Cuba : les vérités d'une eurodéputée insoumise | Emma Fourreau
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Que devient le peuple cubain suite au blocus décidé par Donald Trump ? Le 29 janvier, le président américain signe un décret interdisant toute livraison d'hydrocarbures à Cuba par les pays tiers sous peine de droits de douane supplémentaires. Depuis l'enlèvement par les Etats-Unis du président vénézuélien Nicolas Maduro, le 3 janvier, l'économie cubaine a été durement touchée. Le Venezuela, producteur majeur de pétrole, était un allié de Cuba. Aucune carison de pétrole n'a été importée sur l'île depuis le 9 janvier.
En plus des coupures quotidiennes d'électricité, les prix du carburant ont flambé, ce qui impacte les prix de l'alimentation, la disponibilité des transports, mais surtout les hôpitaux. Des milliers d'interventions chirurgicales ont été reportées au cours du dernier mois et des personnes ayant besoin de soins, des patients atteints de cancer aux femmes enceintes se préparant à l'accouchement ont été mis en danger en raison du manque d'électricité pour faire fonctionner les équipements médicaux et assurer la chaîne du froid pour les vaccins, a précisé l'Organisation mondiale de la santé. Hier, un pétrolier russe est arrivé sur l'île, ce qui pourrait atténuer la crise pendant un temps.
On en parle tout de suite avec Emma Fourreau, eurodéputée et des filles de left, qui était à Cuba la semaine dernière dans le cadre d'une mission humanitaire. Bonjour Emma. Bonjour. Tu étais à Cuba la semaine dernière. Est-ce que tu peux nous faire un petit état des lieux de la situation sur place ?
Effectivement, je suis partie à Cuba avec le convoi international de solidarité avec Cuba. Donc il y avait un convoi européen et donc avec des organisations syndicales, politiques, pour justement apporter notre solidarité avec le peuple cubain. Et ce qu'on a vu, c'est sans précédent, parce qu'on le sait, Cuba est sous blocus états-unien depuis 60 ans. Le peuple cubain est résilient et a appris à vivre avec. Mais là, on parle d'une crise humanitaire sans précédent avec un risque d'effondrement, parce que quand on parle de blocus énergétique, évidemment, ça impacte absolument tous les secteurs.
Donc les hôpitaux, les écoles, les transports en commun, absolument tout, avec une crise alimentaire aussi par-dessus. Donc ce qu'on a vu, par exemple, dans les hôpitaux, c'était des médecins qui étaient totalement dépassés. Parce que quand on parle du système de santé cubain, normalement, c'est un exemple pour le monde entier, avec justement un système de santé qui est universel et qui est gratuit, avec des médecins qui sont extrêmement bien formés.
On nous parle aussi d'une relation entre médecin et patient qui est extraordinaire, qui est un modèle pour le monde entier, avec notamment des médecins qui, quand il y a des catastrophes sanitaires ou naturelles, par exemple, sont allés en Italie notamment pour aider les hôpitaux. Donc avec vraiment un système extrêmement performant, mais qui là est totalement menacé parce que manque de médicaments à cause du blocus. s'il y a une machine qui est cassée, qui nécessite une pièce, eh bien elle ne peut plus l'importer.
Et donc on parle très concrètement de médecins qui, de plus en plus, doivent trier des patientes et des patients, alors qu'on parle de cas qui sont tout aussi importants à traiter. Nous, on a par exemple visité un hôpital spécialisé dans le cancer. Il nous disait qu'avant, pour les enfants atteints de cancer, ils pouvaient soigner 80% de ces enfants. On est tombé à 65%. Donc on a des enfants qui, très concrètement, meurent parce qu'il n'y a plus les médicaments nécessaires. Donc on voit toute la violence de la politique de Donald Trump, qui est totalement illégale, contraire au droit international, et qui s'en prend concrètement aux enfants.
On a visité une école spécialisée dans, justement, les enfants sourds et malentendants, y compris leur appareil auditif. Eh bien, il n'y a même plus de batterie pour les faire fonctionner. Enfin, ça impacte vraiment chaque secteur de la vie. Quand je vous parlais notamment des hôpitaux, les médecins, ce sont des habitants comme les autres et qui, donc, ne peuvent pas se rendre au travail puisqu'il n'y a plus de carburant. Donc, vraiment, ça impacte absolument tous les secteurs. Et c'est une situation qui est dramatique, mais qui a évidemment un début qui est politique. Ce n'est pas une catastrophe naturelle. C'est vraiment une asphyxie décidée par Donald Trump et les États-Unis.
