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InterviewFrance Culture — Sens politique (sur Site radio)· 5 décembre 2020 30 minContradictoireActualité / polémiqueÉconomie & entreprisesEnvironnement & énergieSolidarités & familleNumérique

Clémentine Autain, députée LFI : "l'hypermarché est un modèle de société qui n'est pas tourné vers ce qui peut nous rendre libres"

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Chapitres

Répartition du ton (temps de parole politique)

Propositif 30 %Attaque 50 %Défensif 20 %

Questions et réponses

Taux de réponse directe : 88 % (directe = 1, partielle = 0,5, éludée = 0)

  • 1:07OuverteRéponse partielle

    Ces restrictions auront-elles un effet sur l'appétit de consommation des Français ?

  • 2:09OuverteRéponse directe

    Ça vous évoque quoi, vous, les années Giscard ?

  • 3:48OuverteRéponse directe

    Est-ce que vous y voyez là un paradoxe ?

  • 5:39ComplaisanteRéponse partielle

    Et c'est le grand jour du Black Friday, Mathis.

  • 6:31OuverteRéponse directe

    Est-ce que pour vous, c'était une bonne décision que de décaler cette opération de promotion ?

  • 6:51RelanceRéponse partielle

    Moi, je veux surtout interroger le Black Friday.

Affirmations vérifiables (citations exactes)

  • 2:44Invité politiqueFait
    « Il incarnait vraiment cette droite très libérale et très bourgeoise. »
  • 2:55Invité politiqueFait
    « C'est parce qu'il y a eu des mobilisations féministes d'une ampleur totalement inédite qu'il y a eu les années 68, avec cette revendication des femmes d'être libres dans leur corps, que Valérie Giscard d'Estaing a finalement dû accompagner cette évolution et a permis le vote de la loi. »
  • 4:02Invité politiqueFait
    « C'est-à-dire cette idée que le plus allait apporter le mieux et qu'il n'y avait pas d'arrêt, il n'y avait pas de coup d'arrêt possible à cette obsession de la croissance et de la productivité. »
  • 4:10Invité politiqueFait
    « Et évidemment que cette droite-là, en particulier, n'a absolument pas vu venir le péril environnemental et aussi tout ce qui allait découler en termes d'inégalité, d'appétit vorace du monde financier. »
  • 6:59Invité politiqueFait
    « Si on écoute ce que dit l'UFC Que Choisir, qui a fait une enquête sur les prétendues promotions du Black Friday, et en réalité, ce sont parfois des promotions totalement construites pour l'événement et c'est un moment où on nous appelle à consommer. »
  • 8:10Invité politiqueFait
    « Vous vous souvenez des émeutes du Nutella qui avaient tant défrayé la chronique à l'époque ? »
  • 8:56Invité politiquePromesse
    « Oui je pense que la réglementation doit intervenir pour empêcher d'abord les arnaques commerciales et pour organiser la société de telle sorte qu'on ne soit pas obnubilé par ce qui correspond à des volontés de gagner des marges pour des grands groupes. »
  • 15:30Invité politiqueChiffre
    « Dans les premières semaines du Covid, on a eu entre 35 et 41 milliards de dividendes qui ont été versés, ce qui quand même interroge, est que selon l'ONG Oxfam, entre 2009 et 2018, les versements des dividendes ont été de plus de 70%, pendant que dans la grande distribution, les salaires, eux, ont baissé de 20%. »
  • 18:26Invité politiquePromesse
    « Encadrer les prix de première nécessité. Il suffit d'une loi pour les encadrer. »
  • 18:54Invité politiquePromesse
    « L'alimentation, les prix sur l'alimentation, c'est l'évidence qu'il faut les encadrer d'urgence dans une période de crise aussi grave. »
  • 19:16Invité politiqueFait
    « Le chèque d'urgence alimentaire. C'est une mauvaise idée. »
  • 22:17Invité politiqueFait
    « Dans la grande distribution, le lieu où les marges sont les plus fortes, c'est précisément sur les produits bio. »
  • 28:21Invité politiqueFait
    « Quand vous soulevez 800 kilos par jour que vous entendez un bip en permanence, ce sont des conditions de travail qui sont extrêmement éprouvantes. »
  • 28:54Invité politiqueFait
    « La première c'est que vont faire ces femmes puisque ce sont très majoritairement des femmes qui exercent ce métier et la question de la reconversion pour moi est fondamentale. »

Temps de parole

  • Clémentine Autain62 %
  • Présentateur29 %
  • Invité7 %

0,3 interruption / 10 min (chevauchements et interjections détectés).

