Dans les coulisses d’un géant hôtelier face à la pandémie - C à Vous - 05/07/2024
Transcription youtube_captions. À recouper avec la source d'origine.
Il se passe un temps fou avec les membres du gouvernement et notre non-président, qui n'a pas l'ébauche d'une solution. - A.-E.Lemoine: Bonsoir, S.Bazin.
PDG du groupe Accor depuis 2013. Vous êtes au coeur de ce documentaire. Le titre précise: "Cela ne devait durer que quelques jours".
Vous avez compté combien de jours ça a duré? - S.Bazin: Je n'en ai aucune idée. 2 ans et demi. - A.-E.Lemoine: Avant la réouverture totale de l'ensemble des hôtels du groupe. - P.Cohen: 2 mois et demi. - S.Bazin: On a eu 4 vagues.
En tout, ça a duré 2 ans et demi. On oublie les vagues. - P.Cohen: C'est vrai. - A.-E.Lemoine: La vague la plus dure a duré du 1er avril au 11 mai 2020, avec le début de la réouverture progressive de vos hôtels. - S.Bazin: Qui ne sont pas restés ouverts très longtemps.
On a été refermés 4 mois plus tard, puis rouverts 2 mois, puis refermés pendant 7 mois. Après, on a inventé des trucs idiots. Il y avait un parcours, des vitres entre les uns et les autres.
On s'est même demandé s'il ne fallait pas mettre les pédiluves. - A.-E.Lemoine: Qui a proposé ça?
Quelqu'un du conseil d'administration? - S.Bazin: Ce qui est très étonnant dans le film, pour moi...
C'est qu'on a déjà presque tout oublié. C'est fou ce que l'homme oublie. Quand on regarde ça, on se dit "mon Dieu". - A.-E.Lemoine: Ce qu'on voit bien dans le documentaire, c'est que vous aviez la peur au ventre mais c'était interdit de le montrer. - S.Bazin: Je n'avais pas le droit de le dire. 300 000 personnes dépendaient de moi.
Je n'avais qu'une chose en tête: je devais être au bureau tous les jours. On était 12 dans la tour, au lieu de 3000 d'habitude. Je voulais que les 300 000 personnes dans le monde sachent que le capitaine était à bord et avait les mains sur le volant.
Je faisais des vidéos de 6 ou 7 minutes tous les 10 jours et je racontais ce que je ressentais avec une seule obligation: leur dire... - A.-E.Lemoine: Quand on voit le chiffre des pertes, l'action qui dévisse avec le risque d'être rachetée... - S.Bazin: Ca fait 20 ans que l'agent crie au loup sur le rachat d'Accor.
Les Américains ne sont pas passés par la même période que nous. Ils sont restés ouverts en Californie, en Floride. C'était une occasion de rêve pour eux. - P.Cohen: Comme vous aviez vendu les murs, c'était plus facile. - S.Bazin: Oui.
Acheter une grosse société comme Accor pendant une pandémie, il fallait avoir des coucougnettes. - A.-E.Lemoine: Vous n'étiez pas contraint de fermer vos établissements? - S.Bazin: Si.
On a envoyé des e-mails en disant qu'on avait fermé 98 %. - A.-E.Lemoine: C'est vous qui l'avez décidé.
Il n'y avait pas d'obligation. - S.Bazin: Quand vous n'avez plus personne dans la rue, que les collaborateurs ne peuvent plus aller au bureau, ça s'impose.
C'était d'ailleurs la décision la plus compliquée de ma vie, qui a été prise fin mars 2021. Quand on a 300 000 personnes dont la moitié n'aura pas de subventions de l'Etat car vous êtes au Nicaragua, au Chili, vous savez que le 7 avril, 15 jours plus tard, les gens n'allaient pas être payés. Ils sont payés par semaine.
On a mis un fond de 70 millions. On les a mis de côté pour donner de l'argent à 120 000 personnes dans 90 pays différents pour qu'elles puissent nourrir leur famille et avoir accès à l'hôpital. Dans la même journée, j'ai pris la pire décision de ma vie et la plus généreuse de ma vie.
Je ne suis pas sûr que j'en aie repris d'autres depuis. Depuis ce moment, les gens s'en souviennent comme un moment de cohésion, de fierté, généreux, j'espère. Ce n'était pas un bon moment, mais c'était un moment important. - P.Cohen: C'est vrai qu'on a oublié plein de choses.
On ne pouvait pas voyager dans le pays sans autorisation de l'employeur. Tout le secteur de l'hôtellerie, des cafés, des restaurants, du tourisme et du voyage est en carafe. Le gouvernement vous confiait la mission d'en devenir l'un des représentants pour faciliter le dialogue.
Vous devenez une sorte d'officier de liaison chargé de porter les messages du secteur à l'Elysée. Ca donne des réunions Zoom avec des questionnements stylistiques. - S.Bazin: C'est vrai qu'on aurait pu mettre une cravate.
J'aurais pu prendre la photo avant qu'il arrive...
Tac! Ils ont l'air tous tendus comme des arbalètes. On va se marrer.
On se lève aussi, nous? Ca fait un peu bizarre, non? - P.Cohen: Après la vanne, vous ne lâchez rien.
