Emmanuel Macron confronté au défi de l’autorité
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Comment Emmanuel Macron s'est-il glissé dans les habits de l'autorité que doit incarner le chef de l'État ?
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Peut-être que pour commencer, on peut expliquer à nos auditeurs cette origine de « La nuit tombe deux fois ».
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Il n'a pas un passé d'élu, il a été ministre, bien évidemment, mais de l'économie.
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Entre un Gérard Collomb, un Christophe Castaner ou un Gérald Darmanin, on est sur trois personnalités totalement différentes.
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Cette phrase du « en même temps » qui est certainement celle que tout le monde a étiquetée au-dessus de la tête d'Emmanuel Macron.
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Dans cet ouvrage que vous publiez, vous avez cette phrase « Emmanuel Macron est une éponge à absorber les peurs, les contradictions, les doutes de la société française ».
Affirmations vérifiables (citations exactes)
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« C'est à la nuit tombée, quand il a fini sa journée de travail de président, qu'il plonge dans les notes qui lui remontent des services de renseignement, la DGSI, le renseignement territorial, etc. »
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« Et c'est ainsi que le président prend conscience du rôle qui est le sien, et c'est vraiment un rôle exclusif, personne d'autre que lui ne peut l'exercer à sa place, à savoir son rôle de protection, son rôle de lutte contre les violences en tout genre. »
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« Il dit « Trouvez-moi un Stéphanini ». »
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« Emmanuel Macron finit par concéder à son interviewer « Oui, si vous voulez dire qu'il y a des violences policières, il y a des violences policières. » »
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« Il tient compte du fait qu'il y a un moment où l'opinion publique n'en peut plus des mesures de restriction de confinement. »
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« C'est un mot majeur en Macronie, l'acceptabilité. »
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« En avril 2018, il prononce un discours à l'égard des catholiques au Collège des Bernardins dans lequel il demande aux catholiques de s'impliquer davantage dans la société. »
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Il est l'heure de notre grand invité du matin. Bienvenue à vous qui venez de nous rejoindre ce matin. Une question. Comment Emmanuel Macron s'est-il glissé dans les habits de l'autorité que doit incarner le chef de l'État ? Alors que la campagne officielle s'ouvre, on va en parler avec la journaliste Corinne Laïc. Bonjour Corinne. Bonjour. Merci beaucoup d'être avec nous au micro de la matinale RCF. Vous publiez avec Eric Mandonnet un ouvrage intitulé « La nuit tombe deux fois chez Fayard ». Peut-être que pour commencer, on peut expliquer à nos auditeurs cette origine de « La nuit tombe deux fois ». En quoi « La nuit tombe deux fois » notamment sur Emmanuel Macron ?
Le titre est assez énigmatique, mais en fait il résume exactement ce que vous venez de dire. C'est-à-dire de quelle manière Emmanuel Macron est qu'il a entré dans les habits de l'autorité. Parce que c'est à la nuit tombée, quand il a fini sa journée de travail de président, qu'il plonge dans les notes qui lui remontent des services de renseignement, la DGSI, le renseignement territorial, etc. et qu'il lit les rapports sur ce qu'il se passe dans les profondeurs du pays, mais version plutôt sombre, à savoir les crimes, les trafics, les attentats déjoués.
Et donc c'est cette noirceur métaphysique qui se conjugue à la nuit physique qui tombe, qui nous a fait titrer avec Eric Mandonnet « La nuit tombe deux fois ». Et c'est ainsi que le président prend conscience du rôle qui est le sien, et c'est vraiment un rôle exclusif, personne d'autre que lui ne peut l'exercer à sa place, à savoir son rôle de protection, son rôle de lutte contre les violences en tout genre. Et tout notre livre, c'est de raconter comment Emmanuel Macron, qui n'était pas du tout préparé par son parcours, par son logiciel intellectuel, à exercer cette fonction, endosse petit à petit ce rôle.
Il met du temps, il hésite beaucoup, mais ce que nous pointons, c'est qu'il a conscience de l'importance et de la gravité de ces sujets, dès le début de son arrivée à l'Elysée.
