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InterviewFrance Inter (sur YouTube)· 8 novembre 2024 23 minContradictoireActualité / polémiqueDéfenseEurope & internationalÉconomie & entreprisesTravail & emploi

Raphaël Glucksmann : avec Trump, "la naïveté et la faiblesse de l'Europe doivent prendre fin"

Transcription Whisper (large-v3), avec identification des locuteurs. À recouper avec la source d'origine.

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Chapitres

Répartition du ton (temps de parole politique)

Propositif 45 %Attaque 40 %Défensif 15 %

Questions et réponses

Taux de réponse directe : 81 % (directe = 1, partielle = 0,5, éludée = 0)

  • 0:26OuverteRéponse directe

    Ce matin vous vous sentez l'âme d'un herbivore ou d'un carnivore ?

  • 1:02RelanceRéponse partielle

    Pourquoi la déplorez-vous, Raphaël Glucksmann ? Après tout, les Américains avaient le choix, ils ont choisi, ils ont choisi largement qui sera leur président.

  • 1:43RelanceRéponse directe

    Vous n'avez pas l'impression d'être à contre-temps ?

  • 3:23RelanceRéponse partielle

    Vous reprenez à votre compte les accusations de fascisme à l'égard de Donald Trump ?

  • 5:06OuverteRéponse directe

    Est-ce que l'Europe est prête ou pas ?

  • 6:47OuverteRéponse directe

    Qu'est-ce qui a changé, à part que Donald Trump demande aux Européens de davantage contribuer à la dépense pour se défendre ?

Affirmations vérifiables (citations exactes)

  • 0:42Invité politiqueFait
    « Je me sens l'âme d'un Européen qui va se retrouver seul comme tous les Européens face à la guerre sur notre continent. »
  • 1:56Invité politiqueFait
    « nous nous soyons comportés comme d'éternels adolescents et que nous ayons pensé que le parapluie américain était éternel »
  • 2:53Invité politiqueFait
    « on se retrouve dans une situation où l'Europe, l'Europe, pas simplement l'Ukraine, l'Europe peut se retrouver dans la situation de la Tchécoslovaquie en 1938 »
  • 5:46Invité politiqueChiffre
    « le continent européen dans son ensemble n'est pas capable de livrer un tiers à l'Ukraine, un tiers des munitions que lui livre la seule Corée du Nord »
  • 6:16Invité politiqueChiffre
    « on a demandé un fonds, un emprunt de 100 milliards pour relancer l'industrie de la défense en Europe »
  • 7:00Invité politiqueFait
    « Donald Trump, il dit « Je vais régler l'Ukraine en 24 heures et je vais discuter avec Vladimir Poutine » »
  • 7:06Invité politiqueFait
    « Donald Trump, il dit « Le numéro de téléphone de l'Union européenne, c'est le numéro de téléphone du Premier ministre hongrois, mon ami » »
  • 10:05Invité politiqueFait
    « qui a gagné de cette globalisation sans limite ? Qui sont les gagnants ? Eh bien, ce sont les milliardaires dont il s'exclut, d'ailleurs, les milliardaires américains et le parti communiste chinois »
  • 11:26Invité politiqueFait
    « on est face à un spectre qui est celui de la désindustrialisation totale du continent européen, de la multiplication des friches industrielles »
  • 14:22Invité politiqueChiffre
    « Le Parlement européen aujourd'hui, il y a un tiers de députés d'extrême droite qui sont activement opposés à tout redressement européen »
  • 15:11Invité politiqueFait
    « aujourd'hui, la locomotive de l'Europe, ce n'est plus la France, ce n'est plus l'Allemagne, c'est la Pologne »
  • 19:15Invité politiqueFait
    « Benjamin Netanyahou peut sabrer le champagne après l'élection de Donald Trump »
  • 19:50Invité politiqueFait
    « la cible de Vladimir Poutine, c'est l'Europe. Ce n'est pas le Donbass ou la Crimée »
  • 21:16Invité politiqueFait
    « tous ceux qui aujourd'hui prennent pour cible le Green Deal, le pacte vert européen, se trompent de cible parce que c'est ce pacte vert qui nous permettra d'affirmer la puissance européenne »

Temps de parole

  • Raphaël Glucksmann72 %
  • Présentateur18 %
  • Locuteur non identifié5 %
  • Locuteur non identifié 25 %

0,9 interruption / 10 min (chevauchements et interjections détectés).

