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Podcast / conversationLe Média (sur Podcast)· 1 juin 2022 31 minContradictoireActualité / polémiqueÉconomie & entreprisesSolidarités & familleInstitutions & électionsEnvironnement & énergie

Pauvreté, autoritarisme : le nouveau monde de Macron | Allan Popelard

Source d'origine 2 locuteurs

Audio original de l'émission.

Transcription Whisper (large-v3), avec identification des locuteurs. À recouper avec la source d'origine.

Analyse automatique

Générée par IA — peut contenir des erreurs. Méthodologie

Chapitres

Répartition du ton (temps de parole politique)

Propositif 5 %Attaque 70 %Défensif 25 %

Questions et réponses

Taux de réponse directe : 100 % (directe = 1, partielle = 0,5, éludée = 0)

  • 1:44OuverteRéponse directe

    Pourquoi ce livre s'intitule-t-il "Le Nouveau Monde" ?

  • 5:25OuverteRéponse directe

    Comment avez-vous réussi à réunir autant d'auteurs ?

  • 6:36OuverteRéponse directe

    Pourquoi Emmanuel Macron est-il le meilleur ambassadeur du néolibéralisme ?

  • 9:16RelanceRéponse directe

    Est-ce que le néolibéralisme n'est pas un processus historique de 50 ans ?

  • 11:44OuverteRéponse directe

    Pourquoi Macron marque-t-il une rupture par rapport à Giscard ?

  • 13:27OuverteRéponse directe

    Emmanuel Macron a-t-il réussi à donner une substance au bloc bourgeois ?

Affirmations vérifiables (citations exactes)

  • 3:27InvitéChiffre
    « Le Nouveau Monde, c'est 10 millions de personnes pauvres. »
  • 3:33InvitéChiffre
    « C'est 8 millions de personnes à l'aide alimentaire. »
  • 3:35InvitéChiffre
    « C'est 12 millions de personnes qui n'arrivent pas à se chauffer chez elles. »
  • 3:40InvitéChiffre
    « C'est 300 000 personnes qui dorment de mort. »
  • 3:44InvitéChiffre
    « C'est 1,4 million de personnes qui n'ont pas un accès sûr à l'eau potable. »
  • 3:55InvitéChiffre
    « 90% des cours d'eau qui sont pollués aux pesticides. »
  • 3:57InvitéChiffre
    « 2 500 blessés, 30 éborgnés, 5 mains arrachées. »
  • 4:03InvitéChiffre
    « 1 000 morts au travail, simplement pour les salariés au régime général. »
  • 20:21InvitéChiffre
    « Les 5 premières fortunes françaises détiennent autant que les 27 millions de Français les plus pauvres. »

Temps de parole

  • Invité68 %
  • Présentateur32 %

1 interruption / 10 min (chevauchements et interjections détectés).

Modèle mistral-small-latest · prompt v1· les citations sont vérifiées mot pour mot dans le transcript ; le taux de réponse directe est calculé à partir des verdicts question par question. Aucun label idéologique n'est produit.

0:01
Présentateur

mais on s'autorise à penser dans les milieux autorisés. Alors ça, je n'en parle pas à nos trucs. Les milieux autorisés, vous y êtes pauvres. 90 chercheurs, auteurs, journalistes, artistes, militants, il n'en fallait pas moins pour faire l'analyse de ces 50 dernières années d'une France devenue foncièrement néolibérale. Et qu'il est devenu d'autant plus depuis l'élection d'Emmanuel Macron, il y a 5 ans, et récemment réélu pour 5 années supplémentaires. L'idée de réaliser cet ouvrage fastidieux, intitulé Le Nouveau Monde, était de rendre compte d'un processus historique qui nous a permis d'atterrir là où nous sommes maintenant.

Dominée par une classe politique qui a massacré les services publics, dominée par des élites économiques et financières qui en sont là justement, parce que depuis près de 50 ans, la classe politique s'est évertue à leur dérouler le tapis rouge en dérégulant, en faisant des cadeaux fiscaux, encore et toujours plus. Dominée aussi par la classe médiatique, une classe médiatique surconcentrée entre les mains des grands patrons du CAC 40 et qui ne laisse plus aucune place au pluralisme politique, à la parole scientifique ou encore à l'investigation.

Dominée par un État de plus en plus autoritaire, du sèche rappelé, le traitement réservé aux gilets jaunes, aux manifestants ou aux habitants des quartiers populaires. Pendant ce temps, les inégalités ont continué de progresser. Le matraquage social et policier des classes populaires suit son cours, les cadeaux aux puissants aussi. et le fer de lance de ce paradigme néolibéral et autoritariste, Emmanuel Macron. Pour parler de tout ça, j'ai le plaisir de recevoir sur le plateau du Média Alain Poplar. Bonjour Alain. Bonjour. Et merci d'avoir accepté cette interview. Merci.

