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interviewBLAST (sur YouTube)· 14 juin 2023 18 min

INGÉRENCE RUSSE : LA COMMISSION D'ENQUÊTE QUI ENFONCE LE RN

Transcription youtube_captions. À recouper avec la source d'origine.

Perfusion du Rassemblement national à l'argent russe, amitié encombrante qui condamne Marine Le Pen à faire allégeance au Kremlin, influence du régime de Poutine au sein du parti en quête de normalisation. C'était l'objet d'une commission d'enquête parlementaire sur les ingérences étrangères qui a entendu la chef du RN ainsi que d'autres membres du parti durant les mois derniers. Alors le Rassemblement national a-t-il bénéficié en toute connaissance de cause du soutien financier et politique de la Russie ?

Et en échange, le parti a-t-il fait le jeu de la Russie en France ? C'est ce que nous allons voir tout de suite pour Blast. Pour Marine Le Pen, il est l'heure de rendre des comptes.

Son parti est accusé d'être sous influence économique et politique russe et vient de faire l'objet d'auditions dans le cadre d'une enquête parlementaire. Depuis l'invasion russe de l'Ukraine, Marine Le Pen fait tout pour gommer ses amitiés russes et la manière dont une banque proche de Poutine semble tenir son parti grâce à un prêt très avantageux. Pourtant, dans la famille Le Pen, de Jean-Marie à Marine, en passant par Marion Maréchal, on est poutinophile jusqu'aux ongles, comme nous l'expliquions dans un article d'avril 2022 qui détaille les liens entre le Front, puis Rassemblement national et le régime russe.

Le président Poutine, j'ai de l'admiration pour cet homme. Je pense que c'est une chance pour la paix du monde que ce soit un homme équilibré, compétent, d'expérience, patriote, qui soit à la tête de ce pays. Si Marine Le Pen et d'autres membres du RN ont été entendus, c'est en partie parce qu'outre la famille Le Pen, des figures du Front, aujourd'hui Rassemblement National, ont entretenu et entretiennent toujours d'excellentes relations avec le gouvernement russe, qui le leur rend bien.

La raison ? Des confluences idéologiques et politiques, notamment sur la défense de la famille chrétienne traditionnelle et la position ferme face à l'immigration. De 2012 à 2015, Marine Le Pen et d'autres cadres du parti se rendent régulièrement en Russie.

Parmi eux, Marion Maréchal, Bruno Gollnisch, ancien vice-président du FN et conseiller de campagne de Jean-Marie Le Pen, ou Louis Aliot, alors conjoint de Marine Le Pen. Ils sont à chaque fois reçus en grande pompe par des officiels, parmi lesquels le président de la Douma, une des assemblées de Russie, Sergueï Narychkine, Alexeï Pouchkov, alors à la tête du comité des affaires étrangères de la Douma, ou encore le vice-premier ministre Dmitri Rogozine. En parallèle, des élus visitent la Crimée, nouvellement annexée.

Et finalement, le 24 mars 2017, peu avant le premier tour de l'élection présidentielle, Marine Le Pen est reçue officiellement par Vladimir Poutine. Mais penchons-nous sur 2014, année lors de laquelle le rapprochement entre le RN et le pouvoir russe a été consommé. En novembre de cette année, Andreï Issaïev, vice-président de la Douma et Andreï Kleemov, diplomate proche de Poutine, sont les invités d'honneur au Congrès du Front national.

Dans son discours, Andreï Issaïev présente ses hommages et décrit le FN comme étant « primordial parmi les forces européennes ». La même année, le FN, qui ne trouve pas de banque à qui emprunter en France, vient de bénéficier d'un prêt exceptionnel de 9 millions d'euros de la part d'une banque russe, la First Czech-Russian Bank. Interrogée par la commission d'enquête parlementaire au sujet des implications et répercussions politiques de ce prêt, Marine Le Pen répond.

Je signe un prêt avec une banque, je ne signe pas un prêt avec Vladimir Poutine. Voilà. Sinon, tous, vous avez signé des prêts avec Macron.

Ben oui, non mais d'accord, mais je veux dire, ça voudrait dire que quand on signe un prêt avec une banque française, on ne signe pas avec l'accord d'Emmanuel Macron, mais quand on signe avec une banque qui est moitié tchèque, moitié russe, obligatoirement, c'est en fait une signature que l'on a avec Vladimir Poutine. Non, je signe avec une banque. Ça ne m'engage absolument à rien.

Et si ça m'avait engagé à quelque chose, M. le Président, je n'aurais pas signé ce prêt. C'est clair ?

Je ne l'aurais pas signé. Car jamais personne, M. le Président, ne m'a jamais rien demandé en contrepartie de quoi que ce soit.