Modèle mistral-small-latest · prompt v1· les citations sont vérifiées mot pour mot dans le transcript ; le taux de réponse directe est calculé à partir des verdicts question par question. Aucun label idéologique n'est produit.

0:00
Présentateur

Et le grand entretien ce vendredi matin avec Marion Lourdes, nous recevons un député européen à place publique au lendemain de la victoire de Donald Trump. Et alors que les dirigeants européens sont réunis à Budapest, il est membre de la commission des affaires étrangères au Parlement de Bruxelles et membre de la commission du commerce international. Vos questions, interventions chers auditeurs au 01 45 24 7000 ou sur l'application Radio France. Bonjour Raphaël Glucksmann et bienvenue. Ce matin vous vous sentez l'âme d'un herbivore ou d'un carnivore ?

0:34
Raphaël Glucksmann

Je me sens l'âme d'un Européen qui va se retrouver seul comme tous les Européens face à la guerre sur notre continent. Face à Vladimir Poutine, face à l'instabilité du monde, face à la catastrophe climatique et donc l'âme de quelqu'un qui a compris qu'il est temps de devenir adulte. Je ne sais pas, herbivore, carnivore, omnivore, tout ce que vous voulez, mais surtout adulte, capable d'assurer sa propre sécurité, capable d'assumer, enfin, d'être autonome sur la scène internationale.

1:02
Présentateur

Mais pour que tout le monde comprenne, c'était une référence à la déclaration d'Emmanuel Macron à Budapest quand il disait « Je n'ai pas l'intention de laisser l'Europe comme un théâtre habité par des herbivores que des carnivores, selon leur agenda, viendraient dévorer ». C'est assez frappant de voir revenir le langage de la souveraineté alors que c'est finalement le résultat ou le verdict d'une élection démocratique, ce qui s'est passé aux États-Unis. Pourquoi la déplorez-vous, Raphaël Glucksmann ? Après tout, les Américains avaient le choix, ils ont choisi, ils ont choisi largement qui sera leur président, au Sénat qui aura la majorité, également à la Chambre des représentants.

Vous n'avez pas l'impression d'être à contre-temps ?

1:45
Raphaël Glucksmann

Et vous savez, moi je ne déplore rien, je ne déplore rien, les Américains ont choisi. Moi ce que je déplore, ce n'est pas le choix des Américains, c'est le fait que nous, en Europe, nous nous soyons comportés comme d'éternels adolescents et que nous ayons pensé que le parapluie américain était éternel et que donc ça nous dispensait de travailler, de travailler pour construire notre défense, de travailler pour renforcer notre industrie, de travailler pour ne pas dépendre justement de la décision des électeurs en Pennsylvanie pour savoir si Berlin, Vilnius ou Varsovie seront défendus ou pas. Moi c'est ça que je déplore, c'est notre propre inaction. Ensuite, les Américains font leur choix.

Moi je ne suis pas Américain, nous ne sommes pas Américains, mais le fait que nous ayons passé une nuit blanche en ayant l'impression que notre destin était lié aux élections en Pennsylvanie, ça montre bien à quel point le comportement des élites européennes pendant des années et des années a été indolent. Et pourtant, elles nous avaient promis, ces élites européennes, que le 24 février 2022, avec l'invasion de l'Ukraine, il y aurait un changement d'air, que ce serait la fin de la naïveté, et bien qu'est-ce qu'on a fait depuis ?

Et aujourd'hui, on se retrouve dans une situation, et j'aimerais que tout le monde comprenne la gravité de cette situation, on se retrouve dans une situation où l'Europe, l'Europe, pas simplement l'Ukraine, l'Europe peut se retrouver dans la situation de la Tchécoslovaquie en 1938. C'est-à-dire qu'un deal va s'établir entre Donald Trump et Vladimir Poutine, et nous, comme les représentants de la Tchécoslovaquie en 1938 à Munich, nous allons être dans les corridors. Il faut se préparer, ça envahit pour Hitler. Nous allons être à côté, nous allons être à côté pendant que les grands décident de notre avenir.

