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interviewRadio Classique — L'invité de la matinale (sur Podcast)· 10 juillet 2026 13 min

Économie française : « Il y a un rebond dans l'industrie, dans les services et dans le bâtiment et les travaux publics » constate Emmanuel Moulin, gouverneur de la Banque de France

Source d'origine 2 locuteurs

Audio original de l'émission.

Transcription Whisper (large-v3), avec identification des locuteurs. À recouper avec la source d'origine.

0:04
Présentateur

Emmanuel Moulin, bonjour. Bonjour David Abiker. Merci de venir parler aux auditeurs de Radio Classique. Une première question triviale et en même temps elle a son importance dans le cœur de beaucoup de Français. Est-ce qu'une victoire de l'équipe de France à la Coupe du monde de football aurait des effets positifs sur l'économie ?

0:22
Invité politique

Alors d'abord, il faut rester prudent parce qu'il reste deux matchs. Et donc comme en politique monétaire, on décide réunion par réunion et là il faut attendre match par match. Et donc je pense qu'il faut rester prudent sur la suite. Mais c'est déjà un formidable parcours que fait l'équipe de France. Alors ça n'a pas beaucoup d'impact en réalité. On peut avoir un rebond de la consommation en téléviseur mais ils sont souvent importés. On peut avoir un petit rebond aussi de la consommation dans les restaurants ou les bars, les livraisons de pizzas. Mais en général, d'autres secteurs ont des perspectives moins positives. Et donc en général, ça n'a pas beaucoup d'impact économique.

Ça peut être favorable à la confiance des consommateurs. Et de toute façon, c'est surtout un bel exploit sportif.

1:11
Présentateur

Deux événements, Emmanuel Moulin, gouverneur de la Banque de France, étaient attendus cette semaine. Le premier, c'était ce quart de finale, France-Maroc. Et puis le deuxième, c'était la note de conjoncture de la Banque de France qui est scrutée par tous les acteurs économiques, les commentateurs de l'économie. Elle vient de publier donc cette note de conjoncture. La Banque de France, le risque de récession s'éloigne. Pouvez-vous nous expliquer pourquoi ?

1:33
Invité politique

Alors, si vous me permettez, je vais faire un petit retour en arrière. On a publié des prévisions économiques au mois de juin qui étaient fondées sur des hypothèses que nous avions prises à la fin du mois de mai. Et donc avec un prix du pétrole qui était assez élevé, à 100 dollars le baril. Et nous n'avions pas à l'époque le cessez-le-feu qui a été annoncé le 15 juin. Et nous avions des remontées du mois de mai qui étaient assez négatives. Et donc nous avions une prévision de croissance pour le deuxième trimestre qui était à zéro. Aujourd'hui, on a d'abord le cessez-le-feu. On a une baisse du prix du pétrole. Et puis nous venons de publier notre enquête mensuelle de conjoncture.

Qu'est-ce que c'est l'enquête mensuelle de conjoncture ? Nous interrogeons chaque mois 8500 chefs d'entreprise sur leur activité et les perspectives d'activité. Et les résultats que nous avons dans cette enquête de conjoncture sont assez positifs. Nous avons un rebond dans l'industrie avec notamment certains secteurs qui sont portés comme la défense, l'aéronautique, l'électronique, les centres de données et d'autres secteurs qui ont rebondi après un mois de mai qui avait été difficile parce qu'il y avait beaucoup de jours de congés, il y avait beaucoup de ponts et ça avait conduit à des fermetures plus longues que prévues, notamment dans l'automobile et dans le textile habillement.

Dans les services, nous avons aussi un rebond en juin par rapport au mois de mai, notamment dans tout ce qui est industrie agroalimentaire. Nous avons eu par exemple de bonnes perspectives dans les boissons, les glaces, évidemment du fait de la canicule. Et puis également un rebond dans le bâtiment et les travaux publics. Je resterai plus prudent parce que les carnets de commandes restent assez déprimés. Et donc avec ces données que nous avons récoltées, nous anticipons une croissance au deuxième trimestre qui serait de 0,2 et non pas de 0. Donc nous nous rapprochons de l'INSEE et donc c'est un aléa positif sur la croissance annuelle de 2026.

3:34
Présentateur

Emmanuel Moulin, gouverneur de la Banque de France, invité de Radio Classique, ça veut dire que s'il y a cette correction ou en tout cas ce regain léger de croissance, c'est lié évidemment à l'annonce de la paix dans le détroit d'Hormuz. Les hostilités ont repris. Est-ce que vous pensez que ça va avoir, à contrario, un effet inverse le mois prochain ?

3:56
Invité politique

Alors c'est vrai qu'il faut rester très prudent parce qu'on est dans un environnement géopolitique qui est extrêmement volatile, où les choses changent d'un jour à l'autre. Ce que nous constatons dans notre enquête de l'INSEE, c'est que l'indicateur d'incertitude, nous prenons ce que nous disent les chefs d'entreprise et puis nous regardons un peu ce que ça reflète comme incertitude de leur part. L'indicateur d'incertitude est retombé au niveau d'avant la guerre. Alors je ne sais pas si c'est parce que les chefs d'entreprise ont plus confiance ou parce que finalement ils s'habituent à cet environnement qui est extrêmement volatil.

