#Découvrefeu | Reprendre sa respiration 1/3 | François-Xavier Bellamy
Transcription youtube_captions. À recouper avec la source d'origine.
Analyse automatique
Générée par IA — peut contenir des erreurs. Méthodologie
Chapitres
Affirmations vérifiables (citations exactes)
- 2:24Invité politiqueFait
« Le corps est le tombeau de l'âme : "soma séma" en grec. »
- 9:46Invité politiqueChiffre
« Le ministère concerné nous recommande de manger et de bouger : mangerbouger.fr ! »
- 19:19Invité politiqueFait
« Prenez l'exemple d'un roi, le plus grand roi du monde, celui qui possède tout ce qu'il peut désirer. »
- 20:02Invité politiqueFait
« Quelque condition qu’on se figure, où l’on assemble tous les biens qui peuvent nous appartenir, la royauté est le plus beau poste du monde. »
- 27:40Invité politiqueFait
« Donnez-lui tous les matins l'argent qu'il peut gagner chaque jour à la charge qu'il ne joue point, et vous le rendez malheureux. »
Temps de parole
- François-Xavier Bellamy100 %
≈ 0 interruption / 10 min (chevauchements et interjections détectés).
Modèle mistral-small-latest · prompt v1 · les citations sont vérifiées mot pour mot dans le transcript ; le taux de réponse directe est calculé à partir des verdicts question par question. Aucun label idéologique n'est produit.
Bonjour à tous ! Très heureux de vous retrouver aujourd'hui dans ce nouveau lieu exceptionnel qui nous accueille, et je voudrais commencer par dire un immense merci en notre nom à tous à Michel Priou, le président du Tennis Club de Versailles qui nous accueille ici, ainsi qu'à toute son équipe. Nous sommes sur un court de tennis pour parler de ce qui sera le thème de ce nouveau Découvre-feu, c'est-à-dire le sport. Nous avons décidé de consacrer ces moments de retrouvailles à distance à tout ce qui parfois peut nous manquer dans cette période un peu particulière, tout ce avec quoi nous entretenons une relation singulière dans ce moment confiné.
Et le sport fait partie de ces activités qui se trouvent bouleversées dans l'expérience d'aujourd'hui, de ces activités que nous espérons retrouver, que nous retrouvons déjà avec un rapport un peu nouveau. Lors de notre dernier Découvre-feu, nous avons parlé du repos, maintenant nous allons nous engager dans l'effort. Après le sommeil, voici venu le moment de parler de ce dans quoi nous aimons dépenser notre énergie.
Je préfère vous prévenir tout de suite : je ne parle pas du sport en spécialiste, je ne suis pas un grand praticien, mais je crois que la philosophie peut peut-être nous dire quelque chose d'original, d'intéressant, d'étonnant d'éclairant - j'espère en tous les cas - sur ce qui a pris tant de place dans beaucoup de nos vies, ce qui évidemment prend aussi tellement de place dans la vie de nos sociétés aujourd'hui.
Donc nous allons parler du sport : ça n'a pourtant absolument rien d'une évidence, ni que je vous en parle, ni que la philosophie ait quelque chose à en dire, et nous allons commencer ce petit Découvre-feu de manière un peu paradoxale par tenter de démontrer ensemble pourquoi la philosophie n'a rien à faire avec le sport, pourquoi elle n'a rien à voir avec lui. D'abord cela pourrait sembler évident parce que la philosophie est affaire d'esprit alors que le sport est affaire de corps. C'est ce que nous dit la naissance de la philosophie. Souvenez-vous, à l'origine de la philosophie, il y a l'oeuvre magnifique de Platon qui traduit les intuitions philosophiques de son maître Socrate.
Or que nous dit Platon, qu'est-ce que Platon vient fonder comme une sorte de structure interne à l'exercice philosophique ? Il fonde ce dualisme qui a si durablement marqué la civilisation occidentale. D'un côté il y a le corps et de l'autre il y a l'esprit. Et le corps, nous dit Platon, c'est ce dont il faut parvenir à affranchir l'esprit. "Le corps est le tombeau de l'âme" : ainsi s'exprime Socrate dans le Phédon au moment où il va mourir.
Socrate, condamné à mort, boit la ciguë et, en réfléchissant à ce qui est en train de se produire alors que le poison fait effet, alors qu'il réfléchit sur cette séparation du corps et de l'âme que représente la mort, Socrate affirme que la mort est une libération parce que l'âme n'est pas mortelle comme le corps, elle n'est pas rivée à la matière et condamnée comme la matière à la destruction inévitable. L'âme est au contraire ce principe essentiel de notre être, ce principe d'animation qui échappe aux pesanteurs de la matière pour peu que nous ayons bien voulu lui permettre de faire cette expérience de liberté dès le moment de notre vie.