Oui, parce qu'est-il besoin de le rappeler quand Emmanuel Macron accède à l'Elysée ? Il n'a pas un passé d'élu, il a été ministre, bien évidemment, mais de l'économie. Donc, ce n'est pas comme Nicolas Sarkozy, par exemple, à son époque, était passé par le ministère de l'Intérieur. Parce que d'une certaine façon, on peut se dire que l'intérieur, de par justement certaines remontées que l'on peut avoir, notamment en termes de police, prépare un petit peu certaines personnes à ce genre de charges. Là, ce n'est pas le cas. On a quelqu'un qui arrive et qui, du jour au lendemain, doit faire face, doit supporter sur ses épaules tout ça.
Absolument. Et pas seulement à l'intérieur, mais le simple rôle de maire, qu'il n'a jamais été, vous oblige à prendre en considération les questions d'ordre. Donc, quand il arrive, il a évidemment une connaissance théorique de ces sujets-là. Il les a travaillés pendant la campagne. Il a conscience de leur importance. Il a conscience de la sensibilité des Français à ces sujets. Et pendant la campagne, il dit à son équipe, pour trouver son directeur de campagne, qu'il ne trouvera jamais parce qu'il n'en veut pas fondamentalement, il dit « Trouvez-moi un Stéphanini ». Qui est Patrick Stéphanini ? C'est un préfet et c'est l'actuel directeur de campagne de Valérie Pécresse.
Donc, il veut ce genre de profil. Il ne voulait pas Stéphanini lui-même, bien sûr. Mais il voulait ce genre de profil parce qu'il a conscience de la difficulté qu'il y a à appréhender ces sujets. Et un des éléments que nous pointons dans notre livre, c'est que justement, il va avoir un énorme problème d'entourage, de trouver les personnes de confiance et compétentes, qu'ils soient les bonnes personnes à la bonne place. Et toute l'histoire, par exemple, des nominations de ces ministres de l'Intérieur, qui se font toujours dans la douleur, montrent à quel point il lui est difficile de trouver les bonnes personnes.
Et votre ouvrage le souligne d'ailleurs. Entre un Gérard Collomb, un Christophe Castaner ou un Gérald Darmanin, on est sur trois personnalités totalement différentes qui vont devoir d'une certaine façon aussi incarner ou partager presque une partie de cette autorité, mais qui dans les faits n'ont rien en commun réellement les uns avec les autres.
Elles n'ont rien en commun. Et on peut se demander si aucune d'entre elles ne correspond au profil du ministre de l'Intérieur idéal pour Emmanuel Macron. Et chacune, dans son style, va souffrir.
Et on raconte assez longuement la souffrance de Gérard Collomb, qui est là pour exercer un rôle d'autorité, pour faire une loi asile-immigration qui va choquer une grande partie de la majorité, celle plutôt à gauche, présidentielle, qui ne se sentira jamais soutenue par le président de la République, alors que verbalement, le président l'encourage à durcir le ton, à durcir le contenu des textes, mais qui se rendira toujours un peu le vilain petit canard, parce qu'on lui fait faire le sale boulot pendant que le président continue à rencontrer des personnes qui sont plutôt favorables à une immigration plus ouverte, plus compréhensive.
Et donc, Collomb incarne un petit peu cette espèce de difficulté du « en même temps » qu'éprouve Emmanuel Macron sur ce sujet, comme sur d'autres, mais sur ce sujet en particulier, l'autorité ne se coupe pas en deux.
Oui, c'est exactement ce que j'allais vous demander. Au fond, cette phrase du « en même temps » qui est certainement celle que tout le monde a étiquetée au-dessus de la tête d'Emmanuel Macron, on le voit bien en vous lisant, ça ne peut pas coller avec ces questions-là purement régaliennes.
Absolument. Il y a certains sujets où le « en même temps » est souhaitable. En matière économique, il faut à la fois de la flexibilité pour les entreprises, de la sécurité pour les salariés. Et toute la difficulté, et le challenge, c'est de trouver un chemin. En matière d'autorité, vous ne pouvez pas dire à votre enfant que vous le privez de portable parce qu'il s'est mal comporté et lui dire en même temps qu'il est très bon en maths. Il faut choisir. Vous pouvez le dire, mais à des moments différents dans le temps. Vous ne pouvez pas le dire en même temps. L'autorité ne se coupe pas en morceaux. L'autorité, c'est une posture. C'est un langage univoque.