Et donc c'est pour ça que les semaines, les mois qui viennent, sont absolument décisifs.

3:23
Locuteur non identifié

Mais ça veut dire, Raphaël Glucksmann, que vous reprenez à votre compte les accusations, par exemple, de fascisme à l'égard de Donald Trump qui ont été prononcées par ses opposants, et même par Kamala Harris elle-même ?

3:33
Raphaël Glucksmann

Il y a dans l'outrance, dans la brutalisation, dans les thématiques, dans l'éthos de Donald Trump, une dimension fascinante. Mais moi, ce n'est pas ça que je dis. Je ne dis pas Donald Trump va envahir l'Europe et détruire la France. Ce que je dis, c'est quelque chose de différent. Ce que je dis, c'est que nous sommes dans une situation diamétralement différente de celle de 2016. Et que je vois les mêmes commentateurs qui nous expliquaient que Donald Trump allait perdre les élections, et bien aujourd'hui nous dire que finalement on a déjà survécu à un mandat de Donald Trump. Or la situation mondiale n'a rien à voir. Ce qui est vrai. Mais un, Donald Trump n'avait pas tous les pouvoirs.

Aujourd'hui, il a tous les pouvoirs aux Etats-Unis. Deuxièmement, il était entouré de hauts fonctionnaires et de militaires qui tentaient de calmer ses instincts. Aujourd'hui, il n'est entouré que d'idéologues. Mais c'est surtout la situation de l'Europe et du monde qui a changé. En 2016, vous n'aviez pas l'invasion totale de l'Ukraine par la Russie. Vous n'aviez pas la guerre menée contre les démocraties européennes par Vladimir Poutine. Pas à ce niveau-là. Vous n'aviez pas non plus le Proche-Orient à ce point en flamme. Vous n'aviez pas non plus une faiblesse interne de l'Union européenne et de nos démocraties.

Ça arrive à un moment, j'aimerais qu'on le comprenne, à un moment où vous avez Orban qui affirme sa puissance en Europe, où vous avez des gouvernements d'extrême droite dans plus en plus de pays européens, et où vous avez une France et une Allemagne qui sont dans une situation de faiblesse et de crise politique majeure.

4:58
Locuteur non identifié

Si on lit la presse, on lit notamment qu'à Bruxelles, il y avait une cellule diplomatique qui travaillait depuis des semaines sur le scénario d'un retour de Trump à la Maison-Blanche. Et en même temps, hier, à ce micro, on avait Thierry Breton, ancien commissaire européen, qui nous disait « l'Europe n'est pas prête ». Est-ce que l'Europe est prête ou pas ?

5:14
Raphaël Glucksmann

Thierry Breton avait totalement raison à votre micro. Nous ne sommes pas prêts. Pourquoi ? On est en train en ce moment de faire les auditions des commissaires, des futurs commissaires européens. Et on a eu une audition qui était particulièrement intéressante, avec le commissaire à la Défense. Et il a fait un état des lieux. Mais s'il vous plaît, quelle catastrophe ! Après deux ans et demi de guerre, le continent européen dans son ensemble n'est pas capable de livrer un tiers à l'Ukraine, un tiers des munitions que lui livre la seule Corée du Nord. Vous vous rendez compte, la Corée du Nord, c'est 655 fois moins de PIB que l'Europe.

5:50
Locuteur non identifié

Parce qu'il y a du retard.

5:51
Raphaël Glucksmann

Et il livre plus. Parce que nous n'avons pas travaillé. Parce que quand Emmanuel Macron a dit à l'été 2022 que nous allions passer en économie de guerre, qu'est-ce qu'il s'est passé ensuite ? Même pas de contrat à long terme pour nos industries de défense. Elle est où l'économie de guerre en Europe ? Nous, au Parlement européen et avec la Commission européenne, on essaye de pousser. Moi, je travaille sur Edip, qui est l'embryon de la défense européenne. On a demandé un fonds, un emprunt de 100 milliards pour relancer l'industrie de la défense en Europe. Ce sont les États membres.