Qu'est-ce que nous faisons quand nous pensons, qu'est-ce que nous faisons quand nous philosophons ? Nous concentrons notre intelligence à tenter de connaître la vérité, une vérité que nos sens ne nous livrent pas. Ce que nous voyons autour de nous, ce sont des choses, des choses singulières, des choses sensibles, des choses qui ont un jour commencé et qui toutes un jour disparaîtront parce qu'elles seront usées, vieillies, parce qu'elles seront détruites. Alors que la philosophie, au contraire, voudrait nous permettre de nous concentrer sur ce qui est de toujours, sur ces grandes idées que nous partageons avec les philosophes de 25 siècles d'histoire.
Lorsque Socrate réfléchissait à la question de la justice, lorsqu'il tentait de comprendre ce qu'est la vertu, il parlait de ce que nous avons en partage avec lui, c'est-à-dire de quelque chose qui ne change pas dans le temps, qui ne varie pas avec les instants successifs du temps. Cela, c'est l'ordre de la pensée, c'est l'ordre de l'esprit, c'est ce que nous appelons avec Platon, de cette expression un peu galvaudée, le "ciel des idées".
Le philosophe est celui qui veut habiter le ciel des idées, il veut vivre avec des vérités atemporelles, il veut vivre avec des vérités éternelles, il veut installer son esprit dans le royaume de la vérité, ce royaume qui ne passe pas, et il laissera son corps partir avec ce qui revient à la terre. Au fond, ce dualisme platonicien a, au coeur de l'intuition qu'il nous propose, l'occasion de condamner tout ce qui relève du culte du corps, de la passion du corps, et avec ce culte du corps de la culture physique, c'est-à-dire du sport. Le corps est le tombeau de l'âme : "soma séma" en grec. Le corps est une tombe et notre âme aspire à sortir de la tombe, à se libérer du corps.
Il y a deux choix dans l'existence. Soit vous voulez être philosophe et vous apprenez à votre âme à se détacher de son corps, vous apprenez à votre âme à mépriser le corps comme le tombeau qui l'empêche de voir face-à-face, sans la médiation des choses sensibles, la vérité éternelle. Soit vous choisissez de vous émanciper de votre propre réalité charnelle, soit au contraire vous choisissez de cultiver le corps et toutes les passions du corps : la gloutonnerie, la paresse, l'ivrognerie. Et bien sûr avec ces passions du corps il faudra ranger le sport.
Le sport était dans la Grèce de l'Antiquité une culture à part entière, c'était un art auquel on s'adonnait, auquel on consacrait beaucoup de temps. Il fallait, pour un Grec du Vème ou du IVème siècle avant Jésus-Christ, pour les Grecs que connaissait Platon, être beau. La beauté physique était le signe de l'excellence à laquelle on visait Les grecs avaient un mot très particulier pour désigner cette excellence : il fallait être "kalos kai agathos", il fallait être beau et bon. Et très souvent lorsque Socrate rencontre dans les dialogues de Platon l'un de ses interlocuteurs, il s'adresse à lui en ces termes : "tu es beau et bon. Être beau et bon la fois.
La beauté physique était un peu comme dans notre monde à nous une forme de norme, une exigence que l'on s'appliquait à soi-même. Et pour être beau il fallait cultiver son corps, il fallait aller sur la palestre se livrer à la gymnastique, il fallait travailler à sculpter son corps, à affûter son corps. Devenir sa propre oeuvre, voilà tout ce que Platon cherche à mettre de côté. Lui a suivi son maître Socrate que toute la tradition nous dit, comme toute l'oeuvre de Platon, avoir été extrêmement laid. Socrate est gros, il est repoussant de laideur, c'est un "Silène" disent ceux qui ne l'aiment pas, c'est-à-dire quelqu'un qui ressemble à ces monstres de la mythologie.
Par sa propre existence, il constitue une objection à toutes les valeurs de la Grèce de son temps. Et cette objection est à soi seule une rupture. Le fait que Socrate soit laid n'a rien d'une anecdote ; c'est un signe que le corps ne doit pas être cultivé, que ce qui compte c'est l'esprit, que ce qui compte c'est la vérité. Comme chacun sait, l'essentiel c'est ce que les yeux ne voient pas, l'essentiel est à l'intérieur, l'essentiel c'est la beauté intérieure, c'est la beauté de l'âme qui contemple la vérité.