La souffrance du peuple cubain, tu l'as documenté, mais aussi de nombreux experts en parlent depuis cette nouvelle étape du bloc juste décidé par Donald Trump. Mais on a l'impression que médiatiquement, il n'y a pas un énorme relais en Europe. Toi qui es au Parlement européen, est-ce que vous arrivez à trouver des points de convergence avec d'autres groupes pour évoquer ce sujet ?
C'est très compliqué parce que, du coup, moi, je siège au groupe de The Left. Donc, c'est 46 députés. Donc, c'est 6% du Parlement européen. Ça ne fait pas une majorité sur la politique internationale et on se sent très seul parce qu'à la fois, on a la droite et l'extrême droite qui est idéologiquement, de toute façon, totalement arrimée à la politique états-unienne. Et on a des groupes, les Verts et les Socialistes, qui sont à minima lâches et qui, du coup, ont une parole qui est inaudible au Parlement européen parce qu'encore une fois, arrimée à la politique extérieure des États-Unis.
Et on le voit très clairement dans les votes parce qu'au Parlement européen, on a régulièrement des résolutions. Et pendant la première année de mandat, on a eu 30 résolutions contre la Russie, mais aucune résolution contre les États-Unis. Donc, on voit vraiment une politique à géométrie variable avec une incapacité de l'Union européenne à critiquer la politique états-unienne alors qu'elle est en violation flagrante des droits humains. Les États-Unis, aujourd'hui, sont la principale force de déstabilisation du monde, la première menace pour la paix. On le voit au Moyen-Orient avec l'Iran, avec Gaza, avec le Liban.
On le voit aussi, y compris en Europe, avec les déclarations très agressives sur le Groenland. On le voit aussi, évidemment, en Amérique latine, avec le Venezuela, maintenant avec Cuba. Et l'Europe se paralyse. Elle n'a pas le courage de critiquer, de condamner la politique états-unienne et d'instaurer un vrai rapport de force pour faire respecter la paix et le droit international.
On a l'impression aussi que l'impérialisme américain est rarement qualifié comme tel. Dans les médias, en tout cas, il y a un sous-traitement de cette question et de ce mot. Alors que là, pour le coup, que ce soit au Venezuela ou à Cuba, il y a vraiment un objectif impérialiste.
Exactement. On le voit dans le traitement médiatique avec le vocabulaire qui est utilisé, qui euphémise absolument tout, alors qu'encore une fois, Donald Trump mène une politique qui est criminelle. À Cuba, sa politique est en train de tuer. Quand les États-Unis soutiennent Israël dans le génocide à Gaza, concrètement, on tue des hommes, des femmes et des enfants. Évidemment, si ça avait été un autre État, on aurait eu un autre discours médiatique. Mais quand c'est les États-Unis, on est incapable de nommer les choses, on est incapable de condamner, y compris au Parlement européen.
On vient de voter la semaine dernière un accord commercial totalement défavorable à l'Union européenne avec les États-Unis. Donc au lieu d'instaurer un rapport de force, y compris sur le terrain économique, on fait l'inverse. C'est qu'on est en train de se coucher devant les États-Unis. On est en train d'instaurer une nouvelle dépendance économique avec les États-Unis, alors que les États-Unis, eux, appliquent et taxent les produits européens, à hauteur de 15 %, mais nous, là, on vient de voter un accord pour enlever des taxes sur tout un tas de produits agricoles et industriels. Donc on est en train de... On n'est même pas sur le statu quo.
On est en train d'aggraver notre dépendance aux États-Unis. Donc c'est évidemment un message terrible qui est envoyé à Donald Trump, à savoir continue, nous, on ferme les yeux, continue à attaquer tous les pays du monde. Vous ne trouverez pas l'Union européenne sur votre chemin. Mais ce n'est pas le rôle ni de la France ni de l'Union européenne. On devrait être une voie alternative pour la paix, pour défendre, encore une fois, le droit international qui est aujourd'hui totalement décrédibilisé, notamment à cause de la France, notamment à cause de l'Union européenne. Et donc notre rôle, ça devrait être, y compris au Parlement européen, de défendre le droit international.
Quand on parle de Cuba, ça fait 33 ans que l'Assemblée générale des Nations unies demande la levée du blocus états-unien parce qu'il est illégal, parce qu'il s'en prend à la population. Et la France devrait pousser en ce sens, devrait condamner.
Justement, oui. La France, depuis sa mise en minorité au Parlement, Emmanuel Macron se veut se créer une stature internationale et se met à s'occuper des questions internationales. Quel rôle doit jouer la France dans ce contexte de rapport de force avec les États-Unis ? Y en a-t-il un que tu observes ? Et on l'entend rarement des responsables gouvernementaux en France parler de Cuba.
