"Polarisation, paupérisation, il y a beaucoup de facteurs qui fragilisent l'information", estime Bruno Patino
Transcription Whisper (large-v3), avec identification des locuteurs. À recouper avec la source d'origine.
Dans le grand entretien ce matin avec Marion Lourdes, notre invité est le président d'Arte, président également des états généraux de l'information qui rendait public hier leur rapport. Lui vient tout juste de publier un petit essai passionnant chez Grasset, rire avec le diable. Bonjour Bruno Passino. Bonjour. Bienvenue, nos auditeurs peuvent vous interroger sur la fabrique de l'information, exprimer leurs inquiétudes éventuellement sur la liberté d'informer, sur la liberté aussi d'exprimer toutes les opinions au 01 45 24 7000 ou sur l'application France Inter. Partons d'abord de ces états généraux de l'information.
Ils ont été lancés en 2023, en octobre, neuf mois de travaux, cinq groupes de travail, un énorme document de 350 pages et des propositions avec un titre « Protéger et développer le droit à l'information, une urgence démocratique ». On va y revenir. Mais d'abord une question, vous avez fait l'état des lieux, le patient, l'information va mal.
En tout cas, il ne va pas très bien. C'est-à-dire que, comme vous l'avez dit, s'informer, évidemment, vous le faites chaque jour ici à France Inter, beaucoup le font. C'est certes le métier des journalistes, mais c'est surtout, pour le citoyen, une ressource absolument très importante. La capacité de s'informer, en fait, c'est ce qui fait que chaque individu peut, à un moment donné, exercer son rôle de citoyen. Le fait de partager une réalité factuelle commune nous permet ensuite d'avoir des divergences d'opinion et permet le débat démocratique. Et si on regarde la situation aujourd'hui, on s'aperçoit qu'il y a beaucoup de facteurs qui fragilisent cette information. Alors, on peut y revenir.
On va en parler. Mais c'est, comment dire, le sentiment qui a été partagé par les 50 personnes des groupes de travail, par les auditions, par les 500 contributions, c'est vraiment un sentiment d'urgence. Il est en train de se passer quelque chose dans ce domaine.
Parce que les mots sont lourds, les mots sont forts. Il y a une dégradation du débat public avec les frontières qui se brouillent entre la fiction, la désinformation et la réalité. Ces mots, ce sont les autres. Il y a quelques mois, l'hebdomadaire américain, le New Yorker, titrait sur l'extinction, l'extinction de l'information et du journalisme. On est vraiment face à une espèce en voie de disparition.
Alors, cet article du New Yorker a sonné l'alarme. Mais si vous regardez bien ce qui se passe, on peut dire qu'on a quatre grands phénomènes qui sont à l'œuvre en ce moment et qui, hélas, se nourrissent les uns les autres. Le premier, c'est la marginalisation de l'information dans notre espace, on va dire, de tous les messages, images et autres qu'on reçoit. La part de l'information est de plus en plus congrue, de plus en plus diminue, effectivement. La deuxième chose, c'est sa décrédibilisation. Vous avez des acteurs étrangers, internes, technologiques qui, en permanence, attaquent toute réalité factuelle. Donc, décrédibilisation. Le troisième chose, c'est la polarisation.
Alors que la société, à un moment donné, la politique se polarise, c'est une chose. Mais vous avez des mécanismes technologiques, les réseaux sociaux qui accentuent encore cette polarisation. Et la quatrième chose, c'est la paupérisation. C'est-à-dire qu'aujourd'hui, quand on regarde, il y a une très forte paupérisation à la fois des entreprises dont l'activité est d'informer, et notamment des médias indépendants qui ont de plus en plus de mal à vivre, et aussi paupérisation de ceux dont l'information est le métier, c'est-à-dire les journalistes. Alors, pas tous les journalistes, mais les journalistes dans leur ensemble avec la précarisation, paupérisation et conditions de travail.
Et si vous mettez ces quatre facteurs ensemble, et qu'ils travaillent ensemble, vous vous apercevez qu'effectivement, cette dégradation, elle est accentuée et qu'il y a une forme d'urgence.