Et c'est la raison pour laquelle Socrate, tout en étant laid, est infiniment plus séduisant, plus attirant, plus enthousiasmant pour le jeune Platon, comme la philosophie le sera pour tous ceux qui les suivront, que la pratique de ces activités physiques qui ne sont qu'une manière de cultiver ce qui de toute façon va mourir, une manière de rendre honneur à ce qui un jour va pourrir. Notre corps n'est rien et ce qui est vraiment en nous, ce qui mérite d'être cultivé, ce qui mérite tout notre soin, c'est notre esprit, c'est notre intelligence. Adieu le sport !
Si vous voulez être philosophe, il faut arrêter tout de suite, il faut vous concentrer sur l'essentiel : le seul sport qui vaille d'être cultivé, c'est celui qui cultive l'esprit. C'est l'activité intellectuelle qu'il faut réveiller et non pas cette activité physique qui n'a en soi aucune valeur. La deuxième raison pour laquelle le sport n'a aucune raison d'intéresser la philosophie, c'est que le sport est justement une activité qui ne cherche rien au dessus d'elle-même. C'est une grande particularité du sport.
Le mot "sport" vient d'ailleurs de l'ancien français "desport", "disport", qui désigne une manière de se déporter de ce qui est important, de se mettre sur le côté de s'arrêter un instant. Le mot sport veut dire à peu près la même chose que le loisir ou que le divertissement : une distraction, un amusement. Le propre du sport c'est d'être absolument inutile. Bien sûr, vous me direz "le sport n'est pas dépourvu d'effets bénéfiques, si l'on pratique le sport on a plus de chances d'être en bonne santé. Le ministère concerné nous recommande de manger et de bouger : mangerbouger.fr ! Voilà qui fait partie de l'exercice nécessaire pour pouvoir garder un minimum de santé.
Le sport n'est peut-être pas dépourvu d'effets bénéfiques mais si vous regardez l'activité-même du sportif, ce que fait le sportif quand il fait du sport c'est précisément cela qui ne sert à rien. Si vous allez courir pour courir, vous ne courrez pas pour arriver quelque part non vous courez et la course est en tant que telle le but de votre activité, c'est le but de votre effort. Dans n'importe quel centre de nos grandes villes aujourd'hui, vous verrez des gens qui courent, et qui courent très généralement en rond. Ils reviennent à la fin de la course au point dont ils sont partis, ils tournent sur eux-mêmes et leur course ne les conduit nulle part.
Leur course est donc à elle-même son propre but, elle n'a pas de point d'arrivée, elle n'a pas d'objectif. Il n'y a pas un endroit au terme duquel vous pourriez vous dire comme le coureur de marathon "j'ai donné tout mon effort, je suis arrivé là où je voulais aller". Non vous allez courir et quand vous avez fini de courir vous rentrez de là d'où vous êtes parti. C'est au fond l'absurdité du sport qu'il est à lui-même son propre but, qu'il ne sert pas autre chose que lui-même. On soulève des haltères mais, à la fin, quand on les a bien soulevées une fois, deux fois, trois fois, on les remet à la même place.
Sur un terrain de tennis, on court pour se renvoyer la balle et à la fin on range le tout et il ne plus rien. On ne laisse pas une oeuvre derrière soi, on n'opère pas quelque chose qui changerait quoi que ce soit au monde qui nous entoure. Vous pouvez vous passionner pour l'escrime sans jamais tuer personne alors que la véritable noblesse de l'épée est qu'elle sert précisément à quelque chose : à occire ses adversaires. De fait, une activité ne devient un sport que lorsqu'elle ne sert plus à rien. Quand vous avez besoin de vous nourrir, vous allez courir derrière le gibier.
Le jour où vous n'avez plus besoin de courir derrière le gibier parce que des élevages et des abattoirs vous fournissent la viande dont vous avez besoin, la chasse devient un sport. Le propre du sport c'est d'être inutile et de se détacher précisément par son inutilité. Disons-le d'une manière extrêmement simple et triviale : le sport est aussi peu propice à la philosophie parce que c'est une activité très datée. La philosophie s'intéresse à des choses de toujours et le sport n'est pas de toujours. En vérité il y a très peu de moments dans l'histoire de l'humanité où l'on ait fait du sport au sens que nous entendons aujourd'hui. Le terme est relativement récent.