Alors j'ai peut-être de la chance, j'ai jamais été victime, ne serait-ce qu'une tentative d'ingérence. La First Czech Russian Bank est détenue à 94% par Stroytransgaz, une filiale de Gazprom. Gazprom, c'est l'une des plus importantes machines à cash du Kremlin.

L'État russe en est l'actionnaire principal. Deux ans plus tard, la banque fait faillite dans des conditions très obscures. Et c'est une entreprise aéronautique, Aviazapchast, détenue par d'anciens militaires proches des services secrets russes, qui rachète la créance du RN.

Au passage, le parti français bénéficie de ses nouveaux créanciers d'une très généreuse facilité de crédit, puisqu'il a jusqu'à 2028 pour rembourser sa dette. À l'origine de l'accord bancaire, l'ancien eurodéputé Jean-Luc Schaffhauser, russophile et soutien de Bachar el-Assad, il est proche de différents groupes identitaires d'Europe de l'Est et est inquiété, depuis 2016, par une enquête du parquet national financier. En cause, la commission qu'il a touchée pour avoir activé ses réseaux russes et négocié le prêt, qui s'élève à 140 000 € selon ses dires.

Obtenu de manière étrange à la manière d'un débit provenant du prêt bancaire accordé au FN, la somme ne figurait pas dans sa déclaration d'intérêt. Une omission, selon lui. Rappelez-vous, en 2014, nous sommes 2 ans après l'élection de François Hollande, lors de laquelle Marine Le Pen stagne à 18% de suffrage.

À l'époque, le Front national n'a pas encore changé de nom et n'a pas encore non plus mené sa campagne de dédiabolisation. Selon les cadres du parti, il est difficile de trouver des financements auprès des banques françaises et occidentales. Devant la Commission, Jean-Luc Schaffhauser s'explique.

Je dis alors à Marine Le Pen que, dans le cadre de la sphère occidentale, le système est bouclé. Il faut sortir de l'orbite occidentale, sous contrôle absolu américain. Nous ne pouvons donc trouver que du côté chinois, du côté de l'Iran ou la Russie.

Marine Le Pen considère, moi aussi d'ailleurs personnellement, que la Russie est sans doute ce qu'il y a de mieux, parce que c'est quand même l'Europe. Et puis reste cette tradition aussi de lien avec la Russie. L'ancien élu avoue même à demi-mot avoir rencontré le maître du Kremlin en personne.

Pour aller jusqu'au bout de la question du commissaire, avez-vous rencontré M. Poutine ? Ça me paraît important.

C'est dans le cadre professionnel. Je n'ai pas à vous répondre. Là, j'ai le... — Je suis désolé d'avoir à insister un petit peu.

Vous l'avez rencontré, oui ou non ? — Non. Je suis obligé...

Ce n'est pas à titre personnel que je l'ai rencontré comme élu. — Donc vous avouez que vous l'avez rencontré ? — Je ne l'ai pas rencontré comme élu.

Marine Le Pen, quant à elle, ne semble pas comprendre ce qu'on lui reproche. — Monsieur Schaffhauser nous a dit qu'il vous en avait parlé. Écoutez, je n'en ai aucun souvenir.

Mais de toute façon, je ne m'autorise pas à interdire à un député européen d'aller où il le souhaite, monsieur le président. Elle se défend aussi concernant le rachat du prêt accordé à son parti par Aviazapchast. Un groupe détenu par d'anciens militaires russes, réputés proches des services secrets russes, qui a été sanctionné en 2020 par les États-Unis pour avoir notamment exporté des armes, notamment vers la Syrie.

Que fait une société de construction aéronautique ou d'hélicoptère russe en train de se diversifier dans le rachat de prêts à des partis politiques français. Vous l'avez dit vous-même, vous avez choisi d'emprunter auprès de cette banque russe initialement, et là je vous cite, car on ne vous a pas laissé le choix. Et malheureusement, il semblerait fortement que les mains dans lesquelles le prêt se trouve actuellement ont le pouvoir de continuer à ne pas vous laisser le choix.

Alors ma question c'est, et si vous le savez, pourquoi cette compagnie a-t-elle racheté ce prêt ? Quelles sont les garanties qu'ils vous ont demandé en échange ou qu'ils tentent d'exercer en échange de leur accord de restructuration du prêt qu'ils avaient donc racheté auprès de la FCRB ? Pardon, mais je trouve votre question absolument lunaire.

Non, mais vraiment, je la trouve lunaire. Je vais vous dire pourquoi, parce que c'est la justice, en réalité. C'est auprès de la justice que la rénégociation s'est faite.

Comment… je n'ai absolument aucun pouvoir pour décider qui reprend le prêt ? Je suis passive. Vous dites "Quelles garanties vous avez données ?".