Alors, vous, vous avez proposé un certain nombre de mesures, beaucoup, on va rentrer dans le détail sur l'éducation aux médias, sur la taxation des géants du numérique, pour financer des aides aux entreprises qui auraient une information de qualité, etc. Parlons de ce qui fâche un tout petit peu avant, parce que dans l'introduction du rapport, vous dites le comité de pilotage a renoncé à des mesures contraignantes, plus contraignantes pour les actionnaires, et ça fait dire notamment à un historien des médias aujourd'hui, que les actionnaires pourront faire absolument ce qu'ils veulent. Qu'est-ce que vous lui répondez ?
Non, d'abord, il ne me semble pas qu'on ait écrit ça ligne à ligne, en tout cas, je n'en ai pas le souvenir, parce que vous avez 353 pages. Alors, on regarde toujours ce qu'il n'y a pas dans un rapport, et on oublie de regarder ce qu'il y a. On va regarder, ne vous inquiétez pas. Non, non, je vais vous répondre, mais vous dire quand même, on est parti, parce que, juste présenter les choses, et après parler de ce qui fâche, si vous voulez, on est là pour ça. C'est parce que c'est dans l'introduction du rapport. Mais quand même deux choses. Oui, mais dans l'introduction. On rappelle, d'abord, les deux principes intangibles, les deux principes, c'est liberté d'expression et pluralisme.
C'est très, très important. Pour le citoyen, le fait d'avoir une information libre est importante, mais plurielle aussi, diverse, et absolument essentielle. L'autre point qu'on rappelle, c'est qu'on a essayé de trouver, l'ensemble des groupes de travail et le comité de pilotage, un équilibre entre trois libertés. Et c'est comme ça qu'on va pouvoir parler de ce qui fâche. Un, la liberté pour le citoyen de s'informer sans être manipulé et d'avoir accès à l'information plurielle. Deux, la liberté pour le journaliste d'informer sans pression, qu'elle soit économique, politique ou actionnariale.
Trois, la liberté d'entreprendre, car les actionnaires ou les entrepreneurs ont aussi leur liberté d'entreprendre. Et donc, on pousse quatre grandes concepts. Et c'est comme ça qu'il faut voir. Le premier concept, c'est évidemment le droit à l'information. On va y reparler après. La responsabilité démocratique, le nouveau pacte social, nouveau pacte social dans lequel il y a la gouvernance sur laquelle vous voulez m'interroger. Et la quatrième chose, c'est le rééquilibre, enfin plutôt la correction des déséquilibres entre plateformes et autres acteurs.
On va en parler, mais malgré tout, il y a une forme de déception chez certains qui reprochent à votre rapport. Alors, comme si vous étiez le président de la République et le gouvernement réuni, de ne pas imposer des mesures plus sévères sur un certain nombre de questions. Que vous fassiez des propositions contraignantes, Marion le disait, sur ce qu'on appelle par exemple le droit d'agrément des journalistes. La possibilité de s'opposer à la nomination d'un directeur de rédaction. C'est par exemple, tout le monde a l'exemple en tête, ce que réclamaient les journalistes du JDD quand Vincent Bolloré est arrivé et qu'il a choisi de nommer Geoffroy Lejeune à la tête du journal.
Pourquoi avoir refusé cette liberté des journalistes et des rédactions, Bruno Patino ?
Elle n'a pas été refusée. D'abord, n'oubliez pas une chose, je vais un peu corriger les choses. Elle est totalement intégrée dans la proposition qu'on fait de création de sociétés d'information à mission. Donc, dans ce statut, dans ce statut qu'on propose, alors, il n'est pas imposé.
Il y aurait des aides financières supplémentaires de la part de l'État.
Il y aurait des aides financières supplémentaires, une bonification d'aide ou autre. Ce statut de société à mission d'information prévoit très clairement une participation des journalistes mais aussi des citoyens aux grandes décisions du média. La deuxième chose, c'est qu'effectivement, de façon générale, vous avez un groupe 5 qui propose la généralisation du droit de veto. Donc, c'est présent dans le rapport.
Ça existe aux échos, par exemple ?
Aux échos, ça existe. Et ça n'existe pas dans un très grand nombre d'endroits, y compris à France Inter. Et si vous voulez, ce qu'a mis en avant le comité de pilotage, c'est quand même une réforme importante de la gouvernance mais qui ne passe pas par ce droit d'agrément. Qui passe par des comités d'éthique paritaires, c'est-à-dire la moitié étant nommée par les journalistes, l'autre moitié par les actionnaires, qui ont un droit d'information, de transparence et de donner, j'allais dire, un avis lorsqu'un changement a lieu, que si ces comités d'éthique ne sont pas respectés, les amendes, encore une fois, deviennent très lourdes.