Le sport, si nous y regardons bien dans notre civilisation, a marqué deux grands moments qu'étaient l'Antiquité - et plus particulièrement les périodes d'Antiquité tardive à Rome ou dans la Grèce antique - et la période moderne. Pour le reste, le sport a été une sorte de luxe extrêmement marginal dans la société, le luxe des riches et des puissants. Parce que quand vous consacrez tout votre effort à cultiver la terre pour arracher péniblement ce qui permettra de vous nourrir, vous n'avez pas besoin d'aller faire du sport pour vous dépenser ensuite.
Quand vous avez besoin de mobiliser toute votre énergie pour vous défendre contre de véritables ennemis, il est très peu probable que vous ayez ensuite l'envie de dépenser de l'énergie pour rien. Si vous avez besoin de courir pour aller quelque part, vous le ferez et vous n'aurez plus du tout envie ensuite d'aller faire votre jogging. La vérité c'est que dans l'immense partie de l'histoire de l'humanité, dans l'immense majorité des sociétés humaines, le sport a été absolument peu répandu parce que les hommes se sont d'abord dépensés pour des choses nécessaires à la vie et qu'ils n'avaient plus ensuite le loisir de dilapider leur effort pour quelque chose de parfaitement inutile.
Il y a eu du sport dans l'Antiquité parce qu'il y avait des esclaves, et le sport n'existait que parce que les esclaves fournissaient l'effort physique indispensable pour la survie de la société. Il y a eu du sport dans la période contemporaine parce que le développement de la bourgeoisie a suscité le développement du sport, et ensuite la mécanisation, l'automatisation (de l'agriculture, de l'industrie) ont libéré nos corps pour une activité bien plus intellectuelle. Le travail est devenu souvent un effort de l'esprit et nous avons besoin de retrouver nos corps de temps en temps. C'est la raison pour laquelle nous allons courir en rond.
Mais la vérité c'est que nous ne courons en rond que parce que nous ne savons plus quoi faire d'utile de nos corps. Le sport ne sert à rien : pourquoi y aurait-il quelque chose à en dire ? Il y a d'un côté le "negotium", l'activité utile, concentrée sur ce qui nous est nécessaire, et de l'autre côté "l'otium" c'est-à-dire le loisir, ce qui ne produit rien. L'otium, en bonne philosophie, devrait être consacré à cette gratuité magnifique des choses de l'esprit plutôt qu'à cette gratuité absurde d'une activité physique qui ne produit rien d'autre qu'elle-même. "Negotium", "otium", mais on pourrait même dire "opium" si l'on voulait plaisanter.
Il y a dans le sport un opium, c'est-à-dire quelque chose dont le but est de nous endormir, de nous permettre de penser à autre chose. C'est d'ailleurs la raison pour laquelle le développement massif du sport - je me permets de le dire de manière un peu provocatrice - a toujours été dans l'histoire un symptôme des périodes de décadence. Lorsqu'un peuple est en train de mobiliser son énergie collective pour faire de grandes choses, il ne pense pas au sport. Soit vous êtes en train de conquérir le monde, soit vous êtes en train d'inventer un art, soit vous êtes en train de sécréter des génies, soit vous êtes concentré sur la passion "du pain et des jeux".
Et c'est toujours dans les moments d'effondrement que le sport s'est le plus développé, en tous les cas ce qu'une rapide considération de l'histoire pourrait nous conduire à penser. C'est d'ailleurs vrai aussi de nos vies individuelles : soit vous êtes en train de mener à bien d'immenses projets, de vous engager dans d'incroyables aventures, soit vous avez - pour oublier que votre vie est beaucoup plus morne que cela - un abonnement pour suivre le foot. Soit vous êtes en train de mourir d'épuisement en taillant le marbre ou bien de devenir sourds à force de composer des symphonies, soit vous pouvez lever des haltères et tirer sur des cordes.
Il faut choisir son camp, et le sport, de ce point de vue-là, pourrait apparaître comme étant totalement contre indiqué pour qui veut choisir la voie de l'esprit. Le sport est un divertissement, c'est une manière de se disperser, de se "divertir" au sens littéral du terme : de s'écarter de l'essentiel. C'est une activité qui se cherche elle-même, qui se donne à elle-même son propre but, et cela c'est la définition-même du divertissement. Alors pour penser le sport dans ce moment critique que nous vivons ensemble, il me semble qu'il n'y a pas d'auteur plus indiqué que l'immense Blaise Pascal qui n'était pas - c'est le moins qu'on puisse dire - un grand sportif.