Vous êtes donc un des co-directeurs de cet ouvrage, qui s'appelle donc Le Nouveau Monde, paru aux éditions Amsterdam, et qui fait partie de la collection que vous avez lancée, qui s'appelle L'Ordinaire du Capital. On sort de 5 ans d'Emmanuel Macron, on vient de vivre un moment politique, l'élection présidentielle. Il a été réélu pour 5 années supplémentaires. Est-ce que ce monde-là, il est si nouveau ? Pourquoi Le Nouveau Monde ?

2:04
Invité

Alors, Le Nouveau Monde, c'est d'abord un... Donc c'est le titre de l'ouvrage, en effet. C'est d'abord un slogan de campagne. C'est un slogan que Macron a lancé en 2017, et qui était censé, disons, symboliser ce projet porté par un homme neuf, qui prétendait renouveler les règles et les routines de la vie politique, qui prétendait renouveler le personnel, les pratiques, les institutions politiques...

2:33
Présentateur

Ah, mais la société civile aussi, c'est un mot qu'il utilisait beaucoup.

2:35
Invité

...qui prétendait édifier une nouvelle société ouverte, bienveillante, pragmatique, progressiste, évidemment, et rassemblait autour de lui des Français qui communiaient dans une même croyance dans l'innovation, un même culte de l'innovation, et une même croyance dans la fin des idéologies. Bref, une république des honnêtes gens. Cinq ans après, il y a encore quelques Français, nombreux, des Français qui croient, qui continuent de croire, et dure comme fer, à cette illusion. La preuve, ils l'ont réinvesti. Oui, absolument, il a été réélu. Mais pour tous les autres, le Nouveau Monde apparaît pour ce qu'il est, à savoir, il apparaît pour ce qu'il est dans sa terrible régression.

Parce que le Nouveau Monde, c'est... Si on fait un petit bilan, le Nouveau Monde, c'est 10 millions de personnes pauvres. C'est 8 millions de personnes à l'aide alimentaire. C'est 12 millions de personnes qui n'arrivent pas à se chauffer chez elles. C'est 300 000 personnes qui dorment de mort. Le Nouveau Monde, c'est 1,4 million de personnes qui n'ont pas un accès sûr à l'eau potable. Et 90% des cours d'eau qui sont pollués aux pesticides. 2 500 blessés. 30 éborgnés. 5 mains arrachées. On rappelle, c'était pendant notamment le mouvement des Gilets jaunes. Des Gilets jaunes. Le Nouveau Monde, c'est 1 000 morts au travail, simplement pour les salariés au régime général.

Bref, le Nouveau Monde, c'est d'abord une brutalité sociale, c'est d'abord une politique de classe dont les effets sont absolument manifestes. Donc c'est ça qu'on a voulu documenter. C'est la brutalité de ce moment-là, du moment Macron. Mais à travers l'idée du Nouveau Monde, évidemment, et en creux de tous les articles qui composent ce volume, on a voulu aussi montrer, ou en tout cas donner à voir, qu'un autre monde pouvait être possible. Un nouveau monde qui romperait avec la prédation des communs, avec la négation, la domestication de la démocratie, et avec aussi la destruction de l'environnement.

Voilà le projet de retourner, en quelque sorte, ce slogan politique contre lui-même, même si, je tiens à le préciser, ce livre-là n'est pas un programme politique. Ce n'est pas son objet.

4:57
Présentateur

C'est un ouvrage fastidieux. Il y a énormément de personnes qui se sont exprimées dedans. On répète, il y a 90 auteurs qui se sont exprimés dedans, et qui réunissent énormément de grilles de lecture différentes, parce qu'on a des journalistes, des intellectuels, des sociologues, des philosophes. On a quand même une palette de gens et de lunettes d'observation très différentes, qui s'expriment aussi sur des thématiques extrêmement diverses, droit du travail, économie, sécurité, gestion du maintien de l'ordre, fiscalité, grandes entreprises, inégalité sociale, etc. Comment déjà vous avez réussi à réunir autant de monde,

5:27
Invité

et qu'est-ce qui vous a poussé surtout à entreprendre ce travail-là ? Bon, en effet, il y a une centaine de contributions, 150 peut-être, et une centaine d'auteurs, d'autrices, d'auteurs, qui ont participé à ce volume. Vous l'avez dit, ce sont pour l'essentiel des chercheurs, mais on trouvera aussi des journalistes, on trouvera aussi des militants, praticiens, on trouvera aussi des écrivains. Et l'idée, c'était de rendre compte d'un moment politique qui nous semblait singulier, un moment politique aussi qu'on a saisi dans sa bascule. C'était le moment où on a commencé, où on travaillait à l'écriture de ce livre, ou à l'édition de ce livre, plus exactement.