C'est à Paris, c'est à Berlin, que finalement on a préféré maintenir sa tête dans le sable en espérant que ça passe et en comptant sur les États-Unis. Mais aujourd'hui, on ne peut plus compter sur les États-Unis. Et c'est une situation inédite depuis 1945. Mais l'OTAN est toujours en place.

6:33
Présentateur

Oui, l'OTAN est toujours en place. Raphaël Guxman, nous en sommes toujours membres. Les États-Unis sont toujours nos alliés. Qu'est-ce qui a changé, à part que Donald Trump demande aux Européens de davantage contribuer à la dépense pour se défendre et que nous n'avons pas les moyens ?

6:48
Raphaël Glucksmann

Là-dessus, Donald Trump, quand il dit qu'il faut que les Européens dépensent pour leur propre sécurité, il a totalement raison. C'est le discours qu'on porte tout le temps au Parlement européen. Mais ce n'est pas que ça qu'il dit Donald Trump. Donald Trump, il dit « Je vais régler l'Ukraine en 24 heures et je vais discuter avec Vladimir Poutine. » Donald Trump, il dit « Le numéro de téléphone de l'Union européenne, c'est le numéro de téléphone du Premier ministre hongrois, mon ami. » D'Orban. D'Orban. Donald Trump, ce qu'il dit, c'est qu'il faut négocier avec Poutine l'architecture de sécurité européenne. Donald Trump, c'est la capitulation de l'Europe décidée ailleurs qu'en Europe.

Et donc, nous, on est dans une situation où on doit, dans les semaines et dans les mois qui viennent, faire ce qu'on n'a pas fait pendant les années qui précèdent. C'est-à-dire, augmenter nos capacités de production autonome, affirmer une politique industrielle autonome, nous préparer aussi à la guerre commerciale que Donald Trump a annoncée. Quand il dit qu'il va augmenter les tarifs de 10 ou de 20% pour les exportations européennes, eh bien, ce que ça...

7:49
Locuteur non identifié

Il faut faire la même chose.

7:50
Raphaël Glucksmann

Mais ce que ça va avoir comme impact, déjà, ce sera un impact majeur. C'est notre premier partenaire commercial.

7:53
Locuteur non identifié

Mais est-ce que nous, on doit faire la même chose ? On ne l'a pas fait sous la première présidence Trump.

7:56
Raphaël Glucksmann

Parce que, là-dessus, je suis d'accord, nous sommes dans une mentalité d'herbivore pour reprendre les métaphores politiques de notre président. Ah bah, voilà la réponse. Et que du coup, on a simplement protesté. Ça doit prendre fin. Cette naïveté et cette faiblesse de l'Europe doivent prendre fin. Moi, j'ai travaillé pendant tout le précédent mandat et je continue à le faire sur les instruments de défense commerciale. Aujourd'hui, l'Europe, elle doit être capable face à la coercition chinoise, face à la surcapacité de production chinoise. Et si vous voulez, dans quelques mois, en 2026, nos portes seront ouvertes à la surproduction chinoise d'acier.

Il n'y aura plus d'acier en Europe, produit en Europe, si on ne fait rien. Et donc, il faut qu'on soit capable, désormais, de soutenir des guerres commerciales. Ça veut dire de répondre de manière forte, énergique, à chaque action américaine qui aura un impact sur notre économie. Il n'y a que cela. que Donald Trump entendra. Il n'y a que cela, que d'ailleurs, ces gens à la mentalité automitaire entendent.

8:52
Présentateur

à ses électeurs, Raphaël Glucksmann. On ne sait pas, pour le coup, il y a six mois entre son élection et son investiture. Mais ce qui est assez intéressant, c'est que dans les discours de Trump, vous en parliez déjà, il y a longtemps, dans l'un de vos livres, il sait parler aux travailleurs du Midwest. Il les aime, il jure de les défendre. Je vous cite. Est-ce que vous saluez aujourd'hui l'authenticité d'un homme qui a su convaincre ses compatriotes ? Est-ce que vous admirez le génie politique ? Est-ce que l'histoire, finalement, ne lui a pas donné raison ? Je me fais l'avocat de votre diable.