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0:18
Présentateur

Bonjour, bienvenue dans Politique. Notre invité aujourd'hui, Clémentine Autain. Bonjour Clémentine Autain.

0:35
Clémentine Autain

Bonjour Arfait Gardette.

0:36
Présentateur

Vous êtes députée La France Insoumise de Seine-Saint-Denis. Vous serez tête de liste pour les prochaines régionales qui devraient avoir lieu en juin 2021. Vous êtes par ailleurs directrice de publication du magazine Regards. Un Noël, pas comme les autres. Ce pourrait être le titre d'un de ces innombrables téléfilms qui inondent le petit écran à l'approche des fêtes. Sauf que ceci n'est pas un film. La pandémie bouleverse tout sur son passage. Jusqu'au nombre de convives autorisés à prendre place autour de la table. 6 maximum, c'est la consigne. Ces restrictions auront-elles un effet sur l'appétit de consommation qui s'empare chaque année des Français ?

A l'approche des fêtes, c'est pour pouvoir bénéficier pleinement de cet engouement que les commerces non essentiels ont pu rouvrir samedi dernier, quelques jours plus tôt que prévu. Histoire également de ne pas se laisser dévorer tout cru par les sites de vente en ligne. D'autant plus menaçant qu'il risquait de profiter seul du Black Friday. La crise sanitaire aurait également eu pour effet de remettre au centre du jeu les super et hypermarchés. Les files d'attente devant leurs portes lors du premier confinement ont montré la place majeure qu'occupent encore ces temples de la consommation. Véritable société en modèle réduit. Mais des modèles qui seraient aujourd'hui en déclin.

Le confinement était-il leur champ du signe ? Et si oui, vers quel modèle faudrait-il se diriger ? Il y a aussi quelques-unes des questions dont nous allons parler aujourd'hui en votre compagnie, Clémentine Autain. Mais je voudrais qu'on commence cette discussion par la disparition qui a marqué la semaine, celle de Valérie Giscard d'Estaing. Il se trouve que vous, vous êtes quasiment née sous Giscard. Ça vous évoque quoi, vous, les années Giscard ?

2:12
Clémentine Autain

Vous avez raison, ça évoque d'abord mon enfance, puisque je suis née en 1973. Donc, toutes les premières images que je voyais dans ce petit écran noir et blanc étaient avec Valérie Giscard d'Estaing. Et puis ce moment mythique, cette phrase mythique, au revoir. Donc, c'est un personnage qui, évidemment, est patiné par le temps, parce qu'on en oublie l'incarnation d'abord d'une bourgeoisie assumée, très forte. Je crois qu'il incarnait vraiment cette droite très libérale et très bourgeoise. Et il avait su, et on en garde beaucoup le souvenir, il avait su comprendre qu'il y avait un enjeu autour de l'avortement grâce aux mobilisations sociales.

Et d'ailleurs, je veux dire que dans ce moment de commémoration, on finit par oublier que c'est parce qu'il y a eu des mobilisations féministes d'une ampleur totalement inédite qu'il y a eu les années 68, avec cette revendication des femmes d'être libres dans leur corps, que Valérie Giscard d'Estaing a finalement dû accompagner cette évolution et a permis le vote de la loi. Enfin, il l'a permis, il l'a nommé Simone Veil et grâce aux voix de gauche, la loi a été adoptée.

3:21
Présentateur

Et surtout, juste, oui, allez-y. Oui, quand on évoque la mémoire de Valérie Giscard d'Estaing, Clémentine Autain, on se souvient aussi de ce que représentait l'époque pendant laquelle il a été président de la République. C'est une époque qui a signé la fin des 30 glorieuses. On n'était plus dans une croissance permanente. Ça a été le début de la crise plutôt permanente, sans pour autant que cela n'entrave, semble-t-il, l'appétit de consommation. Est-ce que vous y voyez là un paradoxe ?

3:52
Clémentine Autain

Non, c'est l'univers mental dans lequel, d'ailleurs, j'ai grandi et nous avons tous évolué, c'est-à-dire cette idée que le plus allait apporter le mieux et qu'il n'y avait pas d'arrêt, il n'y avait pas de coup d'arrêt possible à cette obsession de la croissance et de la productivité.

