Motion de censure : Discours d'Olivier Faure
Transcription Whisper (large-v3), avec identification des locuteurs. À recouper avec la source d'origine.
Monsieur le Président, Monsieur le Premier Ministre, mes chers collègues, la démocratie doit suivre son cours. La démocratie ne se laisse dicter ses règles d'aucun assassin. La République française ne pliera jamais face à ses ennemis. Et puisque vous avez décidé de convoquer la séance pour aujourd'hui, nous sommes là. Mais je le dis comme je le pense. La majorité aurait été bien inspirée d'accepter la demande que nous avions formulée, de reporter de quelques jours ce débat. Pourquoi ?
Parce que nous parlons alors même que le suspect des attaques de Strasbourg n'a pas encore été localisé et que votre place n'est pas ici, mais avec les forces de l'ordre, avec les élus, avec les Strasbourgeois, encore dans l'inquiétude pour leur sécurité. Pourquoi ? Par respect pour celles et ceux qui sont encore entre la vie et la mort. Par respect pour les victimes et leurs familles, endeuillées, celles d'aujourd'hui, celles d'hier, pour lesquelles chaque nouveau drame ravive la souffrance. Respecter les temps, se donner celui de la décence, ce n'est pas un luxe, c'est aussi ce qui permet de vivre ensemble. Les rites, c'est aussi ce qui forge un peuple.
La vie politique est aussi faite de symboles. Ce report de quelques jours en est éteint. Vous avez préféré avoir ce débat aujourd'hui. Vous avez fait le choix cynique d'utiliser le drame pour mieux cacher la crise. C'est fait. C'est dit. Passons. Puisque c'est le moment que vous avez retenu pour nous allons l'utiliser. Un mouvement est né il y a six semaines sur les réseaux sociaux. Il a pris la forme de gilets jaunes pour donner une visibilité à des citoyens qui ne s'estiment plus représentés dans le débat politique. Ils ont choisi de s'exprimer, de revendiquer en dehors de tout mouvement, parti ou syndicat. Ce message, chacun ici doit l'entendre.
Face à cette défiance, plusieurs attitudes sont possibles. La première, c'est de chercher à minorer l'importance du mouvement. À compter rond-point après rond-point le nombre de manifestants, et à négliger le fait que leur force réside en réalité dans le soutien massif de l'opinion. À chercher à le disqualifier en moquant le caractère irréaliste de certaines propositions. En dénonçant les contradictions, les listes à l'après-vert, inhérentes à un mouvement sans leader ni structure. En amalgamant l'action violente de certains groupes à la volonté pacifique de l'immense majorité.
La seconde attitude possible, c'est de coller au mouvement, de tenter de le récupérer en le parant de toutes les vertus, alors même que le mouvement est divers et ses propositions hétérogènes. La troisième est celle que nous avons choisie. Entendre la colère, la comprendre, et tenter de lui apporter des réponses. Ce mouvement qualifié par votre porte-parole de ceux qui fument des clopes et qui roulent au diesel ne mérite ni arrogance ni mépris. Ce que les Gilets jaunes demandent, d'abord, c'est le respect et la considération d'un président qui a été élu face à l'extrême droite, et souvent grâce à leur voix.
Ce mouvement n'est pas un agrégat des riens qui ont besoin de pédagogie, qui n'auraient pas bien lu leurs fiches de paye, pas bien compris leurs feuilles d'impôt. Ils ont bien vu, ils ont bien lu, ils ont bien compris, et ils vous renvoient qu'à leur peine du quotidien, vous avez ajouté l'injure de l'injustice. Vos mesures ont dégradé leur pouvoir d'achat, et vous avez dilapidé les marges financières acquises par les efforts de tous au profit des 1% les plus riches, et plus encore les 0,1,1% d'ultra-riches, grands gagnants de votre jackpot fiscal.
Ils ont observé qu'avec vous, ce sont les pauvres qui payent pour les riches, les retraités pour les actifs, les habitants des territoires ruraux pour ceux des métropoles. Vous dites que vous appliquez le programme du président élu, mais où est passée la promesse d'Emmanuel Macron d'augmenter la CSG sur les revenus du capital ? Ça aussi, c'était le programme du candidat, et ça, vous l'avez oublié. En revanche, vous expliquez aujourd'hui que vous alliez exonérer jusqu'aux 20% de Français les plus aisés de taxes d'habitation, et ça, ça n'était pas dans le programme, et ça, vous allez l'appliquer.