Blaise pascal a été au contraire un très grand intellectuel, un très grand penseur, un penseur très longtemps souffrant et qui est mort très jeune à cause d'une santé très fragile. Pascal n'a pas été un très grand praticien du sport mais il est l'un de ceux qui a le mieux pensé ce que nous cherchons dans le sport, dans cette activité physique, c'est-à-dire le divertissement. Le point de départ de Pascal - et c'est un point de départ sur lequel malheureusement nous sommes renvoyés à notre expérience personnelle - c'est que chacun d'entre nous fait l'expérience, s'il n'a rien qui l'empêche d'y penser, de sa propre misère.
Par "misère", Pascal entend cette espèce de malheur qui est continuellement notre lot. Tous les hommes se plaignent, tous, toujours : jeunes, vieux, riches, pauvres, de toutes classes sociales, de toutes conditions. Tout le monde se plaint. Je pense que vous n'avez sans doute jamais rencontré, ou alors c'était très rare, quelqu'un qui se présente à vous en vous disant qu'il est parfaitement heureux, qu'il est au comble du bonheur. Il nous manque toujours quelque chose, nous sommes toujours insatisfaits, nous avons toujours besoin de ce que nous ne possédons pas, et dès lors que nous l'avons obtenu, un autre besoin survient qui nous empêche d'être comblé.
Nous ne sommes jamais comblés et c'est la raison pour laquelle, parce que cette "béance", dit Pascal, est en nous, parce que cette espèce de vide intérieur nous obsède et nous habite, c'est à cause de cette misère que nous avons besoin tout simplement de penser à autre chose. Si vous n'avez rien d'autre à penser vous serez fondamentalement déprimés alors il vaut mieux vous changer les idées, et quoi de mieux pour se changer les idées que de ne plus penser du tout, c'est-à-dire de faire du sport ?
C'est très facile de comprendre cette nécessité psychologique mais aussi cette nécessité anthropologique fondamentale du sport, si vous prenez l'exemple de quelqu'un qui aurait tout pour être comblé. Prenez l'exemple d'un roi, le plus grand roi du monde, celui qui possède tout ce qu'il peut désirer. Tout cela il l'a instantanément, et pourtant ce plus grand roi du monde - vous pouvez parfaitement en faire l'expérience de pensée - ne sera pas lui non plus au comble du bonheur. "Quelque condition qu’on se figure, où l’on assemble tous les biens qui peuvent nous appartenir, la royauté est le plus beau poste du monde.
Et cependant, qu’on s’en imagine accompagné de toutes les satisfactions qui peuvent le toucher. S’il est sans divertissement et qu’on le laisse considérer et faire réflexion sur ce qu’il est, cette félicité languissante ne le soutiendra point. Il tombera par nécessité dans les vues qui le menacent, des révoltes qui peuvent arriver et enfin de la mort et des maladies, qui sont inévitables.
De sorte que s’il est sans ce qu’on appelle divertissement, le voilà malheureux, et plus malheureux que le moindre de ses sujets qui joue et qui se divertit." Le roi le plus riche et le plus puissant du monde, s'il n'a rien qui le divertit, sera immédiatement malheureux par tous les malheurs qu'il verra, tout ce qui pourrait lui arriver de mal, toutes les catastrophes qui pourraient lui tomber dessus, et de toute façon cette catastrophe inévitable qui arrivera à la fin et qui est la mort à laquelle il ne peut échapper.
"Qu'on laisse un roi sans rien et l'on se rendra compte, dit Pascal dans une autre version célèbre de ce fragment, qu'un roi sans divertissement est un homme plein de misères et qui les sent comme un autre. De là vient, continue Pascal, que le jeu (et nous pourrions dire le sport même si le mot ne lui vient pas à l'esprit) est si recherché. Ce n'est pas qu'il y ait en effet du bonheur ni qu'on s'imagine que la vraie béatitude soit d'avoir l'argent qu'on peut gagner au jeu, ou dans le lièvre qu'on court, on n’en voudrait pas s’il était offert.
Ce n’est pas cet usage mol et paisible et qui nous laisse penser à notre malheureuse condition qu’on recherche, mais c’est le tracas qui nous détourne d’y penser et nous divertit. Il y a là un ressort psychologique absolument magnifique ! Pascal nous dit : nous aimons courir derrière le lièvre, nous aimons le sport qu'est la chasse, parce qu'il nous divertit de penser à tous nos soucis, à toutes nos misères, à cette expérience du vide intérieur que nous sentons en nous-mêmes. Quand vous êtes focalisés sur le lièvre ("est-ce que je vais réussir à le tirer ?") vous ne pensez plus qu'à lui, et c'est la raison pour laquelle le sport vous empêche de penser à vous-même.