9:25
Raphaël Glucksmann

Moi, ce que j'ai toujours refusé, c'est le déni. J'ai passé une campagne des européennes à expliquer partout, y compris à votre micro, que le 5 novembre, il y avait de fortes chances que Donald Trump gagne les élections et que l'Europe se retrouve seule. Moi, pourquoi j'ai pensé que Donald Trump allait gagner ? Parce qu'en fait, il faut faire une expérience de sincérité radicale. Il faut regarder le discours, écouter en entier le discours prononcé par Trump dans le Michigan en 2016, pendant sa première campagne présidentielle, quand il s'adresse à des ouvriers qui sont dans des friches industrielles. Le paysage, c'est les friches industrielles de Détroit.

Et il s'adresse aux ouvriers et il dit qui a gagné de cette globalisation sans limite ? Qui sont les gagnants ? Eh bien, ce sont les milliardaires dont il s'exclut, d'ailleurs, les milliardaires américains et le parti communiste chinois. Et vous êtes les perdants. Et si on fait une expérience de sincérité politique et de sincérité intellectuelle, on est obligé, en écoutant son discours, de se dire, ça, c'est vrai. Et en fait, la base de son succès est donc fondée sur une vérité. Et cette vérité, c'est que la classe ouvrière américaine a été complètement abandonnée par les politiques, menée par les démocrates. On va bientôt filer ce temps-là.

Et que du coup, la seule manière, la seule manière de vaincre cette vague populiste qui gagne aux Etats-Unis, qui menace de gagner en Europe absolument partout, eh bien, c'est de répondre à cet abandon et de mettre fin à cet abandon.

10:56
Locuteur non identifié

Justement, sur la classe ouvrière, on a en ce moment des plans sociaux qui se multiplient. Chez nous, 52 000 entreprises en difficulté, des salariés de Michelin qui bloquent leurs usines parce qu'elles vont être fermées à Cholet, à Vannes. Et est-ce qu'il faut faire un discours comme celui de Donald Trump quand vous êtes de gauche, la gauche européenne, la gauche française, est-ce qu'elle doit s'en inspirer ?

11:13
Raphaël Glucksmann

Il faut faire un discours comme celui de Donald Trump, je vous rassure.

11:16
Locuteur non identifié

Lucie Casté va aller sur place, du NFP, François-Bréfé, on va y aller, vous allez y aller.

11:20
Raphaël Glucksmann

Oui, mais par contre, je veux dire, ce qu'il faut comprendre, c'est qu'on est face à un spectre qui est celui de la désindustrialisation totale du continent européen, de la multiplication des friches industrielles. Et donc, ce qu'il faut faire, c'est mener à nouveau une politique industrielle. Mais ça, c'est tout ce qu'on essaye de porter depuis des mois et des mois à l'échelle européenne, une politique industrielle, une réindustrialisation du continent européen, de à nouveau focaliser notre discours aussi sur le travail et sur la production. Parce qu'en fait, si on ne le fait pas, eh bien ceux qui le feront, ce seront les Donald Trump européens.

Et vous avez le même phénomène en France que dans la Rust Belt. Je veux dire, par exemple, dans le sud de la France, vous avez un vote pour l'extrême droite qui est très identitaire. Mais dans le nord de la France, dans des terres ouvrières qui ont toujours voté à gauche, d'où, de génération en génération, se transmettaient la carte de la SFIO ou du Parti communiste français. Et aujourd'hui, ça vote Rassemblement National. Pourquoi ? Parce qu'en fait, la gauche a complètement déserté la question du travail, de l'industrie, de ces friches que sont devenues les terres industrielles européennes. européennes.

12:29
Présentateur

On va y revenir justement puisque vous tirez des leçons du scrutin américain pour ce qui concerne la France. Mais on va d'abord aller au standard retrouver Sylvie. Bonjour Sylvie et bienvenue sur Inter.