C'était le moment où, du moment des Gilets jaunes, c'était le moment du mouvement sur les retraites, c'était le moment, le début aussi, de la pandémie. Il nous semblait important de faire la synthèse de tout cela, de le réinscrire dans l'histoire longue du néolibéralisme, pour essayer de donner forme et de donner à comprendre ce que nous étions en train de vivre, en un temps, encore une fois, de bascule et d'accélération.

6:29
Présentateur

Parce qu'en fait, finalement, c'est ça le cœur de cible de l'ouvrage. Finalement, on en revient déjà à ma question suivante. C'est effectivement la cible, c'est la société néolibérale dans laquelle on est, et qui est, en plus, exacerbé, enfin, je veux dire, son meilleur ambassadeur, le meilleur ambassadeur que ce paradigme-là n'a jamais eu, c'est Emmanuel Macron. Oui, effectivement, c'est ça la cible, quoi.

6:52
Invité

Oui, peut-être pour préciser un peu l'objet du livre, continuer un peu, c'est un tableau de la France.

Ça, je le dis, un tableau de la France, mais qu'on a voulu ample et détaillé, et dans lequel on a voulu faire varier les tons, les formes, les cadrages, les angles, les registres, pas simplement pour rendre un livre agréable à lire, parce qu'il a de son poids, il fait plus de 1000 pages, c'est un livre dans lequel, je crois, et les lecteurs le disent, on se promène, on picore et on peut cheminer à sa guise, mais aussi parce que, de manière plus importante, plus nécessaire encore, parce qu'il nous semblait qu'il n'était pas possible de rendre compte de la brutalité et de la violence du néolibéralisme, simplement avec des analyses conceptuelles.

C'est déjà le constat que faisait Pierre Bourdieu au moment de la sortie de la misère du monde. Donc il faut aussi rendre les choses de manière un peu plus sensible. C'est la raison pour laquelle il y a tout un ensemble de textes qui donne à voir ce que le néolibéralisme, qu'on n'entend pas simplement comme un programme économique, mais comme un projet de société qui vient transformer les valeurs, qui vient capturer les subjectivités. Bon, un projet qui va jusqu'au plus intime, qui façonne jusqu'au plus intime des individus.

8:03
Présentateur

Et qui façonne aussi tout entièrement l'État, parce que, comme le rappelle très bien Barbara Stickler dans son ouvrage « Il faut s'adapter », effectivement, le néolibéralisme, ce n'est pas comme on croit un système qui veut qu'il n'y ait que l'État régalien et tout le reste soit nécessairement dérégulé. Il compte aussi sur, quelque part, les services publics tels qu'il les souhaite pour préparer les gens à accepter ce néolibéralisme.

8:28
Invité

– Oui, c'est un projet, il y a beaucoup de textes qui en rendent compte, et notamment celui de Grégory Jepsky, qui co-dirige l'ouvrage « Avec moi », qui rendent compte de cette capture de l'État et de la manière dont le néolibéralisme fonctionne comme un interventionnisme de l'État et non pas comme un retrait de l'État. – Oui, c'est tout l'inverse. Effectivement, justement, le néolibéralisme veut de l'interventionnisme à son profit. – Absolument.

Et dans cette histoire-là, donc pour revendre notre question, on a voulu à la fois circonscrire le moment Macron, voir comment il se réinscrivait dans une histoire longue, mais aussi voir de quelle manière il était singulier, parce qu'à notre point de vue, par seuil successif, il marque une rupture. En tout cas, la question, on la laisse ouverte.

9:16
Présentateur

– Ça, on y reviendra plus tard, mais justement, puisqu'on parle des perspectives historiques, ce qui est intéressant, c'est qu'effectivement, moi, quelque part, en lisant l'ouvrage et justement, en parcourant un peu ce parcours, ce processus historique qui sont décrits texte après texte, le Nouveau Monde m'est apparu comme un titre ironique, quelque part. Il y a une ironie là-dedans, parce que c'est le Nouveau Monde, mais en fait, ce monde n'est pas si nouveau. Ça fait 50 ans qu'on nous le prépare.

C'est peut-être un peu plus compliqué que ça, mais disons qu'on pourrait placer, j'ai l'impression que c'est là, en tout cas, qu'il est placé, on pourrait placer le pur sort peut-être alors que Raymond Barre, sous la présidence de Giscard d'Estaing, était à Matignon.