Et évidemment que cette droite-là, en particulier, n'a absolument pas vu venir le péril environnemental et aussi tout ce qui allait découler en termes d'inégalité, d'appétit vorace du monde financier et aussi de la perte de désir pour une société de consommation qui était déjà décrite à l'époque, même si c'était très minoritaire, mais dans les années 70, sous Valéry Gistard d'Estaing, on a déjà de premiers écrits très importants, comme la société de consommation de Jean Baudrillard, mais bien d'autres textes, mais ils sont à cette époque-là très avant-gardistes d'une certaine manière.

Comme l'était d'ailleurs, vous vous souvenez de ce reportage, de ce documentaire incroyable de Pardon sur la campagne électorale de 1974 de Valéry Gistard d'Estaing et qui avait été interdit par lui à l'époque. Et la forme qu'il avait choisie était aussi très très moderne, mais ne plaisait pas à ce président dont on oublie aujourd'hui, parce que le temps est passé par là, la dimension quand même aussi autoritaire.

5:12
Présentateur

Alors on va voir avec vous justement si dans cette modernité, si les hypermarchés ont toujours leur place aujourd'hui, puisque je ne l'ai pas mentionné quand je vous ai présenté, mais vous venez de publier justement chez Grasset à gauche en sortant de l'hypermarché. On va aller y faire un tour justement à votre compagnie, mais avant cela, je voudrais qu'on commence par ce qui symbolise depuis hier cette frénésie de consommation contemporaine, c'est le Black Friday.

5:39
Invité

Et c'est le grand jour du Black Friday, Mathis. Nous sommes le 4 décembre 2020. Depuis le temps qu'on attend cette date, on a pas mal de promotions. Franchement, restez plein jusqu'à là. J'ai acheté deux overboards. 159 heures, donc ouais, ça vaut le coup. On n'est pas en mesure en temps normal pendant une période de solde d'un mois d'offrir ce type de promotion à nos clients, tout simplement. Ce sont des types de promotions sur ces produits et sur ces marques que l'on ne pourra pas trouver pendant les soldes. Ce n'est pas terrible, effectivement. Mais peut-être que c'est le début, c'est le plus tard, ça va devenir vraiment intéressant, un peu l'américain.

Comme il y en a souvent, des choses comme ça, ça passe un peu dans le flot de plaisir. Je ne sais pas si j'ai fait plus attention à quelque chose.

6:31
Présentateur

Alors Clément Tinotin, le Black Friday, c'était hier. Enfin, c'était hier, c'est encore aujourd'hui d'ailleurs. Ça se poursuit ce week-end. D'habitude, ça a lieu fin novembre, là, c'est début décembre. Est-ce que pour vous, c'était une bonne décision que de décaler cette opération de promotion pour permettre à l'ensemble des commerces d'en profiter ?

6:51
Clémentine Autain

Moi, je veux surtout interroger le Black Friday. D'année en année, nous avons ce moment promotionnel qui n'en est pas vraiment un. Si on écoute ce que dit l'UFC Que Choisir, qui a fait une enquête sur les prétendues promotions du Black Friday, et en réalité, ce sont parfois des promotions totalement construites pour l'événement et c'est un moment où on nous appelle à consommer. C'est-à-dire qu'il ne faudrait pas rater l'offre du moment, la super solde, vraiment l'affaire qu'on va faire ce jour-là. Donc ça nous oblige, ce jour-là, peut-être à consommer des choses dont nous n'avions pas besoin.

Et d'une certaine manière, le Black Friday, c'est vraiment un symbole, un hyper symbole, de cette société dans laquelle la marchandise, l'acte d'achat, prend une place dans nos imaginaires et aussi dans nos porte-monnaies, dans nos portefeuilles, qui est tout à fait dingue. Et d'ailleurs, on l'a vu ce week-end, c'est-à-dire que quand les centres commerciaux, des grands magasins, réouvrent leurs portes, il y a la queue, bien sûr, qui est là, parce que les gens ont cette habitude de consommation.

Alors après, il y a un autre phénomène important, c'est que la course à la promotion est aussi liée à la paupérisation de la société et touche à la fois tout le monde, mais en particulier ceux qui n'ont pas les moyens. Vous vous souvenez des émeutes du Nutella qui avaient tant défrayé la chronique à l'époque ? Voilà, il y avait une grande enseigne

8:15
Présentateur

qui avait proposé des promotions extrêmement importantes sur cette pâte à tartiner. Ça avait effectivement provoqué un afflux vers ces magasins. Mais est-ce que ça veut dire, puisque vous dites, ce qui pose problème, c'est le Black Friday ? Est-ce que selon vous, Clémentine Autain, député de la France Insoumise, il faudrait réguler cette opération, voire l'interdire ? L'an dernier, je rappelle que la formation à laquelle vous appartenez avait soutenu l'opération du Black Friday. Bloc et pas black, il s'agissait d'organiser des opérations de désobéissance en manifestant notamment devant un certain nombre de supermarchés ou de centres commerciaux.