Déjà, la France devrait condamner officiellement le blocus pétrolier énergétique mis en place depuis janvier parce qu'encore une fois, il est criminel, il est contraire au droit international, il s'en prend à une population, il s'en prend à des enfants. Donc déjà, être très clair sur cette condamnation et évidemment, la France doit venir en aide à Cuba. C'est ce qu'a fait la France quand il y a eu justement une catastrophe naturelle en octobre à Cuba. Mais là, on est sur une catastrophe qui est organisée politiquement, qui est meurtrière et donc la France devrait apporter son soutien, y compris matériel à Cuba.
La France devrait défendre le droit international de manière générale et on voit que là, on fait exactement l'inverse. C'est qu'il y a peu, la France a quand même demandé la démission d'une rapporteure spéciale des Nations Unies sur les territoires occupés en Palestine, sur la base de propos mensongers déformés.
Donc, on s'en est pris à l'ONU directement alors qu'on devrait au contraire défendre le droit international maintenant plus que jamais et on voit que la France se couche complètement, est une alliée des États-Unis, est incapable de mettre en place ce rapport de force justement et à commencer par Cuba où justement on peut venir en aide à Cuba, instaurer un rapport de force diplomatique, économique vis-à-vis des États-Unis mais pour l'instant la France est inaudible et elle ne se fait pas respecter en faisant ça. Y compris, il suffit de voir les déclarations de Trump sur Macron, on voit bien qu'il le prend pour un idiot.
Donc, le fait de se coucher ne lui vaut même pas une caresse de la part de son maître. Donc, c'est vraiment le ridicule pour la France. Évidemment, c'est la France de Macron. Nous, évidemment, avec la France insoumise, on mènerait une autre politique internationale qui redorerait la diplomatie française qui doit être au service de la paix parce qu'y compris, on a une jeunesse en France qui ne veut pas faire la guerre et si on veut préparer la paix, on prépare la paix, on ne prépare pas la guerre. Et on voit qu'il y a une montée en tension, des discours qui nous font mettre dans la tête petit à petit que la guerre est inéluctable partout, qu'il faut s'y préparer.
Non, en fait, on doit préparer la paix et la France, aujourd'hui, ne le fait pas.
Les ambitions coloniales de Trump sont pour le coup assumées. Suite à l'enlèvement de Maduro, il s'était déclaré même président du Venezuela pendant un temps. Que veut-il faire de Cuba, selon toi ?
Pour moi, là, on est sur peut-être deux questions différentes parce qu'autant avec le Venezuela, avec le Groenland, on a des enjeux qui sont stratégiques, qui sont miniers, notamment. À Cuba, on voit que c'est plutôt un enjeu idéologique de détruire ceux qui résistent à l'impérialisme états-unien depuis maintenant plus de 60 ans. C'est détruire l'héritage de la Révolution. Et autant, à son premier mandat, il n'avait pas Cuba en ligne de mire, autant maintenant avec M. Rubio, qui est donc secrétaire d'État états-unien et qui est d'origine cubaine, on voit là qu'il y a une volonté de vengeance sur le peuple cubain parce qu'il résiste et il propose une autre politique.
Je le disais, en matière de santé, d'école, on est sur un modèle qui est gratuit, universel et qui est donc une autre voie à la misère que nous promet le capitalisme. Et donc, il y a un enjeu de détruire le peuple cubain. Et Donald Trump le verbalise. Ce n'est pas une interprétation. C'est qu'il dit clairement qu'il veut asphyxier le pays, asphyxier la population pour le punir d'avoir pris une autre voie que celle empruntée par les États-Unis.
On revient en arrière sur la mission que tu as menée. C'était quoi les objectifs de cette mission humanitaire ?
Donc, c'était à la fois une mission humanitaire parce qu'on a livré de l'aide humanitaire, notamment médicale, à plusieurs hôpitaux qu'on a pu visiter. Mais c'est aussi, évidemment, un message politique de montrer qu'il y a une fraternité, une solidarité entre les peuples et que quand parfois les États font défaut, eh bien, il y a toujours la solidarité des peuples qui se met en route de la même manière que les flottilles pour Gaza montrent cette solidarité par-delà nos dirigeants.
Là, c'était aussi le même message pour dire que Cuba n'est pas seule, qu'on ne va pas laisser cet isolement médiatique s'opérer, cet isolement politique et qu'il y aura toujours des amis auprès de Cuba pour défendre à la fois son modèle sur la santé et l'éducation mais pour dire que dès qu'il y a une attaque impérialiste comme ça, on doit se dresser face à ces attaques parce qu'il y aura d'autres pays qui seront aussi les prochains sur la liste.