9:51
Invité

Oui. Bon, et en effet, c'est un titre, mais pour ceux qui l'employaient, Macron en premier, ce titre, ce mot d'ordre-là, mot d'ordre politique, il n'est pas ironique. C'est des gens qui ont cru absolument renouveler, ou en tout cas, qui ont fait croire qu'ils renouvelaient en profondeur la vie politique française. Mais oui, alors, le néolibéralisme, puisque c'est notre fil rouge, c'est un projet qui naît en tant que projet intellectuel, qui naît dans l'entre-deux-guerres, en France, mais avec ses références internationales, autour notamment, en 1938, d'un colloque qui est organisé par un journaliste qui s'appelle Lippmann. Donc ça, on en parle un petit peu.

Qui incube à la fin du gaullisme, et surtout, qui fait ses premières conquêtes, vous avez raison, au mi-temps des années 70, notamment sous la présidence de Valéry Giscard d'Estaing. Alors, en effet, il y a beaucoup de textes qui prennent ce point de départ-là. Parce que, bon, il y avait quelque chose aussi d'un peu amusant à le faire. Il y a un parallélisme à construire entre la figure de Giscard d'Estaing et la figure de Macron. C'est tous les deux des énarques. Ils sont régulièrement comparés, effectivement. Oui, tous les deux des énarques, tous les deux des inspecteurs des finances. Ils ont été ministres de l'économie. Ils sont arrivés au quadragénaire au pouvoir.

Ils ont tous les deux fait campagne en appelant au dépassement du clivage gauche-droite. Ils ont tous les deux fait campagne en se présentant comme les héros des classes moyennes. Bon, bref, il y avait quelque chose de... Voilà, un parallélisme qui était intéressant de faire. Et puis, c'est aussi ce moment-là, ce moment où cristallise l'idéologie néolibérale. On se souvient peut-être de l'article de Bourdieu-Bolutanski, « La production de l'idéologie dominante ». Il est écrit pendant la présidence de Giscard d'Estaing. Il compile un ensemble de discours pour montrer comment un sens commun néolibéral se fabrique, est en train de se fabriquer.

Donc, on a pris, en effet, il y a ce point de référence-là qui existe dans le livre. Mais il y en aurait d'autres. Et d'ailleurs, il y en a d'autres qui sont évoqués, où le déferlement néolibéral fonctionne par étapes successives. Mais peut-être pour poursuivre ce qu'il y a de singulier, du coup, dans le moment Macron, c'est que pour la première fois, on a un partisan de la société néolibérale, il y en avait eu d'autres avant, on a un partisan de la société néolibérale qui a réussi à construire une coalition politique et a constitué autour de lui une base sociale qui soutient ce projet-là, qui est suffisamment homogène pour que, escompté, faire advenir cette société néolibérale.

C'est toute la théorie de Bruno Amable et de Stefano Palombarini qui ouvre le chapitre consacré à la sécession de la bourgeoisie, au séparatisme de la bourgeoisie. C'est l'idée qu'avec Macron, que c'est un bloc bourgeois, plutôt, qui a porté au pouvoir Macron.

Ou que, dit autrement, l'arrivée de Macron ne peut s'expliquer que par la crise endogène qu'ont connue les différents blocs politiques, le bloc de gauche, le bloc de droite, qui, jusqu'à présent, jusqu'alors, plutôt structuraient la vie politique française, et qui, tous les deux, pouvaient communier dans la défense du néolibéralisme, mais ne pouvaient pas pleinement le mettre en oeuvre parce qu'ils devaient composer avec une base sociale composite dans laquelle existaient des classes populaires, des classes populaires de gauche et des classes populaires de droite.

Macron, il a une base sociale qui est parfaitement homogène, le bloc bourgeois, et il s'est, du coup, délié de toute forme de responsabilité vis-à-vis des classes populaires. Donc, c'est un projet à marche forcée. C'est celui que j'ai décrit en introduction de cet entretien-là. Un projet à marche forcée qui est en train d'être mis en oeuvre depuis 5 ans et qui, peut-être, s'il obtient une majorité législative, sera mis en place dans les 5 ans à venir.

13:27
Présentateur

Finalement, est-ce qu'Emmanuel Macron, il n'a pas réussi à donner une certaine substance ? Parce que c'est vrai que quand on dit bloc bourgeois, on peut aussi imaginer classe moyenne. On pourrait aussi penser classe moyenne au sens par lequel Luc Boltanski essaie de l'expliquer dans son ouvrage qui s'appelle Les Cadres, où d'ailleurs, il parle justement à l'époque, on en vient, c'est des années 30, mais où il parle justement de cette idée de troisième voie.