Qu'est-ce qu'il faut faire par rapport à ce Black Friday quand on est contre ?

8:53
Clémentine Autain

Oui, je pense que la réglementation doit intervenir pour empêcher d'abord les arnaques commerciales et pour organiser la société de telle sorte qu'on ne soit pas obnubilé par ce qui correspond à des volontés de gagner des marges pour des grands groupes. Et ces marges-là ne sont pas réintroduites au profit du travail ou au profit d'un investissement pour des produits qui seraient de meilleure qualité, plus performantes sur le plan environnemental. Non, il s'agit de donner toujours plus au capital qui a un appétit sans fin.

9:26
Présentateur

Aux consommateurs également. Moi, en tant que consommateur, les fêtes de Noël arrivent. Je suis bien content de pouvoir bénéficier d'un certain nombre de promotions. Je vais pouvoir faire des cadeaux plus intéressants à ma famille.

9:37
Clémentine Autain

Attendez, il ne s'agit pas d'arrêter les soldes. Ce n'est pas ça que je suis en train de vous dire. Ce que je suis en train de vous dire, c'est qu'il faut que la puissance publique garantisse le fait que ce sont bien des réductions et non pas des constructions, si vous voulez, de produits sur lesquels on invente une promotion et en fait vous vous faites arnaquer. Donc, je pense que la puissance publique doit en effet garantir aux consommateurs un certain nombre de choses et en particulier de lutter contre les arnaques et contre les marges qui sont redistribuées en dividendes et qui ne sont pas réinjectées dans la société pour le bien commun.

Et là, vous savez bien ce que nous cessons de dire en particulier en période de Covid, c'est qu'Amazon qui s'en met aujourd'hui plein les poches, c'est un scandale. L'État ne fait rien à part qu'émander. Or, il faudrait qu'Amazon paye ses impôts en France et donc assurer des taxes sur ses profits et pouvoir mettre tout cela dans de l'argent public qui soit redistribué et qui permette de consolider nos hôpitaux, de développer un autre modèle de consommation, d'investir dans la transition énergétique, etc.

10:46
Présentateur

Alors justement, dans ce modèle de consommation, Clémentine Autain, il y a l'hypermarché qui tient une place importante. Vous dites à son sujet, dans le livre que vous avez donc publié chez Grasset, que c'est un lieu politique. Je vous cite, mais vous allez mieux en parler que moi. Il donne à voir les impasses et les malaises contemporains, du fétichisme de la marchandise, au gaspillage mortifère, de l'exploitation humaine au développement inégalitaire des territoires, de la mise sous surveillance de nos libertés au rythme accéléré de nos vies contemporaines. Ça fait énormément de défauts pour un seul lieu, fût-ce un lieu politique comme vous l'écrivez.

Comment est-ce que vous expliquez que les consommateurs s'y rendent quand même toujours en masse, même si on dit que ce modèle est en train de péricliter ?

11:30
Clémentine Autain

Mais tout est fait pour aller à l'hypermarché. D'ailleurs, moi-même, j'y vais. La société est organisée pour nous emmener vers les centres commerciaux. C'est ça que je dénonce, en fait. C'est que nous-mêmes, nous avons des habitudes ou des incitations qui font que nos modes de vie finissent par correspondre à ce qui a été recherché au moment où on a construit ces hypermarchés, qui sont en fait totalement adossés à l'évolution de la société d'hyperconsommation. Il faut bien se rendre compte que les hypermarchés et les centres commerciaux, qui se sont construits de façon particulièrement forte en France, puisqu'on a été même le premier pays à inaugurer un hypermarché.

Et donc, c'est tout un symbole. Et on est un pays qui en a un nombre très, très important. Et c'était l'idée de les mettre en périphérie urbaine, de pouvoir stocker beaucoup et d'avoir des parkings. Donc, c'est aussi le modèle du tout voiture. On allait se rendre là et on avait là un festival de la marchandise, une espèce de ronde de la marchandise, avec un peu comme un spectacle, puisque précisément un peu comme le Black Friday, vous avez toujours dans l'hypermarché des rayons qui bougent, des promotions, des couleurs, des choses qui scintillent, qui sont nouvelles.