12:39
Locuteur non identifié

Bonjour. Bonjour M. Glucksmann. Bonjour Ali Badou. Bonjour. Voilà, je souhaiterais demander, je suis très intéressée bien sûr par rapport à ce que vous nous dites depuis tout à l'heure M. Glucksmann. Moi je me pose une question. Vous nous parlez, donc on entend depuis que M. Donald Trump a été élu, qu'il faudrait un sursaut de l'Europe, qu'il faudrait une réaction de l'Europe qui soit à la mesure de ce qui vient de se passer. Moi la question que je me pose c'est comment l'Europe est-elle en mesure de répondre à ce qui vient de se passer, de répondre entre guillemets, compte tenu des divergences qui existent que l'on ne peut nier au sein de l'Europe.

Quand on voit la composition aujourd'hui au sein du Parlement européen, on a une Georgia Meloni qui n'a rien en commun avec vous par exemple, M. Glucksmann. Ensuite on a un Viktor Orban, on a les Autrichiens, enfin bon Jean-Pas c'est des meilleurs, et donc en l'occurrence, et même l'Allemagne aujourd'hui avec un Olaf Scholz qui est en difficulté.

13:50
Présentateur

Et on pourrait continuer la liste Sylvie puisque c'est vrai que les Etats européens sont profondément divisés contrairement à la situation qui était celle d'il y a quelques années. Répondez à Sylvie, vous parlez de l'Europe mais peut-être que l'Europe ça n'existe plus sous la forme que vous la rêvez.

14:06
Raphaël Glucksmann

Je suis d'accord et c'est profondément vertigineux. C'est pour ça que j'essaye d'alerter sur la réalité de la situation. Je suis d'accord que ça sera extrêmement compliqué, que nous sommes divisés. Vous savez, le Parlement européen aujourd'hui n'est pas le Parlement européen d'il y a cinq ans. Le Parlement européen aujourd'hui, il y a un tiers de députés d'extrême droite qui sont activement opposés à tout redressement européen. Dans les Etats membres, il y a cinq, six chefs d'Etat et de gouvernement aujourd'hui qui sont sur la ligne en réalité de Viktor Orban et sur une ligne trumpiste de compromis d'ailleurs avec Poutine.

Mais il faut aujourd'hui que ceux qui croient dans l'Europe proposent un cap un peu plus impressionnant, un peu plus enthousiasmant, un peu plus mobilisateur que ce qui a été fait jusqu'ici. Et finalement, c'est un moment de bascule. Il aurait fallu reprendre exactement les termes du Premier ministre polonais avant même l'élection de Donald Trump en disant que c'était un moment de bascule et qu'il fallait que les grands pays européens servent de locomotive. Aujourd'hui, si vous voulez que je vous dise vraiment le fond de ma pensée, aujourd'hui, la locomotive de l'Europe, ce n'est plus la France, ce n'est plus l'Allemagne, c'est la Pologne.

Alors c'est un changement complet au sein de l'Union européenne, mais le pays stable, le pays qui a compris dans quelle période on vivait, c'est la Pologne. Et donc, il va falloir qu'avec le Parlement européen, avec la Commission européenne, avec les États qui sont les plus avancés, on fixe un agenda qui corresponde d'ailleurs aux rapports qui ont été produits, les différents rapports, l'État, Draghi, etc., qui disent tous la même chose, le risque de décrochage. Et donc, en fait, nous, aujourd'hui, on doit fournir cette vision.

Ça ne se passera pas sans heure au sein même de l'Union européenne, parce qu'on a des chevaux de Troyes, de Poutine et de Trump, maintenant, au sein des institutions, mais il reste une majorité en Europe pour fixer ce cap à condition, à condition, encore une fois, d'en avoir la volonté. Et moi, mon immense doute, vous savez, là, on est en plein dans les auditions des commissaires.

15:56
Présentateur

Vous vous ennuyez, d'ailleurs, en les écoutant.

15:59
Raphaël Glucksmann

Pendant toutes les auditions, sauf une, celle de M. Kubilius, je me disais, mais en fait, elle est là, la raison du triomphe de Donald Trump.