Et par ailleurs, on a proposé une protection, j'allais dire, comme salarié protégé pour les présidents de SDJ.
C'était très attendu.
Et comme vous le savez, c'était très attendu. C'était des journalistes. Donc, oui, le droit d'agrément n'est pas proposé, ou non, si vous voulez, mais enfin, il n'est pas imposé généralement par tout le monde. De toute façon, on n'est pas législateur dans nos propositions.
Mais il est présent. Ni le président, ni le parlement, mais vous avez fait des propositions, Bruno Patino, on va en parler parce qu'il y a, par exemple, l'importance accordée à l'éducation, aux médias. Qu'est-ce que ça pourrait vouloir dire très concrètement ?
Mais oui, parce que c'est central, si vous voulez. C'est-à-dire qu'encore une fois, l'ensemble de ce rapport, en tout cas, le consensus absolu qu'il y avait entre tous les membres de ce rapport, c'est qu'il faut un ensemble de mesures globales. On n'a pas cité ici l'inspirateur. L'ancien patron d'RSF. L'ancien patron d'RSF qui est décédé il y a quelques mois. En juin et qui a été l'inspirateur de cette démarche. Mais sa conviction qui a été partagée par tout le monde, c'est qu'il fallait un ensemble de mesures globales. On a parlé de tous les facteurs tout à l'heure qui jouaient là-dessus et qu'il fallait donc agir globalement, pas seulement sur un point ou un autre.
Et agir auprès des citoyens est extrêmement important. Et donc, si on agit auprès des médias sans, à un moment donné, développer la culture du fait, l'esprit critique, la culture des médias, savoir distinguer ce qu'est une information et ce qui ne l'est pas, alors tout ce qu'on aura fait ne sert à rien. On a été très inspiré par le modèle finlandais dans lequel cette éducation au fait n'est pas un cours parmi d'autres, mais elle s'inscrit dans l'ensemble des cours que vous pouvez avoir même au-delà de l'école. Et comme par hasard, en Finlande, c'est l'endroit où la confiance en l'information et ceux qui la font est la plus grande.
Ça va avec aussi l'évolution des technologies, notamment par exemple l'intelligence artificielle. Je pense à ces photos générées par l'intelligence artificielle. On se rappelle du pape avec sa doudoune. Alors là, ça ne prête pas forcément à conséquence, mais il peut y en avoir d'autres. Comment est-ce qu'on distinguerait ces photos, les photos réelles, des photos trafiquées, entre guillemets ? Vous proposez la création d'un label, c'est ça ?
Non, ça c'est... On propose à un moment donné où on pousse à ce qu'il y ait une labellisation de ceux qui font de l'information dans ce métier. Mais un, on ne l'impose pas et deux, elle est plurielle. Mais ça existe déjà. Vous savez que dans la presse écrite, il y a des choses qui s'appellent l'IPG, donc Information Politique et Générale. Il y a Éditeur en ligne qui est reconnu aussi. Il y a la Journalism Trust Initiative qui est poussée par la réglementation européenne. Mais donc, pouvoir avoir des outils de labellisation qui distinguent une source de l'autre est importante.
Mais par ailleurs aussi, savoir se poser la question immédiatement si une image est vraie et fausse et apprendre à faire ça, c'est la meilleure façon à un moment donné de lutter contre la désinformation.
Avant d'aller au standard de nombreuses questions d'auditeur Bruno Patino, questions et réponses rapides. 90% des grands médias appartiennent à 9 milliardaires en France. C'est un chiffre qui revient souvent. Est-ce que c'est un problème ?
Mais si vous voulez que la concentration à un moment donné se réduise dans un très grand nombre de mains, bien sûr que c'est un problème.
Ça ressemble à un fonctionnement oligarchique et pas démocratique.
Et donc si vous voulez là-dessus, on va pas faire l'étal mais on a une modification mais radicale de ce qu'on propose en tout cas, de l'appréciation des concentrations afin de garantir ce pluralisme-là et par ailleurs beaucoup de mesures pour consolider, développer, relancer le modèle économique des médias indépendants.