Et d'ailleurs, les enfants, très souvent, veulent aller dans les centres commerciaux parce que c'est le lieu de la fête de la marchandise.

12:49
Présentateur

Mais oui, c'est ce que j'allais vous dire, justement, Clémentine Autain. Moi, je me souviens, par exemple, quand j'étais enfant, j'avais un rêve, c'était de me retrouver enfermé toute une nuit dans un hypermarché pour pouvoir profiter des marchandises. Ça veut dire quoi ? Ça veut dire qu'on est totalement manipulé, qu'on n'aurait pas notre libre arbitre.

Est-ce que cette dénonciation que vous faites des hypermarchés, ça n'est pas aussi peut-être une approche, pardonnez-moi, mais un petit peu condescendante par rapport aux gens qui peuvent aussi y aller, y trouver un plaisir de se rendre dans ces lieux, et aussi un intérêt parce que les prix, ils sont quand même plus avantageux que dans les petits commerces de proximité ?

13:26
Clémentine Autain

C'est l'inverse. D'abord, je ne supporte pas la condescendance ou le mépris pour ceux et celles qui vont dans les hypermarchés. Et quand je vous parlais des émeutes du Nutella, j'ai été très en colère de voir des éditorialistes, des journalistes, des commentateurs qui, eux, sont tranquillement installés à Paris, n'ont quasiment jamais mis les pieds dans un hypermarché, se moquer de gens qui se battent pour un pot de Nutella en promotion. Donc, ce n'est absolument pas de cela dont il s'agit.

Je parle d'une aliénation qui nous concerne toutes et tous, et je me mets dedans, absolument, je me mets dedans, et de nous interroger sur une forme de vacuité de ces activités qu'on peut avoir et qu'on retrouve aussi chez les jeunes, très fortement, ou le samedi après-midi, singulièrement dans les banlieues populaires. Eh bien, le lieu où on se retrouve, c'est l'hypermarché. C'est pour ça que je ne crois pas que c'est un non-lieu, comme le dit Annie Ernaux, elle défend aussi cette idée. Ce n'est pas un non-lieu, c'est un lieu de vie où il se passe des choses et où il y a de la sociabilité. Mais ce que je veux pointer, c'est que c'est un lieu qui est construit autour de l'acte d'achat.

Et est-ce que l'acte d'achat, c'est le bon sens de la société dont on a envie ? Est-ce que la décertification des centres-villes qui a découlé de l'installation de ces hypermarchés partout en France, est-ce qu'on estime que c'est mieux ? Est-ce qu'on estime que c'est ça, le droit à la ville que d'aller dans des lieux qui d'ailleurs visent à reconstituer la ville puisque vous avez des coiffeurs, des pharmaciens, des restaurants, des cinémas dans des lieux clos fermés qui ne sont pas chargés d'histoire et qui n'ont qu'un seul but, vous faire dépenser de l'argent et vous faire acheter quelque chose ?

Je dis moi que c'est un modèle de société qui n'est pas tourné vers ce qui peut nous rendre véritablement libres. Et c'est ça que je veux interroger. C'est que non seulement c'est destructeur pour l'environnement parce que c'est un lieu de gaspillage, c'est un lieu du consumérisme et du gaspillage, mais c'est aussi un lieu dans lequel on a des inégalités très fortes et une captation par le capital de la valeur ajoutée des produits.

Je donne juste un exemple, mais il faut quand même savoir que dans les premières semaines du Covid, on a eu entre 35 et 41 milliards de dividendes qui ont été versés, ce qui quand même interroge, est que selon l'ONG Oxfam, entre 2009 et 2018, les versements des dividendes ont été de plus de 70%, pendant que dans la grande distribution, les salaires, eux, ont baissé de 20%. Et la grande distribution fait partie de ces acteurs, de cette globalisation néolibérale dans laquelle vous avez une part croissante qui va vers le monde financier et non pas vers ceux qui travaillent et non pas vers le bien commun.

On retrouve à l'intérieur de l'hypermarché vraiment tout ce qui, à mon avis, dysfonctionne dans la société contemporaine.

16:14
Présentateur

Est-ce que ça veut dire que selon vous, par exemple, Clémentine Autain, il aurait fallu, plutôt que de fermer les petits commerces, un certain nombre de petits commerces, et laisser ouvertes les grandes surfaces, faire l'inverse pendant la période de reconfinement ?