16:07
Présentateur

Elle est là, la raison du triomphe de Donald Trump. Ils sont capables

16:11
Raphaël Glucksmann

de ne rien dire pendant quatre heures. Oui, je vous interromps juste une seconde. Et face à ça, vous avez Trump qui arrive et qui dit des choses, des choses qui nous choquent, mais tout d'un coup, c'est une irruption de puissance et de vie. Et qui s'adresse à la classe ouvrière

16:22
Présentateur

et qui s'adresse aux populations les moins diplômées, par exemple. Vous faites le parallèle avec ce qui se joue en France, mais le paradoxe, c'est que François Ruffin et vous avez eu un différent et François Ruffin vous reprochez, justement, d'être déconnecté des classes populaires, d'avoir oublié les classes populaires et d'être incapables de vous adresser à eux. C'était un échange intéressant. Mais finalement, est-ce qu'on ne peut pas vous reprocher ce que vous vous reprochez aux démocrates américains ?

16:50
Raphaël Glucksmann

Non. Tout le projet que j'ai porté pendant les européennes, c'était un projet sur la réindustrialisation, justement, sur la réorientation des politiques commerciales. Oui, mais vous n'allez pas

17:00
Locuteur non identifié

dans les usines. On ne voit pas.

17:02
Raphaël Glucksmann

J'ai passé toute ma campagne, je n'étais pas dans les tiers-lieux des grandes métropoles, j'ai passé toute ma campagne dans les usines et dans les fermes. Donc, je veux dire, on ne peut pas me faire ce reproche-là. Et le projet que je porte, il s'adresse d'abord aux terres qui ont été les victimes de la globalisation et qui ont été complètement désindustrialisées et abandonnées. Donc, ça, ce n'est pas un reproche qu'on peut me faire.

La grande différence qu'on avait dans cet échange avec François Ruffin, qui d'ailleurs était un échange courtois, ce qui n'arrive pas souvent en politique, eh bien, la grande différence, c'était que moi, je pense que c'est à l'échelle européenne qu'on peut réorienter les politiques et pas simplement à l'échelle nationale. Et que donc, c'est à l'échelle européenne qu'il faut mener les batailles politiques. Et ce que je fais, moi, eh bien, c'est précisément de m'investir dans cette arène européenne.

Je ne peux pas avoir fait une campagne, une campagne sur les européennes, où j'ai expliqué que c'était le combat de ma vie et que par ailleurs, l'Europe était face à un moment où c'était finalement la chute ou le redressement et que les mois qui viennent sont décisifs et ensuite, ne pas passer mon temps dans les institutions européennes à me battre sur la réindustrialisation, à me battre pour qu'on n'abandonne pas la transition écologique et qu'on en fasse un immense projet industriel, à me battre pour qu'on réoriente nos politiques commerciales, à me battre pour qu'on mette en place enfin cet embryon d'Europe de la défense qu'est le projet EDIP, à me battre pour qu'on soit au niveau au sein des institutions européennes.

C'est pour ça que j'ai été élu et finalement, si vous voulez, aujourd'hui, le combat qui est le mien, c'est qu'on ait conscience qu'on ne s'en sortira que par l'Europe. Je note toutes les difficultés. Mais en France,

18:40
Présentateur

au sein d'un camp, la gauche, où on a l'impression qu'il y a des positions absolument irréconciliables et que... Sur l'Europe ? Oui, par exemple, mais sur des tas d'autres sujets, notamment sur la politique étrangère, sur le conflit au Proche-Orient. Il y a Loubière qui vous demande pourquoi vous parlez tout le temps de l'Ukraine, mais que vous ignorez le drame palestinien. Ce n'est pas un sujet d'importance ?

19:02
Raphaël Glucksmann

C'est un sujet fondamental et je ne l'ignore absolument pas. Et je suis au Parlement européen pour une politique d'une fermeté infiniment plus grande à l'égard de Benjamin Netanyahou. Et Benjamin Netanyahou peut sabrer le champagne après l'élection de Donald Trump et il va falloir que l'Europe assume d'avoir une position beaucoup plus dure. Ce que j'essaye de dire, c'est que le conflit en Ukraine, ce n'est pas un conflit en Ukraine. C'est une guerre qui est lancée contre l'Europe. Que notre responsabilité, c'est d'abord d'assurer la sécurité des Européennes et des Européens. Et que donc, la guerre en Ukraine, ce n'est pas une guerre à l'étranger.

