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interviewFrançois Ruffin· 16 novembre 2017 4 min

"CONTRE LES MAÎTRES DES MÉDIAS, VIVE LES DUTTON PEABODY !" - Macron, Lagardère et le service public

Transcription youtube_captions. À recouper avec la source d'origine.

Comme je m'apprêtais à intervenir sur les médias, j'ai revu, ce week-end, L'Homme qui tua Liberty Valance. C'est un western de John Ford, mais c'est pas seulement un western, c'est aussi un grand film politique. On y assiste, en direct, à la naissance de la démocratie Je vous résume l'affaire : un jeune avocat, Ransom Stoddard, naïf, idéaliste, arrivant de la côte est, vient apporter à Shinbone, dans l'ouest sauvage, le droit.

Le droit à l'éducation. Le droit de vote. Comme seule arme, il n'a que la loi, que des textes de loi.

Et ça ne pèse pas lourd face aux colts de Liberty Valance, face à sa bande de bandits, tous payés par les gros éleveurs. Alors, quel allié notre héros trouve-t-il ? Le journaliste du coin, Dutton Peabody, qui se range à ses côtés.

C'est le "fondateur, rédacteur, et aussi balayeur" du Shinbone Star. Lui dénonce, à sa Une, les crimes de Liberty Valance. Il accuse "les gros propriétaires des ranches".

Il prend la défense "des petits fermiers en péril". A ses risques et périls, justement, tout ça. Dutton Peabody le paiera.

Il sera battu à mort, son local saccagé, par les gros bras des gros éleveurs. Quel rapport avec la France, du XXIème siècle ? Eh bien, aujourd'hui, dans notre pays, les gros éleveurs ne sont plus dérangés par le Shinbone Star.

Ils le détiennent. Aujourd'hui, dans notre pays, les maîtres de l'armement, les maîtres du bâtiment, les maîtres du luxe, les maîtres de la téléphonie, sont aussi les maîtres des médias. Aujourd'hui, dans notre pays, dix oligarques se partagent 90% de l'audience des quotidiens, 55% des télés, 40% des radios.

Aujourd'hui dans notre pays, les fraudeurs des Panama ou des Paradise papers, règnent avec tranquillité sur L'Opinion, Le Parisien, Les Echos, Le Figaro, Libération, BFM-TV, RMC, L'Express et les autres, avec l'approbation complice des politiques. Aujourd'hui, que ces oligarques s'accaparent les richesses ne suffit pas. Il faut également qu'ils dominent les cerveaux, qu'ils nous instillent le poison de la résignation.

Maurice Barrès écrivait : « Que les pauvres aient le sentiment de leur impuissance, voilà une condition première de la paix sociale. » Et c'est leur labeur quotidien. Ancrer cette impuissance dans nos têtes.

Y enraciner le "C'est comme ça", "Nous ne pouvons pas". Depuis cette tribune, je veux le dire à nos concitoyens : nous pouvons. Ils ne sont grands que parce que nous sommes à genoux.

Ils ne sont forts que de notre abandon. Bien sûr, je le sais bien, que "les médias" ne forment pas un bloc monolithe. Qu'ils sont traversés de contradictions.

Que les ordres ne tombent pas, tout dru, de l'actionnaire aux journalistes. Qu'il existe, et dans toutes les rédactions, des "Dutton Peabody", des fortes têtes, qui résistent, qui se bagarrent. Et je les salue ici, qu'ils soient connus ou inconnus.

Reste la fusion, la confusion massive des pouvoirs économiques, politiques, médiatiques. Je vais donner un exemple. Un exemple au sommet, un exemple que vous n'allez pas apprécier.

En 2010, Emmanuel Macron est alors banquier chez Rothschild. Entre autres clients, il conseille Arnaud Lagardère pour la vente de ses magazines internationaux au groupe américain Hearst. En 2012, le même Emmanuel Macron entre à l'Elysée, comme secrétaire adjoint, secrétaire général adjoint.

Et c'est lui qui traite, avec le groupe Lagardère, la revente des actions EADS. C'est lui qui, face à son ancien client, est supposé défendre les intérêts de l'Etat. Arnaud Lagardère se dira ravi du "deal", qui lui procure une confortable plus-value.

En 2016, Emmanuel Macron se lance dans la course à l'Elysée. Et de qui reçoit-il, aussitôt, le surprenant soutien ? De la presse Lagardère.

Le candidat d'En Marche ! enchaîne les Unes du Journal du Dimanche, les couvertures de Paris-Match, les passages sur Europe 1, câliné à souhait. Contre cette corruption, quotidienne, de notre démocratie, nous devons retirer les médias des mains de ces milliardaires.

Nous devons libérer les journalistes. Nous devons libérer le Dutton Peabody qui sommeillent en eux. "Industrie agro-alimentaire : business contre santé". "Produits chimiques : nos enfants en danger" "Dépakine: un silence coupable" Toutes ces affaires, c'est le service public qui les a sorties.

Ce n'est pas bien. Ce n'est vraiment pas bien. Le Premier ministre, Edouard Philippe, l'a dogmatisé ici : "On ne doit pas dénigrer les grandes entreprises." Radio France et France Télévisions méritent donc d'être punies.

Vous allez couper dans les crédits de l'audiovisuel public. C'est logique. Ils échappent au marché.

Ils échappent aux mains des maîtres. Heureusement. Il restera toujours des francs-tireurs de la caméra ou du stylo, une poignée de Dutton Peabody.

Qui demeureront avec les petits fermiers, et contre les gros éleveurs. Avec les salariés, les paysans, les commerçants, contre les multinationales et leurs complices, fussent-ils au gouvernement.