"On n'en voudrait pas s'il était offert" : je reviendrai sur cette expression juste après mais retenez bien cette expression qui, je crois, est d'une vérité psychologique absolument extraordinaire pour comprendre le grand ressort du sport. "Raison pourquoi on aime mieux la chasse que la prise", continue Pascal. Ce qui compte dans le sport, ça n'est pas la prise, c'est la chasse. Ce qui compte dans le sport ce n'est pas d'arriver au but mais c'est le chemin que l'on fait pour y parvenir. "De là vient que les hommes, continue Pascal, aiment tant le bruit et le remuement." Nous aimons nous remuer. Le sport ça n'est finalement rien que cela. Que fait-on sur ce court de tennis ?
On se remue, c'est le remuement que l'on aime. "Les hommes aiment tant le bruit et le remuement. De là vient que la prison est un supplice si horrible. De là vient que le plaisir de la solitude est une chose incompréhensible, et c'est enfin le plus grand sujet de félicité de la condition des rois de ce qu'on essaie sans cesse à les divertir et à leur procurer toutes sortes de plaisir. Ce qu'il y a de mieux dans la situation d'un roi ça n'est pas de tout posséder mais c'est d'être toujours diverti par tout ce qui vous entoure et qui vous procure une foule innombrable d'activités.
Nous sommes ici au Tennis Club de Versailles où les grands de la Cour jouaient à la paume, le jeu de paume, l'ancêtre de notre tennis, et où les rois, pour beaucoup d'entre eux tous les jours, allaient chasser. On chasse le lièvre dans le parc de Versailles qui est entièrement construit comme un terrain de chasse avec ses allées ses étoiles qui permettent de rabattre le gibier. Il faut bien que le roi se divertisse. On pourrait penser que c'est absurde parce que si le roi veut un lièvre, il n'a qu'à le demander... Mais non : ce qui compte pour lui c'est d'aller le chercher lui-même et de courir derrière le lièvre, et que le lièvre lui résiste.
Ce qui compte pour le roi ce n'est pas le lièvre, bien sûr, c'est le sport ! "Voilà tout ce que les hommes ont pu inventer pour se rendre heureux. Et ceux qui font sur cela les philosophes et qui croient que le monde est bien peu raisonnable de passer tout le jour à courir après un lièvre et qu'il ne voudrait pas avoir acheté, ne connaissent guère notre nature. Ce lièvre ne nous garantirait pas de la vue, de la mort et des misères qui nous en détournent, mais la chasse nous en garantit.
Et ainsi, quand on leur reproche que ce qu'ils recherchent avec tant d'ardeur ne saurait les satisfaire, s'ils répondaient comme ils devraient le faire s'ils y pensaient bien, qu'ils ne recherchent en cela qu'une occupation violente et impétueuse qui les détourne de penser à soi, et que c'est pour cela qu'ils se proposent un objet attirant qui les charme et les attire avec ardeur, ils laisseraient leurs adversaires sans répartie.
Si l'on demandait à quelqu'un qui joue sur ce court de tennis "pourquoi jouez-vous ?", il vous répondra sans doute "je joue parce que je veux gagner la partie" ou bien "je joue parce que je veux entretenir ma santé", "je joue parce que je veux m'amuser avec des amis"... La vérité c'est qu'il devrait répondre qu'il joue pour oublier qu'il est mortel qu'il joue pour oublier tous ses malheurs, qu'il joue pour ignorer pendant le temps béni du sport les soucis qui, s'il ne courait pas, seraient en train d'assaillir son esprit.
Il le sert à rien de faire sur cela les philosophes : il y a chez Pascal quelque chose de très ambigu : Pascal méprise le divertissement - "voilà tout ce que les hommes ont pu inventer pour se rendre heureux" - mais en même temps il méprise ceux qui méprisent le divertissement parce que "ce qui font sur cela les philosophes", ceux qui regardent tout cela de loin, ceux qui se moquent de ces bonhommes en train de courir derrière un ballon de cuir pour le mettre dans un filet seulement pour oublier qu'ils sont mortels, oublient qu'en réalité il n'y a que le divertissement qui puisse nous sortir de notre misère ici-bas. La danse...
Vous savez que Pascal écrit sous forme de fragments, de petits fragments très courts, ce sont des brouillons qui ont été publiés mais ce sont d'abord des petits fragments qu'on a retrouvé. "La danse : il faut bien penser où l'on mettra ses pieds". Au fond, le bonheur du sport c'est de n'avoir à penser qu'à où l'on va mettre ses pieds, apprendre à bien faire un revers à deux mains, à bien fléchir sur ses jambes.