L'ARCOM, ça sert à quelque chose ? Est-ce que c'est un gendarme de l'audiovisuel pour reprendre l'expression consacrée qui est suffisamment armée pour faire respecter la loi ? Arte, c'est la seule chaîne télé qui n'est pas soumise
à l'ARCOM ? Oui, parce qu'on dépend d'un traité international mais l'ARCOM dans le rôle qui petit à petit lui est donné aussi par la réglementation européenne, on voit bien si vous voulez à un moment ou à un autre que son rôle est absolument essentiel mais il applique la loi et c'est bien pour ça qu'à un moment donné, notamment sur la loi sur les concentrations de 1986, on propose de la modifier pour que le rôle change et qu'il ait les moyens, que l'ARCOM ait absolument les outils et les moyens de garantir le pluralisme dans les opérations de concentration.
En changeant notamment la définition de l'influence, de l'importance d'un média en additionnant tous les médias d'une sphère, par exemple Bolloré, ensemble, toutes ces propositions, alors l'éducation aux médias, il y a aussi des propositions de baisse de cotisation, des aides publiques qui seraient majorées, on en a parlé, ça a forcément un coût, ça va passer notamment par une nouvelle taxe, en tout cas vous le proposez sur les géants du numérique, les GAFAM, ça fonctionnerait comment ça ?
Non mais cet outil existe déjà, vous avez la taxe sur les services numériques, donc vous avez, on rentre dans le détail ici, nous on propose une taxation des GAFAM mais d'une certaine façon elle existe maintenant, donc il y aurait affectation et ensuite, si vous voulez, qu'il y ait un outil budgétaire particulier, on a été très inspiré d'un modèle qui était proposé en Californie à un moment donné, d'une taxation au-delà d'un chiffre d'affaires publicitaire pour la réorienter dans l'information.
Avant de rire avec le diable, on file au standard. Bonjour Gilles ! Oui, bonjour. Bienvenue sur Inter. Quelle voie de radio ? C'est bien d'appeler,
mais c'est quand même essayer de changer vos pratiques radiophoniques pour intervenir.
Toutes nos excuses. Vous avez une question pour Bruno Passino ?
Oui, mais c'est toujours comme ça chez vous.
Ah ben écoutez, vraiment c'est que vous êtes très nombreux à appeler et nos standardistes qui sont remarquables et qui sont levés très très tôt font ce qu'ils peuvent pour que vous ayez la parole le plus vite possible. Votre question ?
Merci Gilles.
Bruno Passino, C8 va perdre son créneau. Est-ce que c'est une bonne ou une mauvaise chose ?
Mais ce n'est pas à moi de le dire. Je veux dire, les décisions de l'art. Comme encore une fois, nous ne sommes ni régulateurs ni législateurs, donc ce n'est pas à moi de le dire.
Il y a de nombreux auditeurs qui s'interrogent, qu'on soit, par exemple, c'est ce que dit Noah ou Nicolas, qu'on soit aussi laxistes avec les fake news et la discrimination, par exemple, notamment à la télé, sur certaines chaînes d'information. Vous trouvez que la loi n'est pas assez sévère pour punir ce qui relève non seulement de l'erreur mais de la manipulation. C'est un sujet sur lequel vous avez beaucoup travaillé.
Il y a beaucoup de sujets sur la désinformation ou autre. Moi, je pense que la culture factuelle, elle doit être étendue. On a dit permettre aux citoyens de se former pour ça et ça doit rester le socle de nos métiers. Mais encore une fois, nous ne sommes pas régulateurs. On propose un socle de propositions pour que les choses aillent mieux. Ça n'est pas un catalogue pour tout régler.
Vous êtes acteur et observateur. On a vu cette semaine un échange qui a divisé l'Amérique entre ceux qui en ont ri et ceux que ça a choqué. Ça se passait sur la chaîne ABC lors du débat entre Trump et Harris. L'ancien président américain parlait de ces migrants haïtiens qui mangent des animaux et le journaliste lui répond « Aucun rapport crédible, aucune plainte spécifique ne fait état d'animaux domestiques blessés, maltraités par des membres de la communauté immigrée. » Qui remporte l'échange entre celui qui raconte n'importe quoi et celui qui rappelle les faits ?