Et que j'ai l'impression, moi, qu'on s'est habitué à cette guerre comme si elle était une guerre lointaine. Mais en réalité, la cible de Vladimir Poutine, c'est l'Europe. Ce n'est pas le Donbass ou la Crimée. Et d'ailleurs, dans les exigences que Vladimir Poutine pose sur la table avant même l'invasion, quand il amasse ses troupes, il ne parle pas de l'Ukraine seulement. Il parle de l'architecture de sécurité en Europe. Il parle des missiles en Europe. Il parle de nos troupes chez nous. Et donc, sa cible, c'est nous. Et c'est pour ça que j'en parle autant, si vous voulez.

C'est que j'ai l'impression qu'on est tous des autruches, qu'on se met la tête dans le sable et qu'on espère que ça va se résoudre. Ça ne va pas se résoudre.

20:17
Locuteur non identifié

Il faut parler de la COP29 et du climat parce que c'est important et que l'élection de Trump a aussi une influence là-dessus. Et qu'en termes d'autruches ? La présidente de la Commission européenne n'y va pas. Emmanuel Macron n'y va pas non plus. C'est en Azerbaïdjan. C'est une façon aussi de mettre en lumière les dissensions avec ce régime de Bakou. Est-ce qu'ils ont raison ?

20:32
Raphaël Glucksmann

Mais les COP ne peuvent pas servir de human rights washing, si vous voulez. Donc il faut y aller. De lavage. Non. À Bakou, à des régimes tyranniques. Donc il ne faut pas y aller. Là, on doit... Mais non, mais on doit... Clairement, si jamais on y va, en tout cas, on doit porter la voix des otages arméniens, porter la voix des dissidents à Azeri qui sont dans les geôles d'Aliev et on doit avoir une politique infiniment plus dure à l'égard de l'Azerbaïdjan. Et d'ailleurs, ce ne sera pas à cette COP qu'on va pouvoir mettre en place véritablement la lutte contre le réchauffement climatique et la catastrophe climatique.

C'est là aussi une politique de l'autruche, là aussi un grand raté de l'Europe parce que c'est la manière d'affirmer la puissance européenne. Ce sera par la transition écologique. Et tous ceux qui aujourd'hui prennent pour cible le Green Deal, le pacte vert européen, se trompent de cible parce que c'est ce pacte vert qui nous permettra d'affirmer la puissance européenne.

21:27
Présentateur

Alors il y a l'échelle internationale, l'échelle européenne, il y a aussi en France et on sait que c'est déterminant l'échelon politique nationale. Pour la première fois, François Ruffin envisage de participer à l'élection présidentielle. Je le cite, 2027 est une carte qui est sur la table. C'est la première fois qu'il se positionne dans la course à l'Elysée. Qu'est-ce que ça vous inspire et est-ce que vous pourriez le rejoindre ? C'est une citation de son conseiller.

21:50
Raphaël Glucksmann

Alors je ne vais absolument pas parler de 2027. C'est un moment où je ne sais pas si l'Europe sera encore en paix en 2025. Je vais vous le dire très cash. Je pense que ce n'est pas du tout le moment de parler de 2027. Je suis tout à fait d'accord pour dire que la voix de François Ruffin est essentielle et nécessaire à gauche et qu'il apporte sa personnalité, il apporte son souci du monde du travail, il apporte son souci de la justice sociale et que c'est formidable. Mais le sujet qui va nous préoccuper toutes et tous et qui devrait être au cœur... Ou c'est le raisonnement herbivore ?

Non mais le sujet là, dans les semaines et les mois qui viennent qui devrait obséder le débat public en France et en Europe, c'est comment on fait pour encore exister sur la scène internationale, pour ne pas subir la loi des Trump, des Poutine, des Orban dans les semaines qui viennent. 2027, ce n'est vraiment pas le sujet. Merci Raphaël Glucksmann d'avoir été l'invité

22:39
Présentateur

de France Inter ce matin. À suivre la revue de presse.