Jean Jaurès au Panthéon : 100 ans déjà - Discours d'hommage d'Olivier Faure
Transcription Whisper (large-v3), avec identification des locuteurs. À recouper avec la source d'origine.
Cher Alia, chers camarades, élus et militants, merci d'être présent à cet hommage et merci à toi Alia d'avoir réveillé le verbe, la force des mots de Jaurès. Et au fond, on pourrait peut-être s'arrêter là tant que personne n'a jamais égalé le message qu'il a adressé et qui maintenant, à travers les siècles, je l'espère, inspirera nombre de générations et d'abord celle que tu représentes ce matin. Bon, voici donc un siècle, presque jour pour jour. Demain, le 23 novembre, cela fera un siècle que la République a rendu hommage à l'un de ses plus grands hommes. Ce jour-là, notre camarade Jean Jaurès s'entrait ici même au Panthéon. Il sera le premier des socialistes.
Les temps terribles qui suivront amèneront d'autres de nos illustres camarades à le rejoindre. Cette réparation de la République prit forme dans les propos d'Edouard Hériot, le président du Conseil de l'époque, de ce que l'on appelait le cartel des gauches. Il eut ces mots inspirés. Il rappelait que Jaurès, poète, philosophe, éducateur, il aurait pu dire aussi journaliste, écrivain, intellectuel, député, combien Jaurès s'élève au-dessus de la politique ? Quelle injustice ce serait de vouloir l'enfermer dans la limite où se meut d'ordinaire l'action publique avec ce que l'on y montre trop souvent des fronteries ?
Plus loin, dans son discours, Edouard Hériot ajouta « Attaché au régime dont le maintien lui paraissait une sauvegarde pour l'idéal auquel il s'était dévoué, décidé à ne pas laisser compromettre ses libertés politiques sans lesquelles il lui paraissait impossible de préparer la libération économique des travailleurs, il ne fut pas moins dévoué à la France dont toutes les qualités se retrouvaient dans son génie et c'est une honte pour certains qui les aient osé en douter. » Il y a dans ces quelques mots résumé ce qu'était Jean Jaurès, la synthèse qu'il produisit entre la République et la question sociale, entre la démocratie et la question sociale.
À travers les mots d'Hériot, c'est tout un peuple qui se recueillait dans le souvenir indélébile de la conscience de toute la gauche. La foule qui, ce jour-là, convergeait de deux cortèges vers la montagne Sainte-Geneviève et les rues de Paris, était en effet immense, diverse, effervescente. Enfin, enfin, oui, le plus illustre des socialistes recevait la reconnaissance officielle de la France, alors qu'il en était l'une des plus incontestables figures morales.
L'inlassable apôtre de la paix, héros du parlementarisme et de l'éloquence, soutien du capitaine Dreyfus face à l'extrême droite antisémite, artisan de la laïcité avec Aristide Briand, défenseur acharné du salariat de ce que l'on appelait à l'époque le prolétariat, incarné par les mineurs en grève de Carmo, artisan d'un socialisme généreux et humaniste, républicain, rejoignait ainsi ce temple laïque où la République honore ses plus grandes et plus illustres et inoubliables figures. Jaurès apparu alors dans toute la force prophétique de ses avertissements. La France était atteinte au plus profond de son âme par cette douleur figée dans la pierre de nos 36 000 monuments aux morts de 14 et 18.
Cette cérémonie était le juste et légitime hommage à celui qui fut le premier mort de la Grande Guerre, un mort par anticipation au champ d'honneur de cette immense boucherie que Jaurès pressentait et dont la prévention fut l'ultime, le dernier combat de sa vie. La République devait réparation à Jaurès. Militant de la paix, il était mort pour ses idées. Et en 1919, dans un contexte de ferveur nationaliste, Raoul Villain, son assassin, avait été purement et simplement acquitté. Il avait été ainsi absout avec une légèreté ahurissante et la conséquence honteuse de cet acquittement avait été la condamnation aux dépens de Mme Jaurès dont le fils était, lui, mort pendant la Grande Guerre.
Raoul Villain n'avait été en réalité que l'instrument débile d'une longue chaîne de haine alimentée par l'extrême droite. Il y eut tant de plumes agitées pour écrire qu'il fallait que le sang de Jaurès coule. Il était de bon ton, dans la bonne société, de s'afficher ennemi de Jaurès. Rares sont les personnalités publiques qui, comme lui, ont été autant honnies, vilipendées, injuriées. Les nationalistes de tout poil avaient appris à détester le tribun de la section française de l'internationale ouvrière et l'éditorialiste redouté du journal qu'il avait fondé l'Humanité.
Car Jaurès répondait, lui, par la force de ses idées, de ses arguments, sa conception rigoureuse d'une éthique exigeante pour lui-même et la volonté farouche de défendre les plus fragiles de ses concitoyens. Lui, l'intellectuel, passé par l'école normale, aurait pu rester sur son aventin et contempler les misères de ses contemporains dans le confort de la République des lettres. Il se refusa cette facilité. Il affronta l'adversité dans l'arène politique, sans crainte des coups et sans peur de l'ingratitude de la vie d'élu de la nation. Jaurès fut ainsi le député du Tarn. A ce titre, il soutint les mineurs de Carmo qu'il défendit avec succès au nom de leur dignité.