Au fond c'est de cela que le sport nous offre le trésor inestimable : ne plus penser à rien ou plus exactement ne plus penser qu'à où l'on mettra ses pieds, c'est-à-dire de toutes petites questions infiniment concrètes qui nous évitent de nous plonger dans de grandes questions infiniment plus ennuyeuses. Ce que nous dit Pascal c'est que le véritable ressort du sport, c'est que c'est le sport qu'on aime ; le ressort de la compétition, c'est que ça n'est pas la victoire qu'on veut. Accrochez-vous, il y a ce petit moment psychologique assez extraordinaire. Pascal nous le disait "on n'en voudrait pas s'il était offert".
Imaginons que vous partez à la chasse et qu'on vous dise "c'est ridicule, attendez, je vous le donne ce lièvre, vous allez vous évitez le tracas qui consiste à sortir dans les bois, à aller par le grand froid vous mettre au fond des forêts, je vous donne ce lièvre, n'allez pas le chercher". En fait ce n'est pas cela que nous voulons ce n'est pas le lièvre qu'on veut : "on n'en voudrait pas s'il était offert'. Imaginez qu'on commence un match de tennis et que votre adversaire vous dise : "disons tout de suite que je vous cède la victoire". Ce serait évidemment totalement déprimant.
Vous voulez gagner mais vous voulez surtout mériter votre victoire, vous voulez surtout le temps du match qui vous permettra de faire l'expérience de l'effort, de faire l'expérience du sport. C'est le ressort de la compétition. "Tel homme, écrit Pascal en pensant aux jeux d'argent (mais ceci s'applique parfaitement aux sports de la même manière) passe sa vie sans ennui en jouant tous les jours peu de choses. Donnez-lui tous les matins l'argent qu'il peut gagner chaque jour à la charge qu'il ne joue point, et vous le rendez malheureux. Si vous lui donnez tous les matins l'argent qu'il espérait gagner au jeu, en échange la condition c'est qu'il ne joue plus. Il sera terriblement malheureux.
"On dira peut-être que c’est qu’il recherche l’amusement du jeu et non pas le gain. Faites-le donc jouer pour rien, il ne s’y échauffera pas et s’y ennuiera.
Ce n’est donc pas l’amusement seul qu’il recherche, un amusement languissant et sans passion l’ennuiera, il faut qu’il s’y échauffe et qu’il se pipe lui-même en s’imaginant qu’il serait heureux de gagner ce qu’il ne voudrait pas qu’on lui donnât à condition de ne point jouer, afin qu’il se forme un sujet de passion et qu’il excite sur cela son désir, sa colère, sa crainte pour l’objet qu’il s’est formé, comme les enfants qui s’effraient du visage qu’ils ont barbouillé." Magnifique passage : si tous les matins vous donnez quelque chose à quelqu'un qui jouait, vous lui donnez ce qu'il espérait gagner : il s'ennuiera.
Si vous lui dites "dans ce cas, joue sans espoir de gain" : il s'ennuiera aussi. Il faut bien qu'il y ait un objectif pour qu'ils se trompe lui-même, pour qu'il "s'échauffe" dit Pascal, pour qu'il s'enthousiasme, pour qu'il s'excite lui-même, pour qu'il fasse effort vers quelque chose, et c'est précisément dans cette espèce de tromperie que nous nous imposons à nous-mêmes que le sport déploie sa pleine efficacité. Nous sommes persuadés que notre vie maintenant dépend de la victoire de notre club de foot préféré, et nous suivons la compétition avec un enthousiasme débridé.
En réalité cette victoire ne compte pas pour elle-même ; ce qui compte c'est notre propre enthousiasme, mais il faut pour cela qu'il y ait une promesse de victoire. Ce qui compte le plus, ça n'est pas la victoire. Ce qui compte le plus c'est le jeu lui-même. "Mais qu'on juge, constate Pascal, quel est ce bonheur qui consiste à être diverti de penser à soi." Ce bonheur est tellement pitoyable, le bonheur que nous pouvons vivre ici bas, qu'il ne consiste qu'à oublier pour un instant nos malheurs quotidiens, dans cet opium du sport qui nous permet d'oublier les soucis qui nous assaillent.
