Patrick Kanner - Le Barbier du matin du 10/06/24
Audio original de l'émission.
Transcription Whisper (large-v3), avec identification des locuteurs. À recouper avec la source d'origine.
9.9. Radio-G.
Et maintenant, que va-t-il se passer ? On l'a appris hier soir, Emmanuel Macron a annoncé la dissolution de l'Assemblée Nationale dans la soirée. Le Rassemblement National est peut-être aux portes du pouvoir. On en parle bien évidemment ce matin avec vous, Christophe Barbier. Et votre invité, c'est Patrick Cannaire. Il est là ?
Patrick Cannaire, bonjour, bienvenue. Bonjour Christophe. Les auditeurs de Radio-G. vous connaissent bien. Alors, coup de tonnerre hier, accueillez-vous cette dissolution comme une clarification périlleuse mais nécessaire ou comme un jeu d'apprentis sorciers ?
Je vais vous dire, le mot de coup de tonnerre réapparaît souvent, cette expression. D'autres parlent de coup de poker. Moi, je parle même d'un coup de force. D'un coup de force parce qu'Emmanuel Macron a été battu, largement battu hier, parce que c'est vraiment une défaite personnelle. Il ne faut jamais oublier le sens de ce vote des Européennes. Il nationalise ce score par cette dissolution. D'ailleurs, il le fait dans des conditions improbables en termes de délai. Probablement, peut-être nécessaire au regard de l'organisation des JO. Mais c'est très peu de temps laissé aux partis pour s'organiser. Donc, c'est aussi un coup de force sur le plan formel.
Pour le reste, sur le plan politique, M. Barbier, bon, écoutez, voilà, je pense que M. Macron est un canard sans tête aujourd'hui. Il n'a plus de majorité à l'Assemblée nationale. Il pense qu'il en aura une le 7 juillet prochain. Rien n'est moins sûr. Rien n'est moins sûr. Est-ce qu'il cherche à organiser une cohabitation ? C'est peut-être ça son but, en se disant, je serai le premier résistant face à la vague de l'extrême droite dans ce pays. Est-ce qu'on peut jouer sérieusement comme ça avec la République, avec la France, avec nos concitoyens ?
Alors, comment s'est organisé face à cela ? Ce matin, on entend des appels à l'Union à gauche. Est-ce que vous êtes obligé de repartir dans la NUPES à l'identique de celle de 2022 ?
Ce qui s'est passé hier, c'est un rééquilibrage quand même très important. Il a commencé, je n'oublie pas, parce que je suis sénateur, avec le fait qu'il n'y a aucun sénateur à l'EFI. Donc, les grands électeurs n'ont pas voulu donner à l'EFI des places à la Haute Assemblée en octobre dernier, 2023. Aujourd'hui, la social-démocratie a repris des couleurs. Alors, ce qui n'est pas de malentendu, vous savez, 13 ou 14 %, ce n'est pas ça qui fait une majorité à ce stade. Mais néanmoins, il y a un rééquilibrage.
Et donc, aujourd'hui, moi, ce que je souhaite, après une campagne qui a été extrêmement dure de la part des leaders de l'EFI et des militants de l'EFI sur le terrain, à l'encontre de Raphaël Glucksmann, avec, nous sommes sur Radio-G, avec manifestement des allusions qui étaient limites par rapport à ses origines, disons-le clairement, en confondant souvent sionisme et sémitisme, en l'occurrence. Donc, moi, je le dis, les conditions aujourd'hui d'une nouvelle NUPES avec l'EFI qui resteraient centrales, c'est non, c'est non. Après, nous regarderons, circonscription par circonscription, ce qu'il y a lieu de faire.
Mais moi, je souhaite que le Parti Socialiste, son partenaire aujourd'hui privilégié, qui est Place Publique, mais aussi les Verts, le Parti Communiste, les radicaux de gauche, enfin, cette gauche d'action et de responsabilité, qui n'est pas celle de la fureur, du bruit, du chaos qu'a pu lancer l'EFI pendant ces deux années, et avec ce summum, ce cirque à l'Assemblée nationale, qui a pu aussi effrayer les Français, qui ont pu aussi, à ce moment-là, jouer sur la carte du RN. Attention aux dangers, voilà, il y a du fond et de la forme qu'il ne faut pas oublier à l'occasion de cette élection européenne.
Est-ce qu'un accord à minima, ça pourrait être, on ne présente personne contre les sortants de nos partenaires ? En revanche, partout ailleurs, compétition ouverte à gauche ?