Il y avait dans le patronat d'alors le cynisme du président du Conseil, Casimir Perrier, qui, quelques décennies plus tôt, dans une intervention devant la Chambre, avait déclaré, je le cite, « Il faut que les ouvriers sachent bien qu'il n'y a de remède à leurs maux que dans la patience et la résignation. » Et il est donc cette grève des mineurs qui eut un retentissement national. Les mineurs, alors considérés comme une simple force de travail, y gagnèrent l'amence d'un statut et la reconnaissance de leurs droits. La grève, jusqu'alors essentiellement explosion de colère, devint une arme pour négocier.
Ce que Jaurès leur démontra, c'est l'efficacité de l'action collective et l'intelligence d'une négociation fondée sur un usage approprié et résolu du rapport de force. La puissance de son Verbe participa à démontrer la justesse de son esprit stratège. Convaincre plutôt que vaincre, affirmer plutôt qu'imposer, oser plutôt que subir, tout devenait possible pour celles et ceux auxquels on avait tant refusé, tant refusé l'écoute et interdit jusqu'à l'expression. Là où tant de ses adversaires plastronnaient, Jaurès argumentait. Là où ses critiques le raillaient au nom de l'ordre établi, Jaurès annonçait la République jusqu'au bout.
Là où ses détracteurs concevaient le peuple comme une masse ignare et dangereuse, Jaurès prônait les vertus démocratiques et l'émancipation. D'abord, celles de la jeunesse. La cérémonie de 1924 fut solennelle, mais pas tout à fait consensuelle. Les cendres de l'homme de l'unité du mouvement ouvrier furent un enjeu, de la gauche divisée entre socialiste et communiste après 1920 et la scission de la SFIO au congrès de Tours. Avant lui, la gauche avait pourtant été une mosaïque sans ciment. Elle était devenue avec lui le tableau vivant d'une espérance incarnée et enfin agissante. Jaurès fut le bâtisseur opiniâtre et infatigable de l'unité socialiste.
L'un des principaux fondateurs de la section française de l'international ouvrière. Il y consacra toute son énergie afin de vaincre les obstacles les plus ardus, à commencer par surmonter les divisions dont le mouvement avait le mauvais génie. A bien des égards, la création du premier parti socialiste français s'apparenta pour Jaurès à un acte sacrificiel. Que d'efforts accomplis pour rassembler, rassembler encore tant de tendances toujours promptes à la querelle. L'unité, ce si bel idéal que l'on atteint dans le réel pour reprendre une expression si jaurèsienne que par un travail de tous les instants et une détermination sans faille.
Il en fallait des trésors de dialectique, un génie de la diplomatie politique et une fois sans faille dans l'essor de la gauche balbutiante pour lui permettre d'espérer un jour atteindre les plus hautes responsabilités de la nation. La puissance de son verbe participa incontestablement à démontrer la justesse de son esprit stratège. Convaincre, convaincre encore. Tout devenait alors possible pour celles et ceux auxquels on avait tant refusé. Nous en sommes aujourd'hui. les modestes héritiers. Héritiers de l'avenir, aurait dit Pierre Moroy.
Car nous savons, nous, socialistes, que si il y a âge d'or, il doit y avoir, il réside dans les temps à venir et non pas dans un passé idéalisé et fossilisé. Le problème, chez Jaurès, disait d'ailleurs Clémenceau, avec un soupçon de jalousie et de mauvaise foi, c'est que tous ces verbes sont au futur. Derrière l'ironie de Clémenceau se révèle une vérité fondamentale qui fait l'essence même de l'esprit jaurécien, la capacité à se projeter dans l'avenir pour épuiser la force d'affronter le présent et de refuser la fatalité. C'est ce que François Mitterrand vint signifier ici même, le 21 mai 1980, remontant à son tour la rue Soufflot jusqu'au Panthéon.
Trois roses, trois roses, oui, pour trois grandes figures de la gauche républicaine. Une rose pour le grand, l'immense Jean Jaurès. Une rose pour Jean Moulin, l'homme de l'armée de l'ombre. Une autre pour l'abolitionniste Victor Schelcher. Jean Zé n'était pas encore au Panthéon. Trois roses donc pour nous ancrer dans une histoire. Celle de l'émancipation, celle du progrès, celle de l'humanité, celle de l'universalité des droits, celle de la République. Une histoire qui nous enseigne que si ceux qui sèment ne récoltent pas toujours pour eux-mêmes, les graines fertiles finissent toujours par germer, même quand les sols sont gelés et les hivers trop longs.
Celle est le son de Jaurès, celle qui nous maintient, hommes et femmes de gauche debout, celle qui fait de nous des combattantes et des combattants, celle qui fait que nous l'honorons aujourd'hui ensemble. Vive le socialisme, vive la République et vive la France.