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InterviewFrance Inter — L'invité de 6h20 (sur Site radio)· 3 mars 2022 10 minComplaisantActualité / polémiqueDéfenseEurope & internationalNumérique

Bénédicte Chéron : "Le temps de la guerre n’est pas notre temps d’analyse médiatique"

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Questions et réponses

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  • 0:11OuverteRéponse directe

    Alors la guerre en Ukraine est militaire mais, et ça c'est la palissade de le dire, c'est aussi une guerre des images et on va essayer de comprendre ce qui se joue ici avec vous.

  • 0:40OuverteRéponse directe

    Qui cherche-t-il à toucher ?

  • 1:40OuverteRéponse directe

    Bénédicte Chéron, vous dites séduction. L'art de la guerre c'est aussi l'art de la séduction ?

  • 2:56OuverteRéponse directe

    Il y a en même temps deux façons de faire entre la modernité de l'un et l'ancien monde de l'autre. À qui cela profite ?

  • 4:23OuverteRéponse directe

    Bénédicte Chéron, quelles images vous, vous ont marquées depuis une semaine ?

  • 6:32OuverteRéponse directe

    On a l'impression aussi d'une narration. Est-ce qu'on peut dire que dans cette guerre, chacun écrit une forme de roman national ?

Affirmations vérifiables (citations exactes)

  • 0:43InvitéFait
    « dans les deux cas, comme dans toute guerre en fait, la communication elle a deux cibles principales. Elle a une première cible qui est une cible interne et qu'on oublie souvent, quand un chef militaire ou un politique en guerre communique, il parle à ses combattants, il parle à sa population. »
  • 1:48InvitéFait
    « Mais oui parce qu'il faut montrer, en fait il faut trouver ce point d'équilibre dans lequel on montre qu'on est dans la position dans laquelle on se trouve en tant que belligérant. »
  • 2:14InvitéFait
    « On voit bien que du côté ukrainien, la communication est spécialement efficace parce qu'elle s'inscrit d'abord dans une forme de spontanéité un peu éclatée. »
  • 3:29InvitéFait
    « Et donc dans le rapport du faible au fort, dans cette espèce de figure de David face à Goliath, ce mode de communication est extrêmement favorable, en tout cas dans les opinions publiques mondiales et pour la population ukrainienne. »
  • 4:56InvitéFait
    « Et on voit émerger, par exemple, le combattant ukrainien qui a reçu une arme, qui est par exemple une arme anti-char qu'il porte à l'épaule. »
  • 8:13InvitéFait
    « Mais il y a aussi, effectivement, une guerre qui se joue par ces images, ces compositions d'images. »
  • 8:27InvitéFait
    « On voit bien, là, que les images dont les Américains disposent sont diffusées. Pas toutes les images, évidemment, mais un certain nombre sont utilisées à des fins de communication pour montrer où on est la progression du conflit, mais pas seulement. »

Temps de parole

  • Invité81 %
  • Présentateur19 %

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0:00
Présentateur

Bonjour Bénédicte Chéron, historienne, maîtresse de conférence en histoire contemporaine à l'Institut catholique de Tours, spécialiste de communication militaire. Alors la guerre en Ukraine est militaire mais, et ça c'est la palissade de le dire, c'est aussi une guerre des images et on va essayer de comprendre ce qui se joue ici avec vous. Dans cette guerre que se livrent la Russie et l'Ukraine, il y a deux attitudes différentes depuis le début de la guerre. D'un côté Vladimir Poutine, martial, qui met en scène des réunions avec ses militaires, et de l'autre Volodymyr Zelensky, président ukrainien, ancien comédien, qui investit les réseaux sociaux pour communiquer en ukrainien et en anglais.

Qui cherche-t-il à toucher ?

0:43
Invité

Alors on voit bien en fait que dans les deux cas, comme dans toute guerre en fait, la communication elle a deux cibles principales. Elle a une première cible qui est une cible interne et qu'on oublie souvent, quand un chef militaire ou un politique en guerre communique, il parle à ses combattants, il parle à sa population. Et ça, c'est très difficile d'arriver à... Enfin, on arrive à mesurer les effets que produit cette communication mais ça rend parfois les choses difficilement compréhensibles pour les gens qui sont extérieurs à cette cible-là.

Et puis évidemment une cible extérieure parce qu'on est dans un monde très internationalisé et que ça fait des décennies voire des siècles déjà que les dirigeants se soucient aussi de leur image. Et donc il y a aussi bien sûr une question qui est celle de la mobilisation des opinions publiques mondiales ou de la séduction des opinions publiques mondiales. Et il faut toujours avoir conscience de ces deux cibles parce que ça explique parfois des décalages qui nous semblent à nous extérieurs à cette guerre, même si là on en est très proche. Et bien parfois des choses un peu étranges pour nous.