C'est la grande question puisque vous le savez depuis lors, Donald Trump ne cesse de dire qu'en fait son interlocuteur était partial. C'est-à-dire qu'en lui rappelant la vérité factuelle, la réalité factuelle, c'est-à-dire que ce phénomène n'existe pas, il a fait preuve de partialité et Elon Musk, un des soutiens maintenant de Donald Trump, s'est même permis de tweeter sur la partialité. Et donc, de voir comment l'espace public reçoit ça est effectivement très important. Et c'est bien pour ça que je disais que la question de la culture factuelle et de la culture des faits est au centre de ce qu'on essaye de proposer.
Alors, on a évoqué très largement ce qu'il y a dans ce rapport. Il y a quelque chose qui n'y est pas et qui nous concerne nous mais qui concerne aussi tous nos auditeurs, c'est la question du financement de l'audiovisuel public qui est pour l'instant éphémère puisqu'il se fait par une fraction de TVA et ça va prendre fin. Est-ce que vous avez volontairement fait l'impasse sur ce sujet-là ?
Non, on l'a rappelé hier dans la présentation orale. C'est-à-dire que d'abord, c'est un rapport qui devait être mis en juin. À l'époque, il y avait une proposition de loi qui devait rétablir un financement, enfin en tout cas, après décembre 2024, rétablir un financement particulier, homogène et stable pour l'audiovisuel public. Nous avons dit très clairement hier de façon orale qu'à l'unanimité, évidemment, les membres des groupes de travail des états généraux de l'information attiraient l'attention des pouvoirs publics sur la nécessité absolue d'avoir un financement bien clairement identifié, pérenne, qui permette à un service public d'agir en toute indépendance.
Quand votre financement est aléatoire et dépend des circonstances politiques, alors votre indépendance peut être mise en question.
Rire avec le diable, c'est le titre de ce livre que vous publiez Pinochet Grasset, c'est vous qui avez ri avec le diable et en l'occurrence, le diable, c'est le général Pinochet, l'homme du coup d'état au Chili le 11 septembre 1973, le dictateur tel que vous le nommez. C'est un livre qui porte sur un moment d'histoire de votre histoire de jeune journaliste de 26 ans à Santiago du Chili en 1992 d'une interview totalement improbable. Pourquoi avoir écrit ce livre
aujourd'hui ? Mais je l'ai écrit à cause d'aujourd'hui, c'est-à-dire qu'à un moment donné, en se posant la question toujours de qu'est-ce qui fait ? On a parlé des réseaux sociaux, on a parlé du fait que la culture factuelle s'effondre d'une certaine façon, qu'à un moment ou à un autre, nous pouvons tous, nous, être séduits par des discours extrémistes, par des nouveaux hommes forts, de ce que j'appellerais des caudilios numériques ou des dictateurs numériques en fait, qui n'utilisent plus la peur pour conquérir un pouvoir qui va devenir fort mais qui utilisent leur propre séduction sur nos émotions et nos rages.
Et ça a évoqué en moi justement les anciennes formes de dictature qui prenaient le pouvoir par la peur et la brutalité. Sur les corps ? Sur les corps. Et je me suis dit quand même que même eux, même quand vous êtes totalement convaincus que vous savez, que vous connaissez, que vous avez vu les endroits où il y a eu des charniers, des arrestations, etc., quand vous êtes en direct avec eux à un moment ou à un autre, vous pouvez baisser la garde et d'une certaine façon être séduit. Et donc, ce rapport ambivalent que nous pouvons avoir avec un pouvoir absolu à un moment donné qui agit sur nos peurs et sur nos rages, ça m'a intéressé et du coup, j'ai voulu raconter cette histoire.
Vous parlez de cet aspect méphistophélique, c'est comme ça que vous l'écrivez de Pinochet qui, dans un sens, vous séduit en même temps qui vous révulse rétrospectivement. Donc, vous avez un regard un petit peu sévère, un petit peu critique sur le journaliste de 26 ans que vous étiez. Est-ce que vous auriez fait différemment aujourd'hui ou comment on fait différemment aujourd'hui ?
Je ne sais pas si on peut faire différemment aujourd'hui mais juste avoir toujours en tête justement, c'est-à-dire que vous pouvez à un moment donné effectivement, parce que pour certains le charisme, pour d'autres une espèce de changement presque d'atmosphère qu'ils peuvent avoir dans la relation directe avec vous, que le fait à un moment donné de s'adresser à vos tripes et à vos émotions passe par un lien qui peut être empathique même à votre corps défendant.
