étais. J'avais peur de la police.
Donc, c'est par fierté en fait. Vous marchiez par fierté la nuit et par dignité.
Bien sûr. Je marchais toute la nuit jusqu'au moment où le soleil se lève. Et puis, après, j'allais à Roland-Garros. Je dormais devant le bureau de Madame Hamelin, 3-4 heures, pour avoir la force, pour pouvoir marcher encore.
Roland-Garros, c'est vraiment le lieu clé pour vous. Votre carte de séjour, vous la devez à vos premières performances. Vous êtes à l'époque, il y avait le tournoi, les qualifications et les pré-qualifs. Vous, on vous a invité pour les pré-qualifs. Vous avez passé les pré-qualifs, les califs, vous arrivez au premier tour. Et là, ça devient une histoire dont la bande FM, à l'époque, on est en 1980, s'empare. Et c'est comme ça que vous obtenez votre titre de séjour. Les Français s'émeuvent face à l'histoire de ce petit tiranien. Et vous obtenez votre carte de séjour.
Tout à fait. J'ai passé 6 tours entre le pré-qualif et les qualifications. Je suis arrivé au premier tour. J'ai battu Jean-Louis Hayek, qui était l'un des 4-5 meilleurs joueurs français. Et là, on était en pleine guerre avec l'Irak. Et pour la première fois, on a vu un Iranien qui a gagné un tour à Roland-Garros. Vos confrères journalistes m'ont demandé aux conférences de presse. Ils m'ont dit, qu'est-tu ? Qui es-tu ? Je dis, voilà, moi, je suis un Iranien. Je suis sans papier. Je suis à la rue. Je veux juste jouer au tennis. On ne me laisse pas. Ils m'ont aidé. Ils m'ont dit, c'est scandaleux d'avoir un gars qui veut jouer au tennis. On veut le sortir.
Parce qu'on m'avait dit, soit tu quittes la France, soit tu demandes l'asile politique. Et c'était hors de question que je demande l'asile politique. Ça veut dire, j'ai oublié ma mère, mon père, ma famille et tout. C'était impossible.
Mansour, ça va faire trois mois que la guerre a commencé en Iran. Mais ça fait plus de 45 ans que le peuple iranien est opprimé par le régime au pouvoir. Vous dites que la moitié de votre cœur est en Iran. De quel œil vous regardez la situation dans votre autre pays aujourd'hui ?
Écoutez, on est tous inquiets pour nos compatriotes iraniens.
Vous avez deux frères et une sœur encore là-bas.
J'ai deux frères. J'ai plein de nez et neveux. Toute ma famille est en fait en Iran. Tous, ils sont en Iran. J'ai très peu de nouvelles. J'ai ma nièce qui a un problème, qui a un cancer de cerveau. J'ai des médicaments que je ne peux pas envoyer. J'ai demandé à tous mes amis. Il y en a un, je pense, qui m'a dit qu'il a trouvé quelqu'un pour lui donner les médicaments. C'est très compliqué pour un pays comme ça, qui est berceau d'humanité. Et donc, de vivre dans une situation qu'on est, c'est très, très triste. Et voilà, c'est dévastateur pour nous.
Vous avez le sentiment que ce que fait Donald Trump aide votre pays, votre peuple, ou que ça l'isole encore plus sous les coups, que ça durcit encore le régime des mollats ?
Je pense que ça durcit encore plus. Il est en train de détruire le pays. Il n'aide pas les gens. Il a dit aux gens, restez, je viens, l'aide, l'aide, l'aide, l'aide. Il y a eu 40 000 personnes assassinées dans deux jours. Et donc, voilà, c'est ça. C'est ce qu'il est en train de faire maintenant. Il est en train d'endurcir le régime encore. Il dit que le régime est changé, le régime est changé. Il est en train de parler avec les gens. Donc, non, le régime n'est pas changé de tout.
Si le régime des mollats ne tombe pas, tout ça n'aura servi à rien ?
Tout ça a servi à détruire l'Iran un peu plus, je dirais, oui. Et l'Iran, c'est un grand pays, c'est un pays merveilleux. C'est un pays, je suis fier d'être détenu en Iran. C'était le paradis et voilà, aujourd'hui, c'est ce qu'il est. Je suis en France, mon pays, c'est maintenant en France.
Et nous, la France, on aide assez les Iraniens. On fait ce qu'il faut ou pas ?