Rien, cher monsieur, rien, je n'ai rien donné comme garantie. On ne peut pas faire de conjecture, mais on ne peut que constater qu'une entité qui est apparemment proche du pouvoir a choisi de racheter un prêt, non pas pour la qualité intrinsèque de l'emprunteur, mais pour des raisons qui nous échappent. Excusez-moi, je ne peux pas vous laisser dire ça, parce qu'ils n'ont pas racheté un prêt.

Vous avez déjà vu ça, vous, un jour, un prêt ? Non, la banque a fait faillite et cette société a racheté l'intégralité du passif et de l'actif de cette banque, enfin. Comme le font les boîtes quand elles se reprennent les unes les autres.

Ils n'ont pas racheté le prêt du Rassemblement national. Ça n'a aucun sens. Il y a eu des approximations, des erreurs, je ne sais pas si c'est des mensonges.

Je voulais qu'on soit très au clair. L'entreprise russe Conti a racheté non pas toutes les créances mais votre dette à la First Czech Russian Bank avant sa mise sous tutelle. Ensuite la banque a fermé en juillet 2016 et l'agence russe d'assurance des dépôts indique que le prêt a à nouveau été cédé et le prêt, ce prêt là, pas toutes les créances, à la société Aviazapchast.

Très honnêtement, c'est la première fois que j'entends ça. C'est la première fois que j'entends qu'uniquement le prêt aurait été. Moi, dans mon esprit et dans l'esprit de notre trésorier de l'époque, la banque avait fait faillite, comme dans toutes les procédures françaises.

Elle avait été rachetée en son passif et en son actif par une autre société. Je vais vous dire une chose, je n'étais même pas au courant de l'histoire de la société qui s'était introduite en plein milieu. Je ne savais pas, je n'ai pas suivi ça.

Le député Renaissance Stéphane Vojetta, membre de la commission d'enquête, ne semble pas tout à fait convaincu. « De mon point de vue à moi, effectivement, qui ait spécifiquement interrogé Mme Le Pen sur ce prêt et les implications de ce prêt, en particulier en termes de volonté sciemment effectuée de la part d’oligarques proches de Vladimir Poutine d'avoir entre leurs mains un instrument de pression sur le Rassemblement national, Eh bien moi, j'ai été très déçu à ce moment-là des réponses de Mme Le Pen, qui a nié l'évidence à un point auquel je me demande si on n'était pas face à un faux témoignage. Et si Mme Le Pen vraiment n'est pas intéressée par ce sujet au point de ne pas vouloir se soucier des détails, alors il y a presque un plus gros problème que l'ingérence en elle-même.

En 2014, toujours, Mediapart révélait que le micro parti, présidé par Jean-Marie Le Pen servant à financer le FN, Cotelec, avait également reçu un prêt s'élevant à 2 millions d'euros de la part de Vernonsia Holdings, une société officiellement basée à Chypre, mais alimentée par des fonds russes et gérée par un ancien du KGB, Yuri Kudimov. Ce prêt, le FN le doit en partie à Konstantin Malofeev, qui admet son rôle dans l'affaire. Identifié par le Trésor américain comme l'une des principales sources de financement des prorusses soutenant le séparatisme en Crimée et comme argentier des séparatistes de l'Est de l'Ukraine, il est aujourd'hui interdit d'entrer dans l’Union européenne.

Le 31 mai 2014, Konstantin Malofeev, qui est un habitué des couloirs du Kremlin, organisait une rencontre quasi secrète entre des personnalités russes radicales et des représentants de partis nationalistes internationaux, où s'était présenté Aymeric Chauprade. L'eurodéputé FN était alors le conseiller international de Marine Le Pen, ainsi que le porte-parole et négociateur de celle-ci en Russie. Peu après, un homme de confiance francophone de Malofeev se livrait dans l'émission Spécial Investigation.

Je voulais savoir si Malofeev finance la famille Le Pen. Écoutez, on est très proche, on se connaît. Moi aussi je connais très bien Marine.

Et je connais Jean-Marie Le Pen depuis 20 ans. Marine Le Pen et Malofeev, ils se connaissent ? Oui.

Ils se sont rencontrés où ici à Moscou ? À Paris. On a déjà été là. — Et de quoi parlent-t-ils ?

Ils parlent un peu de la situation politique ? — Pas spécialement politique. Plutôt de ce qui se passe, les mariages gays, etc.

Parce qu'on est révolté, ici. Ceux qui sont des gens de tradition, les Français, ils sont devenus fous, quoi. Malgré les circonvolutions des représentants du Rassemblement national, tous les éléments mettent en évidence des décisions politiques tout à fait conscientes de la part du parti français comme du côté de la Russie.