1:40
Présentateur

Bénédicte Chéron, vous dites séduction. L'art de la guerre c'est aussi l'art de la séduction ?

1:48
Invité

Mais oui parce qu'il faut montrer, en fait il faut trouver ce point d'équilibre dans lequel on montre qu'on est dans la position dans laquelle on se trouve en tant que belligérant. Et bien quelqu'un qui respecte aujourd'hui dans ce qu'est notre monde un certain cadre éthique. Il y a aussi la question évidemment de l'efficacité des images à rencontrer des archétypes que nous connaissons déjà, des archétypes de combattants. On voit bien que du côté ukrainien, la communication est spécialement efficace parce qu'elle s'inscrit d'abord dans une forme de spontanéité un peu éclatée.

Il y a Zelensky bien sûr, mais en fait il y a une multiplicité d'acteurs qui communiquent sans qu'il y ait une très forte centralisation, a priori. Sauf si on apprend des choses après, mais a priori il n'y a plutôt pas de très forte centralisation. Et on voit bien que dans cette spontanéité, dans cet éclatement de la communication, il y a des images qui rencontrent des choses qui ont un écho aussi dans les représentations très anciennes de ce que sont les guerres, dans le rapport du faible au fort et c'est extrêmement efficace. Ça raconte une certaine vérité, c'est évident, mais c'est aussi extrêmement efficace.

2:56
Présentateur

Il y a en même temps deux façons de faire entre la modernité de l'un et l'ancien monde de l'autre. À qui cela profite ?

3:05
Invité

Plutôt pour l'instant à la modernité du premier, mais il faut aussi avoir en tête qu'il y a la question de la modernité de la communication, effectivement de cette spontanéité sur les réseaux sociaux qui paraît très efficace. Mais il faut aussi avoir en tête qu'on interprète aussi ces images avec un a priori qui est sympathique et qui joue évidemment parce qu'il se trouve que celui qui communique de manière spontanée est aussi l'agressé.

Et donc dans le rapport du faible au fort, dans cette espèce de figure de David face à Goliath, ce mode de communication est extrêmement favorable, en tout cas dans les opinions publiques mondiales et pour la population ukrainienne et pour les populations d'Europe de l'Est, aux Ukrainiens, ça paraît très évident. Après, il faut toujours, comme toujours dans cette guerre et comme dans tous les autres champs de la guerre, avoir une grande prudence sur les effets de cette communication à moyen et long terme. Parce qu'en fait, là on est à huit jours de guerre, donc on voit ce que ça produit dans ce laps de temps.

On maîtrise beaucoup plus mal ce qui va se produire, y compris en manière de communication dans les jours, semaines qui viennent. Alors il semble de toute façon que la communication très verrouillée du côté russe est très verticale et moins efficace. Mais là encore, il faut toujours avoir cette prudence sur le temps de la guerre qui n'est pas absolument notre temps d'analyse médiatique.

4:23
Présentateur

Bénédicte Chéron, quelles images vous, vous ont marquées depuis une semaine ?

4:28
Invité

Alors ce que je trouve très marquant, c'est qu'en fait, c'est sûr que les vidéos de Zelensky sont très marquantes. Mais en fait, on voit que ces vidéos très marquantes sont accompagnées d'un certain nombre d'autres images de soldats ukrainiens. J'ai lu un collègue qui analyse cette communication et qui parle de la mémisation, de la communication ukrainienne. Alors je trouve que c'est un peu excessif de parler de la mémisation, mais de la fabrication de ces images très archétypales qui circulent sur les réseaux sociaux. Et on voit émerger, par exemple, le combattant ukrainien qui a reçu une arme, qui est par exemple une arme anti-char qu'il porte à l'épaule.

Et on voit qu'il y a eu plusieurs fois cette image du combattant ukrainien à pied, seul, avec une arme anti-char portée à l'épaule, et qui raconte encore une fois ce rapport du faible au fort et cette capacité du faible à faire la guerre au fort. Et en fait, ces images-là, elles touchent quand même à des archétypes, à des images qui préexistent dans nos représentations collectives et qui sont très efficaces. Et côté russe ? Alors côté russe, c'est sûr qu'on a, nous, de là où nous sommes, un panel d'images qui est beaucoup plus faible.

