1/3 Entretien de Catherine Lalumière sur les 35 ans de l'espace Schengen
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Quels souvenirs avez-vous de l'Europe avant l'espace Schengen et de ce moment historique de la signature des accords à Schengen il y a 35 ans ?
Avant les accords de Schengen, ou plus exactement avant la mise en œuvre des accords de Schengen, on était dans une période où les frontières entre les pays membres de la communauté étaient saturées, je pense notamment aux camionneurs qui, les queues de camions, bouchaient complètement l'horizon et le franchissement des frontières était vraiment devenu un acte héroïque. Alors Schengen, évidemment, c'était pour alléger les formalités aux frontières et éviter les bouchons.
Mais il y avait aussi avant Schengen la conscience de certains, et notamment du chancelier Kohl et du président Mitterrand, que la libre circulation des personnes qui étaient inscrites dans le traité de Rome était freinée par ces embouteillages aux frontières. Parce que je parlais des camions, mais les voitures particulières, c'était pareil. Et ils étaient aussi conscients, ils l'ont dit, que pour développer ce sentiment européen, alors qu'on partait de sentiments nationaux très forts, pour développer ce sentiment européen, il fallait faciliter cette liberté de circulation des personnes.
Donc tout ça mélangé faisait que certaines personnes, et notamment ces deux dirigeants, souhaitaient vraiment fluidifier la circulation à l'intérieur de la communauté, ce qui était actuellement la communauté. Et je dois dire que nous avons travaillé pour élaborer le texte qui sera signé à Schengen, avec la volonté d'avancer. Alors à Schengen, quand on s'est réunis, on avait une bonne conscience, on avait l'impression d'avoir rempli le contrat. Et alors vous me demandez mes souvenirs de Schengen.
J'ai le souvenir d'une journée de campagne, très ensoleillée, au mois de juin, dans un paysage bucolique, car nous étions sous présidence luxembourgeoise, et les luxembourgeois avaient eu l'idée géniale de réunir les signataires, non pas à Luxembourg, mais dans un village. Alors pourquoi ce village ? On aurait pu signer à Luxembourg. Mais ce village, non seulement il est un joli village, mais il est à la frontière des trois pays, le Luxembourg, l'Allemagne et la France. Et pour faire un peu d'originalité, ils nous avaient réunis sur une péniche sur la Moselle, car c'est le confluent de la Moselle et d'autres tour d'eau à Schengen.
Donc tout ça avait été très bien préparé par les luxembourgeois, et je le répète, c'était vraiment bucolique, une partie de campagne, il faisait beau, on avait le sentiment d'avoir bien travaillé, et nous nous connaissions. Car en fait, tout ce travail avait été fait par des secrétaires d'État, pas par des puissants, non. Nous étions tous des secrétaires d'État, parce que personne ne pensait que ça allait être un acte aussi important au moment de son application, et que l'espace Schengen deviendrait un symbole magnifique. Parce qu'en fait, c'est devenu le symbole de la liberté de circulation.
Et combien de temps ça a pris la préparation ?
On avait quand même travaillé pendant plusieurs mois, pour mettre au point les formules, et puis alors il faut dire qu'il y avait nos deux dirigeants, Mitterrand et Kohl, qui poussait et qui nous avait dit, obligation de résultat, vous vous débrouillez. Mais il y avait des freins. Et je me rappelle avoir été assaillis de coups de freins, venant principalement du ministère des Finances de l'époque. C'était les services des douanes, qui évidemment se disaient, il y a des postes de douaniers qui vont devenir inutiles, puisqu'on allège les contrôles aux frontières, il y aura besoin de moins de monde. Et puis c'était aussi des freins qui venaient du ministère de l'Intérieur.
Alors là, pour d'autres raisons, ce n'était pas défendre les emplois des douaniers, mais c'était la crainte, en ouvrant les frontières, enfin en facilitant la circulation, c'était faciliter les criminels, les bandits, les délinquants, qui pouvaient plus facilement passer d'un pays à l'autre. Donc ces deux ministères étaient très hostiles et ont freiné. Moi, je me rappelle un voyage que j'ai fait quelques mois avant la signature. J'ai fait un voyage de Bruxelles à Strasbourg et dans mon compartiment, il y avait un fonctionnaire, je ne sais plus si c'était de l'intérieur ou des finances, qu'il a passé tout le voyage à essayer de me convaincre qu'il ne fallait pas de ce futur traité.
Et savez-vous s'il y a eu peut-être les mêmes soucis pour vos homologues dans les autres pays ?
Je pense que oui, je pense que oui, parce que c'était un réflexe, non pas uniquement nationaliste, c'était des fonctionnaires consciencieux, qui en toute conscience craignaient que cette facilitation… Alors, vous voyez que j'insiste toujours en disant que ce n'est pas une suppression des frontières. Les frontières, elles restent, mais c'était un allègement des formalités. Alors, ceci étant, le texte que nous avions mis au point était quand même très prudent. Et d'abord, il était très court, 33 articles, c'était très court. Ça ne supprimait pas du tout les frontières. Ça allégeait les formalités en inversant le principe. Liberté de circulation, c'est le principe.
