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interviewFrance Culture — L'invité(e) des Matins (sur Site radio)· 5 juin 2026 3 min

Nous sommes beaucoup à pleurer la mort de Marjane Satrapi

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Transcription Whisper (large-v3), avec identification des locuteurs. À recouper avec la source d'origine.

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Présentateur

Il est 6h57 sur France Culture, c'est l'heure de votre humeur du jour, Guillaume, et ce matin, nous sommes beaucoup à pleurer la mort de Marjane Satrapi. Oui, la dessinatrice disparue hier occupe la une de beaucoup de vos journaux. Je ne l'avais jamais croisée. Le seul jour où j'aurais dû l'interviewer, le Covid en a décidé autrement. C'était le jour du confinement. Une rencontre manquée, donc, avec quelqu'un qui avait pourtant accompagné mon imaginaire. J'ai toujours été ébahi par son trait, par la puissance de ce trait simple, par la force des faibles. J'ai toujours admiré ces artistes capables de convoquer un monde avec une économie de moyens, des moyens dérisoires.

A l'opposé, vous savez, de la symphonie, de l'empilement des concepts, des armées de figurants, des batailles de chars, des effets spéciaux de toute cette grosse cavalerie qui prétend parfois impressionner quand elle ne fait que combler le vide. Marjane Satrapi appartenait à une autre famille d'esprits. Elle avait le génie de rendre un monde présent avec presque rien, quelques lignes, quelques aplats noirs, quelques détails, tout dans la finesse, tout dans la suggestion. C'est probablement la plus belle manière de rendre hommage à l'imaginaire. L'imaginaire, chez elle, ne relevait jamais de ce que Malraux appelait avec dédain les usines à rêves, au contraire.

Son œuvre nous rappelait que le créateur n'est pas celui qui dispose de moyens illimités, mais celui qui arrive nu, devant nous, les mains vides, rien dans les mains, rien dans les poches, et qui parvient malgré tout à convoquer des mondes, des paysages, des passions, des tragédies. C'est le peintre chinois qui, en trois traits, convoque une cascade. C'est une femme seule sur scène qui, avec une guitare et quelques phrases, fait venir l'orage. C'était aussi cela, Marjane Satrapi, face à la brutalité, à la bêtise, à la colère, face à tout ce que les mollas ont voulu imposer aux consciences et au corps.

Elle opposait le dessin, un dessin qui ne niait rien, qui ne détournait pas le regard, qui regardait le monde tel qu'il était et refusait de s'y soumettre. Je ne sais rien, ou presque, des tourments personnels de Marjane Satrapi, mais je sais que beaucoup de créateurs payent cher leur création. Ils ne la payent pas dans les polémiques, les critiques qui finissent toujours par passer. Ils la payent dans une confrontation incessante avec leurs démons, avec leurs chiens noirs. Beaucoup de gens pleurent cette femme aujourd'hui. Des millions d'autres peuvent trouver une consolation dans ce qu'elles laissent derrière elles, car il y a une étrange victoire des artistes sur la disparition.

Lorsque l'œuvre demeure, la mort ne gagne jamais tout à fait. C'est l'anti-destin de Marjane Satrapi. Les matins de France Culture