Là où il aurait fallu de l'exemplarité, vous avez conforté des privilèges, vous avez miné l'adhésion à l'impôt, parce qu'il n'y a plus de rapport entre les prélèvements et les services rendus. Personne ne manifeste contre la transition énergétique, mais tous refusent qu'au prétexte de lutter contre le réchauffement climatique, vous organisiez un hold-up fiscal. Les Français qui manifestent ne vous demandent pas moins de services publics, mais ils vous disent que quand il n'y a plus aucun service, ils ne voient pas pourquoi il y aurait plus d'impôts.
Dans un premier temps, les Français vous ont fait confiance, ils ont laissé passer vos injustices, parce que vous leur avez, en échange, promis l'efficacité. Aujourd'hui, ils vous rejettent parce qu'ils ont compris que votre politique n'est ni juste ni efficace. Ce mouvement, vous l'avez traité comme un mouvement catégoriel, et vous n'avez cessé de l'humilier par des réponses insuffisantes et à contre-temps. Nous avons assisté en quelques jours à un festival de contradictions. Votre parole, M. le Premier ministre, y compris dans cet hémicycle, a été discréditée.
Votre déclaration, à peine votée par votre majorité, vous étiez démenti par l'un de vos ministres, prenant ces consignes directement auprès du chef de l'État. Après avoir ignoré, contourné, méprisé tous les corps intermédiaires, vous tentez maintenant de les associer à votre défaite. Mais le mal que vous avez causé est profond. Les États généraux vous ont été proposés par un grand syndicat. Pour notre part, nous vous avions fait cette proposition dès avant le 17 novembre. Mais vous avez d'abord fait le pari du pourrissement et d'un retournement de l'opinion effrayé par les casseurs. Plutôt que d'engager une négociation, vous avez privilégié la dénonciation de la violence.
Mais en acceptant de bouger que sous sa seule menace, vous avez donné le sentiment paradoxal que seule la violence était de nature à infléchir votre politique. Vous avez ainsi continué à délégitimer tous les acteurs de notre démocratie. Au final, vous vous présentez comme les accouchards d'un nouveau monde. Vous avez repris en réalité toutes les recettes que vous dénonciez hier. La question posée par le mouvement des Gilets jaunes est d'abord celle de la justice fiscale, celle de l'inégale répartition des richesses. Mais plutôt que de tout mettre sur la table, vous avez fait un choix, celui de lâcher du lest pour protéger les intérêts des grandes fortunes.
C'est ce que vous avez en commun avec Laurent Wauquiez, qui a quitté son gilet jaune depuis qu'il a compris que la colère n'était pas limitée au prix du carburant. Et c'est du côté droit de cet hémicycle que cette partie cherchait votre inspiration. Nicolas Sarkozy a rentabilisé son rendez-vous la semaine passée à l'Elysée. Et voilà le retour des heures supplémentaires défiscalisées, dont vos propres ministres, et y compris aujourd'hui sur vos bancs, disaient il y a quelques années à peine, mais c'était avant d'être placées sous hypnose, qu'elles avaient coûté 100 000 emplois en 2011.
Et voilà le retour de la prime de Noël, que personne ici ne serait condamné, mais qui n'est qu'une aumône très aléatoire et qui sert à étouffer un autre débat, celui nécessaire sur les salaires. Et parce que le cynisme ne vous étouffe pas, vous vous apprêtez à allumer un second feu pour faire oublier le premier. Vous reprenez cette idée ancienne d'engager un débat qui mêle immigration et identité. Puisque les riches ne doivent pas être inquiétés derrière leur bouclier fiscal, alors vous leur offrez comme bouc émissaire les Français d'origine étrangère. Il y a quelque chose de rassis dans cette façon de faire de la politique.
Vous vous êtes présentés comme un rempart contre le chaos, mais c'est vous qui lui ouvrez aujourd'hui les portes. Il y a pourtant une autre voie, un autre plan, un plan qui a pour avantage de ne pas faire payer les heures sup par les salariés qui n'en font pas, les retraités et les chômeurs. Un plan qui a pour intérêt de ne pas choisir entre moins d'impôts ou moins de services publics. Un plan qui ne donne pas de la main gauche pour mieux reprendre de la main droite. Un plan qui ne sacrifie pas la transition énergétique. Un plan qui rende une part de leurs efforts à ces femmes et à ces hommes qui ont vu leur poids d'achat baisser drastiquement depuis la crise de 2008.