4:30
Présentateur

Emmanuel Moulin, est-ce que vous pensez que l'économie française est résiliente et que les chefs d'entreprise qui ont essuyé pas mal du percute depuis plusieurs mois, je dirais même depuis plusieurs années, ont développé des capacités d'adaptation inédites, notamment dans ce fameux monde incertain ?

4:49
Invité politique

Oui, je pense que l'économie française, elle est résiliente. Elle l'a montré à plusieurs reprises dans le post-Covid, également pendant la période d'inflation. On voit que les entreprises savent s'adapter. Certains secteurs sont porteurs aussi dans l'environnement qui est le nôtre, l'aéronautique, la défense évidemment, et puis tout ce qui est lié à l'intelligence artificielle. Et pour cela, c'est un booster de croissance, moins élevé qu'aux Etats-Unis, mais il existe quand même. Et puis ce que nous avons constaté aussi, c'est que les entreprises se sont adaptées à la canicule. Et c'est vrai que nous avons deux épisodes de canicule au mois de juin.

Les entreprises ont changé les horaires, elles se sont adaptées, et elles ont pu continuer à produire, même si c'était en des conditions parfois dégradées, avec de la fatigue des collaborateurs. Mais elles ont pu continuer à produire et à augmenter leur production.

5:46
Présentateur

Emmanuel Moula, gouverneur de la Banque de France, invité de Radio Classique. On va se projeter dans les semaines, les mois qui viennent, il va y avoir deux feuilletons en parallèle. Un feuilleton budgétaire qui promet d'être aussi compliqué que celui de l'année dernière, pour boucler un budget faute de majorité à l'Assemblée nationale, et évidemment le feuilleton de l'élection présidentielle. Est-ce que vous êtes totalement indépendant de ces deux actualités-là à la Banque de France ? Est-ce que vous êtes dans un sanctuaire, une forteresse ignorante, indépendante de toutes les turbulences qui vont arriver ?

6:19
Invité politique

Non, non, pas du tout. Nous sommes indépendants, mais nous ne vivons pas hors du monde. Et donc la discussion budgétaire, évidemment, elle a un impact sur la stabilité financière, sur la croissance et sur la confiance. Et donc pour nous, c'est extrêmement important qu'il y ait un budget, qu'un budget soit voté et que ce soit un budget qui aussi permette le redressement des comptes. Parce que nous avons aujourd'hui un déficit de l'ordre de 5%. Il est beaucoup plus élevé que celui de nos voisins dans la zone euro. Nous faisons partie d'un collectif, d'une équipe. C'est comme l'équipe de France, c'est l'équipe de l'euro.

Et donc nous ne pouvons pas considérer que nous pouvons avoir un déficit plus élevé que les autres. Et puis nous avons aussi une dette qui continue à augmenter. Et donc c'est important de réduire notre déficit parce que ça mange toutes nos marges de manœuvre. Nous avons une charge de la dette qui augmente. Si nous continuons comme cela, la charge de la dette atteindra 100 milliards en 2029. Et ça veut dire que c'est moins d'argent pour toutes les priorités que nous pouvons avoir en matière de politique économique et de politique d'avenir, notamment d'investissement.

Et dans le monde dans lequel nous sommes, c'est important, c'est essentiel que nous puissions investir dans l'intelligence artificielle, la transition écologique et le quantique.

7:33
Présentateur

Et quand vous parlez comme ça, vous vous considérez comme un lanceur d'alerte. Certes, vous êtes le gouverneur de la Banque de France, mais j'ai cette question en tête, c'est la question de l'indépendance. Vous êtes le gardien d'une certaine orthodoxie économique. Mais de quoi êtes-vous indépendant ?

7:50
Invité politique

Alors, nous sommes indépendants du pouvoir politique. Nous ne recevons pas d'instructions dans nos décisions de politique monétaire. Nous avons un mandat qui est de lutter contre l'inflation. Donc c'est dans ce cadre-là que nous sommes indépendants. Mais nous participons au débat public, notamment sur les sujets qui sont liés à notre mandat, au mandat de lutte contre l'inflation. Et donc l'inflation, ça dépend aussi de la croissance potentielle. Et donc c'est en cela que nous sommes indépendants. Mais nous avons une voix également. Et nous pouvons parler et expliquer quels sont les sujets importants qui structurent l'économie française.

8:26
Présentateur

Une campagne présidentielle, c'est l'occasion de parler d'économie, de redressement, de financement des services publics. J'en passe, c'est des meilleurs. On entend aussi beaucoup d'âneries sur le plan économique. Est-ce que vous serez tenté de corriger ces âneries durant la campagne présidentielle ?