On a l'impression qu'Emmanuel Macron, peut-être, il a réussi à donner une substance, à faire croire en tout cas qu'un bloc homogène qui pourrait constituer la classe moyenne, cette fameuse troisième voie, il a réussi à lui donner une substance, à exister électoralement et donc à lui servir, justement, comme vous dites, de base sociale. Alors je ne sais pas

14:08
Invité

si c'est à ça que vous faites référence, mais il est vrai que Macron renoue en quelque sorte avec l'idée de la troisième voie qui a pu être portée par les sociodémocrates européens, Blair, Schröder, Renzi, Zapatero. Troisième voie qui, on l'a déjà dit, mais repose sur l'idée qu'on pourrait dépasser le clivage gauche-droite, qu'on pourrait mettre fin à une forme de conflictualité sociale en moyennisant la société. Mais il renoue avec ça à retardement, c'est-à-dire 15, 20 ans après, à un moment où les solutions qui pouvaient être proposées par les sociodémocrates européens et qui pouvaient être ajustées en quelque sorte à une gémonie néolibérale, là, ne fonctionnent plus.

On a une crise de l'égémonie néolibérale, en tout cas, il y a un effritement, un décèlement de l'ordre social et donc les solutions qui sont proposées par Macron rencontrent un certain nombre de résistances populaires, de résistances populaires et il y a une partie même, on pourrait le signaler, une partie même de la petite bourgeoisie qui aurait pu le soutenir mais qui entre en résistance elle aussi.

15:16
Présentateur

Mais justement, là, on parlait, tout à l'heure, on parlait du, enfin, on faisait la comparaison avec le personnage de Giscard, mais tout à l'heure, vous disiez aussi que Macron marque une certaine rupture. Pourtant, enfin, je veux dire, la vie politique, évidemment, surtout sur ces 50 dernières années, comporte différentes grilles de lecture. On pourrait aussi y voir une certaine continuité. Finalement, la seule petite rupture qu'il y a eu en vrai, c'est les deux ans de programme commun entre 80 et 83. Ensuite, il y a eu le tournant de la rigueur.

Donc là, finalement, est-ce qu'on n'est pas finalement sur un processus qui a préparé, qui a littéralement préparé en fait, cette émergence de ce que, justement, ce que Persona appelle finalement l'extrême centre ? Parce que finalement, cet extrême centre n'a pas toujours un petit peu gouverné. Là, maintenant, il peut s'exprimer de façon idéale en étant incarné par Emmanuel Macron. Mais ce qu'on n'était pas sur un processus de façon non délibérée, mais qui, de toute façon, allait préparer à cette société dans laquelle on est et à l'émergence d'Emmanuel Macron.

16:12
Invité

Il est certain qu'Emmanuel Macron n'a pas inventé le néolibéralisme et que ce n'est pas lui qui l'a importé en France. Le néolibéralisme, il a une histoire et une histoire qui a plusieurs décennies avant Macron. On connaît, on la connaît, cette histoire. Vous avez évoqué le moment Barre. On aurait pu évoquer aussi la manière dont la gauche du gouvernement progressivement acquiesce à l'ordre néolibéral. Les grandes étapes sont connues. C'est la rigueur de 1983. C'est les réformes économiques et financières qui l'ont suivi. C'est la campagne centriste de Mitterrand en 88. On parle aussi

16:47
Présentateur

un peu de l'Europe. Personne n'en parle en ce moment, mais dans le camp,

16:50
Invité

on en parle pas mal. dont les socialistes français finissent par acquiescer aux réquisites de la construction européenne. Tout ça jusqu'à la présidence Hollande qui marque évidemment un moment d'épanouissement du néolibéralisme dans la gauche de gouvernement. Donc ça, on la connaît. Le moment de la cohabitation aussi en 86, c'est un moment où le néolibéralisme progresse. Mais ce que je vous ai essayé de vous expliquer, c'est que tous ceux qui ont porté ce projet néolibéral ont toujours dû composer avec des oppositions dans leur base électorale. et donc n'ont jamais pu aller aussi loin qu'ils l'auraient souhaité.

Le moment de Macron, il s'inscrit dans cette généalogie-là, mais il rompt avec ça dans le sens où il a une base sociale parfaitement homogène qu'on appelle, que Amable et Palombarini appellent le bloc bourgeois et qui est décidé à enfin faire advenir, quoi qu'il en coûte, avec force et violence s'il le faut, et il a démontré sa détermination à le faire, un projet politique qui est minoritaire dans la société.