"L'homme et si malheureux qu'il s'ennuierait même sans aucune cause d'ennuis, écrit encore Pascal, et il est si vain qu'étant plein de mille causes essentielles d'ennui, la moindre chose comme un billard et une balle qu'il pousse, suffisent pour le divertir. Nous sommes tellement misérables que nous n'avons même pas besoin d'une raison d'être malheureux pour être malheureux. Et nous sommes tellement vains, c'est-à-dire tellement superficiels, qu'il nous suffit d'avoir une balle à pousser pour oublier les mille causes que nous avons d'être terriblement malheureux.
Un autre fragment dit encore : "d'où vient que cet homme qui a perdu depuis peu de mois son fils unique et qui, accablé de procès et de querelles, était ce matin si troublé, maintenant n'y pense plus du tout. Ne vous en étonnez pas, il est tout occupé à voir par où passera ce sanglier que les chiens poursuivent avec tant d'ardeur. Il n'en faut pas davantage pour chasser tant de pensées tristes. Voilà l'esprit de ce maître du monde tout rempli de ce seul souci." Un autre fragment dit (c'est la même histoire) : "cet homme si affligé de la mort de sa femme et de son fils unique qui a cette grande querelle qui le tourmente, d'où vient qu'à ce moment il n'est pas triste ?
C'est qu'on vient de lui servir une balle et il faut qu'il la rejette à son compagnon. Il est occupé à la prendre à la chute du toit pour gagner une chasse. Comment voulez-vous qu'il pense à ces affaires, ayant cette autre affaire à manier ? Voilà un soin digne d'occuper cette grande âme et de lui ôter toute autre pensée de l'esprit. Cet homme né pour connaître l'univers, pour juger de toute chose, pour régler tout un Etat, le voilà occupé et tout rempli du soin de prendre un lièvre.
Et s'il ne s'abaisse à cela et veuille toujours être tendu, il n'en sera que plus sot parce qu'il voudra s'élever au-dessus de l'humanité et il n'est qu'un homme au bout du compte, c'est-à-dire capable de peu et de beaucoup, de tout et de rien, il n'est ni ange ni bête mais homme. Ce que nous dit Pascal ici c'est ce que nous pourrions nous dire devant n'importe quel terrain de sport : voilà cet homme, ce maître du monde, capable de connaître l'univers, capable de gouverner un Etat, voilà cet être qui pourrait faire effort vers ce qu'il y a d'absolu et d'infini, qui est tout occupé de pousser une balle. Et finalement, c'est l'homme !
Nous ne sommes pas des anges, nous ne sommes pas non plus des bêtes, nous sommes capables de beaucoup et de peu, et c'est ce que nous montrons dans notre passion pour le jeu. "Mais, direz-vous, quel objet a-t-il en tout cela ? Celui de se vanter demain entre ses amis de ce qu’il a mieux joué qu’un autre. Ainsi d’autres s’exposent aux derniers périls pour se vanter ensuite d’une place qu’ils auront prise aussi sottement à mon gré. Et enfin les autres se tuent pour remarquer toutes ces choses, non pas pour en devenir plus sages, mais seulement pour montrer qu’ils les savent, et ceux-là sont les plus sots de la bande puisqu’ils le sont avec connaissance." Magnifique !
Pascal ici se moque de tout le monde. Il se moque de celui qui est sur le terrain de foot et qui concentre toute la passion de son existence pour mettre un ballon de cuir au fond d'un filet, mais il se moque de celui qui est dans les tribunes et qui fait là-dessus "le philosophe" comme dit Pascal lui-même. Il se moque de celui qui ironise sur cette médiocrité de notre obsession pour le sport, il s'en moque en disant qu'au fond nous nous tuons à faire remarquer tout cela, ce qui est une manière d'être aussi sot que les autres hommes, peut-être même encore plus sot parce que nous en avons connaissance.
Il y a dans cette réflexion de Pascal quelque chose qui montre que le sport est le lieu où se révèle l'incroyable superficialité dont nous sommes capables, et en même temps il y aurait une superficialité plus grande encore à se moquer de cette espèce de concentration absolue que nous engageons dans une activité sportive qui, malgré tout, dit quelque chose de ce que nous sommes.
C'est ce renversement permanent que Pascal organise dans toute sa pensée qui est une des figures de sa réflexion et de sa logique, c'est ce renversement permanent qui nous conduit à ne pas nous arrêter là : le sport n'est peut-être pas si dérisoire que cela, et c'est la raison pour laquelle nous y reviendrons lors de notre prochain Découvre-feu pour voir dans le sport une manière d'hommage à la vie. Merci encore, et à très bientôt !
François-Xavier Bellamy