Il vous faut obtenir les autorisations de réouverture de tout le secteur. - S.Bazin: Que je n'ai pas eues. - P.Cohen: On va y venir.
Les professionnels étaient désoeuvrés et au bord de la rupture. - S.Bazin: Comme tout repose sur le capital humain, 80 % des gens à qui j'ai parlé sont en train de dégringoler à une vitesse accélérée.
Ils sont en train, pour beaucoup d'entre eux, de perdre toute estime de soi. Ils sont en train de rentrer dans une faillite personnelle, professionnelle et très souvent familiale. - E.Macron: Je sens votre impatience.
Je sais votre volonté d'ouvrir. Le pays en a besoin. Mais si on va trop vite sur certains sujets, le risque qu'on court, c'est de devoir revenir en arrière.
Je ne veux pas de ça. - P.Cohen: C'est tout le débat du mois d'avril-mai.
Le confinement, c'est le 17 mars 2020. Votre objectif, c'est de rouvrir pour l'été, pour la saison estivale, qui est majeure pour le secteur de l'hôtellerie. - S.Bazin: Franchement, on avait tous les 2 raison.
Il était dans son rôle, le président. Il en savait plus que moi sur les dangers. On a des raisons de se battre pour éviter les faillites personnelles.
Le métier cafés-hôtels-restaurants est un métier dans lequel 70 % des entreprises qui composent cette industrie ont moins de 12 salariés. C'est construit sur du sable. Ces gens-là n'avaient pas la trésorerie, la formation, la colonne vertébrale.
Quand on leur donne des subventions, sur lesquelles on s'est battus pour les obtenir, ce n'était pas pour payer ce qui était devant soi mais pour payer les arriérés des 2 dernières années. Ce qui était devant eux...
Il n'y avait plus d'argent. Tout le monde était dans son droit. Je n'en veux à personne.
Je dois même dire merci, car le gouvernement a fait beaucoup de choses pour que 80 % de ces acteurs soient encore vivants aujourd'hui. Ils ont retrouvé leur fierté, leur métier. L'industrie va bien.
On a passé 2 ans et demi de cauchemar, mais ces 2 ans n'ont pas servi à rien. On a pris les bonnes décisions, j'espère. - M.Bouhafsi: Malgré tout, on parle d'un choc économique inouï pour votre groupe.
En août 2020, vous accusez une perte de 1,5 milliard d'euros. Il faut trouver des solutions pour rouvrir vos établissements sans risque et la contamination de vos clients. Pas évident de briefer les employés. - Qu'est-ce qui vous fout la trouille?
Vous vous demandez si les clients vont être masqués, si vous allez pouvoir porter le masque toute la journée? - Les clients ont des habitudes. Ce ne sera pas possible avec les nouvelles restrictions de pouvoir satisfaire leurs habitudes.
Ca ne va peut-être pas trop passer. - S.Bazin: Tout va se jouer dans les yeux. - M.Bouhafsi: Vous parliez du pédiluve.
On vous voit dans le documentaire vérifier vous-même le sens de circulation dans un couloir, éviter le contact entre les clients. Ce qu'on découvre dans votre vie et dans ce documentaire, c'est qu'il faut prendre 10 décisions par jour. - S.Bazin: Ca, j'aime bien.
J'adore la tempête. Ce qui se passe en ce moment, depuis 10 jours...
A partir du moment où je suis officier de liaison, le seul gars qui doit montrer l'exemple, c'est moi. On est au devant de la scène. Accor se doit d'être impeccable sur toutes les instructions données par le gouvernement.
Si on n'est pas capable de respecter alors qu'on a les moyens et l'expertise, ça veut dire que ceux qui sont plus petits que nous ne peuvent pas le faire. J'ai un devoir d'exemplarité et probablement de montrer que c'est faisable pour embarquer tout le monde. - A.-E.Lemoine: Justement, la tempête, c'est depuis la dissolution.
On sait que ça a un impact sur les réservations pour les JO à Paris. Les réservations de dernière minute sont atones. C'est encéphalogramme plat? - S.Bazin: Ce n'est pas vrai.
Ca a été très compliqué entre le 15 mai et le 15 juin. Depuis le 15 juin, les réservations reviennent, mais elles reviennent de plus en plus tard. On a très peu de lecture sur le monde de demain, mais nous serons à 75-80 % d'occupation.
Tous les hôtels ne seront pas pleins, mais ce sera de superbes JO. - A.-E.Lemoine: Vous êtes un partenaire...
Vous allez gérer le quotidien dans le village des athlètes. C'est à peu près 15 000 chambres pour les athlètes, 1600 pour les journalistes dépêchés à Paris par leur rédaction. Vous êtes aussi partenaire d'un événement qui nous tient à coeur ici, le Tournoi des Défenseurs de l'Enfance, organisé chaque année par Mohamed.
En novembre prochain, c'est à Nice. Il faut 1000 chambres pour les enfants, 450 pour les éducateurs...
Où ça va se passer? - S.Bazin: Je ne suis pas sûr que nous ayons 1000 chambres à Nice.
Sinon, on les trouvera chez les copains. On est très proches de ceux qui ne sont pas privilégiés.
Arnaud Bazin