17:51
Présentateur

Mais justement, c'est là qu'on peut rebondir sur le côté interventionniste du néolibéralisme. On sait que, bon, déjà, il y a toutes ces politiques économiques de dérégulation, de ces politiques fiscales toujours plus favorables aux classes aisées, aux grandes entreprises, etc. Il y a aussi, il s'investit aussi dans la tentative de faire accepter aux gens par l'éducation, par exemple, faire accepter aux gens le néolibéralisme, l'économie de marché, etc. Mais là, en ce moment, peut-être, là aussi, l'autre fer de lance du néolibéralisme pour s'imposer justement idéologiquement dans l'esprit des gens, des citoyens, c'est les médias.

D'ailleurs, peut-être qu'on ne l'a jamais aussi bien vu que lors du dernier moment politique qu'on vient de vivre là, et qu'on vit encore, parce qu'on ne peut pas oublier qu'il y a les législatives. Mais est-ce qu'il n'y a pas quand même quelque chose à ce niveau-là ? D'abord, on en parle aussi des médias dans ce niveau. Que les médias, ils sont la... Ils sont le fer de lance

18:51
Invité

aussi du néolibéralisme, d'Emmanuel Macron, de le... Bah oui, c'est évident. Vous avez parlé en introduction de cet entretien de la concentration absolument hallucinante des médias en France. Bon, il est évident qu'ils jouent un rôle dans la production et la reproduction de l'ordre néolibéral en France. Bon, les théocrates, mais à côté d'autres, portent ce discours que le sociologue Gérard Maugé appelle un discours sans sujet, un discours impersonnel, en fait, qui circule des plateaux de télévision, aux think tanks, des think tanks, aux cabinets de conseil, des cabinets de conseil.

Bon, bref, une espèce de circulation circulatoire de tous ces mots qui viennent conforter l'ordre social et politique. Donc, oui, bien sûr, il y a une double peau du système et cette double peau du système, c'est les médias jouent un rôle absolument déterminant dans sa fabrication.

19:45
Présentateur

Il y a quelque chose aussi qui s'explique sociologiquement puisque, effectivement, on parle beaucoup dans les différents textes qui abordent le sujet, la collusion, en tout cas, le fait que les gens sociologiquement, politiciens, professionnels de la politique et professionnels des médias, des médias grand public en tout cas, viennent peu ou prou des mêmes mondes, ont fait les mêmes écoles, se connaissent très bien et peut-être aussi il y a un effet de cause.

20:09
Invité

Oui. Alors, si vous parlez du coup d'une forme d'oligarchie, c'est ça qui serait... Oui, bien sûr. Vous avez raison, il n'y a pas qu'en Russie qu'il y a une oligarchie, il n'y a pas... En France aussi, ça existe. Bon, celles et ceux qui nous écoutent se souviennent que les 5 premières fortunes françaises détiennent autant que les 27 millions de Français les plus pauvres et qu'elles ont soutenu Emmanuel Macron. Elles se souviennent peut-être aussi que le nombre de milliardaires, si je ne me trompe pas, est passé de 95, ou quelque chose comme ça, à 109 durant la pandémie. Donc oui, évidemment, il y a une oligarchie française.

Et vous avez raison aussi, on observe une interpénétration des élites politiques, économiques, on pourrait même ajouter culturelles, académiques, qui s'allient dans une même capture de l'État. Bon, mais, à notre sens, à notre sens, c'est évidemment important, on le dit, on le démontre, mais à notre sens, ce n'est pas là qu'il faut porter l'attaque. Ce qu'on a voulu documenter plus largement dans le livre, c'est le fait que cette oligarchie-là, elle ne pourrait pas se maintenir au pouvoir s'il n'existait pas autour d'elle une bourgeoisie qui la soutient.

Autrement dit, on a voulu faire pièce à l'idée de cette découpe sociale du 1% contre les 99% qui, à notre avis, rend compte de quelque chose, mais stratégiquement conduit à une impasse. Donc, on a voulu faire pièce à cette découpe sociale-là, on proposait une autre, celle des 10%, ou même du halo autour des 10%, bref, celle d'une élite de masse ou celle d'un parti de l'ordre, si on voulait dire les choses un peu différemment. On a voulu montrer, c'est ce que font par exemple Pierre Rimbert ou Camille Erlingiré, on a voulu montrer que se constituer sous nos yeux une bourgeoisie héréditaire, que le tamis de l'argent ait du savoir produiser une bourgeoisie héréditaire.

22:01
Présentateur

La production sociale

22:02
Invité

des élites, quoi. Voilà, une bourgeoisie...

22:03
Présentateur

On retombe sur nos pattes et sur les concepts bourdieuxiens.