L'EFI nous a négocié un accord avec Jean-Luc Mélenchon, couteau sous la gorge, en mai et juin 2022. C'était ça, nous étions à 1,7% avec le store d'Anne Hidalgo, et donc on a négocié, permettez-moi l'expression, avec la robe de bûre, un genou à terre et la corde au cou. Donc là, c'est terminé, c'est terminé. Et est-ce qu'on va imaginer de faire campagne pour M. Mélenchon, Premier ministre ? Enfin, ce serait une plaisanterie. Donc, vous savez, les 40 heures qui viennent vont être déterminantes. On a très, très peu de temps pour trouver les bases, j'ai envie de dire, non pas d'un accord, mais d'une forme de respect mutuel au regard de la situation locale.
Moi, ce que je sais, c'est que beaucoup de candidats socialistes qui s'étaient préparés en 2022 et qui ont été écartés dans le cadre de l'accord de la NIPES ont envie vraiment de prendre, non pas leur revanche, mais de montrer qu'ils sont aujourd'hui capables de gagner des circonscriptions, y compris sur la droite.
Avec une dissolution surprise, en 97, la gauche avait su créer elle aussi la surprise et prendre le pouvoir. Mais elle avait à l'époque Lionel Jospin comme leader. Il vous manque aussi cela, peut-être, un Premier ministre ? La dernière fois, c'était « Élisez-moi à Matignon », disait Jean-Luc Mélenchon. Ça ne peut plus être le cas.
Oui, nous étions prêts en 97. Nous avions un projet politique, nous avions fait nos états généraux, donc nous étions prêts avec, effectivement, une incarnation. Aujourd'hui, Emmanuel Macron, et c'est pour ça que je parlais de coup de force tout à l'heure, essaye de nous prendre de court en se disant, mais ils n'auront pas le temps de faire un projet politique, et qu'ils n'auront pas le temps de bâtir un projet, une stratégie électorale. Donc c'est pour ça que je trouve que M. Macron joue avec nos institutions. On ne va pas le laisser faire. Le temps est très court, mais d'abord, d'abord, réaffirmons notre projet politique. Et l'incarnation doit être la conclusion et non pas le préalable.
Mais nous avons très très peu de temps, je vous le concède.
S'il n'y a pas de majorité, si on a encore une assemblée ingouvernable, ça veut dire qu'il faudra trouver un Premier ministre qui gouvernera par décret, et puis c'est le Sénat qui aura quasiment le monopole de la production législative ?
C'est clair. Vous avez résumé la situation d'un désordre potentiel, qui, je dirais, se traduira par une grande instabilité politique. M. Macron sera le président qui aura le plus, le plus fragilisé les institutions de la Ve République, sans oublier que si on en est là aujourd'hui, M. Barbier, c'est parce que sa politique a été une politique de grande injustice, de grande fragilisation des plus modestes de nos concitoyens qui ont exprimé hier par leur vote, non pas qu'ils sont finalement tous d'extrême droite, bien le contraire, mais qu'ils refusent finalement cette fracturation qui était celle portée par M. Macron tout au long de ces années.
Et ça, c'est une responsabilité terrible que porte M. Macron. Il sera le président de la plus grande déstabilisation connue sous la Ve République, mais manifestement, il est dans le déni, déni depuis des semaines, depuis des mois. L'élection législative de 30 juin et 7 juillet prochains seront sûrement un élément de clarification.
Alors, il propose en filigrane un autre contrat possible. La majorité sortante ne veut pas investir de candidats face à tous ceux qui sont dans l'arc républicain. Le PS est dans l'arc républicain. Est-ce qu'il y aurait une chance infime, avec un changement d'axe politique, de voir une majorité macronienne élargit à une partie de la gauche ?
M. Barbier, c'est quoi cette tambouille ? C'est quoi cette tambouille ? D'ailleurs, ça a l'air déjà à refuser cela. Nous, nous allons le faire sûrement. Enfin, on dissout pour que les Français puissent compter et compter qui ils veulent mettre en responsabilité dans l'Assemblée nationale. Et lui fait déjà son marché. Je choisis, je ne choisis pas. Mais qui est-il aujourd'hui, au travers de ces journées, qui a fait cette proposition ? Qu'est-ce qu'on peut imaginer de jouer ce type de marchandage, alors qu'on est à 14% à une élection européenne qui était essentielle ?
Donc, encore une fois, cette nationalisation d'un scrutin européen est pour moi totalement inadaptée par rapport à la difficulté et à la gravité de la situation.
Alors, il y a aussi une autre explication. On lève l'hypothèque RN, disent les macronistes. Voilà, ils vont peut-être gagner. Ils auront le pouvoir pendant deux ans. On va voir qu'ils sont incompétents.