Non, je pense qu'on ne fait pas grand-chose pour aider les Iraniens, non. Non, les Iraniens qui sont un vieux peuple, très cultivé, très courageux. Donc, non, on ne fait pas grand-chose, non.
Quand on lit votre histoire, votre parcours, qu'on vous écoute, on se dit que ce masque jovial, Monsour, comme votre obsession à être toujours élégant, tiré à quatre épingles, ça vous a aussi aidé à traverser les épreuves de la vie, c'est vrai ou pas ?
Bien sûr. Il fallait soigner les apparences, toujours, être aimable. Non, je ne fais rien, je ne me force pas à faire. Moi, j'ai juste envie de... Je respecte les gens, en général. Pour moi, que ce soit quelqu'un qui est devant une porte ou c'est un ministre, pour moi, je parle aux gens de la même manière. J'ai beaucoup de respect à tout le monde. Et je dis toujours que quand tu respectes les gens, tu es respecté. C'est d'abord que tu te respectes toi seul.
On va se dire quelques mots de tennis, quand même, parce qu'on est en plein Roland-Garros. On apprend dans le bouquin que Roger Federer, gamin, était votre amasseur de balles lors d'un match contre Jimmy Connors à Bâle en 1995. Il avait 14 ans. Vous dites que le plus grand joueur de tous les temps, c'est Djoko, le serbe Novak Djokovic, qui a gagné hier contre Mpeci Perica. Vous, qui avez joué contre Nastas, Borg, McEnroe, Connors, Noah, Lecomte et tant d'autres, ne voudriez pas que le tennis manque un peu de personnalité aujourd'hui ? Le signeur, c'est bien, mais bon...
Oui, mais il est étonnant de voir Sinner comment il tape dans la balle. Ça, c'est une chose très, très difficile de taper tous les coups, coups droit, revers, à plat, de faire de la manière dont il fait. C'est impossible. Mais en émotion ? Moi, je n'ai jamais vu ça. L'émotion, vous savez, quand vous avez un tournoi où le vainqueur gagne 3 millions d'euros, vous n'êtes pas là pour rigoler, vous êtes là pour faire votre job, c'est de gagner. Et si vous commencez à faire, parler avec les gens, essayer de faire rire, essayer d'être drôle, vous ne serez pas numéro un mondial.
Justement, vous dites 3 millions d'euros pour le gagnant. Les joueurs trouvent qu'ils ne gagnent pas assez là, que ce n'est pas assez redistribué. C'est une vraie revendication, c'est indécent. Qu'est-ce que vous dites, vous ?
Écoutez, moi, je pense que, par exemple, en France, le tournoi de Roland-Garros, tout l'argent qui est gagné, c'est dépensé dans le tennis. C'est une association à but non lucratif. On ne va pas à l'argent, ça ne va pas dans la poche, dans la mienne, ou dans le président ou le directeur de tennis. L'argent est dépensé pour tous les tournois qu'on fait en France, tous les clubs, il y a plus de 7000 clubs en France. Ça aide le tennis amateur aussi. Voilà, et on ne peut pas les donner tous aux joueurs de tennis.
Dernière question, il nous reste un chôman, Gaël Monfils, qui joue son dernier Roland-Garros, peut-être son dernier match ce soir contre Hugo Gaston. Si vous aviez un conseil, Mansour, à lui glisser à l'oreille avant le match de ce soir, ce serait quoi ? Vous lui diriez quoi, Gaël ?
Je sais qu'il va avoir un bon moment sur le cours de tennis, sur ce match. Il joue avec Hugo Gaston, un de ses copains français. Donc, je pense qu'ils vont avoir beaucoup de plaisir à jouer. C'est ce que je lui dis, je lui dis, écoute, profite. Je pense qu'il peut encore peut-être gagner ce soir, faire encore un autre match. Et voilà, on verra. Moi, je les aime tous les deux. Et Hugo Gaston, et Gaël Monfils, je dis qu'il y a le meilleur, il gagne. Et on verra.
Eh bien, merci beaucoup. Nous, on vous aime beaucoup aussi. Il paraît que depuis l'âge de 35 ans, vous dites, je vais jouer encore un ou deux ans. Vous en avez 70 et ça continue, c'est tant mieux. Merci Mansour Barami d'être revenu ce matin sur RTL. Votre livre s'appelle Face à Face, entretien sans concession mené par un de vos amis proches. Il s'appelle Amit Garavi et c'est publié chez Amphora.