Mais il y avait quand même des freins. Par exemple, en période de circonstances exceptionnelles, on pouvait rétablir des contrôles systématiques. Et d'ailleurs, récemment, c'est ce qui a été fait pour des raisons sanitaires. On a rétabli ces exceptions. Vous voulez, la règle a changé, mais on a toujours la possibilité de rétablir des contrôles. Et nous étions quand même extrêmement prudents. Ce n'est pas un texte qui a poussé à faire des bêtises. Toutes les précautions avaient été prises. Et notamment, alors aussi, il ne faut pas oublier, ça concerne les frontières intérieures. où on avait prévu un renforcement des frontières extérieures.
Donc le tout était prévu déjà ?
Alors, le tout était prévu. Et je répète, ce texte court était important, mais ce n'était pas fait sur l'Uberlu. Nous avions quand même pris beaucoup de précautions. Et si j'ai un regret, c'est que, par exemple, le renforcement des contrôles aux frontières extérieures n'a pas été fait. La faute à qui ? La faute aux États. Dans les années qui ont suivi, et encore il n'y a pas longtemps, chaque fois qu'on a demandé des crédits pour renforcer les contrôles aux frontières extérieures de l'Union Européenne, pour des raisons financières, on a dit non, ça coûte trop cher. Après Schengen, on a créé Frontex, un service, une agence qui doit s'occuper des frontières extérieures.
On a créé le CIS, le système de connexion entre toutes les banques de données, justement pour cerner les délinquants, les criminels, et permettre de faire collaborer les services des ministères de l'Intérieur respectifs. Tout ça était dans Schengen, autorisé par Schengen, tout à fait. Mais par la suite, pour des raisons financières, nos chers États ont freiné.
Justement, qu'est-ce que, si on retourne au moment historique du 14 juin 1985, qu'est-ce qui a changé tout de suite après, après les accords Schengen et la convention Schengen qui a suivi 5 ans après ?
Écoutez, après j'ai changé de job, si je veux dire, donc je n'ai pas suivi d'aussi près. Mais je crois que, enfin, ce qui s'est passé, c'est qu'on a allégé les contrôles aux frontières. Je pense que les directions du personnel des ministères ont dû négocier avec les syndicats pour que les choses se passent d'une façon respectueuse et humaine. Et tout ça s'est mis en place progressivement sans grandes difficultés. Donc, il y a eu des difficultés, mais la politique migratoire a posé des problèmes. Oui, ce n'est pas Schengen.
Et d'ailleurs, quand c'était autorisé, les mesures exceptionnelles, quand ça a été nécessaire, on a renforcé des contrôles et fait appel à des forces de l'ordre de nos différents pays. Donc, les choses Schengen, proprement dit, ont bien fonctionné. Alors, on accuse, si vous voulez, Schengen, mais en réalité, beaucoup d'accusations portent sur la politique migratoire, par exemple. Mais ce n'est pas Schengen qui est en soi fautif si tenté qu'il y ait des fautes. On mélange un peu tout. Schengen, ce n'est qu'un allègement des contrôles aux frontières intérieures.
Aux frontières intérieures, pour les 22 pays membres de l'Union européenne et aussi pour ceux qui sont de l'extérieur, mais...
Alors, ceux qui sont de l'extérieur, ils ont bénéficié de Schengen. C'est vrai, par exemple, l'instauration du passeport Schengen. Une personne venant d'un pays bloatin, enfin, qui n'est pas dans l'Union européenne, veut visiter l'Europe. Autrefois, il était obligé de faire des démarches pour demander des visas à chaque pays. Donc, c'était dans les ambassades, les formalités à répétition. Avec le passeport Schengen, il y a une demande à faire. Par exemple, on décide d'arriver par la France. Et une fois qu'on a ce passeport-là, on va pouvoir circuler librement dans tout l'espace Schengen. Et ça, c'est un grand avantage, évidemment.
Alors, les avantages, ils sont apparus quand même progressivement, mais ils sont très importants, ces avantages. Car cet allègement des contrôles aux frontières favorise la mobilité, la mobilité.
Voilà.
Alors, pour la jeunesse, ça a permis le programme Erasmus. Le programme Erasmus est dans la logique de Schengen, favoriser la mobilité. Et nous avons maintenant des dizaines et des dizaines, des milliers de jeunes qui peuvent circuler très librement à l'intérieur de l'espace Schengen. Ce sont en quelque sorte des enfants de Schengen. Enfin, c'est deux choses différentes, bien sûr. Mais c'est la même philosophie, c'est la même intention, favoriser la mobilité. Merci. Merci.
Catherine Lalumière