Oui, mais ça, c'est... Vous savez, j'ai entendu récemment... Enfin, il y a quelques minutes, un député belge vert qui disait, mais finalement, s'ils arrivent au pouvoir par ce biais-là, grâce à M. Macron et à cette dissolution, ils pourront toujours dire en 2027, mais on n'a pas pu aller jusqu'au bout parce que M. Macron nous a empêchés. Donc, donnez-nous maintenant les clés totales du pouvoir. Mme Le Pen sera présidente de la République en 2027. C'est un apprenti sorcier. M. Macron est un apprenti sorcier. Ce n'est pas un amateur, mais c'est un apprenti sorcier. Et aujourd'hui, la table est en train de se renverser sur lui-même.
Voilà, donc, situation, encore une fois, extrêmement grave qui nous attend dans les mêmes années.
Alors, le bon score de la liste Glucksmann mérite explication aussi. Bien sûr, il y avait ses positions européennes, mais est-ce qu'il y a possibilité en France d'avoir une social-démocratie qui revienne avec des réformes, le sérieux sur les comptes publics, la conscience des nécessités de sécurité ou de lutte contre l'immigration clandestine, et néanmoins de la générosité sociale ?
L'ordre juste. Vous savez, c'est cette expression qu'il avait utilisée... C'est colline royale en 2007. Qui, voilà, qui n'est pas tout à fait ma tasse de thé, je ne vous le cache pas. Mais je pense que c'est ça. L'ordre juste, c'est une force de gouvernement capable d'allier rigueur quand cela est nécessaire, mais aussi solidarité, justice sociale, rétablissement des comptes.
Permettez-moi de dire, moi qui étais au gouvernement de François Haute, dans les gouvernements de François Hollande, les différents gouvernements, que, oui, nous avions rétabli les comptes sociaux, nous n'avons pas mis en œuvre des politiques d'injustice, avec une fiscalité, au contraire, juste, en termes de répartition entre le capital et le travail. Tout ceci a été cassé par M. Macron. M. Macron a créé un hyper bouclier fiscal que même Nicolas Sarkozy n'aurait pas osé imaginer. Donc voilà, la situation, elle est là.
Donc la social-démocratie, la gauche d'action, la gauche de responsabilité, d'autres appellent ça la gauche du gouvernement, elle a retrouvé des couleurs, hier soir, avec la liste de M. Wittmann, et cette social-démocratie est sûrement un excellent compromis dans un pays qui est en crise aujourd'hui. Donc nous nous battrons pour que nos candidats soient les plus nombreux possibles, et qu'ils puissent être les plus nombreux élus le 7 juillet prochain.
Un mot au niveau européen. Le bilan global pour la social-démocratie n'est pas mauvais, mais il y a de ces résultats contrastés. Grosse claque quand même, en Allemagne, en Espagne. Comment vous lisez ce paysage européen ?
Alors, vous avez vu que la droite reste majoritaire au sein de l'Assemblée européenne, avec les amis globalement d'Alain Vandariolayen, dont TAC. Mais il est vrai que nous restons la deuxième force, la social-démocratie reste la deuxième force politique et de loin au sein de cette Assemblée européenne. M. Olaf Scholz paye sûrement le fait qu'il est au pouvoir dans une coalition qui parfois n'a pas toujours bien fonctionné avec les Verts. Mais la social-démocratie a pris de belles couleurs, notamment dans les pays nordiques. Et ça, j'en suis très heureux. On fait aussi de bons scores dans les pays où nous sommes majoritaires. Je pense à l'Espagne.
Par contre, là où l'extrême droite est déjà bien implantée, elle conforte sa place. Ce qui montre bien que quand l'extrême droite arrive au pouvoir, ce n'est pas facile de la déloger. C'est ça l'enjeu à venir des prochaines élections, notamment en France.
Un dernier mot sur la situation en Israël. Là aussi, crise politique avec la fin du cabinet de guerre. Qu'est-ce qu'il faut en attendre ? Là aussi, il faudrait faire des élections anticipées le plus vite possible ?
Écoutez, ça, ça appartient à M. Netanyahou de les convoquer. Ce qui est certain, c'est que le départ de Benny Gantz, aujourd'hui, montre que la stratégie de fuite en avant de M. Netanyahou, aujourd'hui, a montré ses limites. Moi, je suis très heureux quand on libère quatre otages israéliens dans des conditions extraordinaires sur le plan militaire. Mais aujourd'hui, il faut trouver une solution. Il faut aboutir à un cessez-le-feu à Gaza et surtout reconstruire cette partie du Proche-Orient avec une force politique qui soit capable de négocier avec Israël. Ce n'est bien évidemment pas le Hamas. Il faut éradiquer le Hamas, mais il faut trouver une voie politique.
La voie militaire a montré ses limites avec des drames humains, nous le savons bien, à Gaza, mais aussi beaucoup de pertes, beaucoup de pertes dans le camp israélien. À partir de là, le départ de Benny Gantz rouvre une voie politique potentielle, je l'espère.
Eh bien, Patrick Caner, merci et à très bientôt sur Radio-J.
Merci.
Patrick Kanner