Un plan à 25 milliards, oui, à 25 milliards, mobilisable tout de suite. Un plan qui marque une rupture nette, une rupture claire. C'est ce que nous sommes venus vous dire avec Valérie Rabault, avec Patrick Cannaire, il y a 15 jours, quand nous nous sommes rendus, Monsieur le Premier ministre, à votre invitation. Pour cela, il y a simplement deux décisions à prendre. Deux décisions qui sont indolores pour 99% des Français. Il s'agisse premièrement de revenir sur l'abrogation de l'ISF et la création de la flat tax. 5 milliards. Deuxièmement, renoncer à la transformation du CICE. 20 milliards. Avec 25 milliards, vous pouvez en finir avec la CSG sur les retraités.
Vous pouvez réindexer les pensions et les prestations sociales sur le coût de la vie. Avec 25 milliards, vous pouvez augmenter la prime d'activité tout en engageant une négociation salariale dans le public et exiger qu'elle ait lieu dans le privé. Faire en sorte que les rattrapages du pouvoir d'achat ne se limitent pas aux salariés au SMIC. Avec 25 milliards, vous pouvez accompagner les Français en leur donnant les moyens d'assumer la transition énergétique. Avec 25 milliards, vous pouvez adopter une trajectoire de la taxe carbone qui tienne compte des cours du pétrole et qui soit supportable par les Français qui doivent se déplacer avec leurs véhicules individuels.
A ces mesures, vous pouvez rajouter la correction des erreurs passées en conditionnant le CICE à une négociation annuelle qui redonne du grain à moudre au dialogue social, qui redonne de la maîtrise aux salariés sur leur destin, qui permettent de définir entreprise par entreprise ce qui doit aller au salaire, à l'embauche, à l'investissement, au renouvellement de l'appareil productif, à la formation, à la recherche ou l'innovation. Vous cherchez des idées ? Nous en avons. Vous allez réparer l'effet CSG de votre première année du quinquennat.
La mise en place du prélèvement à la source permet de fusionner l'impôt sur le revenu et la CSG et de créer un impôt unique progressif, de corriger notre fiscalité aujourd'hui trop proportionnelle et qui pèse en conséquence davantage sur les petits revenus. Vous cherchez d'autres recettes ? Chaque année, 40% des bénéfices des multinationales sont transférés artificiellement vers des paradis fiscaux. Notre collègue Boris Vallot vous a proposé au nom de notre groupe un amendement créant un impôt qui permettrait d'imposer les profits des multinationales là où il les réalise.
Le Sénat, sous la houlette de son président, Vincent Heblé, vient de vous proposer une mesure de lutte contre la fraude à l'arbitrage des dividendes. Là encore, 1 à 2 milliards sans ponctionner les Français. Vous voulez la justice climatique ? Là encore, revenez en arrière et acceptez de taxer les mouvements spéculatifs intra-journaliers que vous avez détaxés l'an dernier. Je conclue. Les deux moments que traverse notre pays interrogent, dans des registres différents, sont unités. Unités face au terrorisme. L'unité face au décrochage d'une partie de ses concitoyens. Nous sommes la France. Nous sommes un peuple. Nous sommes ensemble la République. Ces mots, j'y crois comme au premier jour.
Mais ils sonnent de plus en plus faux aux oreilles de nos concitoyens. Le défi est transversal. Les Français attendent des mesures concrètes sur leur pouvoir d'achat. C'est exact. Mais ils veulent davantage. Le pouvoir d'achat, c'est un préalable. Une condition. Pas une fin. Le mouvement des Gilets jaunes est un appel. Une nouvelle alerte. Je n'ose dire la dernière. Il y en a eu beaucoup d'autres. Mais elles n'ont pas été entendues. Ou insuffisamment. Et nous, socialistes, en prenons lucidement et humblement notre part. Aujourd'hui, c'est l'unité du pays qui est en jeu. Décrochage des classes moyennes et populaires. Sécession par le haut des plus riches. Abandon de l'idée de bien commun.
Le lien s'est rompu. Il faut conclure, mon cher collègue. Il y a toujours des premiers. Il y a toujours des derniers. Mais il n'y a plus de cordée. L'urgence, c'est un projet commun. Il ne s'agit plus simplement de vanter les qualités du vivre ensemble. Il faut faire ensemble. Faire ensemble pour plus de justice sociale. Faire ensemble contre le réchauffement climatique. Faire ensemble une nouvelle révolution démocratique. Monsieur le Premier ministre, la maison brûle. Mais le Président regarde ailleurs. L'heure est venue de changer de cap. Pour toutes ces raisons, nous voterons la censure.
Olivier Faure