Si on n'arrête pas maintenant l'impérialisme étatsunien, il va continuer à avancer et donc c'est aussi pour ça qu'on interpelle les chefs d'État pour leur dire mais vous jouez un jeu extrêmement dangereux et peut-être que vous ne vous intéressez pas à Cuba mais demain, ce sera un autre pays et on le voit avec le Groenland, c'est le seul moment où on a eu un petit micro-sursaut de réaction parce que via le colonialisme du Danemark, le Groenland est rattaché pour le moment à l'Europe et donc il y a eu des petites micro-réactions qui ont duré deux jours mais on aurait dû réagir déjà avec le génocide à Gaza, on aurait dû réagir avec le kidnapping d'un chef d'État, avec la guerre au Moyen-Orient, c'est parce qu'on laisse tout s'affaire que Trump continue à avancer sereinement parce qu'il n'a personne sur sa route au niveau européen.
Tu as rencontré des gens sur place, tu as visité des hôpitaux, c'est quoi le message qu'ils t'ont transmis ? Qu'est-ce que tu as ramené de là-bas en termes de messages ?
Ils nous ont dit qu'ils continueraient à lutter jusqu'au bout et quand on voit par exemple les hôpitaux, ils ne tiennent que parce que les médecins ont cet amour du métier, cette volonté de soigner mais ils nous disent aussi que ça ne peut pas durer indéfiniment parce qu'à un moment quand il n'y a plus de médicaments, il n'y a plus de médicaments. Quand il n'y a plus de matériel, il n'y a plus de matériel. Quand il n'y a plus de carburant, il n'y a plus de carburant.
Donc évidemment, ils nous disent qu'ils font tout ce qu'ils peuvent sur place et qu'encore une fois, le peuple cubain et résilient a appris à vivre avec ce blocus mais que là, l'attaque est sans précédente, qu'on est vraiment au bord d'un effondrement et qu'il y a donc besoin d'une action extérieure politique de pression sur les Etats-Unis pour que les Etats-Unis renoncent à ce blocus. Donc évidemment, la situation est très difficile quand moi j'y étais. En une semaine, on a eu deux coupures générales d'électricité. Donc il faut quand même se rendre compte qu'on était à la Havane, donc dans une capitale. Les rues étaient désertes, silencieuses, plongées dans le noir.
C'est assez effrayant de voir ça, que la vie est complètement coupée et qu'évidemment, ce blocus atteint aussi, pèse sur le moral des habitants des habitants parce qu'il faut se figurer une vie quotidienne quand il n'y a pas d'électricité, pas de carburant, quand il y a très peu d'alimentation, quand il y a un accès très difficile à son travail, à l'école, y compris à l'école, il y a des enfants qui n'ont pas de professeur devant eux parce que les professeurs ne peuvent pas se rendre sur leur lieu de travail. Il faut vraiment voir que tous les aspects de la vie sont affectés de manière terrible, que ça peut aller qu'en s'empirant si la situation n'est pas réglée.
Et donc c'est vraiment un devoir pour tous les Etats d'agir. On ne peut pas laisser un président asphyxier un peuple pour raisons idéologiques parce que M. Trump n'aime pas le communisme. C'est son avis personnel, mais ça ne doit pas donner lieu à ce blocus qui est encore une fois totalement illégal.
Pour finir, le groupe de left était représenté pour cette mission et vous étiez aux côtés de plusieurs autres organisations. Est-ce que vous avez été en contact avec la diplomatie européenne ou la diplomatie française ? Est-ce qu'il... comme à l'époque des flottis pour Gaza, est-ce qu'ils ont pris ça ? Ils vous ont contacté ? Ils ont essayé d'avoir des informations ou pas du tout ?
J'ai pu rencontrer l'ambassadeur français à Cuba qui reconnaît que la situation est dramatique mais officiellement la France ne joue pas dans le rapport de force contre les Etats-Unis. Donc on voit qu'il y a un malaise mais que pour l'instant il n'y a aucune réaction à la hauteur de la situation. Donc évidemment les diplomaties de nos différents Etats étaient au courant de notre venue mais on était quand même assez seuls dans ce travail et c'est justement quand les peuples se mettent en route c'est parce que les Etats font défaut. Ça ne devrait pas forcément être notre travail d'aller à Cuba pour alerter sur la situation.
Normalement on a des chefs d'Etat qui devraient le faire mais qui aujourd'hui ne sont pas à la hauteur de la situation.
Merci beaucoup Emma Fourreau, eurodéputée et les filles de l'œuf d'avoir été avec nous aujourd'hui et restez avec nous pour la suite de nos programmes. Merci.
Merci. Merci. Merci. Merci.
Emma Fourreau