D'ailleurs, en 2015, des hackers russes du groupe Anonymous mettaient en lumière des SMS d'un responsable du Kremlin évoquant la prise de position officielle du FN en faveur de l'annexion de la Crimée, envisageant une manière ou une autre de remercier les Français quelques mois avant l'attribution des prêts bancaires. Au RN, on se défend pourtant de toute ingérence et on essaye de limiter la casse. Jean-Philippe Tanguy, député RN qui présidait la commission d'enquête a rédigé son propre contre-rapport d'audition s'opposant à celui rédigé par la députée Renaissance, Constance Le Grip, qu'il juge être un amas de mensonges.

Puisque le contenu du rapport était tellement mensonger et différent de ce que nous avions fait pendant 5 mois, qu'il me semblait indispensable, en tant que président et donc garant de la bonne tenue de nos travaux, de rétablir non pas la vérité du Rassemblement national, mais la vérité de la commission d'enquête. On se rend bien compte d'ailleurs de la façon dont ces travaux s'achèvent, qu'ils s'intègrent en fait dans une, je ne vais pas dire une stratégie parce que ce serait leur faire un bien grand honneur, mais dans une dérive de la Macronie qui salit et sabote l'ensemble des institutions de la République et en particulier les institutions de l'Assemblée nationale. Et donc il y a un moment, soit Mme Le Grip une fois de plus ment, soit la Commission a commis une faute.

Et évidemment c'est Mme Le Grip qui ment et la Commission nationale des comptes de campagne qui a raison. Il en va de même pour le rendez-vous de 2017 entre Marine Le Pen et Vladimir Poutine que l'élu RN tente de minimiser. Je pense que qualifier ces déclarations de pro-Poutine sont déjà une sorte de parti pris politique.

Il y a bien une proximité entre Vladimir Poutine et Marine Le Pen ? Non. Proximité politique affichée, bien sûr que si.

Non, sincèrement, il n'y a pas de proximité. Marine Le Pen a rencontré M. Poutine une fois.

C'est un échange de trois quart d’heure ou 20 minutes. Marine Le Pen est en voyage en Russie où elle a été reçue par Vladimir Poutine, une entrevue d'une heure et demie. Je ne pense pas qu’ils se soient dit grand chose puisque Mme Le Pen ne parle pas russe, que M.

Poutine ne parle pas français. Je suis très ravie de vous voir Madame. Bon, et quand on connaît un peu la diplomatie, ce genre d'entretiens sont surtout formels et n'ont pas forcément un contenu transcendant.

Dernière accusation, le fait que le Rassemblement national soutiendrait soi-disant la Russie, dans je cite "toutes les crises géopolitiques provoquées par la Russie". Eh bien écoutez, j’ai recensé en seulement quelques heures l'ensemble des positions des crises géopolitiques auxquelles le Rassemblement National s'est évidemment opposé à la Russie. Je vous rappelle que nous soutenons l'ensemble des sanctions qui visent la Russie.

Chassé le naturel, il revient au galop. Julien Bayou, député écologiste, membre de la commission d'enquête, ne mâche pas ses mots à propos de la tentative du Rassemblement national de s'affranchir de son discours pro-russe. Monsieur Tanguy s'est planté magistralement.

Ils ont voulu blanchir le Front national. nous avons en fait établi qu'il y a un lien entre le Rassemblement national et la Russie, et ce lien, il est même financier. Aujourd'hui, si le Front national a pu se présenter aux dernières élections, si le Front national est en mesure de fonctionner budgétairement, c'est encore grâce à ce prêt russe.

Donc oui, il y a un lien entre la Russie et le Front national. Oui, ça pose un problème d'indépendance. Oui, ce sont des patriotes en carton qui se revendiquent souverainistes, mais qui sont en fait complètement alignés sur les discours du Kremlin.

Oui, ces discours sont hostiles aux intérêts fondamentaux du pays. Et oui, M. Tanguy est le dindon de la farce qu'il a voulu organiser lui-même.

Pour Julien Bayou et Stéphane Vojetta, les déclarations de Marine Le Pen devant la commission d'enquête relèvent possiblement d'un faux témoignage sous serment, soit un parjure, et nécessiterait un signalement au procureur de la République via l'article 40 du code de procédure pénale. Une telle procédure ne peut être exercée qu'à la demande du président, de la commission d'enquête, en l'occurrence le député RN Jean-Philippe Tanguy, ou de celle du bureau de l'Assemblée, plus haute instance collégiale de l'institution. C'est la Bérézina pour le Rassemblement national.

Le revers est majeur pour le parti lepéniste, qui tente publiquement de mettre fin à ses liaisons dangereuses. Difficile de redorer son image lorsque l'ombre du Kremlin vous colle au train. Avec des amis pareils, c'est le vernis de la normalisation qui craquelle.

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