22:06
Invité

Une bourgeoisie qui vit dans les métropoles, qui est convaincue d'incarner le camp du bien ou l'invertu, qui, au nom de ça, prescrit à tout le monde les formes de la vie bonne, bref, une bourgeoisie sûre de sa domination. Donc, c'est plutôt ça qu'on a voulu documenter. Et au-delà du séparatisme politique, économique, spatial même, qui la caractérise, ce qu'on a voulu montrer, pour répondre un peu à votre question aussi, c'est l'enfermement intellectuel qui l'a caractérisé. Enfermement intellectuel, pourquoi ? Parce que cette bourgeoisie-là a une langue à elle, elle a ses médias, bon, et elle verse dans une économie morale... Elle a ses écoles aussi.

Elle a ses écoles de pouvoir, évidemment, ses écoles de pouvoir, ses sociabilités, Exactement. Et du coup, elle verse dans une forme d'économie morale qui n'a plus rien à voir avec l'économie morale populaire. Et donc, on revient à ce que, au point de départ de notre discussion, on est dans un moment politique où Emmanuel Macron, le bloc bourgeois qui le soutient, ne rend plus compte, ou ne fait même plus mine de rendre compte aux classes populaires. Il y a une forme de sécession, de séparatisme.

23:16
Présentateur

Ce n'est même plus du mépris, c'est de l'indifférence, en fait.

23:19
Invité

C'est de l'indifférence, mais qui, quand même, si on regarde les cinq dernières années qui viennent de se passer, ont été caractérisées par un mépris qui, rarement, aura été aussi déboutonné.

23:29
Présentateur

Et un autoritarisme aussi, parce que, quand on fait la critique du néolibéralisme, on se concentre souvent sur l'aspect économique et social, mais il y a aussi l'État régalien qui est quand même là et qui sert aussi ce néolibéralisme. Et donc, on parlait des gilets jaunes tout à l'heure, des manifestants, aussi des quartiers populaires, parce que dans les quartiers populaires, en banlieue, etc., la police fait rage aussi. Ça me rappelle un petit peu le terme qu'utilisait Loïc Vacant. C'est-à-dire que, bon, évidemment, sur les plateaux télé, on nous dit l'État-providence, ça suffit.

On a toujours une Agnès Verdier-Mollinier pour nous raconter des conneries, nous dire il y a trop de dépenses publiques, l'État-providence, j'en ai marre. Mais là, est-ce que, finalement, l'État français n'est pas en train de se transformer un peu à l'image des États-Unis en État pénitence ? Comme disait justement Loïc Vacant.

24:13
Invité

Alors, oui, c'est vrai que la question du maintien de l'ordre, puisqu'il s'agit de cela, elle est centrale dans notre livre. Et de la manière dont le néolibéralisme, le néolibéralisme, pardon, a, mais c'est même consubstantiel, est un projet de société autoritaire. Alors, on a essayé, on a parlé déjà de ce maintien de l'ordre idéologique, de tous ces lieux communs qui viennent produire et reproduire l'ordre marchand. Mais au-delà de cet ordre, disons, symbolique, il nous a semblé que la période, elle était aussi à l'accentuation ou à un surcroît de violence des autres formes de maintien de l'ordre.

À commencer par le maintien de l'ordre dans les entreprises, contre les salariés, qui viennent discipliner les salariés. Bon, il suffit d'avoir à l'esprit les deux des trois ou quatre mesures que Macron a bien dénié vouloir nous présenter durant la campagne électorale qui vient de s'achever, à savoir le travail obligatoire pour les allocataires du RSA, les 20 heures de travail forcées, on pourrait dire, même pour les allocataires du RSA, et puis la réforme de l'assurance chômage. Tout ça vient discipliner... Et la réforme des retraites, qu'ils n'ont pas oublié, qui va venir. Absolument, et la réforme des retraites, absolument.

Tout ça vient discipliner le salariat dans un contexte marqué par un chômage de masse, vient discipliner le salariat et à un moment aussi où toutes les formes de protection juridique qui existaient ont été méthodiquement démantelées. Donc il y a cette discipline, cette domestication du salariat, bon. Et puis, quand ça ne suffit pas, parce qu'on est dans un moment où l'ordre social se décèle, où l'ordre social chancelle, eh bien on recourt à la violence policière, à la violence judiciaire qui est abondamment documentée par les auteurs du livre qui, tous, constatent qu'on a franchi un seuil et sous le quinquennat d'Emmanuel Macron qui vient de se terminer.

26:06
Présentateur

on n'a jamais eu autant de blessés, autant de comparutions immédiates en masse pendant la période des Gilets jaunes. De toute façon, ça a continué. Ensuite, lorsqu'il y a eu les manifestations contre la loi sécurité globale, contre la réforme des retraites, ça a continué, ça a continué à chaque fois des problèmes avec les interventions policières qui sont de plus en plus violentes. Oui, c'est vrai. Et en fait, pour finir, la dernière partie de l'ouvrage, c'est surtout, on rentre dans quelque chose de peut-être un peu plus littéraire, si je peux me permettre.