16:29
Clémentine Autain

Évidemment. Évidemment qu'il aurait fallu soutenir les commerces de proximité, et d'ailleurs, pour deux raisons, c'est très étrange d'imaginer que dans un hypermarché où il y a quand même beaucoup de monde s'est enfermé, ce serait moins dangereux du point de vue du Covid que dans des petites structures qu'on peut aérer, qui sont des petits espaces et n'ont pas potentiellement de grands clusters. Et surtout, la grande distribution a les reins solides pour pouvoir fermer quelques semaines, alors que des commerces de proximité n'auront même pas eu le temps de toucher l'aide d'État avant peut-être d'avoir mis la clé sous la porte.

Donc, c'est un choix du gouvernement qui est, à mon avis, totalement scandaleux et contraire à la société, en tout cas, vers laquelle j'ai envie que nous arrivions à tendre. Et vous savez que de plus en plus de Français boudent les hypermarchés. Il y a un désamour qu'on observe dans les enquêtes d'opinion. Et je pense que ça raconte quelque chose, justement, de cette perte de désir. C'est-à-dire qu'à un moment donné, on se rend compte aussi que cette sollicitation, ces lieux en gare ne sont pas adaptés à ce qu'on a envie, maintenant, de retrouver comme sens pour être ensemble, pour se relier, pour savoir ce dont on a besoin.

17:38
Présentateur

À ceci près, Clémentine Autain, que je reviens à cette question des prix, des tarifs qui sont offerts aux consommateurs. Quand on n'a pas énormément d'argent, on a plutôt intérêt à aller faire ses courses. Alors, si on arrive, évidemment, à résister à la plantation, mais de toute manière, quand on a un budget limité, cette résistance, elle se fait obligatoirement. Mais on a quand même des tarifs qui sont plus faibles qu'ailleurs, en tout cas.

Est-ce que, par exemple, vous auriez eu la même chose en laissant ouvert seulement les commerces de proximité où les prix sont plus importants, même si, dans le livre, vous dites, par exemple, qu'une solution simple et efficace aurait pu être instituée, c'est l'encadrement des prix de biens de première nécessité. Comment est-ce que vous auriez mis ça en place ? C'est très simple,

18:26
Clémentine Autain

encadrer les prix de première nécessité. Il suffit d'une loi pour les encadrer. Donc, nous, nous en avons proposé et c'est une mesure qui permettrait précisément de vous encadrer le prix du livre. Il y a le prix du livre unique. Donc, il y a les possibilités par la législation d'encadrer les prix de première nécessité contre la vie chère. C'est une mesure absolument indispensable. C'est quoi, par exemple,

18:47
Présentateur

quelques exemples justement de biens de première nécessité que vous auriez aimé voir avec le prix encadré ?

18:54
Clémentine Autain

L'alimentation, les prix sur l'alimentation, c'est l'évidence qu'il faut les encadrer d'urgence dans une période de crise aussi grave. Après, il y a d'autres prix qui ne sont pas que dans l'hypermarché. Je pense au prix de l'eau, du gaz ou de l'électricité. Bon, ce sont aussi des prix sur lesquels on peut intervenir. Il y a des chèques

19:13
Présentateur

d'urgence alimentaire qui ont été distribués ?

19:15
Clémentine Autain

C'est une très mauvaise idée. Pourquoi ? Le chèque d'urgence alimentaire. C'est une mauvaise idée. Évidemment, on prend, on est en période de pénurie, donc quand on les a, on les distribue et on est bien content de les trouver. Sauf que si on avait augmenté les minimas sociaux, je pense que ça aurait été beaucoup plus efficace, beaucoup plus simple d'un point de vue administratif parce que ces chèques, c'est toute une technocratie qui se met en place, une bureaucratie.

Et quand vous êtes en difficulté sociale, vous allez donc dans votre hypermarché et au lieu de payer avec de l'argent comme la personne devant et comme la personne derrière, vous avez un chèque qui signe symboliquement que vous êtes dans une situation sociale de détresse. Donc, je ne suis pas du tout convaincue par le chèque. Je pense qu'une hausse des minimas sociaux aurait été plus simple, plus juste et n'aurait pas été stigmatisante pour les personnes comme si d'ailleurs, on n'avait pas confiance sur la façon dont les pauvres dépensent leur argent.

Et je reviens sur ce que vous avez dit avec Gardette parce que vous dites quand on n'a pas d'argent, on dépense, on n'est pas, comment dire, on n'est pas lié à la tentation. Mais ce n'est pas la réalité. Ce n'est pas la réalité parce que...