Et c'est probablement une des difficultés de la communication russe, c'est que les images sont moins nombreuses et circulent en tout cas de manière moins nombreuse à l'échelle internationale. Et donc, ce que nous voyons, par exemple, nous voyons Vladimir Poutine se rendre dans son agence aérospatiale et avoir le soutien des travailleurs de cette agence, c'était, je crois, avant-hier, donc il y a 48 heures, il y a deux jours. Cette image raconte une communication qui est effectivement extrêmement centralisée, qui va venir montrer qu'il y a un arrière et un avant dans la guerre, aussi qu'il y a le front, mais qu'il y a ceux de l'arrière.

Et c'est sûr que ça donne une image qui, du coup, radicalement différente, parce que le russe, en l'occurrence, est l'agressant. La société russe, enfin, l'État russe, pardon, parce que tous les Russes ne sont pas impliqués au même degré, l'État russe est l'agresseur, et donc il bénéficie, lui, d'un arrière qui est en paix. Et c'est aussi ce qu'on voit dans ces images de la communication russe, et qui sont évidemment radicalement différentes de celles de la communication ukrainienne.

6:32
Présentateur

On a l'impression aussi d'une narration. Est-ce qu'on peut dire que dans cette guerre, chacun écrit une forme de roman national ?

6:38
Invité

Alors, il y a toujours un récit dans la guerre, et puis les guerres sont propices au récit. On sait que c'est un moment où se démultiplient, d'ailleurs, les récits individuels, collectifs, de groupes, de sous-groupes, parce qu'évidemment, il y a une dramaturgie à l'œuvre qui est particulièrement fructueuse en la matière, et chacun trouve sa place dans cette dramaturgie. Donc oui, il y a évidemment deux histoires qui se racontent, deux histoires qui se construisent, avec des moyens qui sont en fait très déséquilibrés, et peut-être déséquilibrés à l'inverse des moyens militaires qui, pour l'instant, se déploient sur le terrain. Et c'est là qu'il y a quelque chose d'intéressant à observer.

Après, encore une fois, avec beaucoup de prudence sur ce temps de la guerre, et puis de la prudence aussi sur les images que nous recevons et que nous voyons, parce qu'on est aussi dans des modes de consommation médiatique très éclatés. Et donc, c'est très difficile de dire, même sur la population française, comment nous, nous représentons, nous, en tant que Français, cette guerre, comment nous y accédons, parce que nous ne voyons pas tous les mêmes images, et que nous savons que nous avons une consommation via un certain nombre de chaînes de télévision, de réseaux, de supports écrits, qui peuvent varier énormément d'un individu à un autre.

7:43
Présentateur

Alors, cette guerre des images, elle est aussi alimentée par des pays tiers, Bénédicte Chéron, comme les États-Unis, qui montrent la colonne de blindés russes, comme Emmanuel Macron, encore hier soir, avec trois drapeaux derrière lui. Ça aussi, c'est l'autre guerre des images.

7:57
Invité

Oui, bien sûr, il y a une guerre qui se joue à l'échelle diplomatique, et qui est très, très présente, mais qui, là encore, est une guerre vraiment très... qui s'inscrit de manière très ancienne dans l'histoire, souvenons-nous du camp du Drador, il y a plusieurs siècles, de ces rencontres diplomatiques très scénarisées. Mais il y a aussi, effectivement, une guerre qui se joue par ces images, ces compositions d'images. Ce qui est intéressant, c'est de voir que le renseignement est aussi une source d'images pour la médiatisation des conflits, ce qui n'a pas toujours été le rôle du renseignement dans les guerres. On voit bien, là, que les images dont les Américains disposent sont diffusées.

Pas toutes les images, évidemment, mais un certain nombre sont utilisées à des fins de communication pour montrer où on est la progression du conflit, mais pas seulement. C'est aussi pour livrer des interprétations. Cette fameuse colonne de chars russe, qui est aux portes de Kiev, mais qui ne bouge pas, donne lieu à au moins trois ou quatre récits différents d'interprétations. Il y a un récit qui porte sur la faiblesse de l'armée russe, et qui est évidemment très important pour les Ukrainiens. Il y a un récit qui va porter sur l'analyse stratégique et toutes les questions que suscitent ceux qu'on voit.

Bref, on va avoir des récits à partir de ces images qui sont importants et qui permettent aussi de nous rappeler qu'il faut avoir une prudence vis-à-vis de ces images, parce qu'une image en tant que telle raconte souvent assez peu de choses.

9:14
Présentateur

Une image, elle existe parce qu'on l'interprète. Merci beaucoup Bénédicte Chéron, historienne spécialiste de communication militaire, d'avoir répondu à nos questions. Sachez que Radio France et France Télévisions s'associent pour une soirée spéciale mardi prochain aux côtés de la Croix-Rouge. Soirée spéciale qui sera diffusée en simultané sur France 2 et France Inter avec un concert exceptionnel. France Inter