J'ai l'impression que l'entreprise aussi, un petit peu à la façon dont on avait conçu Émile Durkheim, enfin en tout cas à la manière dont Émile Durkheim avait conçu la sociologie comme quelque chose visant à casser des mythes, est-ce que aussi, parce que là, je vois par exemple la partie qui s'appelle justement mythologie, est-ce que le but n'est pas justement de revenir sur des concepts qui sont à la fois utilisés par la droite et l'extrême droite comme le coût du travail, le grand emplacement, des choses comme ça ?

27:02
Invité

Oui,

27:03
Présentateur

alors vous faites référence à la dernière partie du livre.

27:04
Invité

Oui, c'est ça. C'est ça, c'est une série d'une cinquantaine de textes plutôt courts, un peu féroces, un peu goguenards, bref, qui viennent aussi appuyer là où ça fait mal.

27:18
Présentateur

Quelque chose qui vient peut-être remettre en question justement l'imaginaire néolibéral dans lequel on essaie de nous maintenir.

27:23
Invité

Absolument. C'est une cinquantaine de textes qui sont consacrés à des objets, je ne sais pas moi, le SUV, à des expressions, vous avez cité le grand remplacement, on pourrait en citer d'autres, le coût du travail, pourquoi pas, à des figures, bref, un ensemble en fait de petits objets, mais au travers desquels on arrive à déplier ou à déconstruire le sens commun néolibéral et en essayant de le faire de manière un peu sardone pour, encore une fois, appuyer là où ça fait mal.

Donc ce sont des auteurs comme Bégaudot, comme Éric Chauvier, comme Yoann Chapoutot, comme Amina Damerji, comme Mathilde Larrère qui viennent écrire ces textes-là en appui de tous les autres qui sont déjà dans le livre écrits par par Gérard Maugé, par Nathalie Quintan, par Sandra Lucbert, par Frédéric Lordon aussi et qui eux aussi s'attaquent à cette langue hégémonique qui non seulement neutralise la pensée critique mais capture le sens commun et bloque le débat.

28:26
Présentateur

D'accord. Donc pour finir cette interview, on aimerait rappeler qu'Emmanuel Macron a été rélu pour 5 ans donc évidemment tout ce dont on vient de parler là c'est pas fini, on est loin d'en avoir terminé donc je suppose que pour la collection de l'ordinaire du capital il va y avoir encore du boulot.

28:42
Invité

Oui, oui, bon alors attendez là on enregistre à un moment où la campagne la campagne initiative a encore lieu où les résultats ne sont pas connus je ne sais pas quand sera diffusé l'émission mais le rapport de force est moins large qu'on l'imagine

28:54
Présentateur

il faut resserrer entre l'union populaire la nouvelle union populaire et les marcheurs.

29:00
Invité

Oui, ce qui est important dans le moment dans lequel on est c'est de voir que Emmanuel Macron a gagné l'élection présidentielle mais il porte un projet qui est minoritaire dans la société et le champ politique en réalité il est structuré aujourd'hui en quatre blocs le bloc bourgeois le bloc de gauche ou populaire incarné par Mélenchon le bloc d'extrême droite et puis un grand bloc d'abstentionnistes. Bon, aller à marche forcée comme Emmanuel Macron entend le faire avec la retraite à 65 ans etc. nécessairement débouchera sur des formes d'instabilité et d'opposition politique importantes.

Bon, les grandes questions ne sont pas réglées elles continuent de se poser et voilà peut-être que l'élection législative permettra d'y voir un peu plus clair.

29:47
Présentateur

Et peut-être pourquoi pas de donner une majorité à ceux qui veulent changer les institutions parce que peut-être on en est là aussi. Si une minorité arrive à toujours avoir la majorité c'est peut-être qu'il y a un problème institutionnel.

30:01
Invité

Peut-être. Sans doute, oui. Bien sûr, il y a un problème institutionnel on est dans un blocage un moment de blocage qui intervient dans une crise de l'hégémonie néolibérale donc oui d'instabilité de violence tout ça sur fond évidemment de crise climatique.

30:14
Présentateur

Merci beaucoup Alain. C'est moi qui vous remercie. Merci à vous d'avoir suivi cet entretien. Vous le savez peut-être le média a enfin repassé le cap des 10 000 abonnés. Si vous voulez continuer à pouvoir suivre ces entretiens la contre-matinale nos enquêtes abonnez-vous aux médias. Sur ce je vous dis au revoir. à la prochaine.

30:36
Locuteur

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