Et prenons par exemple la question des violences policières sur laquelle Emmanuel Macron hésite dans le vocabulaire. C'est-à-dire parler de violences policières, c'est-à-dire reconnaître qu'il y a une sorte de système d'impunité au profit des flics qui commettent des bavures et qu'il est sinon encouragé, du moins toléré par la hiérarchie policière. C'est ça que ça veut dire. Et lors d'une interview à Brut en décembre 2020, Emmanuel Macron finit par concéder à son interviewer « Oui, si vous voulez dire qu'il y a des violences policières, il y a des violences policières. » Résultat, il se met tout le monde à dos.
Et les policiers qui sont évidemment furieux et ceux qui, dans la population, pensent qu'il y a effectivement un système de violences policières.
Et dans cet ouvrage que vous publiez, Caroline Laïc, avec Éric Mandonnet, chez Fayard, « La nuit tombe deux fois », vous avez cette phrase « Emmanuel Macron est une éponge à absorber les peurs, les contradictions, les doutes de la société française. »
Oui, on a l'image d'un Emmanuel Macron arrogant, dominateur en surplomb. Il peut donner cette impression dans son expression orale, mais fondamentalement, Emmanuel Macron, c'est quelqu'un qui écoute beaucoup, qui attend énormément avant de décider, qui a besoin de mâchonner les décisions avant de décider. On en donne plusieurs exemples. Il tient beaucoup compte de l'opinion publique. Il a tenu compte de l'opinion publique dans tout le domaine sociétal, des grandes réformes comme la PMA. Il le fait, mais il fait attention à ne pas brutaliser les gens qu'ils sont contre. En matière de lutte contre le...
En matière de cannabis, par exemple, il est plutôt, lui, personnellement, relativement favorable à la libéralisation, sinon à la dépénalisation de l'usage du cannabis. Mais il sent que l'opinion publique n'est pas mûre. Donc il ne le fait pas. Donc il y a énormément de sujets sur lesquels il tient énormément compte de l'opinion. On l'a vu aussi en matière de lutte contre la pandémie. On n'est pas dans le régalien. Mais il tient compte du fait qu'il y a un moment où l'opinion publique n'en peut plus des mesures de restriction de confinement. Donc c'est quelqu'un... Alors on peut dire que c'est le gouvernement des sondages.
On peut dire qu'au contraire, il est sensible à ce que pensent les Français. Mais c'est quelqu'un qui tient énormément compte de la sensibilité de l'opinion. Et sur ces sujets-là, ça se voit parce que lui, il prend conscience de l'importance de ces sujets-là à travers l'idée que l'opinion s'en fait. Et il reproche à sa majorité, à son entourage, d'être un peu bisounours face à cette réalité dont lui aurait pris conscience davantage que les autres.
C'est intéressant parce que d'une certaine façon, on pourrait presque se demander si c'est pas ça. Je vais me mettre à dos une partie des auditeurs. Mais si c'est pas ça, un président normal, pour reprendre la fraise que François Hollande pouvait avoir dans le sens où on le voit, c'est presque un homme comme les autres qui se retrouve placé au cœur du réacteur sur un nœud stratégique et qui fait avec ses forces et ses faiblesses pour tenter de faire au mieux, d'une certaine façon. Au mieux ou pas, d'ailleurs. Je ne sais pas quel est votre regard.
Non, mais vous avez raison. Ça introduit le questionnement sur qu'est-ce qu'est un chef d'État. Est-ce que c'est celui qui conduit ou est-ce que c'est celui qui essaye de rassembler ? Donc si vous conduisez, vous êtes amené à prendre des mesures un peu autoritaires sans vous préoccuper de savoir quelle est leur adhésion dans l'opinion publique. Et c'est la première partie du quinquennat, les 18 premiers mois. Quand vous écoutez, et il y a eu une corde de rappel terrible pour Emmanuel Macron qui a été le mouvement des Gilets jaunes, vous êtes obligé de tenir compte de l'acceptabilité. C'est un mot majeur en Macronie, l'acceptabilité.