20:17
Présentateur

Je ne dis pas qu'on n'est pas lié à la tentation mais qu'en tout cas, on a un budget limité donc forcément... Oui,

20:21
Clémentine Autain

mais écoutez-moi bien là-dessus parce qu'on le sait maintenant, les pauvres peuvent par exemple manger des pâtes pendant une semaine pour être sûr qu'à la fin de la semaine ils vont pouvoir acheter un téléphone à leur enfant pour que leur enfant ne soit pas à l'école justement perçu comme pauvre. Et donc vous avez dans l'acte d'achat dans ce que vous achetez et à toutes les échelles sociales un espèce de phénomène de la distinction comme l'avait très bien montré Bourdieu qui fait que c'est une espèce de course sans fin pour essayer par son acte d'achat de quelque part d'investir son identité. Vous voyez ce que je veux dire ? D'investir son identité et la marque l'a très bien compris.

On n'est pas du tout dans un monde d'uniformisation par la consommation. On est dans un univers de distinction par la consommation et chaque catégorie sociale essaie d'accéder aux produits de la catégorie sociale supérieure comme un signe d'élévation. Eh bien moi, je pense que ce mode de consommation sur lequel s'appuie le marketing est quelque chose qui ne permet pas l'épanouissement individuel et qui est dangereux pour le défi qui est devant nous, le défi climatique, le défi pour protéger notre écosystème. Et c'est pour ça que les choses se tiennent assez bien.

21:32
Présentateur

Justement Clément Martinota, puisque vous parlez du marketing et disons même plus largement de la publicité, on voit aujourd'hui qu'il y a énormément de publicités et de marques qui communiquent sur ces questions-là avec des produits plus éco-responsables, plus respectueux de la planète. Est-ce que le marketing et la publicité n'ont pas un rôle pédagogique à jouer justement auprès du public sur les questions environnementales ou bien est-ce que vous n'y voyez vous que de greenwashing ?

22:03
Clémentine Autain

Je pense que par exemple tout ce qui est apparu autour des Nutri-Scores, vous savez, c'est ce qui permet d'avoir une notation avec des grilles, ça éclaire le consommateur. Mais enfin, on est quand même très très loin du compte. Et je veux juste vous dire que dans la grande distribution, le lieu où les marges sont les plus fortes, c'est précisément sur les produits bio. C'est un des lieux de l'arnaque suprême aujourd'hui dans l'hypermarché parce que ça s'adresse sans doute à un public qui a des marges économiques plus importantes qui va être tenté d'acheter ce produit dont la promesse est qu'il soit plus écolo et meilleur pour la santé.

Et il y a là vraiment un univers qui est un univers où la promotion, enfin, où la publicité et le marketing est bien souvent mensongère. Donc là, je crois qu'il y a besoin d'encadrement très fort pour que l'information et la publicité, vous voyez, ce n'est pas la même chose et je ne crois pas qu'aujourd'hui le consommateur soit véritablement protégé et ce sont souvent des alertes, des mobilisations, de mouvements écologistes, d'associations de consommateurs qui permettent de soulever des lièvres.

Et le risque à terme, parce que la question du coût est fondamentale et vous avez raison à chaque fois de rappeler que si on va dans l'hypermarché et pas dans son commerce de proximité, c'est parce que les prix sont moins chers. Mais ils sont moins chers maintenant dans le hard discount. Donc d'un côté, vous avez un public qui de plus en plus va aller dans des supermarchés hard discount et de l'autre côté, des catégories sociales plus aisées qui vont aller dans ce qui se développe, c'est-à-dire des magasins bio de meilleure qualité.

Et moi, c'est ça que je redoute, c'est qu'on ait quelque part un espèce de système à double vitesse au moment où nous aurions besoin de partager les richesses et de permettre à tout le monde de pouvoir accéder de façon proche à une alimentation et à des produits qui sont bons pour la santé et qui correspondent à nos besoins véritables. Dans ce livre, ce que je veux montrer, c'est que la société, avec sa logique du capital qui quelque part domine, la loi du marché si vous voulez, elle ne repose pas sur la réponse à nos besoins véritables, mais elle crée des besoins superflus auxquels nous sommes sans arrêt finalement, on est happé vers ces besoins superflus.

24:22
Présentateur

Vous voyez ce que je veux dire ? Vous avez cité tout à l'heure dans une de vos réponses Clémentine Autain, la romancière Annie Ernaud et vous dites d'ailleurs au début du livre que la littérature s'empare assez peu de cette question des supermarchés. Ça n'est peut-être pas la même chose s'agissant de la musique et de la musique populaire. C'est en tout cas le thème de votre chronique de cette semaine, Antoine Dultère.