Moi, je trouve que c'est une corde de rappel qui n'est pas liée dans le temps et que je pense qu'à 26 ans qui était l'âge que j'avais à l'époque ou un peu plus âgée aujourd'hui, cette corde de rappel elle est présente et en tout cas, moi je suis heureux de la voir en permanence derrière moi donc c'était effectivement, il y a une part de culpabilité que je raconte je pense qu'historiquement aussi, c'est assez étonnant de, en tout cas, j'ai trouvé intéressant de témoigner de cette époque-là et de ces rencontres-là les, j'allais dire, les entretiens avec les dictateurs forment toujours des récits importants.
ça sert justement Bruno Patino vous avez été journaliste est-ce que ça sert à quelque chose d'interviewer le diable ?
d'abord ça sert toujours à quelque chose d'aller au plus près de l'événement et de ceux qui font l'événement parce que ça vous permet d'essayer de le comprendre et de l'approcher mais en même temps il faut cette corde de rappel donc ça sert oui bien sûr encore une question
il y a le 11 septembre 1973 c'est le coup d'état de Pinochet la mort de Salvador Allende il y a le 11 septembre 2001 qui est l'entrée dans une nouvelle ère quoi de commun entre ces deux dates
il y a concordance des temps ? alors c'est un hasard en plus c'était c'était deux mardis figurez-vous c'est-à-dire c'est même le même jour et le mardi 11 septembre 1973 et le mardi 11 septembre 2001 mais je dis en résumant un peu dans le livre d'un côté c'est un rêve qui s'arrête ou qui s'effondre c'est avec la fin de l'expérience d'Allende et de l'autre c'est un cauchemar qui commence rappelez-vous puisque c'est dans notre sujet
cauchemar pour l'information c'est la naissance des fake news le 11 septembre 2001
rappelez-vous de Thierry Messant il n'y a pas eu d'avion il n'y a pas eu de tout ça c'est le moment où on bascule dans une ère de la désinformation le numérique est déjà là il n'est pas encore totalement moi j'étais au monde.fr à l'époque c'est la première fois qu'on commence à s'informer vraiment sur internet c'est une rupture à ce moment-là et c'est l'arrivée justement des fake news et de la désinformation et je pense qu'en tirant le fil du 11 septembre 2001 c'est aussi l'arrivée de ces nouveaux hommes forts Trump, Bolsonaro ou autres qui s'amorcent petit à petit
et c'est l'ère vous dites c'est le début de l'ère numérique et le début de la désinformation et en même temps Augusto Pinochet dans le livre il vous montre des faux documents
tout à fait mais à l'époque si j'ose dire c'était artisanal c'est-à-dire qu'il nous montre parce que ça a toujours eu lieu la désinformation la manipulation ou autre mais nous sommes beaucoup plus complices nous tous en retweetant regardant etc de cette accélération-là évidemment avec l'aide et surtout avec j'allais dire l'action des algorithmes qui poussent ça parce que ça nous séduit que nous ne pouvions l'être auparavant
70% de l'information des français vient d'internet aujourd'hui oui et ça fait 10 ans que Netflix est arrivé en France un mot au président d'Arte bonne ou mauvaise nouvelle sera la dernière question
c'est ni une bonne ni une mauvaise nouvelle ça a été un changement de paradigme et de comportement donc Netflix c'est l'acteur mais c'est aussi le moment où on commence tous à regarder la télévision autrement et ça c'est un nouveau voilà c'est un nouveau paradigme qui s'est ouvert et donc qu'on le veuille ou non c'était le début d'une nouvelle époque
Merci infiniment Bruno Patino d'avoir été l'invité d'Ater Merci à vous Rire avec le diable c'est publié chez Grasset et de nombreux auditeurs demandent où on peut se procurer le rapport des états généraux de l'information
Alors il est évidemment en ligne de façon gratuite c'est un PDF un peu lourd puisque c'est 353 pages mais vous faites Vous venez d'en faire un bon résumé J'espère mais dans un moteur mais non il faut le lire en détail parce que beaucoup de propositions changent la donne et je pense qu'ensemble elles changent le paysage vous tapez dans un moteur de recherche états généraux de l'information et vous aurez un lien immédiatement pour télécharger le rapport
Merci Bruno Patino bonne journée à suivre la revue de presse
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