On a bien vu que la taxe, l'augmentation de la taxe sur l'essence a été inacceptable par les Gilets jaunes. Et Emmanuel Macron a dû reculer. Et donc dans tous ces domaines-là, le président essaye de se frayer un chemin au sein de l'acceptabilité qui varie selon le temps et qui varie selon les sujets.
Est-ce que vous avez constaté une évolution dans la posture du chef de l'État au fur et à mesure de cette mandature de ces 5 ans qui arrivent à leur terme ? Est-ce que pour vous, si Emmanuel Macron revenait à faire un deuxième mandat, ça serait déjà un homme sur ces postures-là régaliennes différent de celui qui est rentré à l'Élysée pour son premier mandat ?
Oui, très certainement, oui. C'est quelqu'un qui a maturé sur énormément de sujets. Je vais en prendre un. C'est la question de la religion et de la place des religions dans la société. Emmanuel Macron est quelqu'un qui est, excusez-moi de l'anglicisme, mais très religion-friendly. Il l'aime bien. Lui-même n'est plus croyant. Il l'a été quand il était tout jeune. Il ne l'est plus. Mais il est très sensible à la question de la transcendance. Il a une éducation philosophique. Il aime bien la spiritualité. Il aime bien la fréquentation et le dialogue avec les gens de religion.
Et au début de son quinquennat, en avril 2018, il prononce un discours à l'égard des catholiques au Collège des Bernardins dans lequel il demande aux catholiques de s'impliquer davantage dans la société. Et je pense qu'à ce moment-là, il n'a pas conscience de la force de ce que les dérives de l'islam, l'islamisme, peuvent représenter dans le pays. Je ne suis pas sûre qu'il aurait pu dire à la même époque aux islamistes « Engagez-vous dans la société » parce que s'ils s'engageaient dans la société, ce serait dans un sens, je pense, qu'il serait contraire aux valeurs ou à certaines valeurs de la République.
Donc je pense qu'Emmanuel Macron, sur ce sujet-là, a pris conscience du rôle réel des différentes religions dans la société. C'est pour ça que la loi sur le séparatisme a mis autant de temps à voir le jour. C'est pour ça qu'elle n'a pas été facile non plus à accepter, y compris par les chrétiens et par les catholiques qui se sont ostracisés alors qu'ils exercent leur religion de manière paisible, comme l'immense majorité des musulmans aussi. Donc il y a toujours un risque d'ostracisation quand on se met à traiter des religions. C'est toujours extrêmement dangereux pour l'État de se mêler de ce qui ne le regarde pas fondamentalement.
Donc je pense que sur ces sujets-là, Emmanuel Macron a énormément cheminé et de notre point de vue, il a plutôt progressé.
Pour terminer, Corinne Lake, dans les 30-40 secondes qui nous restent, comment avec Éric Mandonnet vous avez travaillé pour arriver à porter ce regard qui est très complet quand on vous lit parce que vous êtes transversal sur énormément de sujets. Comment est-ce qu'on construit un ouvrage comme celui-ci ?
Alors Éric Mandonnet et moi, nous sommes de vieux complices professionnels et amicaux. On a travaillé ensemble pendant 20 ans à l'Express. On a l'habitude de travailler ensemble. On se fait une confiance mutuelle et réciproque. On est à la fois très complémentaires par nos zones de compétences et très semblables par notre manière de travailler. Donc on a structuré le livre en chapitres selon les thématiques qu'on voulait travailler. On s'est réparti la tâche. Chacun a écrit certains chapitres. On les a échangés entre nous. On s'est réécrit mutuellement. Et tous ceux qui nous connaissent sont absolument incapables de savoir qui a écrit quoi. C'est un grand sujet de satisfaction pour nous.
La nuit tombe deux fois. C'est aux éditions Fayard écrits par Éric Mandonnet et vous-même Corinne Laïc. Merci beaucoup d'avoir été ce matin dans la Matinale RCF.
Merci de votre accueil.