24:47
Invité

Oui Hervé, quand on parle de musique et de supermarchés, une référence vient forcément à l'esprit. C'est une chanson du groupe The Clash Lost in the Supermarket. Les punks de The Clash sont perdus au beau milieu d'un supermarché dans cet album paru en 1979. Un supermarché symbole à la fois du marasme économique de cette fin des années 70 et du néolibéralisme qui déboule et qui va transformer le Royaume-Uni avec Margaret Thatcher. Les Clash qui sont peut-être le groupe de musique qui a formulé le plus clairement une critique économique derrière la critique du supermarché.

En France, on évoque aussi les grandes surfaces dans la chanson mais sur un mode moins mélancolique voire nettement plus guilleret comme ce groupe un peu tombé dans l'oubli Les Calamités. Voilà, le supermarché c'était un lieu de sortie assez prisé dans une époque pas si lointaine. On s'y rendait pour se détendre, pour se changer les idées ou carrément pour se laisser aller à la rêverie. C'est en tout cas ce qu'on peut entendre dans une autre chanson, une chanson étonnante signée Jean Ferrat Prisunique. Prisunique, Prisunique, en passant je souris aux petites vendeuses couleurs de pchites oranges. Voilà, Jean Ferrat dans un vrai exercice de style, une espèce de rêverie, une fantaisie.

On est assez loin de la critique du capitalisme entendu chez les punks britanniques. Ferrat n'a pas écrit cette chanson pour dénoncer mais plutôt pour raconter un certain air du temps, un certain imaginaire associé à cette enseigne du Prisunique qui est aujourd'hui disparu. Et c'est ce même registre du quotidien qui va intéresser le groupe anglais Pulp dans son titre célébrissime de 1995 Common People. Cette chanson a été le titre le plus diffusé sur les radios britanniques au moment de sa sortie.

C'est l'histoire d'une rencontre étonnante entre un jeune homme d'origine modeste et une jeune femme très riche qui veut vivre comme les gens ordinaires pour voir comment ça fait et pour faire découvrir la vie ordinaire à quelqu'un quoi de mieux que de l'emmener au supermarché. Et cette jeune femme se retrouve en train de rire mais de rire de façon un peu triste toute seule au milieu des rayons. La morale arrive juste après. Il n'y a rien de cool à vouloir tout faire comme les gens modestes quand on est riche.

27:45
Présentateur

Clémentine Autain suite à cette chronique d'Antoine Dulster Jean Ferrat avec cette chanson sur les vendeuses du prix unique je voudrais juste que vous disiez un mot des caissières des hypermarchés parce qu'on n'a pas parlé des conditions de travail vous expliquez que leur travail est pénible physiquement que c'est souvent des contrats précaires qu'il y a peu de considération de la part des clients parce que du coup il faut se réjouir que les caisses soient de plus en plus automatisées que peut-être ce métier pénible finisse par disparaître.

28:13
Clémentine Autain

Moi je suis toujours favorable à ce que la machine remplace l'activité humaine quand cette activité est pénible et c'est le cas quand vous soulevez 800 kilos par jour que vous entendez un bip en permanence ce sont des conditions de travail qui sont extrêmement éprouvantes et d'ailleurs de plus en plus ce sont des jeunes qui à temps partiel tout en faisant des études ou d'autres activités exercent ce métier et on ne se projette plus en tout cas de moins en moins dans une carrière de caissière.

Donc si c'est possible de le remplacer oui mais attention il y a deux questions qu'il ne faut jamais oublier la première c'est que vont faire ces femmes puisque ce sont très majoritairement des femmes qui exercent ce métier et la question de la reconversion pour moi est fondamentale elle n'a pas été anticipée à l'époque des gueules noires on se souvient avec les mineurs et là la disparition potentielle et la deuxième c'est l'humain est-ce qu'on a envie de lieux où on va acheter des choses où il n'y a pas de contact humain et ça je pense que cette société là dont rêve Amazon qui a imaginé un grand hypermarché totalement connecté c'est celui de la surveillance généralisée et de la déshumanisation et en tout cas ce n'est pas mon projet de société.

29:30
Présentateur

A gauche en sortant de l'hypermarché c'est donc le livre que vous publiez chez Grasset Clémentine Autain député La France Insoumise merci d'avoir été l'invité de Politique cette semaine une émission préparée par Antoine Dulster réalisée par François Connac avec à la prise de son Audrey Guélil