8:42
Invité politique

Alors, nous, nous respectons évidemment le débat démocratique. Nous ne nous immissons pas dans le débat démocratique. Mais il y a des choses qui sont des faits et qu'on peut rappeler. Le fait que nous sommes dans la zone euro, qu'il y a des traités, que la politique monétaire est indépendante. Et puis, il y a des invariants, je veux dire, il y a des grandes tendances auxquelles nous sont confrontés, comme l'ensemble des pays. Et qu'on ne peut pas ignorer, en particulier le vieillissement de la population et son impact sur nos finances publiques et sur notre modèle social.

La transition écologique est un élément important et on le voit tous les jours, l'impact que ça peut avoir sur les entreprises et sur nos concitoyens. Et puis, l'autonomie stratégique, c'est ça qui est important. C'est aussi notre indépendance, pas seulement l'indépendance de la Banque de France, mais l'indépendance de l'Europe.

9:30
Présentateur

Inversement, j'ai dit les âneries économiques prononcées pendant une campagne présidentielle. Il peut y avoir aussi d'excellentes idées pendant une campagne présidentielle. Est-ce que vous pouvez, en tant que gouverneur totalement indépendant du politique, être influencé par de bonnes idées formulées par les candidats pendant la campagne présidentielle ?

9:46
Invité politique

Ça vous fait marrer ! Non, ce que je veux dire, c'est que nous, nous écoutons le débat, nous respectons le débat et nous ne nous mettons pas à la place des candidats ou des hommes politiques. Mais il y a des choses qu'on peut relever et notamment des exemples étrangers. Je regarde ce qui se passe en Allemagne. On a un consensus entre les socialistes et la droite sur le fait de faire une réforme des retraites. Et ça, c'est important parce que c'est faire face aussi au vieillissement de la population en Allemagne et que nous vivons également en France.

Et puis, parfois, on a une petite tendance en France à aller chercher de l'argent magique, se dire qu'il y aura une solution, la BCE pourra annuler notre dette, etc. Là, effectivement, nous pouvons dire que c'est peu probable et ça n'est surtout pas souhaitable.

10:30
Présentateur

Un Thierry Breton qui dit qu'il faudrait imposer une règle d'or en France, est-ce que c'est une bonne idée, par exemple ?

10:34
Invité politique

C'est une idée intéressante, mais c'est évidemment aux politiques de se prononcer là-dessus.

10:41
Présentateur

Emmanuel Moulin, une dernière question. Vous avez ce qu'on appelle un parcours exemplaire. Vous êtes ce qu'on appelle un grand serviteur de l'État, directeur de cabinet de Bruno Le Maire, notamment durant la crise des Gilets jaunes, directeur du Trésor, secrétaire général de l'Élysée. À longueur de discours, les syndicats, les politiques expliquent que notre fonction publique est en crise, que les services publics sont en crise, que les fonctionnaires ont le blues. Avez-vous le sentiment que l'État est malade ?

11:04
Invité politique

Non, je ne pense pas que l'État soit malade. Moi, j'ai toujours été très fier d'être un haut fonctionnaire. J'ai travaillé avec des personnes extrêmement engagées, désintéressées, des gens qui étaient travailleurs, qui ne comptaient pas leurs heures. C'est vrai que... Et puis, nous pouvons être fiers de nos services publics. Quand on regarde autour de nous, on peut être fiers aussi de nos services publics, de l'hôpital, même s'il connaît des difficultés, de l'école, etc. Nous pouvons être fiers. Mais je pense que le problème qu'on a en France, c'est qu'on y consacre beaucoup d'argent et on peut s'interroger sur l'efficacité de notre dépense. Est-ce qu'on pourrait faire mieux ? Avec moins.

C'est certainement possible parce que l'efficacité de la dépense, elle doit être évaluée. Et aujourd'hui, on met peut-être beaucoup d'argent pour un résultat qui n'est pas à la hauteur des enjeux.

11:53
Présentateur

Un dernier mot, Emmanuel Moulin. Certains ont dit, quand vous avez été nommé à la Banque de France, Emmanuel Macron place un homme à lui. Vous sentez-vous être un homme d'Emmanuel Macron ?

12:02
Invité politique

Non. Enfin, j'ai travaillé avec le président de la République, pour lequel j'ai beaucoup de respect. Mais j'ai ma vie. J'ai eu une carrière avant lui. J'aurai une carrière après lui. Donc, je suis lié par des années que nous avons passées ensemble. Mais j'ai une vie à moi.

12:19
Présentateur

Emmanuel Moulin, gouverneur de la Banque de France, pour la première fois au micro de Radio Classique, merci, monsieur le gouverneur. Bonne route. À suivre le rappel des titres, la revue de presse d'Hervé Gatégnaud. Et nos esprits libres du vendredi. Jean-Marie Colombani, Géraldine Wessner, vous écoutez Radio Classique. Vous êtes de plus en plus nombreux à le faire.

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